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Les Choucas de Saint-Germain-des-Prés 
Chroniques de la vieille diaspora (4) 
By Philippe Naumiak Posted in Chronique, Mémoire on 3 avril 2019 9 min read
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Les Choucas de
Saint-Germain-des-Prés

ou

Nos bonnes petites Sœurs
ukrainiennes de Paris…

Par Philippe Naumiak

Tous les dimanches matin, à dix heures tapantes, elles sortent du métro Saint-Germain-des-Prés et marchent en quartet serré vers l’église ukrainienne au 186 du même boulevard. C’est la procession dominicale de nos Sœurs Servantes de l’Immaculée de Paris, toutes vêtues de sombre, arborant sur leur scapulaire la croix pectorale de leur divin époux. Là, à l’angle de la rue des Saints-Pères, les « Saintes-Sœurs » s’agenouillent sur les prie-Dieu du premier rang pour la messe pluriséculaire de saint Jean Chrysostome. Ce sont les « choucas » de notre enfance, rossignols de la chansonnette entre deux psalmodies, rouges-gorges des vœux perpétuels — ne dit-on pas que le rouge-gorge s’offrit au Christ en se glissant sous une épine de la couronne, ce qui lui valut cette couleur vif sang ? Mais jamais hirondelles… Les hirondelles rentrent au pays du soleil, chaque saison, les nôtres ne pouvaient rentrer en Ukraine à moins d’avoir à transhumer par la toundra glaciale de la Russie sibérienne.

Chères petites Sœurs, votre vie offerte au Seigneur fut transcendée ici-bas par l’instruction chrétienne et ukrainienne que vous nous dispensiez à l’école du jeudi. Il y a peu, en rangeant les cartons de souvenirs de mon défunt père, je suis tombé sur mon premier recueil de l’école ukrainienne à Picpus. Je feuilletais avec mélancolie les pages où s’imageait l’Ukraine rêvée de mon enfance. Les images d’Épinal des gravures des calendriers canadiens 1 que vous nous donniez à colorier évoquaient le jardin ukrainien d’Éden : cosaques comptant fleurette au clair de lune, villages bucoliques aux toits de chaume d’avant le Holodomor, sorties d’églises pleines de mouflets en chemises brodées et de péssankés (oeufs-peints) distribuées, chanteurs de la Nativité vocalisant la bouche en cœur le « Khréstos Rodévsia! »… 2

Heureuse l’enfance qui se prête aux rêves et au divin. Les années ont passé, un demi-siècle déjà. Je lis et je me souviens des premiers cantiques de Noël 3, les chants de la fête des Mères 4, de Saint-Nicolas 5, les ritournelles d’Ivan Franko aux représentations théâtrales 6, l’hommage rendu à Tarass Chevtchenko 7, le tout illustré d’images sulpiciennes de Marie, de saint Joseph, de sainte Thérèse et d’angelots joufflus des bajoues et replets du popotin. Je me regarde sur les photos noir et blanc du Noël ukrainien déguisé en ange de la Nativité, la sœur Josèphe mal-dissimulée derrière le rideau qui nous soufflait le texte, la photo de groupe en costumes brodés, parfois mal-achalandés, les petits portant les chemises des aînés, le rafistolage de dernière minute des mamans et des Sœurs attentionnées. De saint Nicolas qui nous visitait apportant les cadeaux d’antan — noix, chocolat, mandarine et crèche en plastique —, et sous la barbe en coton duquel nous devinions l’un de nos Anciens de la paroisse. Et dans ces vieilles salles d’école que nous prêtaient les paroisses parisiennes (rue Madame, rue du Chemin vert, rue Jean Goujon…) tout sentait bon la vieille diaspora unie et aimante des réfugiés de l’après-guerre. Nos Anciens sont partis aux Cieux. Ceux de la photo de groupe, nous nous revoyons parfois aux aléas des rencontres ukrainiennes. Nous vieillissons, nous avons même dépassé l’âge de nos parents qui nous photographiaient à l’époque. Viendront les jours où, à notre tour, nous nous compterons sur ces photos… Chanceux ceux qui auront connu les rituels sacrés de notre communauté avant que le Gnafron déguisé en smartphone vienne égruger leur enfance.

Les Choucas de Saint-Germain-des-Prés 
Les sœurs ukrainiennes de Paris derrière le cardinal et patriarche Joseph Slipéï (Slipyj). Photo des années 1960.

Chère Sœur Josèphe, vous n’aviez jamais cessé de prier pour vos anciens élèves, nous connaîtrons à l’heure de notre mort les bienfaits portés par votre communion des Saints. Je revois votre cabas vous servant d’aumônière. Enfants de chœur, nous l’avions exploré nous posant la question existentielle du contenu d’un sac à main d’une Sœur du Bon Dieu. Trois bonbons acidulés, deux chapelets en plastique lumineux, quatre images sacrées, un ticket de métro, le missel liturgique et vespéral témoignaient d’une vie résumée en ces objets de pacotille porteurs d’une immensurable foi.

Certes, la pédagogie était parfois quelque peu décalée, le Concile semblait ne vous avoir même pas effleurée. On accédait au Ciel plutôt par la mortification que par la joie de la Croix qui nous sauve. Rigoriste pour vous-même, mais sans jugement pour les autres, pour nous, les vôtres. Tout était contenu. Jamais une mèche de cheveux ne sortait de votre coiffe ecclésiale, jamais une parole médisante de votre bouche. Pudeur du corps, de la parole, de l’être. Pour nous apprendre les premiers pas de danse ukrainienne, vous releviez votre robe monacale et nous y voyions le bas de vos bas sombres sur vos souliers éculés. Mais le mollet était élastique ! Nous priions chaque jeudi pour « les pauvres enfants d’Ukraine qui ne peuvent aller à l’église ». Pré-adolescent je m’agitais du carafon 8, même si je révérais le Sacré derrière lequel je pressentais le Vrai, je ne cherchais pas à comprendre le pourquoi du comment. Je marmonnais. Plus tard, en lisant les témoignages des Chrétiens dans les catacombes d’Ukraine, j’eus des remords pour ma conduite durant ces litanies. J’offusquais mes « choucas » qui ne s’envolèrent pas pour autant.

Sœurs Josèphe (Yosséfa, Йосифа) 9, Bernadette (Bernadeta, Бернадета), Dorothée (Doroteya, Доротея), Élisabeth (Yelézaveta, Єлисавета)… Rue Taine (« ruthène », ça ne s’invente pas !), rues Lacoste et Foche à Vincennes où nous allions chanter les koliadés au Nouvel An ukrainien — vos résidences sobres et proprettes semblaient les palais du pauvre. On y marchait comme sur des œufs (péssankés ?) pour ne pas troubler le silence de la contemplation.

D’autres Sœurs de Pologne et maintenant d’Ukraine vous ont remplacées. Le ballet dominical perdure. Vous êtes à Paris depuis l’après-guerre, soit 3650 processions hebdomadaires au jour où j’écris ces lignes, 1250 à l’heure du funeste mai 68. Car, en ce dimanche matin de ce mai 68, ils sont là, eux, les sinistres corbeaux du marxisme, corneilles bâillant aux vieilles lunes du communisme, les croque-morts des Ukrainiens, les vautours sorbonnards de Mao et de Pol-Pot : Sartre, Foucault, Aragon, Beauvoir… Le café de Flore était leur tanière. Affalés à la terrasse, à deux pas de notre église, ils y refont un vieux monde tout ceint de leurs arrogantes certitudes léninistes. Bourgeois ringards du soleil levant à l’Est, libres-penseurs sarcastiques des quartiers chics, ils devaient bien se gausser de nos petites bonnes sœurs ukrainiennes. Elles passaient sans les voir, les frôlaient sans les regarder tout absorbées par la prière et l’intériorité. Sartre-le-bigleux, cyclope aveuglé par Mao, proclamait la mort de Dieu. « Sartre est mort, vive Dieu » auraient-elles pu rétorquer, si elles n’avaient déjà deviné l’offense et ne l’avaient pardonnée.

Cinquante ans plus tard, on ne « pense » plus le marxisme au café de Flore, il est envahi de touristes étrangers qui regardent maintenant passer nos sœurs avec curiosité ou bienveillance. À l’heure où d’autres voilées colonisent nos banlieues, les nôtres témoignent encore du Christ au cœur de la capitale.

Je vous vois marcher, courbées par l’âge avancé que portait votre dos fléchi. Votre visage, lui, comme celui des contemplatifs, n’avait pas d’âge, pas de rides, et toujours ce sourire énigmatique, reflet de l’éternité commençant ici-bas pour les hommes et les Sœurs de bonne Foi.

Qui vous remerciera assez pour ce que vous fîtes et pour ce que vous fûtes. Vous incarniez l’humilité, la prière, l’abnégation, la transcendance dans nos brutales années d’adolescence post-soixante-huitardes. Dans un monde de retraite-par-capitalisation et des droits-acquis-à-vie vous révélez toujours depuis deux mille ans que les pauvres en Dieu nous précèdent aux Cieux, ce Dieu vers Lequel nous nous dirigeons tous irrémédiablement à chaque nouvelle aube qu’Il fait se lever sur Paris, sur le café de Flore et sur notre église parisienne.

En fin d’une longue vie, que l’on ne saurait dater, vous quittez votre mission et partez mourir loin, comme les oies sauvages de nos chants ukrainiens, pour un caveau communautaire quelque part en Pologne, parfois même au Canada et dorénavant en Ukraine…


  1. Dans les documents soviétiques ukrainiens tout n’était que propagande, à l’exception des programmes des ensembles Virski et Veriovka en tournée.
  2. Христос родився, Christ est né!
  3. Boh sya rojdayè, Бог ся рождає
  4. Нині свято мами, веселий гарний день
  5. О хто, хто Миколая любить
  6. Сипле, сипле сніг
  7. Думи моï, думи моï
  8. Je découvrais le rock’n roll et Bruce Lee.
  9. Vous naquîtes en 1912 en Ukraine occidentale, sujet de Sa Majesté l’empereur d’Autriche-Hongrie. Enfant d’une famille nombreuse dont le père était prêtre. Vos vœux perpétuels furent prononcés en 1937. Vous quittâtes l’Ukraine en 1943. La France, l’Angleterre, à nouveau la France jusqu’à votre rappel à Dieu en 2002. Vous avez été inhumée en Pologne.

Bonnes sœurs Eglise ukrainienne Saint-Germain


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