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Aux origines du livre ukrainien
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers on 20 février 2017 80 min read
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Le premier livre jamais imprimé en cyrillique vit le jour grâce à des lettrés ruthènes et des imprimeurs allemands. C'est en Ukraine que  fut compilé le premier grand manuscrit ruthène et que fut imprimée la première Bible complète en cyrillique. Les premières illustrations et les premiers manuels du monde slave oriental virent le jour également en Ukraine. Une histoire injustement méconnue qui méritait bien un petit exposé.
ornement
Et le roi fit envoyer dans toutes les provinces des livres rédigés dans l’alphabet et dans la langue des peuples qui y vivaient. Ils disaient que tout homme doit être maître dans sa maison et y imposer l’usage de sa langue.
initiale

IEV CAPITALE DE LA ROUS’ avait joué un rôle central dans l’essor de l’art et de la civilisation écrite des Ruthènes, ancêtres des Ukrainiens. Mais c’est à Lviv et dans l’ouest de l’Ukraine que le livre imprimé ukrainien plantera ses primes racines. Une exposition qui s’était justement tenue à Lviv il y a quelques années avait réveillé mon vieux penchant pour le livre ancien et les beaux caractères. Bien au-delà de l’esthétique encore imparfaite de ces ouvrages, c’était une passion pour l’Histoire et ses à-côtés, avec par-dessus tout une attention particulière pour la force et la vigueur d’un idéal. Partout la noble aventure de l’imprimerie aura été une guerre inégale contre l’arbitraire et l’ignorance. Elle pourrait enfermer autant d’épopées qu’une saga ou une longue geste guerrière avec sa part d’héroïsme, d’intrigues et de vilenies. Tout a changé de face dans l’univers depuis que la pensée s’est mise à circuler plus rapidement. J’en trésaille de reconnaissance pour les hommes qui fondirent, persévérants, les premiers poinçons, parfois taillés dans des langues rares et inconnues, et pour tous ceux qui dans les tourments diffusèrent et mirent à disposition de fortunes médiocres savoir et culture.

La France ne porte pas ces grands hommes dans les solennités nationales. Je crois même qu’il n’existe pas de bronzes éminents à leur effigie. Ironie de l’histoire, le pauvre Étienne Dolet fut brûlé par l’Inquisition et sa statue fondue sous l’Occupation. Une pensée émue pour l’ami et éditeur de Rabelais m’occupe à chaque fois que je traverse la place Maubert, sans parler des autres promoteurs du français et de la Raison condamnés au bûcher sur leurs propres livres, ici même, dans ce paisible Quartier Latin qui de nos jours foisonne de librairies. Les choses ont été fort différentes en Ukraine. On n’est pas allé jusqu’à ces extrémités. Mais les livres en cyrillique et à plus forte raison en ukrainien ne sont pas apparus comme une chose allant forcément de soi. Pour d’autres raisons – pas toujours anodines comme nous le verrons – certains imprimeurs y sont même fêtés en véritables héros. Et après tout, c’est toujours mieux que de finir cendre éparse aux quatre vents !

L’exposition en question était organisée dans le cadre du « Printemps français » et portait sur une production liée à la France ou à la langue française. C’est que Lviv recèle en ce domaine d’inestimables trésors, notamment sortis de leurs matrices alsaciennes. Même si plus personne n’a le courage de lire ces livres, c’est bien là leur moindre défaut. Vénérables témoins de la naissance de l’imprimerie, certains remontent au cœur même de la révolution du livre née sur les bords du Rhin il y a plus de cinq cents ans.1 Il se dégage de ces vieux ouvrages comme une énergie secrète. Aux mains qui les façonnèrent, nous devons beaucoup plus que nous le pensons. Je m’étais dit alors qu’on pourrait avoir une exposition réciproque à Paris ou à Strasbourg, ville natale de l’imprimerie, ou à tout le moins en France où dorment oubliés quelques trésors slavons et ukrainiens… Mais avant de faire des plans sur la comète, contentons-nous d’une petite flâne en Ukraine et alentour, à la recherche des premiers pas de l’art typographique et plus spécialement de l’imprimerie slavonne qui précéda l’ukrainienne.

De Strasbourg à Lemberg

Strasbourg connaissait Gutenberg depuis plus d’un siècle quand le beau métier arriva à Lemberg. Lemberg ? Non, pas le petit village à la douceur toute mosellane, mais de son nom ukrainien Lviv, capitale culturelle située aux confins de la Pologne et de l’Ukraine jadis appelée de son nom latin Leopolis (en l’honneur de Léon, fils du roi Daniel, fondateur de la ville). Une filiation tout en symboles, le Daniel biblique ayant réussi à faire lire des fauves dans la fosse aux lions… Ce n’est donc pas en vain qu’on appelle ville du lion, gardien du savoir, la cité léonine. De précieux incunables alsaciens y sont conservés; ils étaient présents à l’exposition et le plus ancien d’entre eux, imprimé en 1472, était le Psalterium ou psautier de Johann Mentelin, l’homme qui imprima la première bible germanique en 1466, toujours à Strasbourg. Une version ultérieure de cette Bible imprimée elle aussi par un Alsacien en 1470 se trouve également dans les réserves de la bibliothèque universitaire Ivan Franko.2 Bien d’autres raretés remplissent le spetz-archiv, dont une bonne trentaine d’ouvrages remarquables issus du territoire français ou imprimés à l’étranger dans la langue de Rabelais, comme cette fameuse Gazette de Leopol, une feuille fondée en 1776 qui apportait aux bourgeois de la ville les dernières nouvelles d’Europe et de Versailles.3

Aux origines du livre ukrainien
L’achevé d’imprimé de l’Octoèque (hymnaire) publié par S. Fiol à Cracovie en 1491. Premier livre jamais imprimé en cyrillique. On peut reconnaître les initiales de l’imprimeur (SV) sur la gravure. Son origine allemande est bien précisée dans le colophon, de sorte à écarter les soupçons pesant sur la communauté ukrainienne de Cracovie.

L’apport allemand en Galicie,
berceau du livre slavon

Si le latin, l’allemand et le polonais furent les premières langues en usage dans l’imprimerie de l’ancienne Pologne, les deux perles de la Galicie, Lviv et Cracovie, furent en revanche des villes-pionnières dans le domaine de la typographie cyrillique. A ne considérer que les ouvrages officiellement datés, des livres en slavon furent imprimés une vingtaine d’années seulement après la mort de Gutenberg et l’arrivée de l’imprimerie à Cracovie. Cette ville était à l’époque la métropole royale et la capitale économique d’un des plus puissants États d’Europe alors en plein essor.

Dès 1491, Szwajpolt Fyol et son jeune dessinateur de fontes4 Rudolf Borsdorf parviennent (discrètement) à adapter le procédé de Gutenberg pour la langue slavonne, qui est le latin ecclésiastique des Slaves de l’est et du sud en quelque sorte. Rudolf Borsdorf de Braunschweig avait étudié l’astronomie à Cracovie5 où résidaient de nombreux Ukrainiens. Il achèvera pour Fiol, avec une clause d’exclusivité, 230 signes et caractères probablement inspirés de manuscrits carpatiques. En à peine un an, cinq livres de rituel slavons auraient été réalisés. Mais le maître orfèvre venu de Neustadt-en-Bavière ne fera pas long feu à Cracovie : malgré l’amitié de Conrad Celtis, un des humanistes allemands les plus influents de son temps, sans parler de toutes les précautions pour dissimuler le nom des clients ou associés (sans doute des orthodoxes ukrainiens) Fyol est accusé d’hérésie et doit quitter la Pologne. On le retrouve plus tard dans l’est de l’actuelle Slovaquie, dans la cité franche de Levoča, encore assez proche de ses clients ruthènes pour qu’il puisse y continuer et parfaire son œuvre. L’ingénieur des mines et homme d’affaires hongrois János Thurzó, alors maire de Cracovie et protecteur de S. Fiol, y avait ses domaines. Il pensait peut-être étendre son influence commerciale plus à l’Est, en terre ruthène et orthodoxe.6

Aux origines du livre ukrainien
Première page du premier livre cyrillique jamais imprimé. La gravure sur bois semble provenir d’Allemagne (comme les artisans de l’ouvrage) et ne correspond pas aux canons iconographiques byzantins, les pieds du christ étant placée trop haut.

Mais il semble que l’avertissement de 1491 ait suffi. On ne connaît pas d’autres ouvrages publiés par le premier imprimeur cyrillique après l’épisode cracovien et son passage dans les geôles épiscopales pour une histoire assez improbable d’hérésie hussite.7 Ses ouvrages feront quoi qu’il en soit long feu et toucheront même la Moscovie, en particulier les communautés vieux-croyantes. La Pologne avait refusé le fanatisme romain en repoussant autant que possible la haute main de la « sainte » Inquisition sur ses affaires ; elle avait accueilli et privilégié nombre d’artisans étrangers juifs ou protestants, mais elle n’était pas encore prête à reconnaître l’identité de ses marges orientales. Non sans hasard, c’est à Lviv que les dominicains polonais seront les plus féroces8 et la plus ancienne gravure polonaise datée paraîtra dans un petit traité antiruthène (l’Elucidarius errorum ritus Ruthenici) qui dès la fin du XVe s. propagera l’idée selon laquelle l’Église ukrainienne était dans l’erreur. Les « erreurs » de ces atrocissimorum Ruthenorum comme les qualifie Jean Sacranus, confesseur des rois de Pologne et important agent diplomatique, consistaient surtout à développer une culture différente de la polonaise. La ville ukrainienne de Peremyshl située entre Lviv et Cracovie était alors en pleine effervescence religieuse, artistique et littéraire. On comprend mieux à présent pourquoi S. Fiol ne pouvait œuvrer en toute quiétude au développement de l’imprimerie ukrainienne.

Aux origines du livre ukrainien

Miroir du salut, Lyon, 1478. Le premier livre imprimé et illustré en français est… allemand et suisse.

Par comparaison, le tout premier livre imprimé et illustré en France est allemand lui aussi, comme la plupart des premiers livres imprimés à travers l’Europe dans les langues nationales ou classiques. Si le Mirouer de la rédemption humaine imprimé par Martin Husz à Lyon en 1478 est bien la version française d’un ouvrage français plus ancien écrit en latin, les bois des illustrations, les fontes et l’imprimeur lui-même sont étrangers (et le Serpent est une serpente !)9 Les illustrations sont assez naïves, quelque peu impudiques pour un lecteur non occidental, seules les lettres gothiques maintiennent le sérieux du propos. Juste auparavant, Martin Husz avait donné dans un autre genre et publié le Traité de chirurgie de Chauliac avec la plus grande minutie concernant les outils (scalpels, grattoirs, scies, etc). On voit bien déjà le décalage entre l’est et l’ouest avec des centres d’intérêt et un rapport à l’image assez différents. Le monde orthodoxe paraît en dehors des réalités profanes et modernes. Du moins dans ses livres…

Aux origines du livre ukrainien
La plus ancienne gravure polonaise datée se trouve dans l’ »Elucidarius errorum ritus Ruthenici de Jean Sacranus » publié en 1501 par Haller, un autre bavarois de Cracovie. On y traite les Ruthènes d’irrattrapables sauvages impropres à toute union avec Rome. D’ailleurs on les voit ici tourner les talons devant le pape. Nombreuses rééditions.

D’une manière quasi-universelle, la vie des premiers imprimeurs n’est pas de tout repos. Pourchassés par les créanciers, les incendies, des princes dévastateurs ou des évêques en mal d’hérétiques, ils sont souvent amenés à visiter l’Europe, où le moindre acte d’autorité suffit à les réduire à la mendicité. Sous les climats plus favorables à la tolérance religieuse (en Pologne-Lituanie tout du moins) point de bûchers et encore moins de Sainte Barthélémy comme dans la France de Charles IX, mais des disputes religieuses à la fois stimulantes pour le livre et néfastes aux librairies, comme on appelait alors les maisons d’édition. D’où parfois quelques confusions, volontaires ou non, dans la chronologie des premières éditions. Les ouvrages « en délicatesse » avec les pouvoirs temporels ou spirituels sont souvent imprimés sans date ou lieu de parution.

Comme nous venons de le voir, dans la très-catholique Cracovie il était plus aisé d’imprimer « avec pignon sur rue » quand on n’était pas orthodoxe. C’est peut-être pourquoi les noms des véritables initiateurs de l’imprimerie slavonne n’apparaissent pas dans les tout premiers imprimés. Ces protes instruits10 probablement ukrainiens et bélarus, c’est-à-dire ruthènes ou rousski comme on disait encore en Pologne il n’y a guère, étaient pourtant indispensables ne serait-ce que pour déchiffrer les manuscrits slavons. C’est essentiellement à partir de ces manuscrits que les premiers livres cyrilliques seront conçus. Mais paradoxalement les copistes ruthènes, loin de subir la concurrence de l’imprimerie, porteront au contraire l’art du manuscrit à son apogée au moment où l’imprimerie s’implantera en Ukraine aux XVI et XVIIe ss. On trouve encore en Ukraine de nombreuses copies manuscrites de livres imprimés. Moins coûteuse et surtout plus libre, la copie manuelle a certainement nui à l’essor de la nouvelle industrie, passablement plombée à ses débuts par des coûts de production tout aussi risqués qu’exorbitants. C’est du reste en Volhynie, à Peresopnytsia non loin de Rivnè, qu’un des manuscrits ukrainiens les plus remarquables pour sa proximité avec la langue vivante sera achevé en 1561. Il s’agit de la première traduction des Évangiles en vieil ukrainien. Véritable trésor national, c’est sur ce manuscrit que les présidents ukrainiens prêtent serment de nos jours.

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L’Évangéliaire de Peresopnétsya, manuscrit enluminé ukrainien (XVIe s.)

Brièvement sur les premiers
manuscrits ukrainiens

L’Ukraine « d’avant les presses » était déjà un des grands centres du livre manuscrit slavon et vieux-ruthène. C’est notamment en Galicie-Volhynie que la tradition kiévienne trouva refuge après la grande invasion mongole de 1240. Il convient toutefois de ne pas confondre « vieux-russe » et « vieux-ruthène », le vieux-russe étant l’ancêtre du russe moderne, et le vieux-ruthène n’étant qu’une version locale du slavon, lui-même langue livresque et liturgique. La langue slavonne fut héritée des Slaves balkaniques de Bulgarie et de Macédoine au IXe siècle, puis imposé au fil des siècles suivants avec ses mises à jour (voir la carte des différents parlers ruthènes dans l’ancienne Rous’). Une erreur trop souvent commise en France – et allant de pair avec les nombreuses falsifications historiques cherchant à confondre Rous’ et Russie – consiste à présenter ces manuscrits médiévaux comme des livres en vieux-russe et centrés sur la Russie « éternelle ». Le Codex Laurentien en est l’exemple le plus connu. Cette compilation constitue de nos jours encore et malgré les avancées de la science un des très rares manuscrits sur parchemin dans lequel le « droit » historique de la Moscovie à dominer l’ancien empire de Kiev est inscrit depuis le XIVe siècle. Sauf que ledit manuscrit ne sera retrouvé qu’à la fin du XIXe siècle après être passé durant dix longues années entre les mains des faussaires de Catherine II et de ses conseillers secrets. Une contrefaçon devenue Trésor national en pleine connaissance de cause.11

Aux origines du livre ukrainien
Analyse des fontes employées dans l’Évangéliaire d’Ostromyr en 1056

Les copistes kiéviens commencèrent à compiler d’anciens manuscrits « bulgares »12, eux-mêmes hérités de la tradition byzantine ou directement traduits du grec dès la conversion officielle de la Rous’ aux Xe et XIe ss. Une grande partie de ces premiers livres ukrainiens au sens géographique disparaîtront au cours des siècles suivants, surtout sur les territoires ravagés par les Tatars, ou bien à cause de leur usage intensif, mais on trouve déjà les marques de respect pour le savoir et la lecture dans un petit recueil de textes dit Izbornyk de Sviatoslav compilé en 1076.13 Le Livre en tant que tel est assimilé à un trésor au sens philosophique du terme et on menace de peine ici-bas et dans l’au-delà, tous ceux qui détruisent ou s’approprient indûment l’objet-livre. Des paroles qui doivent résonner avec une certaine ironie aux oreilles des captateurs modernes de l’héritage kiévien…

Aux origines du livre ukrainien
Le Psautier de Kiev (1397), un des joyaux du manuscrit ruthène, servait à la fois de livre de sagesse et de support pour l’apprentissage de la lecture. Un maître et son disciple semblent l’avoir enluminé. L’auteur du psautier, le protodiacre Spiridon, s’est inspiré des manuscrits serbes et byzantins coutumiers des ponctuations en rouge. Des légendes en cursif rouge accompagnent les images.

D’un point de vue plus technique, les miniaturistes kiéviens du Moyen Âge n’atteignent généralement pas l’excellence de leurs homologues byzantins ou occidentaux à la même époque. On pourra cependant voir une exception dans le fameux Psautier de Kiev copié en 1397 à partir d’un protographe14 byzantin traduit en slavon. Ce psautier est aujourd’hui revendiqué par les Russes au prétexte que l’ancienne capitale de la Rous’ était en ruine depuis l’invasion mongole. Or il n’en est rien. Kiev commence à se relever à la fin du XIVe s. et le Psautier en est un des indices, tout comme l’acquittement d’un tribut tatar colossal équivalant à celui de Moscou payé à quelques années près. Cet ouvrage de qualité comporte plus de 300 illustrations toutes plus originales et poétiques les unes que les autres; on y trouve des aphorismes, des histoires édifiantes ainsi que des conseils de vie adaptés à l’homme médiéval. C’est un des monuments du livre ukrainien qui curieusement fait figure d’exception du point de vue artistique.

En revanche, les calligraphes avaient opéré un travail d’esthétisation remarquable, notamment dans l’Évangéliaire d’Ostromyr compilé également à Kiev quelques siècles plus tôt, durant l’apogée politique et culturel de la Rous’ au XIe siècle. C’est le premier grand manuscrit ruthène sur parchemin connu et daté avec certitude. Cette hyper-sacralisation du livre allait sans doute ralentir l’évolution de l’écriture et l’avènement des langues nationales sur l’ancien territoire de la Rous’. Si les conditions économiques en sont pour une grande part responsable, le conservatisme du haut clergé orthodoxe ne l’est pas moins.

Aux origines du livre ukrainien
Premiers grands ouvrages imprimés en cyrillique. En vert le Grand Duché de Lituanie, en rose le Saint Empire Romain.

L’Ukraine entre Rome,
Byzance et Moscou

L’histoire des Églises, notamment à travers leur aspect le plus politique, tient une place fondamentale dans l’émergence du livre ukrainien. Les rivalités et autres luttes d’influence entre les différentes confessions vont stimuler l’activité littéraire et par conséquent typographique. Or, si l’Église ruthène avait pu jouir d’une plus grande autonomie dans la seconde moitié du XVe siècle, au moment précis où naissait l’imprimerie, ce bref répit n’allait pas durer. Les siècles précédents avaient laissé leur empreinte…

La grande invasion de 1240 avait mis fin à l’État Kiévien. La Galicie-Volynie avait alors tenté d’en reprendre la suite, étant la seule vraiment en mesure de le faire à cet instant de l’histoire. Mais dès l’An I de l’occupation mongole, le «camp moscovite» avait infiltré le gouvernement galicien en la personne du futur métropolite Kyrylo III (un Ukrainien) qui allait tout de même recevoir l’appui du prince Daniel Romanovitch pour tenir la crosse de l’Église kiévienne. Kirill III passera néanmoins au service d’Alexandre Nevsky, en Moscovie. Une cassure irréparable se produit alors. En 1274, sous protection mongole, Kiril III convoque un synode anticatholique à Vladimir-sur-Kliazma. Un événement qui durant les siècles prochains va condamner la culture ukrainienne à végéter dans ce qu’on appelle aujourd’hui le « monde russe », réminiscence de la nuit mongole. Par l’entremise de ce prélat beaucoup de moines-écrivains rejoindront la Moscovie en emportant avec eux leur tradition littéraire (la biographie officielle d’Alexandre Nevsky est rédigée dans le style “galicien” médiéval).15 En 1299, malgré le récent concile œcuménique de Lyon II, le métropolite de Kiev et de toute la Rous’ Maxime – un Grec – transférera le siège métropolitain de Kiev à Pereïaslav. Ironie de l’histoire, c’est à Pereyaslav trois siècles et demi plus tard, que l’hetman Bohdan Khmelnitski signera un traité fatal. Une simple alliance qui allait pourtant « unir » l’Ukraine et la Russie pour de longs siècles.

En attendant, et bien avant cet arrimage de l’Ukraine au monde russe, la politique pro-occidentale des princes ruthènes d’Ukraine et de Bélarus reçoit le coup de grâce à l’aube du XIVe siècle. Le siège de l’Église kiévienne est sans surprise transféré de Pereïsalav à Moscou en 1325. C’est l’œuvre d’un peintre d’icônes et prélat galicien Petro Ratnensky, un de ces Ruthènes ayant donné aux Moscovites leur idéologie pseudo-kiévienne16. Le siège de l’Église kiévienne est déplacé à Moscou selon les vœux du tsar défunt Ivan 1er dit Kalita (la bourse) allié ou plus exactement collaborateur des Tatars de la Horde d’Or en tant que percepteur officiel du tribut. Moscou, profitant des recettes fiscales de l’impôt tatar tout en se proclamant héritière de Kiev, commence déjà à « rassembler les terres russes » de l’ancien État. Ivan Kalita avait lorgné vers l’ouest et s’en était pris à la principauté de Tver alliée aux Lituaniens sous l’œil bienveillant du khan Özbeg qui faisait occire les rivaux d’Ivan Kalita tout comme il avait fait occire les rivaux de son prédécesseur. Il s’en suivra de nombreuses guerres avec les Ruthènes et les Lituaniens au cours du siècle et au-delà. Du reste, Ratnensky n’omettra pas d’emmener à Moscou les évêchés bélarus et ukrainiens. En conséquence, l’Église de l’ancienne Ruthénie se disloquera entre nord-est et sud-ouest.

Commence alors entre ces deux pôles une guerre qui allait faire rage dans les siècles à venir, tant sur le plan religieux que politique et militaire. Les évêchés ruthènes, qui seront d’abord rattachés à la métropolie (province ecclésiastique) de Lituanie tomberont finalement sous la coupe moscovite. A cet instant, Kiev sera définitivement hors de Kiev. En 1347 la métropolie galicienne (qui avait été confirmée canoniquement par Byzance en 1303) est rattachée par les mêmes Byzantins à celle de « Kiev », en réalité Moscou, privant ainsi l’Ukraine de sa propre Église. Cassure d’autant plus profonde que ces quatre évêchés ruthènes de l’ouest de l’Ukraine et de la Bélarus s’uniront à Rome en 1595.

Les Polonais avaient eux aussi profité de la chute de Kiev en 1240 pour s’avancer en terre ruthène. Si les prétendants polonais à l’héritage des Romanovitch, la dernière dynastie galicienne, commencèrent à se convertir à l’orthodoxie pour mieux tromper l’autochtone, ils tenteront par la suite de consolider leur domination en attirant les Ruthènes vers le catholicisme par le biais de l’uniatisme notamment, qui est l’union des orthodoxes à Rome sans perte du rite. Mission d’autant facilitée par la disparition de facto de l’Église originelle des Ruthènes.

Mais au début du XIVe s. un acteur majeur de la politique est-européenne fait son entrée dans le grand jeu des puissances. Dans une coalition lituano-ruthène, le Grand Duché de Lituanie met un terme aux dernières principautés d’Ukraine vassalisées par la Horde d’or et s’oppose durablement à l’expansion moscovite et tatare en Ruthénie.17 Pour les Lituaniens devenus maîtres d’une majeure partie de l’Ukraine et inquiets des menées moscovites autant que polonaises, la consolidation de l’Église ruthène revêtira une grande importance au XIVe siècle, d’autant qu’ils auront entre-temps adopté la langue et la savoir livresque ruthènes en plus du catholicisme romain. Le lituanien n’était pas reconnu par les chancelleries de Lituanie, les premiers imprimés en lituanien n’apparaîtront qu’à la fin du XVIe s. dans les imprimeries dissidentes, protestantes notamment. Pour l’heure, au XVe siècle, l’idée d’Union au Siège apostolique (ou du moins le maintien du dialogue œcuménique) est encore perçue par les élites du Grand Duché de Lituanie comme une option intéressante.

En 1436, au bout de plusieurs décennies de péripéties diverses, la nomination du métropolite pro-Union Isidore de Kiev18 à la tête de l’Église ruthène – avec autorité sur la Moscovie, l’Ukraine et la Bélarus – coïncidera avec les intérêts lituaniens du moment. Cette nomination est due en grande partie à la menace turque pesant alors sur l’Empire byzantin. La « deuxième Rome » étant proche de sa chute, son patriarche entendait ménager la première. Mais Isidore, érudit grec d’une rare compétence intellectuelle, n’était guère diplomate. Il avait signé quelques années auparavant l’acte d’Union avec Rome sans consultation préalable de ses évêques qui le lui feront payer plus tard.19 Cependant, à cette époque du moins, l’idée d’Union avait gagné une grande partie des têtes mitrées d’Orient et d’Occident. L’accord général signé en 1439 entre Rome et quasiment toute l’Orthodoxie, de l’Afrique à l’Asie Mineure en passant par les Balkans et l’Est européen en fait foi. En Ukraine, l’Union était surtout considérée par ses partisans comme une occasion pacifique de contrer les Polonais sur le terrain de la religion, l’Église polonaise étant alors en froid avec le Saint-Siège. Paradoxalement, c’était depuis deux siècles l’arme que les colons polonais avaient eux-mêmes choisie. Force est de constater cependant qu’en dépit de garanties sur l’inviolabilité des usages locaux dans le rite orthodoxe, tous les évêques ruthènes ne voyaient pas l’Union de cet œil-là.

En 1458, le pape Pie II, grand connaisseur des Slaves, isole les Moscovites des Ruthènes en scindant la métropolie kiévienne et nomme à Kiev un Bulgare également pro-union.20 Dès lors l’Église ukraino-belarus allait jouir d’une plus grande autonomie, avec notamment l’élection de ses métropolites par le « peuple ». Bref répit avant la disparition de la métropolie kiévienne en 1501 et l’alliance dynastique entre Lituaniens et Moscovites. Cette dernière allait bien sûr favoriser la pénétration de l’impérialisme russo-orthodoxe en Ukraine.

Réforme et imprimerie

Au XVIe s. l’Église ukrainienne entre en décadence. Cette situation naît en grande partie du déclin des ordres monastiques ukrainiens, creuset originel des plus illustres serviteurs de l’Église ruthène. La crise morale affecte toute la chrétienté européenne, dont le réformisme protestant puis catholique tentent de redresser les torts – il est vrai, avec les excès qu’on sait. En Ukraine la réforme orthodoxe sera d’abord incarnée par le mouvement laïc des confréries paroissiales (largement répandu dans toute l’Europe) et plus connues sous leur nom ukrainien de bratstva.21 L’une des premières préoccupations des confréries sera la formation d’élites aptes à propager leurs valeurs: ils fonderont d’excellentes écoles secondaires sur le modèle jésuitique ainsi que de nombreuses imprimeries. Très vite le Bratstvo de Lviv devient un modèle pour les autres organisations de ce type; il en prend d’ailleurs la tête et à la fin du XVIe s. ses privilèges, accordés par le patriarche de Constantinople, sont conséquents.22 Le patriarche nomme également – pour la première fois en Ukraine – un exarque, c’est-à-dire un « super-évêque », sorte de vice-patriarche jouissant lui aussi du droit d’exclusion; il nomme parallèlement un métropolite bélarus pour l’Église ruthène. En instaurant ces trois pouvoirs aux compétences égales, puis en accordant la patriarchie aux Moscovites en 1585, on se demande si le patriarche byzantin ne pensait quelque peu semer la zizanie chez les Ruthènes… D’autant plus qu’en réclamant des sommes effarantes à cette pauvre Église déshéritée dans tous les sens du terme, il risquait de l’appauvrir davantage.

Les évêques ukrainiens et bélarus s’insurgent alors contre ces abus et se réunissent en 1590 au synode de Berestia à mi-chemin entre Vilnius et Lviv. La réunion épiscopale s’ouvre sous les auspices d’Hypatiy Potiy, un ancien calviniste jadis devenu évêque orthodoxe de Berestia sous l’égide du prince Constantin Ostrozki. Ce polémiste invétéré se rendra plus tard à Rome pour y négocier les termes de l’union en compagnie de l’évêque volynien Kyrylo Terletsky, qui préside la réunion de Berestia et qui n’est autre que l’exarque nommé par le Patriarche byzantin à présent contesté. Terletsky est surtout un propriétaire terrien qui n’hésite pas à faire donner la troupe pour récupérer ses biens ou pour repousser les raids que lancent sur lui certains notables catholiques. Quoi qu’il en soit, deux ans plus tard l’État polonais en la personne de son roi promet aide et protection au parti uniate. Les droits et privilèges des orthodoxes à présent « unis » sont rétablis; toute ingérence grecque dans les Églises se trouvant sur le territoire du royaume est prohibée; les confréries sont de nouveau placées sous l’autorité des évêques ruthènes. Le 12 juin 1595, le Pape Clément VIII – qui venait d’absoudre un certain Henri IV, roi de France et de Navarre – proclame l’Union.

Aux origines du livre ukrainien
La Bible d’Ostroh en Volhynie, publié par Ivan Fédorovitch en 1581

Ostroh, bastion orthodoxe et ruthène

Depuis les débuts cracoviens de l’imprimerie slavonne, il s’écoulera près d’un siècle avant que la première bible complète cyrillique jamais imprimée dans tout le monde slave voie le jour (1581). C’est justement en Ukraine, à l’académie d’Ostroh dans la Volhynie voisine, que cet ouvrage majeur à plus d’un titre sera élaboré. L’académie du prince Vasyl Constantin d’Otrog (Ostrogzki), potentat parmi les plus puissants d’Europe en ce temps-là, tient dans l’histoire de l’Ukraine une place particulière puisqu’elle est la première école supérieure de type occidental chez des Slaves orientaux. Admirée par des générations d’imprimeurs ruthènes et moscovites, la Bible d’Ostrog publiée en slavon est l’œuvre d’Ivan Fédorovitch (ou Fédorov) venu de Moscovie. On le considère souvent comme le fondateur de l’imprimerie en Ukraine, à Lviv précisément en 1572, mais rien n’est moins sûr.23 Toutefois, sans ouvrage antérieur daté et signé avant 1572, il nous est impossible d’apporter la preuve formelle d’un véritable passé typographique avant Fédorovitch en Ukraine. Il pourrait sembler dérisoire de vouloir ôter à tout prix à un imprimeur moscovite le privilège d’avoir été le premier imprimeur ukrainien. Notons cependant que – même sous Gorbatchev – toute réfutation de la primauté fédorovienne (et donc « russe ») pouvait valoir certains déboires aux porteurs de cette thèse. Quant à la disparition des tout premiers ouvrages slavons, qui n’étaient souvent tirés qu’à peu d’exemplaires, elle pourrait s’expliquer par l’action de jésuites polonais s’adonnant à ce qu’on pourrait appeler la « chasse aux slavonnes » : tout ce qui pouvait s’apparenter de près ou de loin à de la littérature orthodoxe, c’est-à-dire écrite en lettres cyrilliques, était envoyé au cartonnier ou chez le boulanger comme emballage…

En attendant, une dizaine d’années avant la version officielle de la Bible latine complète, dite Vulgate Sixto-Clémentine publiée à Rome en 1592, la Bible d’Ostroh ouvrait une ère nouvelle dans l’édition scripturaire d’Europe orientale. Son tirage est exceptionnellement étendu pour l’époque (1500–2000 ex.) et ses textes sont établis dans un souci de plus grande authenticité par des savants compétents réunis à Ostroh. Travaillant en équipe sur des sources variées, ils réalisent la synthèse d’un siècle entier de travaux similaires réalisés à travers l’Europe, notamment à Venise par Jacob Ben Hayim qui y publiait en 1525, pour la première fois de l’histoire, l’édition critique du Premier Testament d’après la Massorah, autrement dit la tradition rabbinique. Cette version juive est considérée (à tort ou à raison) comme la réplique exacte de la Bible originelle et servira de repère aux éditions protestantes bien avant celles des théologiens catholiques.

Toutefois en matière de langue la ligne éditoriale ostrovienne se veut moins « moderniste » que celle des protestants, et la version grecque24 des Écritures demeure pour le kniaz Ostrozki la seule base possible au détriment de l’hébreu pour les recherches25 et de l’ukrainien-ruthène pour l’édition. Rome au même moment s’intéresse également aux recherches sur le grec et l’hébreu, mais ne veut pas aller trop loin. Si Clément VIII n’hésite pas à réviser la Vulgate (version latine de St Jérôme au IIIe s.) ce n’est que pour dépoussiérer la Vulgate médiévale. Mais pas question encore d’autoriser des traductions en langues vivantes ou de chercher des versions rabbiniques de l’Ancien Testament. En revanche, le texte reçu et approuvé par Clément VIII sera « la » bible latine et catholique jusqu’aux années 1970.26

Le prince d’Ostrog n’était qu’une personne privée et ne pouvait agir en pontife, c’était même le chef du parti aristocrate en Ukraine, et tout orthodoxe qu’il fût, c’était un féodal toujours prompt à étouffer la moindre revendication cosaque, surtout quand elle montrait quelque sympathie pour le tsar moscovite. En 1593, alors qu’à Rome Giordano Bruno est sur le point d’être livré aux flammes et qu’en France on massacre les protestants, le vieux Ostrozki a maille à partir avec les cosaques de Kosinski qu’il affronte à la tête d’autres féodaux ruthènes lors d’une grande bataille près de la rivière Piatka.

La victoire des aristocrates renforcera encore le prestige des travaux bibliques réalisés à Ostrog, et malgré la politique clairement antimoscovite du prince Ostrozki, sa bible deviendra un modèle dans le monde slave orthodoxe jusque dans les monastères du Grand Nord sibérien. Sa Bible lui survivra longtemps; elle demeure de nos jours encore pour les Russes comme pour les Ukrainiens une bible de référence malgré ses scories. Au vrai, le fait que l’imprimeur ait été Moscovite y fait beaucoup en Russie, et le maintien du slavon également, bien que cela ne prouvât rien en soi au moment où l’ouvrage était diffusé. Après tout c’était la langue originelle du christianisme slave, de Thessalonique à Novgorod, et cette langue plus ou moins artificielle était suffisamment adaptées et comprise des fidèles pour remplir parmi les peuples slaves à peu près la même fonction qu’une bible en haut-allemand parmi les peuples germaniques : assez éloignée du latin pour être assez loin de Rome… Mais la Bible d’Ostrog échappera toutefois à l’Index, n’étant pas considérée comme rédigée en langue « vulgaire » ou courante.27 Elle reprendra prudemment le chapitrage de la Vulgate (choisi par la Contre-Réforme romaine comme le texte de référence en matière de canon biblique). Son parti-pris byzantin influencera clairement sa ligne scientifique : suivre autant que possible les sources grecques et slavonnes en concordance avec la ligne antiromaine et antipolonaise du prince Ostrozki en matière de foi.

Aux origines du livre ukrainien
Les ruines du Château d’Osroh. Gravure du XIXe s. par Napoléon Orda

La grande innovation d’Ostroh résidera dans l’étude du slavon lui-même, qui n’est toujours pas codifié au moment où Fédorovitch l’imprime. Le rédacteur en chef de la bible ostrovienne, Meletiy Smotritski (qui par la suite deviendra uniate) publie entre-temps une Grammaire Slave dans l’atelier d’une confrérie orthodoxe.28 Il s’agit de la première codification du slavon. Comme le démontre le linguiste Youri Shevelov, ce slavon réformé était bel et bien destiné à exclure la langue vernaculaire de la littérature, et non pas à coexister pacifiquement avec elle par respect des limites imposées par les genres littéraires.

Aux origines du livre ukrainien
Préface de la Bible d’Ostroh imprimée par Ivan Fédorovitch, 1581

Il va de soi que rassembler toutes les sources premières de la bible slavonne traduite depuis les missionnaires SS. Cyril et Méthode, évangélisateurs des Slaves au IXe siècle, relevait à l’époque de l’impossible. Si bien que l’édition d’Ostroh est en réalité assez inégale. On retrouve dans le texte ostrovien des traces de bibles balkaniques intermédiaires parfois recopiées telles quelles, tout comme des fragments de la bible moscovite de Guénadie, un manuscrit de 1499. Malgré la préface du prince Ostrozki louant lui-même la bible guénadienne, cette bible moscovite n’est pas, loin s’en faut, le socle de la Bible d’Ostroh si ventée par les Russes. Au contraire, l’édition d’Ostroh qui sert de base aux bibles russes imprimées jusqu’à ce jour, n’a que peu de rapport avec l’état d’esprit qui régnait dans l’Église russe aux XVIe et XVIIe siècles. D’ailleurs, si Maxime le Grec, ami des plus grands humanistes italiens, avait été invité à Moscou en 1525 pour corriger les manuscrits slavons, il devra passer une grande partie de sa vie en prison pour avoir osé remettre en cause la supériorité des textes slaves comparés aux grecs!

Aux origines du livre ukrainien
Colophon de la Bible d’Ostroh. On remarquera la version bilingue grec/slavon et la marque d’imprimeur aux initiales IF d’Ivan Fédorovitch.

Dès sa parution et durant les 170 années à venir, la bible d’Ostroh sera la seule bible respectée tant par les catholiques que les orthodoxes de l’ancienne Ruthénie. Quand arrive la réédition moscovite de la bible d’Ostroh en 1663, elle n’apportera que d’infimes corrections à son modèle ukrainien, mais effacera bien sûr toute trace d’accentuation des mots slavons faisant trop « ukrainien ». De même qu’elle gardera la préface fustigeant les hérétiques, mais remplacera peuple ruthène par peuple grand-russien. La persécution de l’ukrainien avait déjà commencé en 1620 par ce genre de procédés. De fait, les livres ukrainiens seront copiés, corrigés à la sauce moscovite, et les originaux brûlés.

Aux origines du livre ukrainien
L’Azbouka ou abécédaire de Fédorovitch publié à Lviv en 1574. Premier manuel de l’histoire imprimé en slavon (photo du fac-simile).
Aux origines du livre ukrainien
L’alphabet slavon de Fédorovitch est le premier manuel du genre jamais imprimé en Europe de l’est. Les Serbes imprimeront le leur à Venise plus de 20 ans plus tard. Cela dit, la plupart des usuels ont tendance à disparaître, celui de Lviv ne fut retrouvé que dans les années 1950.

Il y aura bien une tentative de corriger cette bible d’Ostroh en Russie, mais c’est à un Ukrainien qu’on le demandera, Théophylacte Lopatinski. Les Russes l’enfermeront lui aussi, du reste au moment où l’Ukraine sera définitivement annexée à l’empire russe au début du XVIIIe siècle. En somme, aucun apport russe à l’aventure de l’imprimerie en Ukraine, si ce n’est Fédorovitch, un Moscovite en fuite… Mais un Moscovite doué. А Lviv en 1574, іl imprime le premier abécédaire des Slaves orientaux puis un autre en 1578 pour les classes de grec à Ostrog, alors que les raids turco-tatars mettent l’Ukraine et la région à feu et à sang au même moment. C’est un siècle après les premières grammaires grecques de Venise, capitale de l’imprimerie humaniste. Mais c’est deux siècles avant la parution à Vienne du premier grand abécédaire grec d’Occident.

L’apport bélarus
(au sein de la Lituanie ruthène,
bastion orthodoxe)

Plus de soixante ans avant la fameuse bible d’Ostroh (1581) et l’apparition supposée de l’imprimerie en Ukraine, une vingtaine de livres bibliques en slavon-ruthène sont déjà imprimés à Prague, vers 1517. Ils sont l’œuvre du Dr Franzisek Skorina, un humaniste ruthène formé en Italie et venu de l’actuelle Bélarus. Si la fameuse Bible de Luther écrite en bas-allemand sort des presses de Lübeck en 1533, la Bible slavonne et ruthène de Skoryna lui est antérieure, puisque l’érudit bélarus la publie entre 1517 et 1519, à Prague dans sa propre imprimerie. Il est possible que les éditions croates de Rusconi et de Ratkovic élaborées à Venise (dont il sera question plus bas) l’aient inspiré. En 1520 il fonde un autre atelier, cette fois à Vilnius capitale d’une Lituanie où la langue ruthène est encore langue d’État. Puis, après quinze années de voyages commerciaux au cours desquels il rencontre Luther, l’humaniste bélarus décide de s’installer en Moscovie. Il n’aura pas plus de chance là-bas que Fyol n’en eut à Cracovie. Il devra retourner à Prague cette fois comme botaniste et médecin du futur empereur germanique…

Aux origines du livre ukrainien
Portrait de F. Skorina (gravure sur bois). On peut y reconnaître les décors symboliques de son atelier. Au-dessus de sa tête, deux branches de chêne pour la Force d’esprit et la Détermination. Une balance d’apothicaire, à gauche, contenant le Nom divin crypté, symbole du pouvoir spirituel. Juste en-dessous trois boules, pour les Trois vertus théologales (Foi, Espérance, Amour). Sous le lion de droite une presse dans un écu symbolisant l’imprimerie et le pouvoir temporel. En-dessous une clepsydre, rappelant que notre temps est compté… En haut à droite un astrolabe, pour l’Astronomie, grande passion des humanistes. Tout en bas à droite, une bougie éteinte rappelle la brièveté de la vie. L’abeille à côté incarne le Travail. A l’opposé, des paniers de plantes médicinales, attributs de la Médecine. Le Soleil victorieux de la Lune au centre, symbole de Progrès. Bien entendu, chacun de ces symboles comporte plus d’un sens, dont un au moins ésotérique…
Aux origines du livre ukrainien
Le Psautier de Prague publié en 1517 dans une des villes les plus favorables à l’émancipation des langues slaves. Les psautiers sont alors forts populaires en Ruthénie. Skorina place en marge de ce petit in-4° des notes et parfois la traduction ruthène de certains mots slavons, procédé alors répandu dans l’édition tchèque. Si ce psautier est encore en slavon, les livres bibliques imprimés par Skoryna seront en langue ruthène et traduits par le docteur Skorina lui-même.29
Aux origines du livre ukrainien
Livre de l’Exode, Bible slavonne ruthène de Prague, 1517. On remarquera les symboles du Dr Skoryna en haut à gauche: soleil et lune qui figurent sur sa marque d’imprimeur.
Aux origines du livre ukrainien
Livre de Salomon, Prague, 1517. La typographie praguoise de Franzisek Skorina, qui est inventive et pleine de fantaisie novatrice, pullule de petits logos placés au-dessus des mots afin de les raccourcir. Certains caractères possèdent plusieurs variantes. L’imprimeur bélarus créé également des caractères spéciaux pour les mots accentués. Ces petits détails seront repris par les imprimeries cyrilliques protestantes, proches des idées de Skorina et seront donc facilement identifiables, autant par les signes que par leur langage beaucoup plus proche du ruthène que du slavon. Comme on peut le voir sur cet exemple, les initiales créées par l’atelier de Skoryna ne manquent pas non plus de singularité pour un livre en slavon.

Une génération après celle de Skoryna, la première imprimerie jamais fondée de manière certaine en territoire ruthène verra le jour en 1553 et sera l’œuvre de Bernard Voïevoudka, humaniste bélarus lui aussi. De taille plus modeste, on ne sait presque rien de sa typographie itinérante initiée à Berestia (Brest-Litovsk) si ce n’est qu’elle publiait, conformément aux vœux de Luther, une propagande protestante pour le plus grand nombre et dans la langue du peuple. C’est qu’après la Réforme, l’émancipation linguistique se répand un peu partout en Europe; la première moitié du XVIe siècle regorge d’éditions de ce genre.

Ivan Fédorovitch devra lui aussi quitter la Moscovie sans qu’on puisse affirmer si l’incendie de son atelier en fut une raison plus forte que la démence d’Ivan le Terrible. Mais avant d’arriver à Lviv, Ivan Fedorovitch s’égare quelque temps à Zabloudiw, minuscule bourgade ruthène située au beau milieu de la Pologne-Lituanie, entre Lviv et Minsk sur la frontière entre parlers ukrainien et bélarus. C’est ici qu’il imprime en 1569 avec Petro Msyslavets, son acolyte bélarus de toujours, un Évangéliaire kiévien compilé plus d’un siècle et demi plus tôt. Un ancien commentaire ruthène de la bible (peut-être le premier du genre jamais imprimé) y est inséré. Ce commentaire écrit par Cyril de Tourov au XIIe s. est l’un des plus vieux textes de la littérature kiévienne. On y découvre un prélat, écrivain engagé dans la défense de l’unité ruthène, pourfendant la politique des Souzdaliens-Moscovites, lesquels pour ainsi dire sous ses yeux, traitaient les Kiéviens avec une sauvagerie jusque-là inédite. Tourov est situé dans le sud de la Bélarus actuelle, non loin de la Volhynie. C’est justement dans la principauté de Galicie-Volynie, à l’ouest de l’ancienne Kiévie, que les traditions ruthènes allaient se maintenir pour l’essentiel après l’invasion mongole au XIIIe s. Une fois détruite la Ruthénie princière, c’est-à-dire la Rous’, c’est ici qu’allait naître le futur bastion orthodoxe en butte à la Pologne catholique.

Aux origines du livre ukrainien
Ivan Fédorovitch, considéré comme le fondateur de l’imprimerie en Ukraine. Ici sous les traits de St Luc ? (Apostol de Lviv, 1574)

Zabludow avait été choisi par le prince et voïvode (capitaine) de Kiev Grégoire Khodkevytch30 comme pôle humaniste de ses provinces. Ce grand seigneur, héritier des boïars (archontes) kiéviens appartenait à la caste des chevaliers lituaniens, ceux qui avaient chassé les Tatars d’Ukraine tout en héritant des traditions ruthènes. C’est en outre le prédécesseur de Vasyl Constantin d’Ostrog comme voïvode de Kiev. Par conviction ou calcul, au fil du temps certains de ces féodaux allaient devenir les protecteurs des arts et de l’identité ruthènes. Cependant Fédorovitch arrive trop tard. En 1569 c’en est fait. La Lituanie-Ruthénie autonomiste reçoit l’estocade après une première défaite au siècle précédent, quand par un désastreux traité d’Union signé à Lublin en l’absence de la délégation concernée, la moitié des territoires lituaniens et ruthènes, dont une grande partie de l’Ukraine et la Volynie, dernier bastion ruthène, sont annexés à la Pologne.

C’est à ce moment précis que l’imprimeur moscovite Ivan Fédorovytch arrive en Lituanie. L’imprimerie de Grégoire Khodkevytch offre alors moins de contraintes que l’imprimerie du tsar, mais Fédorovitch aspire surtout à plus de liberté tant financière que professionnelle et c’est à Lviv que l’imprimeur va trouver cette liberté. L’atelier qu’il fonde à Lviv en 1572 sera le premier d’Ukraine et le premier de tout le monde slave oriental à insérer des illustrations et publier des manuels.31

Aux origines du livre ukrainien
L’Apostol (ou Actes des apôtres) publié par Ivan Fédorovitch à Lviv en 1574, réédition du texte publié à Moscou dix ans plus tôt. Y figurent les œuvres du peintre ukrainien Lavryn Poukhalo, premier illustrateur non-anomyme des livres imprimés en cyrillique (monogramme LP).

En attendant, Fédorovitch n’atterrit pas dans la rase campagne bélarus par hasard. Khodkevytch est alors le personnage de l’État le plus important après le roi. A la fois héros militaire et champion de la cause orthodoxe, par ailleurs tolérant face à l’uniatisme, il jouit d’un immense prestige auprès des partisans de la Lituanie-Ruthénie. Vainqueur des Tatars, des Moscovites, des Suédois, il n’hésitera pas à renoncer à ses privilèges en 1569 pour ne plus servir un État qui égalise pari passu seigneurs catholiques et orthodoxes dans le seul but d’acheter la complaisance de l’aristocratie ruthène. Sous la pression du clergé polonais, il sera contraint d’abandonner la typographie cyrillique. Après sa mort, les jésuites auront la voie libre. S’en suivra alors la polonisation des élites ruthènes.

Mais l’Église orthodoxe moscovite n’aura elle-même envers les livres lituaniens, c’est-à-dire ruthènes, qu’une confiance limitée. Trop d’indépendance d’esprit ? On trouve en tout cas dans les années 1570-1580 parmi les Ruthènes un imprimeur assez fou pour éditer un Évangéliaire bilingue ruthéno-slavon. Dire que c’est le premier livre « ukrainien » jamais imprimé est peut-être excessif, son auteur Basile Tiapynsky (Wasyl Ciapiński) étant avant tout un ruthène bélarus. Il possède une imprimerie dans son domaine de Tiapilo perdu au nord de l’actuelle Bélarus, à plus de 700 km de Lviv et 300 km de Vilnius – autant dire au milieu de nulle part. C’est un nobliau converti au protestantisme libéral, assez riche pour s’offrir un atelier, mais pas encore assez pour achever son œuvre. Comme tout bon protestant raisonné et tolérant, ce socinien32 exhorte les grands à prendre soin des petits, fonder des écoles et faire preuve d’humanisme. Cependant la question linguistique – du reste toujours actuelle en Bélarus – est sans doute celle qui motive le plus son œuvre typographique. Tyapinski ne peut admettre que les Ruthènes certes instruits – mais surtout par des livres étrangers et polonais – puissent ignorer les Belles Lettres de la grande époque princière et ruthène.

Aux origines du livre ukrainien
Missel romain publié en slavon « croate » et caractères glagolitiques. 1483, probablement à Venise? Édition et typographie de qualité exceptionnelle, en style carré, soulignant l’aspect rigide et presque juridique du rituel romain. Cette fonte ne sera pourtant jamais réemployée. Les poinçons ont peut-être été détruits lors d’un raid turc en Croatie. (Lire l’article de Vlasta RADAN à ce sujet.)

Dans ce même esprit, Valentin Nehalevsky, un autre frère socinien, traduit en 1581 au beau milieu de l’Ukraine occidentale une partie des Évangiles en ukrainien vivant. Si la traduction conserve encore l’équilibre linguistique entre le bélarus et l’ukrainien, c’est qu’il est destiné aux Ruthènes ne pouvant ou ne voulant lire ce texte dans l’original polonais.

Tout en combattant l’influence polonaise, certains princes orthodoxes n’en nourrissent pas moins une même ambition : unir la Mer Noire à la Baltique. Le rêve d’une résurrection politique de la Rous’ (l’ancienne Ruthénie princière) et la nostalgie de la grandeur kiévienne qui les effleurent quelquefois ruinent dans le même temps leurs chances face aux Polonais. La situation géographique de l’Ukraine, centrale parmi les peuples slaves, favorise en revanche leur « expansion culturelle » vers les autres nations orthodoxes. Chez les voisins moscovites par exemple, la fameuse Bible d’Ostroh de 1581 sera jusqu’à la version russe de 1663 la seule bible complète jamais imprimée en slavon.

Rome et Venise à l’assaut
du monde slave

Le croate glagolitique fut la première des langues slaves modernes jamais imprimées. Les ateliers ruthènes de caractères cyrilliques espéreront tout de même toucher les Slaves balkaniques via la Moldavie et la Valachie, déjà sous leur influence, mais la proximité géographique et le savoir-faire avancé des Vénitiens en voudront autrement. Parmi les Slaves du Sud, ce sont les Croates qui les premiers reçurent de Venise, capitale du livre, l’art d’imprimer. En 1477 y paraissait un recueil de poésies latines écrites sous la plume de l’humaniste croate Juraj Šižgorić. Le glagolitique et le parler croate n’intéressaient pas les érudits locaux, souvent formés en Italie et préférant écrire latin. Ils laissaient les dialectes croates pour la prêtraille et les rustauds. Il en était tout autrement de la liturgie. En 1483, toujours à Venise ou peut-être déjà en Croatie, était imprimé un Missale romanum glagolitique. Moins de trente ans après la Bible latine de Gutenberg, c’est le premier missel jamais imprimé dans une autre langue que le latin, et le premier livre publié en slavon.

En 1493, alors que la chevalerie croate meurt à Corbavie, le Missel romain ou Bréviaire croate de Blaž Baromić voit le jour. Il est encore orné à la main, mais tiré en lettres glagolitiques, signes assez différents du cyrillique comme on peut le voir sur l’exemple ci-contre. Les calligraphes et enlumineurs du nord-ouest de la Croatie collaborent avec les meilleurs imprimeurs de Venise, en l’occurrence dans l’atelier d’Andrea Torresani. Baromić avait été envoyé à Venise par la cité épiscopale de Senj au moment où Christophe Colomb découvrait le Nouveau Monde. Senj était un centre culturel important de la côte dalmate, région qui avait donné vie à la glagolitsa cinq siècles auparavant. Une autorisation pontificale du XIIIe s. permettait l’édition de textes liturgiques en croate. Pour parfaire son œuvre, l’imprimeur dalmate invente un système de ligatures spéciales. En août 1494 Baromić publiera la seconde édition de son missel à Senj, où deux ans plus tard sortira une traduction de la Confessione generale (Spovid općena) du franciscain et prédicateur italien Michel Carcano.33

Il existait jadis une version cyrillique du croate écrit, surtout en Bosnie-Herzégovine. Le premier livre croate cyrillique jamais imprimé est un Livre des offices édité par Franjo Ratković, originaire de Raguse (aujourd’hui Dubrovnik). Il parut à Venise en 1512 chez Giorgio Rusconi, une autre sommité des imprimeries vénitiennes. L’ouvrage destiné aux fidèles est illustré et rédigé sous l’influence du sous-dialecte ikarien parlé dans la Croatie méridionale, même si l’ouvrage conserve une bonne part de mots slavons ainsi que certains italianismes.

Aux origines du livre ukrainien
Livre des offices de la Vierge Marie à l’usage des fidèles, Venise, 1512. Premier livre en croate cyrillique. Aujourd’hui Croates et Bosniaques utilisent l’alphabet latin. (Source: fac-simile de l’Imprimerie nationale de Croatie)

Quant aux Monténégrins limitrophes, ils avaient déjà donné au serbe ses premiers imprimés cyrilliques vingt ans plus tôt. Comme pour celle des Croates, l’émergence de la typographie serbe était entièrement liée à Venise où les artisans serbes, monténégrins et macédoniens trouvèrent en plus d’un refuge contre le Sultan, d’illustres compagnons. L’idée d’imprimer à Venise n’était pas anodine. Un siècle après le désastre de Kossovo (défaite définitive des Serbes contre les Turcs) il ne restait rien de l’ancienne Serbie. Seule une partie du Monténégro était encore capable de tenir tête. Đurađ IV, roi de Zeta, souverain lettré d’un État minuscule, décida de s’allier avec la puissante République de Venise et y envoya des apprentis pour fonder une typographie slavonne aux ambitions majuscules. On pense que l’imprimerie monténégrine fondée à Cetinje (Tseteniyè) en 1493 est la deuxième officine à employer des caractères cyrilliques.

Aux origines du livre ukrainien
Octoéchos de Cetinje, Monténégro, 1494. Recueil de chants monodiques dans les huit modes du rite byzantin. Ouvrage d’une grande qualité n’ayant rien à envier aux typographies vénitiennes. Premier livre slavon illustré de gravures originales, il ne lésine pas sur la symbolique nationale comme l’aigle bicéphale.
Aux origines du livre ukrainien
L’octoéchos de 1494 est considéré par les Serbes comme une relique nationale. Son rouge et noir éclatants, ses initiales gothiques sobrement dessinées, ses fontes solennelles et ses gravures expressives contribuent fortement à la fascination qu’exerce ce livre au Monténégro.

C’est dire à quel point la typographie cracovienne de Szwajpolt Fyol fondée en 1491 précède de peu celle du Monténégro. Cette dernière est l’œuvre d’un moine-artisan Makarije (Macaire) probablement initié à Venise par le grand Aldo Manuzio lui-même, inventeur avec Francesco Griffo de la « clarté » en typographie ; ou peut-être fut-il initié par un autre Vénitien, Andrea dei Torresani (futur beau-père de Manuzio) qui passe pour avoir imprimé le Bréviaire slavon de Baromić en 1493, soit un an avant l’Octoéchos ou octoèque de Makarije. Cet ouvrage impeccablement réalisé est publié sous sa houlette, en partie au monastère de Cetinje, en partie à Venise.

Aux origines du livre ukrainien
Superbe gravure tirée de l’Octoèque de Macaire (Venise, Monténégro, 1494).

L’Oktoïkh de Cetenije est destiné à perpétuer la tradition médiévale du livre cyrillique manuscrit en lui apportant la modernité de la Renaissance et la puissance de diffusion qu’offre l’imprimerie. Il s’agit de conserver un patrimoine menacé, d’élever les cœurs dans des préfaces patriotiques, mais aussi de renforcer le prestige et le pouvoir de l’Église serbe comme ultime pilier de l’État perdu. Du reste, quelque temps après l’établissement de son imprimerie, le Monténégro allait être dirigé par des princes-évêques tandis que l’ancienne dynastie régnante allait résider à Venise. Les évêques de la petite principauté de Zeta au Monténégro, dont Cetenije est la capitale, s’allieront avec Venise et continueront la lutte contre l’envahisseur ottoman. La presse de Đurađ Crnojević passe pour être la première imprimerie d’État au monde. L’autre imprimerie fondée par Macaire en 1508 à Targoviste en Valachie (dans l’actuelle Roumanie) n’atteindra jamais la même qualité.34

Aux origines du livre ukrainien
Psautier de Gorajdé, 1521, Bosnie-Herzégovine. Le style floral « Renaissance » hérité de Venise y cohabite avec celui des manuscrits byzantins. On imprimait en rouge d’abord, en noir ensuite.

Les Serbes fondent également une imprimerie dans le sandjak d’Herzégovine alors occupée par les Turcs. D’abord installée à Venise en 1519 par Božidar Ljubavić puis déménagée à Goražde, c’est la première imprimerie de Bosnie. Le Psautier de Gorajdé (1521) est réalisé par le moine Théodore Lioubavitch, fils aîné de Bojidar, s’inspirant en partie des travaux de Macaire à Torgovishté. La Renaissance italienne semble y avoir laissé sa marque élégante. Les initiales sont aussi byzantines et médiévales qu’occidentales et modernes. En revanche il est sur le plan linguistique scrupuleusement slavon, quoique dans un style « réformé » ou plus « moderne » dirions-nous aujourd’hui. L’école vieux-bulgare de Resava née dans la forteresse monastique de Manasija est sans doute passée par là. Il est assez remarquable de voir comment des hommes ayant perdu leur pays continuent de croire aux livres anciens et les vertus régénératrices de la grande littérature sacrée ou sacralisée.

Toujours dans la Sérénissime république de Venise, les Vucovič père et fils impriment de 1519 à 1561 parmi les plus beaux livres de la liturgie serbe (Ostroh en conserve quelques beaux spécimens). Les Vucovič sont présents dans tous les Balkans jusqu’à Constantinople, souvent clandestinement. Božidar Vuković ou Dionisio della Vecchia en italien, est un personnage en vue. Il pense même profiter de ses hautes protections, dont celle de Charles Quint en personne, ainsi que de son réseau dans l’Empire ottoman pour restaurer la Serbie et en devenir le souverain.35 Etant apparenté au grand vizir d’origine albanaise Ayas Mehmed Pacha, il a quelques raisons de croir en son destin. 

C’est encore dans la cité des Doges que les premiers abécédaires slavons voient le jour, dès 1527 pour le glagolitique. Un demi-siècle plus tard, l’abécédaire cyrillique (premier du genre) qui sortira des presses fédoroviennes à Lviv allait en être tributaire. Les premiers abécédaires moscovites ne paraîtront qu’un siècle après celui de Venise et un demi-siècle après ceux d’Ukraine.

Aux origines du livre ukrainien
Minej de Bojidar Vukovitch, Venise, 1538. Gravure de St Jean l’Apôtre.
Aux origines du livre ukrainien
Le Menaion festif (praznični Minej) de Božidar Vuković, Venise 1537. Un des produits les plus luxueux de la maison Voukovitch-Della Porta. Le menaion ou mineï est un livre de lectures sacrées réglé sur le calendrier. Celui-ci est dédié aux fêtes. (Voir tout le livre)

Un apport français oublié
(Robert Granjon)

Rome avait tardé à réagir à l’avancée protestante et vénitienne en terre orthodoxe. Mais la venue d’un sublime ciseleur français allait lui donner une chance de rattraper la « concurrence » protestante et orthodoxe. Dans le dernier quart du XVIe siècle, soit deux générations après les Vénitiens, l’offensive typographique en direction des Slaves « hérétiques » était décidée. En 1578 le pape réformateur Grégoire XIII fait venir de Paris l’élégant Robert Granjon36 qui était surtout grand tailleur de poinçons et fondeur de caractères, célèbre pour avoir rendu propre à l’imprimerie l’écriture manuscrite dite « française » (au sens de non romaine) et donné forme aux plus belles italiques du XVIe siècle. En 1583, alors qu’à Lviv Ivan Fédorov avait levé sa dernière lettre, le Français met au point de nouvelles litteræ servianæ ou lettres serbes, c’est-à-dire cyrilliques. Après deux ans d’inlassables efforts, le cardinal Peretti futur pape plus connu sous le nom de Sixte Quint, le félicite enfin.37

Aux origines du livre ukrainien
Des granjonnes grecques cursives, imitant la main des humanistes. Années 1560.

Il faut dire que les granjonnes cyrilliques ont été conçues dans un atelier assez particulier : sorte de laboratoire babélien, machine de guerre intellectuelle et cheville ouvrière, combien savante, du prosélytisme catholique en Orient. Les coûts sont exorbitants, mais la mise rapporte : avant la fin du siècle Rome rallie à soi une partie de l’Église ruthène, c’est à dire ukrainienne et bélarus (Union de Berestia, 1596). Même résultat y compris jusque dans les Indes pour l’araméen ou syriaque oriental utilisé par l’Église du Kerala. Là-bas, les jésuites brûlent tout simplement les anciens livres sacrés… A Rome c’est justement la Somme (ou manuel) d’un jésuite hollandais, comptant parmi les pierres d’angle de la Contre-Réforme, qui sera choisie pour une traduction croate: la Summa, nauka karstianskoga ou Catéchisme de Pierre Canisius. Grégoire XIII pensait qu’une version slave en lettres cyrilliques et latines dans deux éditions séparées ne serait pas de trop.38 Cette somme semble être le premier ouvrage cyrillique élaboré par le sieur Granjon. C’est injuste, mais le graveur français qui donna au slavon ses plus belles lettres demeure peu connu des Slaves eux-mêmes. A peine un demi-siècle après leur création, les granjonnes cyrilliques seront déjà abandonnées par la Propagande romaine. Une production qui se distinguait pourtant par une exceptionnelle qualité et une esthétique jusque-là nonpareille. Rome du reste n’avait pas fait venir Granjon uniquement comme pionnier de la typographie slavonne; on lui demanda surtout de mettre son talent au service des caractères grecs et orientaux dont les traités de chimie, chirurgie, médecine, etc. publiés à Rome à la fin du XVIe s. sont remplis.

Vers une langue nationale

Support des idées nouvelles, réformistes et humanistes, les livres imprimés allaient permettre la « première renaissance » ukrainienne. C’est à l’orée du XVIe s. et au début du XVIIe – apogée d’Ostroh – qu’auront lieu les noces à première vue impossibles du conservatisme orthodoxe et de l’universalisme protestant. Le premier défendait l’identité ruthène menacée par le catholicisme polonais ; le second prônait une meilleure compréhension des Écritures et donc leur traduction dans la langue vernaculaire et leur diffusion vers un public élargi. Chez Szwajpolt Fyol les colophons (ou notes finales contenant les indications sur l’édition) sont en vieil ukrainien et ne laissent aucun doute sur la « nationalité » de ses collaborateurs ou de ses clients. Près d’un siècle plus tard, un certain réformisme orthodoxe tendra vers l’abandon du slavon, langue semi-artificielle, pour adopter progressivement la langue ruthène, mieux entendue, notamment dans ses versions « nationales ». Mais contrairement à ce qui se produit en France ou en Italie, désireuses d’abolir la prééminence du latin, une tendance inverse et majoritaire au sein de l’Orthodoxie imposera durant deux ou trois siècles encore la conservation du slavon entendue comme lingua sacra, langue de prestige et d’antiquité ruthène, quitte à la prononcer selon l’usage local. Ainsi la langue littéraire en Ukraine demeurera jusqu’au début du XIXe siècle non pas la langue vernaculaire (l’ukrainien) mais une langue héritée de la Ruthénie médiévale, devenue commune aux actuels Russes, Bélarus et Ukrainiens: le slavon-ruthène. (Voir l’article passionnant de Youri Shevelov sur l’ukrainien littéraire).

Toutefois, sans codification suivie, la langue ruthène dans sa version vernaculaire n’aurait pu devenir pleinement littéraire – un peu comme le français du XVIe siècle encore concurrencé par le latin. Mais c’est curieusement en France que la première grammaire ruthène devait (ou plus exactement aurait dû) être imprimée. On conserve deux manuscrits, un à la BnF, l’autre à Arras, tous deux écrits en latin. Un étudiant ukrainien de Cracovie, inscrit en théologie à la Sorbonne, en est l’auteur. Mais Ivan Oujevytch (Ioannes Uzewicz) n’a pu la faire imprimer, ou bien a-t-elle disparu ? Est-ce vraiment la première grammaire « ukrainienne » jamais écrite ? En tout cas, les années 1640 durant lesquelles elle est élaborée préludent au grand soulèvement de l’Ukraine de 1648. Il y a peut-être chez ce jeune étudiant une conscience historique, l’intuition d’être au début de quelque chose… Phénomène d’autant plus remarquable que la première codification du slavon n’était apparue qu’une vingtaine d’années plus tôt dans l’imprimerie d’une confrérie de laïcs orthodoxes, près de Vilnius en Lituanie. A l’instar des Russes des siècles plus tard, des polémistes polonais avaient dès le XVIe s. nié le bien-fondé d’une codification de la langue littéraire « ruthéno-slave », c’est-à-dire ukrainienne et bélarus.

Il faudra attendre près de deux siècles avant que la première grammaire ukrainienne ne soit imprimée (à Saint-Pétersbourg en 1819). Parenthèse vite refermée, l’ukrainien étant jugé dialectal – mais tout de même persécuté en tant que langue littéraire ! – et pratiquement condamné à mort en 1876 par l’Oukase d’Ems. En revanche sous les Habsbourg, nouveaux maîtres de l’Ukraine occidentale, allait s’ouvrir une série de publications en allemand, polonais et latin sur les spécificités de l’ukrainien. Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle l’Autriche était à la pointe des publications concernant la Ruthénie et la Moscovie. A partir de 1845, soit une quinzaine d’années après la publication de la première grammaire ukrainienne, les premiers manuels pour l’école seront publiés (mais bien entendu, dans la norme locale, c’est à dire galicienne). Il faudra attendre les conséquences de la révolution de 1905 dans l’empire russe pour que la première grammaire ukrainienne digne de ce nom apparaisse en Ukraine centrale…

Le XVe siècle et le début du XVIe siècle, période où l’écrit se mécanise et les idées voyagent plus vite, correspondent à une phase cruciale de la natiogénèse en Ukraine. Mais publier en langue ruthène n’est pas encore un marqueur d’identité. Au contraire, sur les territoires d’Ukraine occidentales annexés à la Pologne, ni le latin, ni le polonais, ni même l’appartenance à la religion catholique romaine ne constituent un véritable obstacle pour se penser ruthène. Au contraire, le latin de la Renaissance semble avoir été un outil de communication et d’inventivité conceptuelle que le slavon engoncé dans les habitudes de pensée médiévales et coupée de l’Europe ne pouvait concurrencer. La noblesse ruthène était passée au polonais et au catholicisme, tandis que le peuple était resté ruthène de langue et orthodoxe de confession. Le latin allait servir d’épée aux plus lettrés.

« Gente Scytha, natione Ruthenus »

L’humaniste ukraino-polonais Stanisław Orzechowski qui au milieu du XVIe siècle se faisait appeler Roxolanus (dans l’antiquité les Roxolans avaient dominé les Sarmates, or la noblesse polonaise se disait alors sarmate !) ne perdait surtout jamais une occasion de se dire ruthène et polonais à parité. Il invente même une expression qui demeurera célèbre: gente Ruthenus, natione Polonus, c’est-à-dire Polonais de nationalité, ruthène d’origine, formule ambivalente aussi bien favorable à la paix civile et religieuse au sein de la Couronne polonaise que défavorable à toute assimilation. Elle laissait donc la porte ouverte à une future maturation politique des provinces ruthènes qui du reste allait voir le jour un demi-siècle plus tard avec le renforcement de l’armée cosaque, l’apparition de la Sitch Zaporogues et surtout l’avènement de l’État cosaque.

Aux origines du livre ukrainien
Une préface d’Orikhovski au roi de Pologne. Édition posthume de 1584.

Pour l’heure, polémiste plein de panache, Orykhowskyi n’hésite pas à affronter la Diète de Pologne, et en présence du roi en personne, sur la question du célibat des prêtres catholiques, considérant les prêtres mariés (pasteurs et popes) moralement supérieurs. Il joue de cette revendication tout orthodoxe et protestante comme pour mieux s’opposer au dogmatisme catholique des Polonais. Pour lui, un certain pluralisme doit fonder le contrat unissant les différentes parties de l’État pourvu que la noblesse conserve ses libertés et que la république aristocratique ne s’efface pas devant une monarchie de droit divin. Il appelle cela La Liberté d’or, aurea libertas, mais comme tout bon rhéteur gréco-latin de l’époque, il n’hésite pas à alterner les points de vue quand il se sent trop menacé. Quoi qu’il en soit, origine et nationalité sont des concepts encore flous, d’ailleurs Orzechowski se dira plus tard non plus gente Ruthenus, natione Polonus, mais gente Scytha, natione Ruthenus. Dans une lettre fracassante39 de 1551 adressée à Jules III, pape controversé s’il en fut, le petit hobereau et théoricien de la démocratie nobiliaire de Pologne se dit même clairement ruthène, comme pour renforcer l’idée qu’il peut faire respecter ses droits dans l’État « libre » de Pologne, chose qu’un sujet italien ou pontifical ne saurait imaginer pour lui-même.

Dans le siècle à venir, le livre de l’âge baroque ukrainien jouera encore sur cette ambiguïté linguistique, mais la situation sera tout autre. La guerre puis la contre-offensive catholique et polonaise placeront la question de la langue et de l’identité ruthènes à parité. ◊

N. S. Mazuryk

  • A suivre : Le livre ukrainien à l’âge baroque

  1. En Europe en tout cas, car la Chine ayant été comme bien souvent en avance sur le reste du monde. Les caractères mobiles y existaient plusieurs siècles avant ceux de Mayence, et le tout premier livre de nous connu, imprimé avec des caractères métalliques mobiles date de 1397 en Corée, quand Gutenberg tétait encore le sein. Mais en Corée l’originalité de ce procédé est aussi philosophique, les fondeurs étant pétris d’alchimiques cogitations. Plus de détails dans cet article traitant de sémiotique sino-coréenne. 
  2. Mais les bibliothèques, comme les musées, craignent les révolutions. Y compris les plus patriotiques. Quand éclatera le Printemps des peuples en 1848, les quarante-huitards léopoliens assisteront impuissants au brasier de leur patrimoine : trois quarts des archives remarquables ne survivront pas au 1848 galicien. Sans compter les douloureux partages du fonds bibliothécaire, notamment celui de 1945, quand la Galicie orientale jusque-là en Pologne, sera rattachée à l’Ukraine soviétique. 
  3. Bien qu’en réalité, quelques rumeurs les eussent largement contentés à cette époque. Le patriotisme et l’engagement civique ne viendront qu’après 1789. La Gazette de Léopol était une sorte de condensé de nouvelles, d’annonces officielles et privées, et Varsovie à la même époque comptait pas moins de neuf journaux francophones ! Le premier quotidien jamais paru sur le territoire ukrainien arrivera un peu plus tard : ce sera un journal engagé, de langue polonaise, édité à Lviv par Michel Harasewytch, un ecclésiastique anobli et diablement francophile. Ce dernier allait à la faveur de son évolution intellectuelle cultiver l’identité ukrainienne et créer les premières écoles en langue ukrainienne ou « ruthène » comme on disait alors. 
  4. On appelle « fonte » une pièce généralement métallique dont l’empreinte forme un signe imprimé. Caractère en plomb d’un typographe. 
  5. Notons que son père, Ludolf von Borchtorp, médecin de son état, a laissé une importante correspondance scientifique sur l’astronomie et que le premier imprimé polonais se trouve être un calendrier astronomique et médical en 1473. Nicolas Copernic sera du reste publié en latin à Cracovie dès 1509 par Johann Haller, imprimeur lui-même originaire de Franconie en Bavière, comme Szwajpolt Fyol. Le premier livre imprimé en polonais date de 1513, il est traduit de l’allemand et se trouve également publié à Cracovie par un imprimeur bavarois, Florian Ungler. 
  6. Fiol s’illustrera justement pour ses réalisations dans le domaine des canalisations urbaines alors largement tributaires du savoir-faire métallurgique. Thurzo possédait quelques mines de cuivre et inventa des élévateurs pour les exploiter. Il n’hésitera pas à laisser une caution de mille ducats pour libérer Szwajpolt Fyol emprisonné pour « hérésie ». Il faut dire qu’étant marié à une Fugger, famille de financiers parmi les plus puissants d’Europe, il roulait littéralement sur l’or et pouvait aisément risquer de fortes sommes dans la nouvelle industrie. 
  7. L’histoire des réformateurs avant la lettre, Jan Hus de Bohême et Jérôme de Prague, qui périrent sur le bûcher, provoquèrent au cours du XVe siècle une série de conflits de nationalité et de religion entre Allemands et Tchèques. 
  8. D’après Joachim Lelewel dans son Histoire de Pologne publiée en 1844, l’Inquisition y aurait assassiné un Juif par autodafé en 1508. 
  9. Histoire de l’imprimerie en France, t. III, p. 160. Anatole Claudin. 
  10. Chef-correcteurs. 
  11. Le Codex Laurentien n’est qu’une version tardive du Récit des Temps Passés dite également Chronique de Nestor, qui retrace l’histoire de la Rous’ des « origines » au XIIe siècle. La Russie de Poutine l’a ressorti récemment pour en faire une « Torah » politique. 
  12. Au Xe siècle la Bulgarie du tsar Siméon avait été le plus vaste État d’Europe balkanique et orientale, et son Église la première d’entre les patriarchies fondées en Europe. 
  13. L’Izbornyk de 1073, de taille et de volume plus grands, est consultable en ligne dans sa version reproduite en 1880 par les Russes. 
  14. Document original. 
  15. Parmi ces moines transfuges, citons Sérapion, dont les écrits captivent par leur description des mœurs — surtout tatares, si éloignées de l’individualisme ruthène — et des croyances de cette époque : chasses aux sorcières, crainte des vampires, superstitions païennes, etc. Son «Instruction aux Popes » met tout bonnement en garde le clergé contre l’alcoolisme et le satanisme… 
  16. Ratnensky, après tant de zèle à vouloir collaborer avec les Tatars et faire de Moscou la nouvelle Kiev, sera rapidement canonisé et même fait saint patron de la capitale moscovite. Vénéré des Russes aujourd’hui sous le nom de… Saint Pierre de Moscou! 
  17. En 1321, le dernier prince rurikide Stanislav, installé à Kiev par les Mongols, est défait sur la rivière Irpine et s’enfuit au-delà du Don, à Ryazan. 
  18. Dernier métropolite grec de Ruthénie. Présent au Concile de Florence en tant que porte-parole de la partie grecque et chef de la délégation ruthène, où il signe pour les Églises ruthène et syrienne un décret d’Union à Rome en juillet 1439. Cardinal, il promulgue officiellement l’Union sur les terres ruthènes, moscovites et lituaniennes en 1440, mais sans l’aval de son clergé, à l’exception de Kiev. Très brièvement Patriarche de Constantinople en 1457. Repose aujourd’hui à Saint-Pierre de Rome. Précieuse correspondance, en particulier sur la chute de l’Empire byzantin. 
  19. Cette première « Union » est signée en 1432 au concile de Ferrare-Florence, en présence de Laurent le Magnifique. 
  20. Hryhor II n’était autre que le disciple et ancien bras droit d’Isidore. Il abandonnera par la suite l’idée d’Union, qui après la prise de Constantinople par les Ottomans ne sera plus au programme. 
  21. De brat, « frère ». Véritable service social, humanitaire et culturel, régi par des règles strictes inspirées des corporations médiévales, le bratstvo se compose en moyenne d’une vingtaine de membres actifs dirigés par des bourgeois orthodoxes – souvent marchands ukrainiens ou étrangers – ayant pour mission l’autodéfense des Ruthènes et le renouveau de leur Église. 
  22. En 1589 la fraternité orthodoxe de Lviv obtient du Patriarche byzantin le droit de stauropigie, c’est-à-dire d’autonomie complète par rapport aux autorités religieuses locales, mais en échange d’une soumission directe à Byzance. Plus tard encore, il obtient le privilège de juger et d’exclure tous les membres du clergé ruthène à condition d’en rendre compte au Patriarche de Constantinople, ce qui en fait un véritable tribunal.  
  23. L’épitaphe de sa tombe à Lviv confirme l’hypothèse selon laquelle l’imprimeur moscovite aurait davantage été un rénovateur qu’un initiateur. Une tradition typographique établie avant son arrivée en Galicie est même décelable dans le vocabulaire qu’il emploie. Prenons par exemple le mot droukar (imprimeur) venu de l’allemand drucker, toujours employé en ukrainien, mais pas en russe. En Moscovie, le jargon d’imprimerie était inspiré de l’italien, ce qui implique une arrivée plus tardive. Par ailleurs, des documents juridiques du XVIIIe s. indiquent l’existence d’un atelier à Lviv fondé par un grand bourgeois ukrainien, Stepan Dropan, plus d’un siècle (1460 ?) avant Ivan Fédorovitch. 
  24. Le prince d’Ostrog dans sa préface affirme avoir ordonné à ses traducteurs de prendre la Septante comme seul texte de référence. Selon la Tradition, au IIIe s. avant notre ère, Ptolémée II Philadelphe, souverain grec d’Égypte, chargea 72 savants juifs de traduire la Torah en échange de la libération des esclaves de Judée. Ils auraient tous traduit de manière identique les textes sacrés! Quoi qu’il en soit, il subsiste plusieurs codex plus ou moins différents et complets aujourd’hui, sans parler des rouleaux de Qumran découverts au XXe s. et remettant définitivement en cause la « pureté » de la Septante grecque. 
  25. Les Orthodoxes ne commenceront à le comprendre que relativement tard, au XIXe s. 
  26. Tous les Slaves ne seront pas aussi conservateurs. Les premières éditions de la Bible en tchèque apparaissent à Prague en 1488 et à Venise en 1508, juste après les versions bas-allemandes, néerlandaises et catalanes. A Prague également, le Bélarus Francysk Skaryna publie séparément une vingtaine de livres bibliques en slavon-ruthène à partir de 1517. Catholiques et protestants polonais publient chacun leur Bible au début des années 1560. Les Slovènes luthériens en 1583. 
  27. Le Saint Office, successeur de l’Inquisition, établit la règle du « tout latin » par réaction aux éditions en langues vivante, dès 1559. D’après Rome, les traductions étaient trop libres et véhiculaient de fausses idées.  
  28. En 1619 à Evye près de Vilnius 
  29. Néanmoins, la version slavonne demeure savoureuse pour les privilégiés sachant la lire. Voici la transcription de ce premier psaume de David, accentuée comme il se doit : Блаже́н муж, íже не іде́ на совíт нечести́вих, і на путí грíшних не ста, і на сіда́лищі губи́телей не сíде. La suite est ici
  30. Chodkiewicz en polonais, grand hetman de Lituanie, à ne pas confondre avec Jean Charles, Jan Karol, qui mena l’armée cosaque et polono-lituanienne à la première bataille de Khotyn en 1621 contre les Turcs. 
  31. C’est d’ailleurs à Lviv que naîtra la fameuse fonte grajdanka commandé par Pierre 1er pour se démarquer du style sacré. Elle allait faire florès au temps des despotes dits « éclairés ». Au cours du XVIIIe s. sera également inventée en Ukraine une fonte spécialement adaptée aux partitions musicales (irmologion). 
  32. Sozzini prêchait la raison contre l’intolérance religieuse au XVIe s. et c’est en Pologne que sa pensée s’implanta le mieux, avec la création d’une secte et d’une école prestigieuse. Les sociniens, qui nient la divinité de Jésus-Christ, seront tout de même expulsés et se feront dès lors appeler unitariens. 
  33. L’histoire du livre glagolitique est très bien détaillée en anglais sur Croatianhistory.net 
  34. Il s’agit de la première imprimerie de Roumanie. Le slavon en était alors la langue officielle et le prince de Valachie était marié à une Crnojević, princesse monténégrine, ce qui expliquerait la venue du moine Makarij au monastère de Dealu près de Târgoviște où sera installée l’imprimerie. Pour la petite histoire, quelques décennies avant cela Targoviste était encore la résidence du très cruel Vlad III, plus connu sous le nom de Dracula. 
  35. D’après une lettre diplomatique. Voir Matei Cazacu, « Projets et intrigues serbes à la cour de Soliman 1530-1540 », in Soliman le Magnifique et son temps. Actes du colloque de Paris, Paris, La Documentation Française, 1992, pp. 511-528. Pour la petite histoire, le fils Vuckovič épousera une Gabiano, dont la riche famille faisait commerce du Coran! 
  36. Étude complète in Hendrik et Vervliet: The Palaeotypography of the French Renaissance, Volume 1, page 427. Ou bien Cyrillic and Oriental Typography in Rome at the End of the Sixteenth Century: An Inquiry into the Work of Robert Granjon. Berkeley. 1981. 
  37. On trouve d’importants détails politico-linguistiques dans les carnets des cardinaux romains de cette époque. En particulier ceux du cardinal Santoro, passé du dossier de l’Inquisition à celui de l’uniatisme ruthène et de la conversion des Orthodoxes en général. Il faillit devenir pape à la place de Clément VIII en 1592. 
  38. Parution en 1581 et 1583. La traduction est assurée par le jésuite croate Šime Budinić de Zadar. Elle est écrite en croate « ikarien », un sous-dialecte de la Croatie méridionale parlé entre Split, Zadar et les îles adjacentes. Cette traduction est tellement truffée de polonismes, tchéquismes et autres slavonismes qu’on pourrait parler d’une tentative jusque-là inédite de « panslaviser » le croate littéraire. C’est en tout cas une extension du slavon originel. L’interslavisme linguistique tout comme le panslavisme politique sont des inventions croates. Voir l’article « Moscou troisième Rome ». 
  39. La version anglaise se trouve dans un ouvrage de Valerian Krasinski publié à Londres en 1838. Hélas ruthenus y est traduit russian. Voir Historical Sketch of the Rise, Progress, and Decline of the Reformation in Poland. Volume 1, page 198. 

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  1. What you’re writing the Serbian Church year 1494? I had know history then they knew that the Serbs with the help of your country’s military, the military invaded the Kingdom of Montenegro and Montenegrin military killed autokefalnu Church 1920 and since this date killing the false documents the existence of a Montenegrin nation and Montenegrin Church

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