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BHL au Maïdane  
" L'Ukraine était déjà une grande civilisation quand la Russie n'existait pas!" 
By PanDoktor Posted in Maïdan on 12 février 2014 7 min read
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Nul autre qu'un BHL pour galvaniser les peuples en mal de liberté! Cette fois notre humanitaire philosophe y est allé fort, plus fort que les "leaders" ukrainiens eux-mêmes. Faut-il n'y voir qu'une (fausse) caution occidentale de plus apportée aux vaillants euromaïdanistes, ou comme je l'espère, la fin du malentendu entre la russophilique intelligentsia française et l'Ukraine-loin-de-Moscou? Sur le dernier point, les choses risquent d'être un peu plus compliquées...
BHL au Maïdane  
Bernard-Henri Levy sur le Maïdane à Kiev le 9 février 2014

Mais ne boudons pas notre plaisir. Cet exercice de rhétorique était admirable et la foule était en phase. Contrairement au discours de base des médias français, dans son éloquence BHL a placé la Shoah et l’Holodomor1 sur un même pied. Y avait-il parfaite égalité ? – on ne sait, mais le plus célèbre des intellectuels français encore vivants s’est suffisamment démarqué de ces collègues hexagonaux pour qu’il mérite nos salutations les plus fraternelles. Ce n’est peut-être pas la fin du « grand malentendu » entre Juifs et Ukrainiens, mais voici un acompte qui saura faire patienter les plus sceptiques. Du reste, de nombreux intellectuels français (d’origine juive-de-l’est entre autres) ainsi que la communauté juive du Maïdane elle-même ont démenti et dénoncé les « rumeurs » de violences antisémites qui eussent pu discréditer la Révolution ukrainienne s’ils n’étaient pas intervenus. Depuis un siècle au moins, le seul mot « antisémite » suffit à disqualifier le mouvement ukrainien. Moscou n’y est pas étranger, c’est même là son argument n°1. Le soutien de l’intelligentsia juive aux Ukrainiens est donc crucial de ce point de vue.

Union sacrée ?

Aujourd’hui, la vieille tactique soviétique ne porte plus ses fruits. Tant pis pour la droite française la plus conservatrice et pour celle qui a franchi la ligne, comme les basharistes égarés et les groupuscules « à quenelles » qui donnent dans Mein Kampf et reprennent en chœur les vieux poncifs soviétiques. La Révolution, c’est un peu le monde à l’envers, mais on était loin de penser que des dieudonnistes s’en prendraient un jour à des révolutionnaires ukrainiens en les accusant de ce qu’on les accuse eux-mêmes! Même retournement côté « pensée officielle » – tant que les Ukrainiens restaient passifs, on les voyaient comme potentiellement dangereux, un espèce de cosaques sortis tout droit de la tête d’un Alexandre Adler, ou tout simplement nazillons des stades. Mais en passant à l’action, organisés et modérés, ils ont forcé l’admiration de ceux qui a priori les craignaient le plus.2

Les plus gros mordeurs d’Ukrainiens sont de toute évidence poutino-dépendants. Prenez cette phrase : « La Russie est née à Kiev ». Je n’entendais cet axiome que dans la bouche d’un patriarche moscovite ou d’un académicien nomenklaturé. Aujourd’hui on la prononce un peu partout. L’Opinion est prête à accepter  l’invasion, ou tout du moins l’implication militaire de Moscou dans une hypothétique guerre civile. Dire que « la Russie est née en Ukraine » c’est présenter l’occupation russe de l’Ukraine comme naturelle et allant de soi… Là encore les propagandistes poutiniens3 soulagent leurs basses envies en oubliant qu’ils ne rendent l’idée de Révolution que plus légitime. Rien de plus unificateur pour un peuple que la menace d’une invasion! Je remercie donc Radio Courtoisie pour sa putinerie.

Le 1789 ukrainien se fait attendre…

Alors, discours historique ou discours pour l’histoire : l’avenir nous le dira. Mais ce formidable soutien qui arrive par le souffle d’une catilinaire enflammée et, par endroits, assez nationaliste même (par exemple le passage sur la supériorité de la civilisation ukrainienne au Moyen Age, vers la 9e minute), me rappelle les harangues de 1789 Lybie. Cela dit, Bernard Henri Lévy connaît bien l’Ukraine, et depuis longtemps, lui qui soutint le dissident ukrainien Léonide Pliouchtch voilà quarante ans. Il connaît la Russie également, surtout à travers la très regrettée Anna Politkovskaya…

Il y avait beaucoup de choses à lire également sur le visage du français. Beaucoup de choses devaient se bousculer dans sa tête. Dans la mienne aussi; mais je me concentrais sur la traduction. Pour ma part, entendre des mots français faire vibrer le Maïdan comme un lointain rappel de 1789, tenait du rêve. Ces mots frappaient le front hautain des palais de Kiev où se terre le Corrompu. Ils y ont produit une onde qui ne les laissera plus intacts.

Une équipe française emmenée par le cinéaste Jean-Patrick Benès est du reste au moment où j’écris ces lignes en train de filmer la place, persuadée que les barricades de Paris et de Kiev ont des choses à se dire. Mais si la lutte pluriséculaire des Français et des Ukrainiens pour la Liberté confère aux deux nations plus d’affinités qu’on ne le pense, la comparaison entre les deux révolutions est certes encore prématurée. Prématutrée, mais pas impossible. J’ai été le premier étonné en observant la soudaine évolution de l’Euromaïdan. Passés les puérils appels à l’Europe, la frêle Ukraine a pris peu à peu confiance en elle, elle a surtout pris conscience qu’elle devait se régénérer en puisant dans son passé historique, ses propres traditions. Je pense qu’un peu de jacobinisme ne lui ferait pas de mal non plus: elle a encore une Nation à édifier, un pays à unifier. Et après ce qu’il s’est passé, il faudra bien qu’un jour les Ukrainiens règlent leurs comptes.

Le discours du 9 février 2014 à Kiev est consultable ici.

Mais c’est à eux de le décider. Pour l’heure, au cœur même de l’Euromaïdane, une nouvelle sitch4 urbaine est née, les nouveaux cosaques y twittent autour d’un bivouac en attendant le retour de la Horde… C’est le vieil instinct cosaque qui se réveille. Les romantiques cours d’histoire sur la Sitch sont mis en application comme des travaux pratiques! Tout nous laisse entendre qu’il pèse une sérieuse menace, une menace moscovite sur l’Ukraine. L’acte II sera pour après Sotchi. Acte final ou éternel recommencement ?.. Quoi qu’il en soit, c’est à ce moment-là qu’il faudra être de feu. ◊

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  1. Le génocide ukrainien de 1932-1933 qui tua en quelques mois des millions de paysans.
  2. NB : Oui, je sais, on dira que lesdits intellectuels ne sont que des suppôts de l’impérialisme américain. Mon sentiment est qu’on assiste tout de même à une petite révolution culturelle, à défaut d’une vraie. Pour le moment du moins…
  3. En France le Kremlin dispose de piètres collaborateurs, mais il a mis en place un réseau de bons traducteurs-rédacteurs anonymes, qui relaient en bon français l’essentiel de sa propagande via quelques journaux en ligne.
  4. La sitch (littéralement « bois coupé ») était un camp cosaque, retranché derrière un abattis de bois et de broussailles, dispositif connu depuis la plus haute antiquité. Elle devint par la suite une importante place de guerre attirant nobles et marchands. On y apprenait surtout à se battre; mais les moins argentés pouvaient y poursuivre des études gratuitement. Le territoire administré par la Sitch pouvait atteindre 100.000 km2, soit 1/5 de la France actuelle. La Sitch n’était pas qu’une place forte, elle devint au XVIIe siècle la capitale des Cosaques zaporogues, aux prises avec trois puissances impériales – Pologne, Moscovie et Turquie ottomane – jusqu’à ce que son nom finisse par devenir à lui seul synonyme de résistance…

Bernard Henri Lévy Europe Maïdan Révolution ukrainienne


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