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Les bordels de Lviv 
Des origines à nos jours (I) 
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers on 15 décembre 2017 70 min read
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Lviv que l'on prend souvent pour un musée à ciel ouvert, n’a jamais été une ville de mormons, c’est le moins qu’on puisse dire. Toute une tradition de plaisirs demeure aisément décelable à travers le génie des lieux. L’histoire même de la prostitution nous en dit long sur l’évolution des mentalités et les rapports entre communautés. Si le temps a passé son voile opaque sur la belle Cité, il suffit de le soulever discrètement pour découvrir tout un monde aujourd’hui disparu. Un petit passage par les maisons closes qui vaut bien des nuits blanches en bibliothèque.

Du Bas moyen-âge
aux Lumières

Supprimez les prostituées et vous apporterez un trouble général par le déchaînement des passions.

D’après les annales, la première maison close jamais fondée à Lviv daterait du XVe siècle. Du moins apprend-on dans un document de 1605 que la municipalité aurait offert à cet établissement douze groschen, soit douze grosses pièces d’argent pour la réfection des canalisations en 1450. Malgré ce siècle et demi d’écart, la chose ne semble pas impossible. A en croire les archives administratives du XVIe siècle, l’entretien et l’exploitation de certaines maisons publiques ont en effet été scrupuleusement consignés. C’est un fait relativement peu connu du grand public, mais la plupart des municipalités à la fin du Moyen-Âge ont bel, et bien « entretenu » des maisons closes. Lviv, prospère et attirante, jouissait alors d’une large autonomie administrative. La présence de lupanars publics y était donc un phénomène des plus communs. On considère qu’il existait en moyenne deux bordels privés pour un public dans les villes comparables. Aucun rapport avec Venise, Séville, Londres ou Paris, mais on peut sans crainte affirmer qu’au Moyen-Âge la Ville du Lion était déjà une ville de lionnes.1

On trouve également dans les comptes municipaux de 1549 un débours de 20 groschen pour des travaux effectués dans cette même maison. En 1605 l’apothicaire et tribun de la ville Johan Alembek en décrira même l’intérieur dans sa Topographia civitatis Leopolitanae.2 Parfaitement légal et entretenu par la ville, le lupanaire comme on disait alors, sis au n°27 de l’actuelle rue Fedorov, avait été construit dans le quartier des Juifs aisés, c’est-à-dire installés hors du ghetto. De nuit le ghetto était interdit aux « goï », un portail amovible barrait l’unique entrée et sortie, ce qui explique peut-être la présence du claque municipal à l’extérieur du ghetto proprement dit. Cet unique accès n’était d’ailleurs qu’à quelques pas des folles filles « soutenues » par la Ville.

« La théologie dans le boudoir »

Comme nous le disions à l’instant, institutionnaliser les lupanars était une pratique fort courante dans l’Europe des XIV et XVe siècles. D’autant que la prostitution occasionnelle parfois exercée par un grand nombre de filles et de femmes entraînait toute sorte de conséquences indésirables. Bien que marginalisées, on reconnaissait aux mérétrices des maisons publiques certaines vertus, en particulier sociales, puisqu’elles rendaient les désordres de la chair moins nombreux. Après tout, le bordel est vu dès le XIIIe s. comme une cage aux plaisirs dans laquelle le stupre est maintenu à l’abri des regards dans un périmètre plus ou moins sécurisé. L’instinct sexuel contrôlé et maîtrisé dans cet espace clos (mais dont la porte est paradoxalement ouverte…) place les filles d’amour au seuil de la tolérance. Mais au seuil seulement. Tant qu’elles préservent les couples, préparent les jeunes hommes à la procréation et facilitent la croissance de la ville, tout va pour le mieux. Le clergé dont ces établissements allègent le célibat, ne les condamne pas aussi durment qu’on le penserait de nos jours. En revanche, la prostitution et l’argent qui attirent toute sorte de violents et de détraqués (Christine de Pisan l’écrit sans ambages dans ses conseils aux femmes au début du XVe.)3 avaient rendu nécessaires le contrôle des autorités royales et municipales sur la prostitution.

Capitale des rois de Pologne, Cracovie avait déjà ouvert et fermé trois bordels publics quand la Pologne s’emparait de Lviv et de la Galicie ruthène4 au XIVe siècle. On trouve même dans les archives historiques de Cracovie l’avis officiel d’un théologien allemand dûment consulté au sujet de l’ouverture de tels établissements.5 Concernant la prostitution en soi, Johann Falkenberg ne peut, conformément aux Écritures, l’accepter. Tout comme il ne saurait non plus remettre en question la réprobation morale entourant l’état de prostituée dans une société judéo-chrétienne. En revanche le théologien suit la plupart de ses collègues européens en citant fort astucieusement Thomas d’Aquin d’après lequel on permet aux hommes imparfaits beaucoup de choses que l’on ne doit pas tolérer chez les hommes vertueux. Autrement dit, la théologie de l’époque décharge le client vu comme un simple citoyen pas encore assez raisonnable ni assez mûr moralement pour éviter les prostituées. Afin de mieux plaider les imperfections et les faiblesses humaines, Thomas d’Aquin cite lui-même Saint Augustin qu’il ne connaît que trop bien : Supprimez les prostituées et vous apporterez un trouble général par le déchaînement des passions. Une façon de dire qu’il vaut mieux ne pas interdire un mal qui en déclencherait de pires s’il était interdit.

Présentée ainsi, la fréquentation des prostituées serait presque une vertu! d’autant que d’Aquin ne voit aucun méfait ni injustice dans le gain des prostituées. L’argent qu’elles rapportent à la communauté n’est pas sale et peut donc être utile au bien public. On s’en réfère aussi à Aristote qui donnait lui-même aux astynomes (policiers-élus d’Athènes) la charge de veiller sur les tarifs des femmes de banquets et autres « joueuses de flûte » au propre comme au figuré.6 Si Falkenberg défend la « tolérance », il défend aussi le devoir de protection publique en faveur de ces femmes sans défense, marginalisée et déconsidérées, que personne ne voudrait avoir à pain et à pot. Il en ressort que les bordels sont non seulement autorisables, mais que la prostitution doit nécessairement faire l’objet de la sollicitude publique.

Or si les lupanars médiévaux doivent leur institutionnalisation aux impératifs d’ordre et de salubrité publics, ils le doivent également à des raisons plus idéologiques, la prostitution étant selon les préjugés populaires de l’époque clairement associée aux Juifs et à la « peste ».7 La « maquerellisation » de la municipalité se trouve donc fondée en droit et en raison, mais elle n’empêche pas l’irrationnel. Ce mélange de répulsion et d’attirance pour les putains explique sans doute leur présence à cet endroit intermédiaire de la ville qui n’est ni le plus bas ni le plus haut. Mais comme nous le verrons, la prostitution municipale s’exerce tout de même dans des conditions rudimentaires très éloignées de l’imaginaire associé aux châteaux ou aux « jardins des délices » qui fleurissent déjà chez les artistes de la Renaissance.

Plus délicate encore est la condition féminine. Quoi que puissent en dire les pères et docteurs de l’Église, la maison close ne fait que boucler un cercle vicieux. Les femmes tombées en disgrâce après un viol collectif et ne pouvant donc se marier ‒ cas assez courant au bas Moyen-Âge ‒ tombent alors dans la prostitution qui à son tour les éloigne du mariage, c’est-à-dire d’une vie commune et rangée. L’opprobre que subissent ces malheureuses depuis leur agression est d’autant plus « méritée » qu’elles sont à présent ‒ et parfois avec un signe distinctif accroché à leur vêtement ‒ des putains. Il n’est pas rare que le bourreau de la ville de statut social tout aussi inférieur devienne le parrain ou l’inspecteur des filles de mal vie ; son rôle qui ressemble à celui des astynomes d’Aristote, consiste surtout à éloigner les énergumènes qui pourraient causer préjudice aux filles, au commerce sexuel et donc à la ville. Ainsi chaque année les femmes communes offrent des fleurs au roi ou au bailli, mais leur toilette bourgeoise ne doit surtout pas induire en erreur : on les tient à l’écart des quartiers « convenables » où vivent les riches bourgeois et leurs concubines, quelquefois putains elles aussi, mais d’un autre rang. Dans certaines villes on interdit même aux putes ordinaires de s’habiller en fourrures à la façon des bonnes bourgeoises et nobles dames. Protection ne rime pas toujours avec émancipation…

Tout a commencé dans le ghetto ?

Cachée au fond d’une parcelle ayant jadis appartenu au seigneur catholique Jan de Sienno et d’Oles’ko8, cette première maison close léopolienne connue des annales allait disparaître dans les flammes après l’incendie de la parcelle. Elle sera encore inhabitée des décennies plus tard, peut-être par réaction puritaine après l’arrivée de la syphilis au XVIe siècle et l’avènement de nouveaux codes moraux. Désormais portée sur le spirituel au détriment du pragmatisme, on cherche à imiter les saints. C’est le triomphe des prédicateurs catastrophistes et menaçants. Les catholiques imitent les protestants. On met les épidémies et les crises climatiques sur le compte du péché de chair. Les théologiens ne peuvent plus prendre la défense des maisons de tolérance.

La paupérisation attire également la criminalité vers les villes, ‒ et singulièrement vers les bordels. En Europe leur nombre recule au XVIe siècle, mais une nouvelle puterie municipale va toutefois renaître à Lviv, d’ailleurs sur le même terrain. Elle va même jouxter la Rose d’or, fameuse synagogue bâtie par un maître italien de la Renaissance.9 Les Juifs expulsés d’Europe occidentale commencèrent dès la fin du XVe à peser sur l’économie léopolitaine, concurrençant peu à peu les catholiques (polonais et allemands) qui dominaient la ville pratiquement sans partage. Une nouvelle vague de migrants israélites allait déclencher l’animosité des catholiques.10 Était-ce la mauvaise réputation de l’endroit, la souillure symbolique que représentait une maison close dans la société de l’époque, ou tout simplement le hasard ? Toujours est-il que le terrain longtemps abandonné allait effectivement échoir à un Juif, Isaak ben Süskind (Suskintowicz). D’aucuns interprètent cette vente comme une brimade, non sans raison peut-être, l’intolérance du clergé catholique ayant été particulièrement virulente à cette époque. Mais en réalité rien de plus naturel à ce qu’un riche israélite s’installe près de ses pairs.

Toutefois cela n’empêchera guère les brimades et autres tracasseries. L’évêque Solikowski par exemple, réussira à retarder d’une douzaine d’années la construction de la synagogue, et il faudra toute l’astuce d’un banquier juif pour que l’élégante maison de prière sorte de terre en 1583. Pour la petite histoire, ce même évêque humiliait également les Ruthènes en interdisant à la cathédrale orthodoxe voisine de faire sonner ses cloches les jours de fêtes non-catholiques.

Administrativement, faire construire un bobinard s’avérera moins compliqué que de construire une synagogue ou une église ukrainienne.

Pour résumer, les autorités religieuses polonaises s’en prendront aux lieux de prières non-polonais avant de s’en prendre aux lieux de débauche proprement dits. Administrativement, faire construire un bobinard s’avérera moins compliqué que de construire une synagogue ou une église ukrainienne. Saint Augustin disait que la prostitution était à la ville ce que les latrines étaient au château. Au Moyen-âge, il y aura plus bas. Comme nous l’avons vu, la prostitution sera même décrétée « mal nécessaire ». St Louis expulsera les Juifs, mais restaurera les bordels qu’il avait aboli et y « invitera » même les Croisés, ‒ les comptes royaux parlent de 13.000 prostituées à payer ! Chiffres très certainement exagérés, mais le Moyen-âge n’est pas une époque d’abstinence, bien au contraire.

Néanmoins, on ne peut pas faire de la prostitution et du sexe en général un sujet tout à fait anodin dans une société judéo-chrétienne. Dire que les hommes allaient au bordel sans honte est d’autant moins possible dans la société léopolitaine des XVe et XVIe siècles. A cette époque surtout, l’esprit puritain des Allemands du centre-ville dominait le gouvernement de la cité, tandis que dans les faubourgs ruthènes la pudeur orthodoxe était de mise. Ne reste plus que le quartier juif ! C’est du reste un trésorier royal, Yitzhak ben Nachman qui deviendra propriétaire de la parcelle quelque temps plus tard ; et malgré sa position élevée, le banquier sera toujours tributaire des autorisations épiscopales. On ne lui permettra d’édifier qu’un petit temple privé, plus tard transformé en école talmudique, et enfin en synagogue. La Rose d’Or voisinera également avec un moulin à manège s’étirant sur toute la largeur du terrain. Le nouveau claque se trouvera juste derrière, accolé à la meunerie. On ne pourra donc accéder aux plaisirs que par une venelle étroite et discrète. L’avantage de ce nouvel établissement collé à la meunerie adjacente est qu’il permettra aux coureurs de bordels d’y pénétrer en quelque sorte « comme dans un moulin ». Pour se retirer, une porte dérobée permettra à la clientèle de partir en douce.

Cette nouvelle maison ou plutôt maisonnette tant ses proportions étaient modestes, ne payait pas de mine et ferait penser aujourd’hui à l’annexe d’une petite ferme. La Lviv gothique était d’ailleurs en grande partie construite en bois avant que le grand incendie de 1527 ne lui donne l’aspect Renaissance que nous lui connaissons de nos jours. D’après le futur maire de la ville Hans Alembek, dont nous avons déjà parlé, le « salon » du bordel municipal ne faisant que sept mètres de long et les « alcôves » au nombre de trois n’étaient que de rustiques fenils ne dépassant guère 8 mètres carrés chacune. Après tout, bordel en français provient du francique borde qui veut dire planche ou baraque, et ces cabanes à foin connurent un usage cupidineux bien avant le fantasme de la grange qui des siècles plus tard amusera les citadins. Au bas Moyen-âge, ces petites masures placées en bordure des villes constituaient la norme dans toute l’Europe. Saint Louis par exemple ne tolérait les bordels qu’hors-les-murs.

Il faut dire aussi que ce premier lupanar léopolitain tel que décrit par un notable dans les annales de la ville était à l’origine une taverne que les échevins municipaux avaient achetée à un village voisin puis remonté tout près de l’ancien ; encore qu’il s’agisse peut-être d’une facétie littéraire emblématique de l’esprit baroque. Ce n’est qu’une hypothèse personnelle, mais à prendre en compte le nom du village cité (Lopoushna) et l’origine du supposé fondateur (un Valaque) il pourrait s’agir d’une allusion déguisée aux princes moldaves de Lăpușnea (Lopushnea). Au XVIe et XVIIe ss. les prélats orthodoxes de Galicie comptaient beaucoup sur ces hospodars. La fameuse cathédrale orthodoxe de l’Ascension située à deux pas du prostibule public était alors surnommée « cathédrale valaque » précisément pour cette raison.

Quant aux conseillers municipaux déjà mi-fonctionnaires, mi-affairistes, comme c’est toujours le cas hélas, ils disposaient de larges prérogatives et pouvaient au choix expulser leurs concurrents commerciaux ou a contrario inviter des marchands étrangers. C’est ce qui arriva lorqu’en 1473 un marchand italien originaire de Bergame voulut s’adonner au commerce bordelier dans la Löwe-stadt, la Cité du Lion. On l’expulsa et vendit ses biens illico.

Bien plus tard, le futur maire de Lviv Bartholomée Zimorowycz, chroniqueur de son état et par ailleurs échevin de la ville, notera dans l’un des premiers ouvrages consacrés à l’histoire de Lviv11 que toutes les ribaudes de ce foutriquet d’Italien furent expulsées et que la Garde brûla les « cadeaux de Vénus » par un feu salvateur. Sous cet effet rhétorique, les « cadeaux » en question peuvent être compris comme les agents de la peste, fléau divin que l’on croyait alors lié aux lupanars ou plus généralement aux maladies vénériennes, ou encore à l’Italie et à l’Orient. Il se peut que cette anecdote très baroque elle aussi soit totalement inventée. Les archives réelles qui l’eussent attestée n’ont pas été conservées.

Au XVIe s. la syphilis était considérée comme une forme de peste touchant les personnes de mœurs légères. Mais l’auteur étant fin connaisseur de Virgile et lui-même poète, ses « cadeaux de Vénus » peuvent tout aussi bien être une formule littéraire collant tout à fait avec l’esprit du baroque latin, genre très en vogue en Pologne et en Ukraine à cette époque. C’est encore une hypothèse personnelle, mais l’allusion aux superbes vers de Virgile n’est que trop voyante. On pourrait même y voir un clin d’œil coquin à l’érotisme de l’Enéïde. Ces fameux « cadeaux de Vénus » pourraient très bien être non pas les maladies, mais les feux de la luxure : tous ces articles de luxe, bijoux, ceintures, accessoires de séduction et autres attributs de la prostitution devant lesquels une Carthaginoise comme Didon ne pouvait résister.12 Cadeaux par lesquels le proxénète italien aurait voulu corrompre ‒ selon les coutumes de son pays, précise l’échevin ‒ d’innocentes Léopolitaines. Moralité, la ville les brûla avant qu’ils ne la brûlent !

Rares sont les cités en Europe qui purent échapper à l’arbitraire des échevins en matière de proxénétisme

Sous ce déguisement gréco-latin aux apparences classiques − non sans rappeler la fin de Troie, ville du luxe et de la luxure − se cache en réalité une pratique peu avouable. Et de ce point de vue rares sont les cités en Europe qui purent échapper à l’arbitraire des échevins en matière de proxénétisme. Encore récemment des policiers véreux de mèche avec des élus corrompus ont pu bénéficier de la manne financière que représentent les sex-workers, comme les appellent aujourd’hui nos sociologues. La France est pleine d’exemples de ce genre, du XIXe au XXe siècle. On peut affirmer, sans trop en dire, que c’est à Lviv une tradition qui perdure…

Mais revenons au lupanar officiel des échevins léopolitains. En 1571 un nouvel incendie ravage cette fois le quartier entier. De la rue Rous’ka, c’est-à-dire du quartier ruthène jusqu’au quartier juif, tout brûle. L’église orthodoxe, l’arsenal, les tours des remparts, le moulin à manège et bien sûr le rendez-vous de ces messieurs. Qu’à cela ne tienne ! Les affaires reprennent derechef et désormais sous la grosse tour de l’arsenal.13 D’après les registres comptables, les recettes rapporteront assez à la ville pour contribuer à l’entretien des fortifications et autres aménagements majeurs. La prostitution sous protection municipale est donc clairement attestée à Lviv au XVIe siècle. C’est même une affaire qui tourne. En 1561 la ville loue au dénommé Youri Voïnar un local pour y aménager une maison close au prix de neuf zloty-or, somme rondelette en ce temps-là. Nous n’en connaissons pas les tarifs, mais ceux pratiqués dans les maisons similaires en Europe et à la même époque étaient assez modérés. Les archives fiscales indiquent que la maison Voïnarowska se trouvait au 2, rue Rous’ka, autrement dit tout à côté de l’Hôtel de Ville et de la Fraternité laïque orthodoxe. Un commerce somme toute comparable aux autres…

La municipalisation des rapports tarifés existera encore au XVIIIe siècle, non plus au 2, mais au 18 de la rue Rous’ka, donc sous les cloches de l’église orthodoxe de l’Ascension, ‒ ce que ne pouvaient tolérer les paroissiens, lesquels protesteront en 1788 par l’intermédiaire de leur bon berger. L’Abbaye des s’offre-à-tous ne pouvait désormais jouxter l’édifice des fidèles, ‒ la morale avait changé. Mais le Conseil de la Ville ne renoncera pas à son usufruit pour autant et se contentera de faire déplacer l’établissement malfamé un peu plus loin. Lviv devait en compter quelques-uns, y compris des concurrents privés, mais la maison de l’Ascension gardait quoi qu’il en soit privilèges et protection publics.

Et la Philosophie, bordel !

Pendant ce temps, en Europe occidentale la prostitution atteindra en l’espace de quelques décennies des sommets sans doute jamais atteints, du moins les textes foisonnent-ils de détails à ce sujet. Plus grande ville d’Europe au XVIIIe siècle, l’image de Londres par exemple est celle d’une cité totalement dépravée. Une Londonienne sur quatre s’y prostituerait d’après des « statistiques » de 1720. Il est vrai que l’emploi se précarise, on vit à crédit. Les débits de boissons remplacent les bureaux d’embauche.

Sans cesse renouvelés par l’exode rural, les bordels d’Europe pullulent littéralement et occupent désormais le centre-ville. Les petites maisons galantes des environs de Paris s’embourgeoisent et sont réservées à une clientèle discrète et fortunée. Mais c’est aussi le siècle de Sade où volent en éclat les certitudes morales. Le vice ? − une option philosophique parmi d’autres. Le sexe ? − un ascenseur social. Le pornographe ? − un tendre pervers et un fils spirituel de Rabelais qui à rebours de l’irrationnel enfermement moral met sa plume au service de la Raison. Le regard bourgeois et conservateur sur la condition féminine fait néanmoins sa grande entrée, justifiant bien souvent la prostitution par un manque d’alternative professionnelle ou des salaires trop maigres.14

Ce libéralisme est encore assez moral pour condamner l’exploitation en chaîne des « mercenaires d’amour » et la féroce répression des plus précaires, répression contrastant cruellement avec le train de vie des courtisanes entretenues sur un grand pied. A la Révolution, c’est l’apothéose. On dépénalise et on fait même publicité aux professionnelles en diffusant leurs adresses accompagnées de leur description physique et morale, le tout en rimes ! Résultat d’un siècle de libertinage français et d’idées nouvelles sur… l’Égalité.15 Autour du Palais Royal, dans des galeries vitrées, des femmes à louer s’exposent comme des articles de boutique, derrière de vastes fenêtres où les badauds viennent se rincer l’œil. On dépasse de loin la prostitution en tant que telle. La femme devient une attraction commerciale au même titre qu’un animal de foire les jours de marché. Mais l’esprit badin n’empêche pas la réflexion et dans certains romans « pornographiques » il arrive qu’on dénonce l’exploitation des femmes en dissertant du bien et du mal entre deux coups de fesses.16

Lviv, qui devient autrichienne à la fin du XVIIIe siècle, ne connaît pas cette hyper-sexualisation allant de la plus stupide consommation aux Belles lettres. Il faut dire aussi que le cas de Paris et de la France à cette époque est assez unique. A contre-courant de l’Occident, reléguée aux frontières des empires, la cité galicienne ne s’est guère développée et ne compte à l’orée du XIXe que vingt à trente mille habitants selon les sources. Elle demeure néanmoins la plus grande ville d’Ukraine, qui est elle-même restée en marge de l’urbanisation occidentale. L’Europe orientale ne commencera à s’urbaniser qu’après l’abolition du servage et les débuts de l’industrialisation, c’est-à-dire dans le troisième quart du XIXe siècle.

Malgré les progrès de la tolérance au temps des Lumières, notamment grâce aux philosophes de l’époque ‒ surtout français, Voltaire excepté ‒ les autorités habsbourgeoises préfèrent ne pas voir le quartier juif s’étendre au cœur de la cité, celui-ci étant décrit comme « insalubre et surpeuplé ». Conformément à l’état d’esprit régnant à Vienne, il appartient désormais à l’État de gérer la prostitution. Joseph Rohrer, statisticien-en-chef et Polizei-Commissär de Lemberg, nom germanisé de Lviv, suggère même d’éparpiller les Juifs et de leur donner un lopin de terre à cultiver. Mais au début du XIXe s. l’importance économique et surtout financière des Juifs galiciens leur apporte un large pouvoir de décision ; ils tiennent même la noblesse sous leur joug, dit-on. Ainsi Rohrer note-t-il que les Juifs sont au nombre de 422.698 dans tous les Etats Autrichiens. (…) La presque totalité habite la Galicie ou la Pologne autrichienne. (…) Les trois quarts de toutes les plaintes présentées aux tribunaux de première instance regarde les Juifs. (…) Ce sont eux qui (…) ont ruiné le crédit public en Autriche. »17

Mais à Lemberg ce sont les Ruthènes qui font encore figure de demi-sauvages avec « leurs chemises enduites de saindoux« . En 1807, le géographe franco-danois Conrad Malte-Brun publie pour Napoléon un Tableau de la Pologne, fameux ouvrage où se trouve décrite l’Ukraine occidentale. Ce tableau (édifiant !) fait déjà figurer les Juifs comme des proxénètes, tirant profit des charmes de leurs propres filles et femmes. Les Ruthènes sont encore un peu sauvages. Leurs chemises enduites de saindoux, leurs bonnets pointus de peau de mouton, leurs chaussures de haillons renforcées de morceaux de peau de bœuf, tout leur accoutrement enfin annonce la misère et la malpropreté. Leur nourriture consiste en lait, fromage vieux, choucroute et pommes de terre. Malte-Brun n’est pas un géographe de terrain. Ses sources proviennent notamment de Rohrer, l’auteur dont nous venons de parler.18 On se demande si ces caricatures n’ont pas pour fonction d’attirer les regards vers Lemberg plutôt que de les en détourner. A une époque où l’action publique commence à privilégier l’éducation et l’encadrement des cultes, un fonctionnaire local comme Rohrer espérait peut-être des subsides pour développer et mettre en pratique ses théories sociales…

XIX siècle bourgeois

Avec l’essor démographique de la ville, il va de soi qu’il existera au XIXe siècle plus d’un établissement de ce genre, d’autant que les putains de Lviv pratiqueront d’après ce que l’on sait des tarifs relativement modérés : 12 groscy la grimpette, soit moins du tiers du salaire journalier d’un ouvrier. En revanche à la fin du siècle, le puritanisme bourgeois s’en prendra aux marchandes de plaisir et interdira plus ou moins la prostitution. Une loi est votée en 1885, faisant toutefois exception des femmes isolées ou sans autre moyen de subsistance pour leur famille. De nouvelles dispositions légales imposeront désormais certaines conditions dont l’obligation pour ces malheureuses particulièrement exposées aux maladies vénériennes d’être suivie par un médecin ; de ne faire commerce de leur corps qu’avec des clients majeurs ; de louer un appartement sans mineur à résidence, et situé à au moins deux cents mètres d’une école, église, casernement ou autre institution officielle. En outre les contrevenantes deviennent passibles d’une interdiction d’exercer allant de six semaines à six mois.

Lviv en ce temps-là possédait elle aussi son « quartier chaud » dans l’actuelle rue Les’ Kourbas, en plein centre-ville, à environ 300 mètres de l’Opéra et de l’église des Jésuites. Un petit Casino de Paris aujourd’hui théâtre d’avant-garde, ainsi qu’un restaurant chic servaient de terrain de chasse aux « lionnes », dont un ressortissant suisse assurait le commerce et la sécurité. On allait souvent « aux petites bottines » et le maquereautage rapportera assez à ce viandard pour qu’il se fasse construire une villa au vert, comme ailleurs en Europe à cette époque. Ironie de l’histoire, le manoir allait plus tard servir de centre d’éducation aux Jeunesses Communistes. On raconte parmi les plus anciens qu’il grouillait encore de décors grivois dans les années 1950.

Conséquences ethno-sociales:
Antisémitisme et traite des blanches

La basse prostitution, composée d’ambulantes occasionnelles, de débutantes ou de vétéranes du sexe sur le retour, était largement pratiquée au début du XXe s. sur les trottoirs de Lemberg, notamment sous la domination autrichienne. Mais comme le précise Stanisław Brandowski, auteur et journaliste polonais qui dans les années 1905-1920 étudia la question sous toutes les coutures, le moindre bosquet faisait l’affaire. A Paris on appelait « pierreuses » ces femmes qui arpentaient les rues délabrées des faubourgs ; « herbières » celles qui peuplaient les bois de Boulogne et de Vincennes ; à Lviv on les appelait des « tchovhankés », littéralement les traîne-lattes. Il s’agit des prostituées officieuses échappant aux statistiques. Leur nombre réputé élevé provoquait toute sorte de surenchères.

Un jour, stupéfait, le journaliste polonais Brandowski lit dans un canard que la Ville du Lion comptait vingt mille prostituées ! Quantité improbable pour une ville moyenne de cent trente mille habitants, mais cet effet de… manche ne devait pas être étranger à la réputation de « légèreté » qu’avaient les p’tites femmes de Lemberg. Et bien que la structure ethnique de la ville soit fort différente aujourd’hui, cette réputation n’a guère varié. Légèreté, certes, mais aussi mauvais goût, comme la présence d’une grande maison de prostitution à proximité d’une école pour filles ou d’une synagogue, qui plus est dans des rues très fréquentées. Un manque d’hygiène et de tenue que dénonçaient déjà les régulationnistes lembergeois en 1911.

Ces dernières années de nombreux « bordels à Turcs » ont fait leur apparition sous la forme de bars de nuit parfois située à proximité immédiate des habitations

Rien n’a changé depuis. La ville s’est vraiment embellie depuis la fin des années 90. Mais ces dernières années de nombreux « bordels à Turcs » ont fait leur apparition sous la forme de bars de nuit parfois située à proximité immédiate des habitations. Venant de Turquie et d’autres pays du Proche Orient, des groupes entiers de « touristes masculins » fréquentent ces malzingues semi-clandestins, roulent par terre malgré le saint Coran et se paient de bien jeunes blondes à prix cassés. Vu l’inaction de la ville et des autorités ukrainiennes en général, les activistes d’Azov – Corps civil19 y font parfois des descentes accompagnées d’agent de la loi. Le site ukrainien korupciya.com évoque régulièrement des cas de bordels employant des mineurs dont le Cacatoès, un night-club fréquenté par de nombreux touristes turcs et situé au rez-de-chaussée d’un immeuble habité. Il a été fermé puis rouvert malgré le scandale suscité par la présence de très jeunes employées… Sous les Habsbourg, c’était autre chose, les rues de Lviv étaient étroitement surveillées, pour des raisons politiques, il va de soi, mais aussi sanitaires et morales. La prostitution des mineures de moins de 21 ans alimentait plus particulièrement les cancans de la presse. Là encore, rien n’a changé.

Les bordels de Lviv 
Une patente des années 30 délivrée à Stanislaviv, aujourd’hui Ivano-Frankivsk.

En 1906, les registres officiels de la maréchaussée faisaient état de 392 soumises, c’est-à-dire prostituées de métier ou occasionnelle suivie par l’Administration. Statistique sans doute en dessous de la réalité, mais d’après leur appartenance confessionnelle, il est intéressant de constater qu’environ 1/5 de ces prostituées patentées étaient d’origine juive, plus d’1/3 ukrainienne et près de la moitié polonaise. Bien qu’à peine 17% des professionnelles patentées fussent alors natives de Lemberg, ces proportions correspondaient assez bien au visage de la ville en ce qui concerne les Polonaises.20 Vers 1900 un Lembergeois sur deux était catholique romain, c’est-à-dire théoriquement polonais. Les Juives étaient quant à elles légèrement sous-représentées, 27% de la population étant israélite à cette époque. En revanche les Ukrainiennes étaient vraiment surreprésentées si l’on compare les statistiques de 1910 dénombrant moins de 20% d’Ukrainiens parmi les habitants de la ville. Un phénomène qui s’explique en partie par la tendance à sous-évaluer le nombre des Ukrainiens aussi bien dans les statistiques austro-hongroises que polonaises.21 Dans leur écrasante majorité, les Ukrainiens de Lemberg étaient des militaires (1 Ukrainien sur 4), fonctionnaires, employés subalternes ou domestiques. Sur 15.000 Ukrainiens, à peine 2.000 faisaient partie de l’élite instruite que ce soit dans le secteur privé ou public, ce qui augmentait les risques de paupérisation et par conséquent de prostitution.22

Après son installation à Lemberg, Brandowski se met à mener des enquêtes de terrain. Au cours d’une de ses pérégrinations en profondeur, le journaliste remonte le cul-de-sac de l’impasse Léonine (Lèvova) et tombe sur ce qu’on pourrait appeler une « Cour des miracles » de la prostitution. Cet ancien sentier escarpé qui jadis traversait le domaine des Sieniawski, riches seigneurs ruthènes polonisés, était entre-temps devenu l’arène où les lionnes de Lviv venaient chasser.23 Par arène il faut entendre les « boîtes à gonzesses » qui rendaient l’ascension de la colline du Haut-Château quelque peu risquée. Brandowski n’en revient pas. Bien que la plupart des bars y fussent sous tutelle policière, la crasse et la promiscuité qui y régnaient ne pouvaient qu’attirer les puces. Et pourtant il arrivait aussi à des fils à papa de s’y faire éponger. En revanche, explique le prostitologue, si un gros client venait à y pointer le bout de sa canne, on le conduisait à un appartement plus ou moins propre où, dans sa mise voyante, une belle Juive l’attendait.

Les bordels de Lviv 
« Lieder des Ghetto » ou chants du ghetto, illustré par Ephraim Moses Lilien, splendide artiste originaire de Drohobytch en Galicie ukrainienne.

Même s’il s’agit d’un cliché typiquement d’époque et que le thème de la Belle juive triviale est un cliché « fin de siècle » dépassant de loin les frontières de la Galicie, la Juive fantasmatique réduisait d’autant plus facilement l’homme à l’état de victime que le rapport à l’argent était bien plus simple avec les petites Salomés de ghetto. Ainsi, comme le démontrent les archives de la police : entre 1904 et 1905, sur cinq jeunes débutantes venues demander leur « brème », c’est-à-dire leur patente dans l’argot parisien de l’époque, cinq étaient israélites et prêtes à offrir leur virginité au premier venu !

Beauté maudite, élue entre toutes, écrivait alors Huysmans… Mais les attirantes abjections de la débauche n’inspiraient pas que les esthètes. En ce temps-là, on ne mettait pas encore sa fleur aux enchères que la presse à sensation parlait déjà de partouzards aux pratiques scandaleuses. En réalité les filles de la rue Lèvova souvent originaires des schtetls ou bourgs juifs ainsi que des campagnes les plus arriérées, y étaient utilisées comme le bétail dans leur cambrousse. D’autant plus qu’elles n’avaient pas la conversation ou l’expérience des Léopolitaines d’aujourd’hui et que ce manque de raffinement pouvait rarement être compensé par une connaissance des plaisirs.

Les bordels de Lviv 
Patente polonaise délivrée par la police aux « régulières », avec visites médicales consignées et droit d’exercer. « Badana » veut dire « auscultée ».

Comme dans les boxons à bidasses et les maisons d’abatage bien connus des Français à la même époque, les cas de fuite étaient hélas bien rares. Les pauvresses étaient endettées jusqu’au cou, et quelle que soit leur renommée, elles devaient rembourser leur « mama » sous peine de coups… et parfois de poursuites. Tel fut le cas lors du procès intenté en 1908 par une de ces rombières de la rue du Lion demandant à son ancienne « pensionnaire » pas moins de 280 couronnes, soit le prix d’une simple garde-robe multiplié par quatre, précisera la défense. Et il en était ainsi de toute fourniture, service et autre nourriture. Les soubrettes et autres femmes de chambre congédiées (2/3 des cas de prostitution à Lemberg ) ou encore les émigrantes éconduites après une promesse de mariage arrangé, pouvaient facilement tomber dans ce piège à rattes. On les exploitait alors sans pitié et sur les cent couronnes minimales qu’elles pouvaient espérer gagner mensuellement, il n’en restait que des miettes une fois les frais déduis.

Lionnes ou esclaves, on ne sait trop comment qualifier ces filles qu’on appelait « publiques ». Chez les soumises, on constatait au début du XXe siècle qu’environ 20 à 25 (sur une population de 400) parvenaient tout de même à rendre leur patente, autrement dit à quitter le métier. Dans les archives de Copenhague, une étude menée autour des mêmes années a même démontré que la prostituée en maison avait de réelles chances de s’en sortir et même de se marier. Mais une chose est certaine : ce métier n’était vraiment rentable que pour la taulière. Sur mille couronnes de bénéfices mensuels dans une maison de dix filles, seules trois cents à quatre cents couronnes étaient consacrées aux dépenses. Et sur dix mille couronnes gagnées dans l’année, la tenancière de la « pension » n’en déclarait qu’un cinquième, ce qui lui permettait de vivre en bourgeoise et de balader son ombrelle à Karlsbard tout en tenant son aimable clientèle sous sa bottine.

Hors maison, le sort des « gagneuses » n’était guère plus enviable que dans une de ces puteries des bas-fonds. Les passes fixées au minimum syndical étaient courantes. Avant la Grande Guerre, pour quelques centimes ou pour 1 zloty après l’annexion polonaise (soit un kg de sucre ou dix kilos de patates…) les plus miséreuses des trotteuses vendaient leur vertu. Même les malgracieuses aux allures de pochtronnes, et à la voix rauque caractéristique, tapinant pieds nus, trouvaient du chaland. Elles ne sentaient peut-être pas « l’odeur des fleurs qui met à l’envers », mais en revenant d’une beuverie un client pressé ne devait pas trop y prêter attention. Tout autre était la réputation des catins israélites qui épongeaient le vague à l’âme de la « Haute » et pratiquaient l’amour vénal au prix fort. Les fantasmes les plus tordus, c’était pour elles. Encore qu’elles n’en fussent pas forcément plus riches…

Lviv était une ville assez intellectuelle et propice aux jeux cérébraux, elle est d’une certaine manière la mère du sado-masochisme. C’est ici que le romancier Léoplod von Sacher-Mazoch connut sa nourrice ukrainienne et plus tard inventera son personnage-fétiche, Frau von Dunaev, archétype des femmes-maîtresses. Dans le commissariat où son père officiait, toute la faune des souteneurs en menottes et des demi-mondaines en fourrures le fascinaient déjà. Le futur romancier y ressentit peut-être pour la première fois les scènes primitives qui allaient tourmenter son âme tout au long de son existence.

Lviv capitale européenne
de la débauche et de la traite?

Même si vous nous vendiez aux Turcs, on vous bénirait, ne serait-ce que pour nous avoir sorties de là. Il ne nous reste plus rien d’autre à faire ici à part nous jeter d’un pont ou prendre le chemin de la honte, et même ce chemin-là ne protège ni de la misère, ni de la faim, ni de la servitude.
Dialogue d’Au nom du foyer conjugal, nouvelle d’Ivan Franko, 1892

Véritable « bortch » social, la prostitution reflétait déjà toutes les catégories de population, y compris les plus inattendues. Si en 1906 à Lemberg une bonne moitié des prostituées étaient illettrées et venaient des campagnes éloignées, certaines belles-de-jour parfaitement éduquées et raffinées pouvaient s’adonner au tapin par pure perversité. Vieux fantasme que venait encore pimenter la situation géographique de la Galicie elle-même, région qui aux confins orientaux de l’empire et pour ainsi dire de la civilisation incarnait les marges réputées plus libres ou plus licencieuses de l’Etat habsbourgeois. Aux yeux des Autrichiens de la partie opposée, germanophone et occidentale de l’empire, Lemberg était le contre-exemple idéal d’une ville convenable ; ainsi à Brême en 1906, lors d’une conférence internationale dédiée à la lutte contre la prostitution, le major Hermann Wagener pouvait-il présenter Lemberg comme la capitale européenne de la débauche et l’un des plus grands centres de la prostitution mondiale !24 Si on fantasmait les confins de l’empire comme propices à la liberté sexuelle, le major Wagener voyait surtout Lemberg comme une plaque tournante de la traite et un des pivots du marché prostitutionnel en Europe. C’était sans doute au regard de la position géographique de la ville, alors important nœud ferroviaire entre l’Europe slave et l’empire Ottoman. Au demeurant, il va de soi qu’un esprit prussien devait considérer Lemberg comme une sorte de « Marseille de l’Est », autrement dit une ville contraire aux sages et bonnes mœurs protestantes. Il faut admettre qu’aucune protestante ne figurera au registre des prostituées de Lviv dans l’échantillon statistique de 1906 et que la prostitution était absente des régions les plus puritaines d’Autiche, ce qui donnait alors aux théories de Wagener un peu plus de poids, du moins en ce qui concerne la meilleure moralité des filles allemandes comparée aux Slaves et surtout aux Juives.

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Ivan Franko (1854-1916)

A rebours de l’esprit germanique, dans une revue polonaise de Lviv consacrée au Monde de la chair et s’intéressant donc à la prostitution lembergeoise, on ne jugeait pas la ville plus morale ou plus immorale que les grandes métropoles25, mais la réputation de Lviv devait être en ce domaine déjà établie. A la fin du XIXe siècle, Ivan Franko n’avait-il pas publié dans la presse polonaise plusieurs feuilletons à scandale comme La manipulatrice26 ou encore Au nom du foyer, nouvelles dans lesquels les héroïnes tombent dans la prostitution malgré leur apparence bourgeoise ? Dans la dernière, publiée en 1892, l’année du procès de Lemberg mettant en cause une filière juive, l’épouse d’un officier restée sans ressource en arrive à vendre son corps et organise même un réseau.27

Lviv, déjà « limès » de la civilisation, apparaît maintenant comme terminus de la morale bourgeoise

Derrière le voile du fait-divers, l’écrivain ukrainien souligne par différents artifices littéraires l’aspect « infernal » de la ville et sa situation d’impasse. Le capitaine détruit par le scandale s’enfuit du foyer conjugal et se perd dans les rues désertes et obscures qui débouchent sur un cimetière, image-même du Néant. Quoi de plus symbolique pour exprimer la fin d’un monde ? L’effet de réel est d’autant plus intense que Lviv, déjà limès de la civilisation, apparaît maintenant comme terminus de la morale bourgeoise. Au-delà, c’est la « Russie » et l’orthodoxie, peuples barbares et chrétiens paradoxaux aux mœurs déréglées. Nous avons à peu près la même vision des choses via les reportages toujours orientés de la télévision occidentale de nos jours : l’Est cassé et séropositif28 n’exportant vers l’Ouest que des filles malades, droguées, amazones hystériques et « féministes » du genre Femen, ou bien mères-porteuses quand elles sont « saines ».

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Bohdàn Stupka dans un téléfilm tiré de la nouvelle d’Ivan Franko « Au nom du foyer conjugal » (débuts des années 1990). Une traduction française de Ginette Maximovitch est parue à la fin des années 80 sous le titre de « Pour le bien-être de famille« 

Du reste, Ivan Franko n’a fait que reprendre les titres des journaux auxquels il collaborait lui-même ; sans doute pensait-il aguicher le lectorat et alléger ses dettes qui n’en finissaient pas… L’opinion est friande de détails dès qu’il s’agit de mœurs cachées, d’autant que dans cette fiction réaliste un double rideau excitait les voyeurs : celui des prostitués elles-mêmes, mais surtout celui du foyer conjugal, devenu lieu de prostitution. Si Franko parvient à en cacher le plus scabreux, il met en avant le plus subtil. La femme du capitaine, qui aurait dû quitter son domicile, abandonner son quartier, sa ville ou sa région pour sortir d’elle-même en quelque sorte, choisit au contraire de rester chez elle, dans son intimité, comme si sa « reconversion professionnelle » n’était qu’une activité comme une autre. Cette attitude d’une femme bon chic bon genre qui plus est femme d’officier-combattant, élite de l’armée impériale, ne pouvait qu’avilir l’image de la vieille cité ruthène où résidait une noblesse polonaise et catholique bon teint. En transformant son salon en lupanar, la débauche débarquait au beau milieu d’une famille chrétienne, scandale qui devait choquer davantage la bien-pensance de l’époque pour laquelle ce genre d’activité était « réservée » aux couches marginales de la société, au premier rang desquels toujours les Juifs, quel que soit leur statut et a fortiori si ce dernier était bourgeois.

La prostituée ukrainienne reflète dans la littérature réaliste de cette époque les métamorphoses sociales qui marquent la fin du XIXe siècle en Ukraine

Or non, Franko voit plus loin. Il est d’autant plus témoin des transformations sociales de son temps qu’il habite une province où tout se voit, tout se sait, tout s’entend. S’il ne quitte pas la Galicie pour faire carrière à Vienne, c’est sans doute pour cela. D’une manière générale la prostituée ukrainienne reflète dans la littérature réaliste de cette époque les métamorphoses sociales qui marquent la fin du XIXe siècle en Ukraine. Elle est de par sa position liminaire ‒ entre ville et campagne, servage et travail journalier, identité profonde et acculturation ‒ l’intermédiaire idéale, celle en qui la réalité du moment s’incarne le mieux. Il eût été trop simple de placer les bons chrétiens d’un côté, et les Juifs de l’autre. Mais Lemberg est bel et bien le centre d’un trafic autant qu’une impasse dans cette nouvelle. Lviv, départ du réseau et terminus de la civilisation : telle est la fonction de cette ville-symbole si chère au bon ruthène qu’était Franko. Elle est présente et décrite en détail quand le pauvre capitaine se jette lui-même dans ce filet. Autant par ces longs méandres de rues sur lesquels l’auteur s’appesantit, que dans le cimetière où repose l’épouse suicidée : tout n’est que fatal aboutissement.

La traite des blanches est évoquée par l’épouse-prostituée elle-même, lançant à son mari calmement et amoureusement : Et puis, suis-je la première ou la seule dans ce commerce ? Il existe depuis des centaines d’années, que ce soit dans l’ombre ou au grand jour, et bien souvent c’est notre noblesse qui s’y est mise elle-même, de concert avec les Juifs. Ce n’est pas d’aujourd’hui que nos filles sont vendues à Constantinople, Smyrne ou Alexandrie ; il y en a plein maintenant en Inde, en Égypte, en Turquie, au Brésil. Et tu sais, quand je pense dans quel état de misère, dans quel délabrement et quelle déchéance plus d’une a vécu ici, je ne suis pas sûre qu’elles soient vraiment perdantes ; peut-être même que certaines y ont gagné en partant là-bas. Tu crois vraiment que j’ai dû leur mentir et leur faire croire que j’en avais besoin comme femmes de chambre ? Par dizaines elles m’ont dit en toute franchise : « Même si vous nous vendiez aux Turcs, on vous bénirait, ne serait-ce que pour nous avoir sorties de là. Il ne nous reste plus rien d’autre à faire ici, à part nous jeter d’un pont ou prendre le chemin de la honte, et même ce chemin-là ne protège ni de la misère, ni de la faim, ni de la servitude. »29

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Lire en ligne l’œuvre d’Ivan Franko « Для домашнього огнища« 

La Putain de Panas Mérnéï, un des classiques de la littérature ukrainienne paru à la même époque, traite du thème universel de la paysanne pervertie, devenue prostituée malgré elle.30 Cette « Natacha » comme on dirait aujourd’hui, abandonne son village, chassée par la misère. En ville elle contracte la syphilis, perd sa beauté et connaît le déshonneur dans une affaire de meurtre. Rentrant au village, elle finit par mourir de faim et de froid sous les fenêtres de la maison paternelle vendue à un épicier juif. Le roman met en scène une innocente villageoise victime des circonstances et une authentique catin qui lui apprend à faire face aux problèmes matériels. A la fois schématique et réaliste, cette dualité ukrainienne aux prises avec la misère et la prostitution l’est aussi avec les propriétaires et commerçants juifs, dont la fonction consiste à incarner le rôle de l’argent et donc de l’origine même de la prostitution.

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A Lviv, la présence d’une forte minorité juive (environ 40 % de la ville à la fin du XIXe s.) fut également associée au proxénétisme et à l’argent « sale ». On le constate dès la fin du XVIIIe siècle chez d’importants chroniqueurs lembergeois, comme le dramaturge allemand Franz Kratter qui voyait les arrière-salles des cafés juifs du centre-ville, ces fameux Kaffezimmer, comme des bordels.

Outre que judaïté et prostitution fussent déjà liées dans l’imaginaire européen, on le voit bien chez Balzac à travers le personnage au nom pour le moins évocateur d’Esther Gobseck,31 le thème de la « traite des blanches », c’est-à-dire du trafic de femmes slaves ou chrétiennes vendues par des proxénètes juifs comme esclaves sexuelles à Constantinople ou Buenos Aires ne tardera pas à faire son apparition à la fin du XIXe siècle. A Lemberg en 1892 un procès retentissant place au banc des accusés 10 femmes et 17 hommes, tous juifs et tous reconnus coupables bien que condamnés à de petites peines n’ayant rien à voir avec la gravité que nous prêterions aujourd’hui à leurs crimes. L’expression allemande Mädchenhandel (textuellement : commerce des filles) était devenue populaire dans le dernier quart du XIXe s. et sera surtout liée aux craintes ou rumeurs liées aux arnaques dont avaient pu être victimes certaines émigrantes isolées à partir des années 1860 en Hongrie. Mais le sujet s’étendra au continent européen et la presse en fera ses choux gras ; on organisera des conférences internationales où la réputation de certaines villes ou communautés sera bien mise à mal.

A Paris du reste, où Napoléon avait imposé les maisons closes, les trottoirs avaient continué d’attirer toute sorte de pégriots et de souteneurs. « L’établissement régulier, ça n’a jamais l’excitant de l’aventure », dira Jean Lorrain dans la Maison Philibert. La prostitution qui allait se criminaliser comme jamais encore, en arrivera au trafic international, et la galette se faisant rare, à la fin du XIXe siècle la traite des blanches se propagera dans toute l’Europe.

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Dubut de Laforest, La Traite des Blanches, roman où il est question de la ruse de la femme étrangère… 1902.

C’était aussi un phénomène de presse plus ou moins populiste. Et pour commenter le fameux procès de Lemberg en 1892, la presse autrichienne n’hésitera pas à généraliser et assimilera la traite des blanches au proxénétisme juif, il est vrai de plus en plus internationalisé. On parlera même de juden-bordelle dans un ouvrage consacré à la traite des blanches paru à Berlin au même moment.32 Même s’il existait à Vienne une prostitution réputée « consentie », par principe sans proxénétisme et régulée par le Bureau des mœurs, c’est-à-dire la police, on échafaudait déjà toutes sortes de théories sur le thème de la contamination non seulement bactérienne, mais héréditaire et « raciale ». Une génération plus tard, un certain Adolf Hitler allait placer au centre de son idéologie ce sentiment populaire déjà bien implanté en Autriche et dans le monde germanique. Mais c’est surtout le thème de l’étranger, criminel sexuel tout désigné qui de manière plus générale sera lié à la prostitution et au proxénétisme, parfois même à la clientèle elle-même. En parlant de Marseille à la fin du siècle, le Dr Louis Reuss ne voit parmi les facteurs de développement de la prostitution que la culture locale et les mœurs importées du sud et de l’est du bassin méditerranéen.33

Syphilis

La peur des maladies jouera également un rôle de premier plan dans la vision de la prostitution. A la fin du siècle, les bobinards à soldats ou les brasseries à femmes n’ont plus la cote en Europe centrale et occidentale. Il en survit encore un grand nombre avant la Grande Guerre, mais le luxe et la sécurité des nouvelles maisons dans lesquelles s’épanouissent luxe et sociabilité redorent le blason du métier. C’est donc surtout pour des raisons de santé publique et de confort que la prostitution sera largement institutionnalisée tout au long du XIXe siècle. Toutefois il restera un grand nombre d’occasionnelles et d’insoumises pour lesquelles la prostitution demeurera encore libre ou plus exactement « sauvage ». A ce propos les archives judiciaires de Lemberg indiquent clairement que ces dames étaient de véritables dangers publics. En l’absence de pénicilline, les personnes vérolées étaient encore traitées au mercure…

Les pouvoirs publics seront d’autant plus sensibles aux questions de prostitution que les maladies sexuellement transmissibles pouvaient décimer les rangs de l’armée. A Lemberg qui était aussi une ville de garnison et comptait plusieurs casernes au début du XXe siècle, une serveuse voulant se faire une petite gratte, un petit dimanche, c’est-à-dire arrondir ses fins de semaine, pouvait jouer aux « gueuses à soldats » sans trop se soucier des conséquences de la syphilis, fléau qui par exemple en France, à la fin du XIXe s. affectait en moyenne plus de 10 % des personnels militaires en casernes. C’était tout de même 30 % de plus qu’à Marseille où les bordels surveillés avaient la faveur de la troupe. Il faut croire que les dispositions sanitaires et l’action préventive manquaient d’efficacité à Lemberg. Échappant au contrôle obligatoire des médecins, une de ces insoumises vérolées infesta à elle seule près de quarante officiers d’une même caserne ! Le régiment fut démantelé et les officiers « plombés » par la serveuse qui savait louvoyer entre les tables, furent relevés.34

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Franz Kupka, Le travail jaune, 1906

Dans une étude du vénérologue judiciaire Jan Papée consacrée à la syphilis des milieux de la prostitution à Lemberg, il apparaît que la vérole infectait les professionnelles en relativement peu de temps. Un quart des soumises souffraient de maladies vénériennes, et parmi elles près de 4 sur 10 n’avaient pas vingt ans au moment de leur syphilisation. Au total, 8 sur 10 étaient infectées avant d’atteindre l’âge de vingt-six ans. Avec l’industrialisation et l’afflux de prostituées en puissance dans les ateliers de la ville, l’affaire commençait à prendre une tournure ethno-sociale, la bonne bourgeoisie polonaise ou polonisée de Lviv se considérant désormais menacée par les schtetls et les campagnes ruthènes.35 De 1901 à 1903, la syphilis avait quadruplé et frappait de plein fouet la jeunesse des beaux quartiers. Il va de soi que cette phobie de la contamination syphilitique mise de pair avec la dégénérescence nationale ravivait d’autant plus le cliché d’une Pologne catholique devant « civiliser » et maintenant « sauver » ses pauvres Ruthènes. Dans Fusang, un roman de la romanvière chinoise Geling Yan, des missionnaires américains tentent également de « sauver » une prostituée chinoise vendue à un bordel de San Francisco. Le schéma est partout le même…

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Un numéro du « Chambard Socialiste » d’Alfred Gérault-Richard où anticapitalisme, prostitution et antisémitisme sont clairement associés.

L’inquiétude concernait d’autant plus la question juive, mais comme nous l’avons vu, celle-ci était déjà ancienne en Pologne. C’est en Autriche-même que l’association judaïté/prostitution/traite/syphilis sera la plus virulente et, dans une proportion sans doute importante, si lourde de conséquences sur le sort des Juifs au siècle suivant… Le sujet de notre article n’est donc pas aussi badin qu’il pouvait avoir l’air quand nous l’avions abordé. Les conséquences sanitaires et sociales de la prostitution sont à peu près les mêmes partout, mais au début du XXe siècle la prostitution en Europe centrale (et entre autres à Lemberg) allait avoir d’inévitables conséquences sur la radicalisation de l’opinion publique dans l’Europe germanique. Thème populiste par excellence, la rhétorique d’Adolf Hitler en la matière est l’exemple-type de l’instrumentalisation de la prostitution et de la traite des blanches à des fins de propagande.36 Mais les médecins et autres journalistes qui, sans tout faire endosser aux Juifs, écrivirent sur ce sujet avant la Première Guerre mondiale, ne disaient dans le fond pas autre chose. Le médecin français Louis Reuss note au sujet de Vienne : « Le tempérament particulier de la population viennoise, le mélange des races qui s’y coudoient, l’influence adoucie, mais manifeste, de l’Orient qui s’y fait sentir, le luxe que déploient la cour, l’aristocratie et la riche bourgeoisie, la misère des classes pauvres, tout, en un mot, contribue à activer une démoralisation que notre civilisation raffinée ne saurait enrayer. »37

L’entre-deux-guerres polonais

A Lwów, nom polonais de Lviv, l’essor prostitutionnel fait un véritable bond durant la domination polonaise succédant à celle de l’Autriche-Hongrie. Après la fermeture des maisons closes et l’interdiction du proxénétisme en 1919, mesures censées diminuer la traite des filles arrivant des campagnes, on constate dans les années 1920 et 1930 une véritable poussée de bordels clandestins, tandis que la prostitution individuelle est tolérée dans un cadre réglementé. Les autorités polonaises entendent encadrer au mieux cette activité selon le modèle « germanique »38 et décident de lui allouer une zone entière autour de la rue de l’Hôpital (Shpétalna) située non loin de l’Opéra, sans toutefois parvenir à en expulser les habitants presque tous juifs. Désormais les péripatéticiennes sont autorisées à arpenter ce quartier mais avec interdiction d’aborder les lieux chics du centre-ville. Un non-sens « commercial » que la réalité va bientôt rattraper. En 1935 les bourgeois de la rue Sykstuska (aujourd’hui Dorochenko) se plaignent du laxisme de la police qui laisse libre cours au racolage avant même la fermeture des magasins.

Les bordels de Lviv 
Caricature polonaise

La basse prostitution est toujours pratiquée, notamment rue Horodotska, artère menant du centre-ville à la gare, ainsi que dans le Parc des Jésuites (aujourd’hui Ivan Franko) pour ainsi dire sous les fenêtres de l’archevêque uniate. A ce propos, le Petit Enfer, lieu de perdition demeuré célèbre pour son nom, attirait au contraire les bourgeois au n° 2 de la rue Pekarska, une des plus somptueuses de la ville en ce qui concerne les maisons d’architectes. L’origine du nom provient du quartier varsovien de Piekiełko (littéralement petit enfer) où l’on brûlait les hérétiques et pendait les criminels. Le nom-même de la rue Pekarska rappelle la figure de Michal Piekarski, dont l’attentat manqué contre le roi Sigismond III au XVIIe s. avait marqué l’imaginaire polonais. Piekarski fut justement exécuté dans le quartier varsovien de Piekiełko. Pour ce qui est du club des années 30, le dance floor du Petit Enfer avait la forme d’un fourneau. Mais il ne brûlait pas les mécréants, tout au plus chauffait-il la salle grâce à ses danseuses dévêtues…

Les clients entraient par une porte et ressortaient par une autre, selon le principe de discrétion éprouvé depuis longtemps, ‒ seule chose qui n’ait jamais varié à travers les siècles dans les établissements de ce genre. Les historiens de la ville s’appuient sur cette particularité pour étayer leurs théories prostitologiques. C’est le cas au n° 6 de la rue du Kniaz Roman, aujourd’hui siège de la radio régionale, non loin de l’ancienne Cour des miracles de la rue Lèvova avant la Grande Guerre. Mais à Paris par exemple, un lupanar à cette époque pouvait posséder deux entrées pour deux classes de clientèles différentes. Le plus sûr moyen de reconnaître un ancien lupanar demeure un numéro de rue plus voyant que les autres. Jadis, une lanterne rouge ou bleue ne pouvait laisser aucun doute ; elle avait même été imposée par l’Administration dans l’Antiquité.

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Des lumières, il m’en faudra un peu plus pour la suite. Le second volet de cette étude sera consacré à la prostitution léopolitaine durant le XXe siècle totalitaire. Il me faudra traiter à part ce sujet par manque de temps principalement, mais rien que la signalisation des bordels de Lviv au cours des deux guerres mondiales pourrait donner lieu à un article entier. C’est surtout le rhabillage soviétique et le voile de pudeur jeté sur la ville après l’annexion de 1944 qui sera le plus révélateur en quelque sorte. Les communistes interdiront toute prostitution ‒ du moins officiellement ‒ et après avoir trié les filles qui pouvaient être utiles aux NKVD et autres agences de renseignement, déporteront 700 prostituées galiciennes au Kazakhstan. Ils voudront même appeler l’ancienne rue chaude de Lviv en l’honneur du 8 mars, Journée de la femme ! Sans l’intervention de Semen Stefanyk, fils d’un célèbre écrivain ukrainien, l’ancienne « rue Saint Denis » locale n’aurait pas manqué de faire sourire les anciens. Finalement, la rue sera rebaptisée Pavlyk Morozov, du nom d’un jeune garçon érigé en symbole dans toute l’Union soviétique pour avoir dénoncé ses parents au Parti. Quel fils de… ◊

Bibliographie sommaire

Prostitution (Pologne, Autriche, Ukraine, Russie)

  • The Devil’s Chain: Prostitution and Social Control in Partitioned Poland ‒ Keely Stauter-Halsted, 2015
  • The Physician and the Fallen Woman: Medicalizing Prostitution in the Polish Lands ‒ Keely Stauter-Halsted,
  • The World of Prostitution in Late Imperial Austria ‒ Nancy M. Wingfield, 2017
  • Problem prostytucji w średniowiecznym Krakowie. (Le problème de la prostitution dans la Cracovie médiévale, en polonais.) ‒ Arnold Pawlina, 2012
  • Топос проституції в українській літературі ‒ Ігор Папуша, 2013 (Le topos de la prostitution dans la littérature ukrainienne, Ihor Papoucha, 2013, en ukr.)
  • Проституция и сифилис в России ‒ М. Кузнецов, 1871 (Prostitution et syphilis en Russie, M. Kouzntetsov, 1871, en russe.)

Sexe et Prostitution (Europe occidentale)

  • L’Âge d’Or de la Prostitution: De 1870 à nos jours ‒ Jacques Solé, 1993 (éd. 2015)
  • Amours vénales: La prostitution en Occident, XIIeme – XVIeme siecle, ‒ Jacques Rossiaud, 2010
  • Prostitution and Eighteenth-Century Culture: Sex, Commerce and Morality ‒ Ann Lewis,Markman Ellis
  • The Sex of Men in Premodern Europe: A Cultural History ‒ Patricia Simons, 2011
  • Paris, ville catin : des origines à 1800 – Andrew Hussey, 2007

Communautés (Lviv, Galicie)

  • Habsburg Lemberg: Architecture, Public Space, and Politics in the Galician Capital, 1772-1914 ‒ Markian Prokopovych, 2008 [consulter en ligne]
  • Lemberg, Lwow, and Lviv 1914-1947: Violence and Ethnicity in a Contested City ‒ Christopher Mick, 2016
  • Національні громади львова XVIXVIII ст. ‒ Мирон капраль, 2003 (Les communautés de Lviv, XVI-XVIIIe ss. Méron Kapral, 2003, en ukr.)
  • Tableau de la Pologne ‒ Conrad Malte-Brun, 1807

Ethnicité, prostitution et littérature (Chine/Usa)

  • Transnational Criticism and Asian Immigrant Literature in the U.S.: Reading Yan Geling’s Fusang and Its English Translation ‒ Wen Jin, Contemporary Literature, Vol. 47, No. 4, 2006, pp. 570-600.
  • A noter que Geling Yan a également écrit un roman mettant en scène des prostituées chinoises, cette fois à Nankin durant l’occupation japonaise et surtout ses massacres : Fleurs de guerre, 2013. Malheureusement la traduction française est tirée de l’anglais et non du mandarin originel, si je ne m’abuse. C’est néanmoins le sujet de fond de ce roman qui m’a inspiré cette petite étude.

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  1. Lviv signifie « Ville du lion » en hommage à Léon, fils du roi Daniel, fondateur de la cité. On l’a aussi appelée Léopolis en latin et Lemberg en Allemand. Lwów est son nom polonisé.
  2. Topographie de la ville de Leopolis, publiée sous forme abrégée en 1617 par Hans Alnpech (dit Alembek). L’homme était issu d’une opulente famille d’origine allemande qui s’était installée en Galicie au XVe siècle. Il avait étudié à Padoue et même publié le premier livre consacré à l’histoire et la géographie de Lviv.
  3. Christine de Pisan, Livre des Trois Vertus, 1405.
  4. Ruthène : ukrainienne.
  5. Sans doute rédigé vers 1405, le Iudicium de aedificandis domis pro meretricibus de Falkenberg se trouve dans les Acta Consularia des Archives historiques de Cracovie.
  6. Voir le chapitre 51 de la Constitution athénienne.
  7. Leah Lydia Otis. Prostitution in Medieval Society. The History of an Urban Institution, 1985.
  8. Condottiere polonais qui avait reçu ces terrains après avoir placé son épée au service du parti polonais, alors aux prises avec les orthodoxes du prince lituano-ruthène Švitrigaila.
  9. Il n’en reste aujourd’hui que quelques ruines, après avoir été impitoyablement détruite par les nazis dans les années 1940. Juste avant l’Euro 2012 une campagne anti-ukrainienne avait prétendu que la ville voulait les raser complètement pour y construire un hôtel de luxe. C’est tout l’inverse : il existe à présent un petit mémorial rappelant la Rose d’or et l’ancien quartier juif.
  10. A Lviv vers 1540, les artisans avec droits & privilèges étaient à 95% catholiques allemands ou polonais. Juifs et Arméniens étaient totalement exclus des corporations d’artisans et ne pratiquaient libéralement que le commerce et l’usure. Le roi de Pologne leur octroyait certains privilèges commerciaux ou au contraire ordonnait l’expulsion des nouveaux-venus à la demande des artisans et commerçants catholiques. Les UKRAINIENS alors appelés Ruthènes étaient quant à eux très peu nombreux dans les corporations. En 1525 ils tentèrent d’y entrer, mais le roi n’y consentit guère, prolongeant ainsi leur discrimination. Seuls quelques-uns d’entre eux obtiendront un privilège spécial.

    Au XVIe siècle, hors les murs et le plus souvent hors des métiers réglés, on trouve le plus d’artisans ukrainiens chez les couturiers (18 sur 55), les pelletiers (6 sur 32) et les teinturiers (5 sur 25). En revanche ils sont les plus nombreux parmi les peintres (7 sur 9) et les fabricants de peignes (5 sur 7). Situation assez unique en Europe centrale, où quatre grandes communautés de plus de 5 % de la population ont rarement cohabité. Mais à Lviv c’est le cas : d’après les noms inscrits sur les tables fiscales, les Polonais auraient représenté 38 % de la population, les Ukrainiens 24 %, les Allemands 8 %, les Juifs 8 % et les Arméniens 7 %.

  11. Leopolis Triplex, 1665. L’ouvrage est hostile aux Ukrainiens et aux Juifs, comporte des erreurs manifestes, mais demeure un document précieux pour l’étude des mentalités dans la Galicie médiévale, renaissante et baroque. Concernant la peste, Zimorovitch en parle dans sa chronique, quoique pour en narrer une légende romantique, celle du négociant italien Paolo Michelini et de sa fiancée ruthène Pelagia, disparus durant l’épidémie mais inséparables dans la mort.
  12. Voir la ruse de Vénus dans Virgile, Énéide I, vv. 656 à 694.
  13. Aux n° 3 et 5 de l’actuelle rue Arsenalna.
  14. Voir les portraits de Parisiennes chez Louis-Sébastien Mercier. Tableau de Paris, 1781.
  15. Voir la Liste complète, des plus belles femmes publiques et des plus saines du palais de Paris.
  16. Voir la Thérèse philosophe, attribuée (à tort ?) au marquis d’Argens.
  17. J. Rohrer : Essai sur les Juifs de la monarchie autrichienne, Vienne, 1813. Cité dans Tableau de la Pologne de Conrad Malte-Brun.
  18. Joseph Rohrer, Versuch über die jüdischen Bewohnener der österreichischen Monarchie, Vienne, 1804.
  19. Section civique du fameux corps-franc Azov devenu entre-temps régiment de l’Armée régulière.
  20. Les prostituées parisiennes à la même époque étaient, pour 37% d’entre elles, natives de Paris.
  21. Sources statistiques détaillées : Roman Lozynski, Composition ethnique de Lviv (dans le cadre du développement social de la Galicie), 2005, livre en ukrainien.
  22. En règle générale, les « uniates » ou gréco-catholiques de Lviv étaient assez polonisés et vivaient entourés de Polonais, surtout dans les faubourgs qui étaient en grande majorité polonais, tout comme les villages plus éloignés. Les Ukrainiens migrant vers Lviv provenaient quant à eux des campagnes profondes, où ils avaient en revanche conservé leur langue. En 1910 à peine 8,7% des civils ukrainiens parlaient ukrainien à Lviv, et c’est encore parmi les militaires qu’on trouvait le plus d’ukrainophones (plus de 40 % des militaires de la ville étaient ukrainophones avant la 1ère Guerre Mondiale.) Mais au final, à Lviv seul un « uniate » sur deux est ukrainophone en 1910. Il faut attendre la fin des années 1970 pour que Lviv acquière son potentiel ethnoculturel et ethnopolitique, sans doute le plus puissant de toute l’Ukraine dans les années 80.
  23. Aujourd’hui Rue du Kniaz Léon.
  24. Voir l’étude de Keely Stauter-Halsted The Devil’s Chain, p. 215.
  25. Świat Płciowy : miesięcznik popularny. 1905, nr 1. Revue dirigée par le Dr Anthoni Berger alias A. Roicki.
  26. «Manipulantka», Kurjer Lwowski, 1888, n° 197-202 du 17-22 juillet.
  27. Voir Для домашнього огнища, version ukrainienne publiée en 1897.
  28. Alors que l’épidémie en Ukraine est comparable à celle des pays occidentaux : 152.000 cas estimés en France, 220.000 en Ukraine.
  29. Citation complète en ukrainien : — Видко, мій любий, що ти не застановляв ся! — спокійно мовила Анєля. — Я мала досить часу, щоб обдумати се все. А в тім чиж то я перша, одинока в тій торговлі? Ведеть ся вона то явно то тихцем від соток літ і наша шляхта частенько вела йійі до спілки з жидами. Не від нині йдуть наші дівчата на торги до Константинополя, Смирни та Александріі, а тепер повно йіх і в Індії і в Єгипті і в Турціі і в Бразиліі. І знаєш, коли подумаю, в яких обставинах, в якій нужді, в якім занедбаню і пониженю жила тут неодна з них, то міні здаєть ся, що не богато тратять, а може не одна богато й зискує ідучи там. Чи думаєш, що перед усіями я мусіла брехати, говорити, що йіх потребую до служби? Десятки були таких, котрі прямо говорили міні: « А хоч би ви пані продали нас навіть у турецьку неволю, то будемо вас благословити, щоби тілько видобути ся геть відси. Аджеж тут не лишає ся нам ніщо інше, як тілько з моста в воду, або на шлях ганьби, тай то навіть сей шлях не охоронить нас від нужди, голоду та неволі! »
  30. Панас Мирний, Повія, 1883. A noter que pratiquement toute l’œuvre de Panas Mérnéï traite de prostitution, quelle qu’en soit la forme. A lire à ce propos l’étude d’Ihor Papoucha parue en 2013 sur le topos de la prostitution dans l’œuvre de Panas Mérnéï (en ukr.)
  31. Allusion à la fameuse Esther Lachman, alias Thérèse Païva (« qui paye y va », disaient les mauvaises langues au XIXe). Son hôtel particulier dans le 9e, c’est un peu le Louvre du cul, notaient les frères Goncourt. D’ailleurs, la demi-mondaine était née en Russie de parents juifs polonais…
  32. Berg, Alexander: Juden-Bordelle : Enthüllungen aus dunklen Häusern, 1892.
  33. Voir « La Prostitution au point de vue de l’hygiène et de l’administration en France et à l’étranger« , 1889 : Tous ces étrangers, Italiens, Grecs, Levantins, Espagnols, Algériens que leurs intérêts commerciaux attirent à Marseille, apportent avec eux une influence démoralisatrice évidente. Ils ont le besoin, inné à leur race, des jouissances faciles ; riches et pour la plupart célibataires, ils sèment l’or à pleines mains ; leur comptoir fermé, ils n’ont d’autre souci que de s’amuser et de passer gaiement leurs heures de liberté. D’un autre côté, les goûts de luxe augmentaient dans la partie indigène de la population avec sa richesse.

    De belles toilettes, des bijoux, des parties fines, l’attrait d’une vie de paresse et d’oisiveté, n’est-ce pas là tout ce qu’il faut pour séduire et corrompre des femmes qui n’ont que peu de disposition pour le travail, auxquelles leur situation modeste ne permet pas de satisfaire des goûts dispendieux, et que, d’ailleurs, les ardeurs et les exigences du tempérament provençal prédisposaient d’avance à la séduction.

  34. D’après Youri Vénnétchouk dans son étude consacrée à l’histoire de la prostitution à Lviv. Voir Secrets des bas-fonds de Lviv, première partie, publié dans Zbroutch en 2014. Таємниці львівського дна. Юрій Винничук.
  35. Keely Stauter-Halsted de l’Université de Chicago a consacré une étude fort intéressante à cette question. Voir The Physician and the Fallen Woman: Medicalizing Prostitution in the Polish Lands.
  36. Extrait de Mein Kampf, 1924 : Le rôle que jouent les Juifs dans la prostitution et surtout dans la traite des blanches pouvait être étudié à Vienne plus aisément que dans toute autre ville de l’Europe occidentale, exception faite peut-être pour les ports du sud de la France. Quand on parcourait le soir les rues et ruelles de la Leopoldstadt, on était à chaque pas, qu’on le voulût ou non, témoin de scènes qui restèrent ignorées de la majorité du peuple allemand jusqu’à ce que la guerre eût fourni aux soldats combattant sur le front oriental l’occasion d’en voir ou plus exactement d’être forcés d’en voir de pareilles.
  37. Louis Reuss, La prostitution au point de vue de l’hygiène et de l’administration en France et à l’étranger, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1889.
  38. En réalité, Napoléon avait déjà légiféré en ce sens. A Paris, un édit de 1802 fixait déjà les bases de la prostitution « tolérée » imposant notamment la prostitution uniquement en maisons closes et avec suivi médical.

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