menu Menu
La Crimée occupée  
Synthèse et bilan de l'occupation russe de la Crimée depuis mars 2014 à ce jour 
By PanDoktor Posted in L'Ukraine en danger!, Synthèses on 18 mars 2018 24 min read
"Les Ukrainiens en Franche-Comté, De la SS aux FFI" Previous Magie des objets ukrainiens Next
Bilan de l’occupation russe en Crimée, ses conséquences juridiques, militaires, politiques et économiques, ainsi que les multiples violations des Droits de l’Homme constatées en quatre ans d’annexion.

Après quatre ans d’occupation russe, le bilan économique et social de la Crimée illégalement annexée s’est à tout point de vue dégradé, et aucune amélioration à court et moyen termes n’est en vue. Outre ce cuisant échec, la Crimée essentiellement réduite aux fonctions militaires et policières de l’expansionnisme russe, sert à présent de laboratoire grandeur nature à toutes sortes d’expérimentations politiques visant à renforcer le pouvoir central, lui-même concentré au sein du clan Poutine. Cette dernière dimension permet non seulement aux ex-kaguébistes aujourd’hui hauts fonctionnaires, d’élargir leur mainmise sur la Russie-même, mais d’optimiser leurs projets d’occupation et d’annexions potentielles, notamment dans l’est et le sud de l’Ukraine. Avec l’afflux d’hommes et d’armements transformant la presqu’île ukrainienne en une vaste base militaire dotée de missiles à courte et moyenne portées, les menaces pesant déjà sur l’Ukraine s’étendent désormais à l’Europe et s’en trouvent particulièrement aggravées en Mer Noire.

Les Droits de l’Homme et la société civile sont expressément visés en Crimée occupée. La péninsule est devenue un territoire à part sur le plan judiciaire et politique, et il est fort possible que ce « retour d’expérience » engendre un renforcement de l’autoritarisme poutinien en Russie-même.

Cependant, hormis un indéniable succès de propagande intérieure, l’intégration de la Crimée à l’État moscovite n’a rien d’un essai concluant. Comme le démontre la présente synthèse, les habitants de la Crimée ont perdu une bonne part de leur pouvoir d’achat et de leur liberté de mouvement. La seule « réussite » de l’annexion consiste essentiellement en la mise en place d’un arsenal nucléaire aux portes de l’Europe. Mais c’est également une faute tactique réduisant à néant les chances de voir la Crimée reconnue comme russe à part entière.

Se faisant, dès les premières semaines d’occupation, la Russie s’est tout de même attaquée aux questions d’intégration juridique, économique et humaine de la Crimée, sans oublier la question cruciale de la légitimation internationale de l’annexion. À ce jour, l’acceptation de facto de cette annexion par la communauté internationale est devenue l’un des axes majeurs du lobbying russe exercé à tous les niveaux. Les sanctions occidentales reconduites depuis quatre ans, ainsi que la question de leur levée totale ou partielle, font elles aussi partie de notre synthèse.

À ce jour, l’acceptation de facto de cette annexion par la communauté internationale est devenue l’un des axes majeurs du lobbying russe exercé à tous les niveaux

Le laboratoire grandeur nature qu’est devenue la presqu’île permet également à Moscou de « roder » ses nouvelles méthodes coercitives en les éprouvant d’abord sur la population locale désormais utilisée comme cobaye. On constate déjà la mise en œuvre de ces nouvelles mesures en Russie-même après leur phase de tests en Crimée.

Toutes les billevesées rattachistes au sujet de l’hypothétique zone franche ou nouvelle Russie dynamique et ouverte que devait devenir la Crimée « revenue au port » selon la propre expression de V. Poutine, se sont soldées par de cuisants échecs dans tous les secteurs d’activité. Ce qui était censé devenir la vitrine économique de la Russie à l’instar de Sotchi n’est plus qu’une vaste « zone grise » militairement sanctuarisée.

Comme nous pouvons le constater aujourd’hui (mars 2018) les sanctions internationales et le blocus continental n’ont guère empêché la poursuite de l’occupation, mais entravent bel et bien la plupart des projets de l’occupant. Concrètement, le monde civilisé et le respect plus ou moins rigoureux des normes internationales lui interdisent d’espérer de nouveaux investissements. Le développement de la péninsule s’en trouve d’autant plus compromis que les relations par mer ou par airs, les escales de croisières, l’import-export, les services, les assurances, etc… sont visés par des sanctions qui se renforcent d’année en année. À ce jour, 44 pays se sont joints aux mesures prises contre les hauts fonctionnaires et autres hommes d’affaires impliqués dans la « crise ukrainienne ». Jamais auparavant Moscou n’avait subi de telles sanctions, et malgré l’absence d’une réelle politique de rétrocession y compris au sein du gouvernement ukrainien, il en résulte d’énormes pertes financières pour l’occupant.

La ligne officielle du Kremlin s’obstine encore à le nier, mais combien de temps encore ? Au prétexte d’être visée par lesdites sanctions, la Russie tient ses hypothétiques « investisseurs en Crimée » sous le sceau du secret. Moscou affirme néanmoins que les « investissements » abondent et qu’ils ont fait un bon de 23% en 2016 par rapport à 2015. Or le secteur bénéficiant de cette embellie en Crimée n’est autre que l’Administration publique et la Sécurité militaire, lesquelles sont tout sauf rentables. Les débours engagés pour la militarisation de la Crimée – voilà donc les prétendus « investissements » dont se flatte le président russe. Mais que se passera-t-il lorsque la fin des réserves moscovites rendra impossible le maintien de la Crimée sous respiration artificielle ?

Conséquences logistiques

Depuis 2015, le fret n’est plus acheminé que par voie maritime essentiellement. Le transport de passagers ne s’effectue plus que par avion ou par bateau : pour moitié via l’aéroport de Simféropil, pour moitié via les ferries du détroit de Kertch. Depuis 2014, l’Ukraine ne fournit plus la péninsule ni en eau ni en gaz naturel. En novembre 2015 le blocus s’est étendu à tout type de marchandises et de services, y compris la fourniture d’électricité. Depuis fin 2014, les transports de passagers par autocars ou par train en provenance d’Ukraine continentale sont interrompus.

Ce qui était censé devenir la vitrine économique de la Russie à l’instar de Sotchi n’est plus qu’une vaste « zone grise » militairement sanctuarisée

Suite à ces mesures ukrainiennes, le pays agresseur a dû fournir des équipements et des services supplémentaires : depuis 2016 un gazoduc et une ligne à haute tension relient la Crimée à la Russie par l’énergo-pont subaquatique construit à la va-vite dans le détroit de Kertch (partie orientale de la presqu’île). Par ailleurs, Moscou qui ne s’attendait pas à une telle réaction mondiale et pensait compenser le retrait de la flotte marchande ukrainienne à l’aide de navires étrangers, se trouve désormais dans l’incapacité technique de le faire. Erreur d’autant plus grossière que depuis la fin 2015 tout passe désormais par bateaux, y compris les troupes et le matériel militaire.

Ainsi, en à peine trois ans, la flotte marchande russe opérant en Crimée a-t-elle doublé sa présence, réalisant désormais 80,4 % des transports maritimes. L’efficacité des sanctions pouvant priver d’assurances et de licence tout contrevenant dissuade largement la collaboration des armateurs russes et internationaux. Plus aucun navire de croisière étranger ne fait escale en Crimée depuis octobre 2014. Les sanctions ont également ruiné les plans moscovites en ce qui concerne la modernisation des navires de guerre russes, l’Ukraine et l’Allemagne ne fournissant plus de moteurs à la Russie. De même qu’aucun navire civil ne saurait sortir des chantiers navals criméens sans risquer des problèmes de certification internationale.

Comparée à 2013, l’exportation de marchandises via Sévastopil (Sébastopol en russe) a été divisée par vingt. Les subventions publiques accordées aux compagnies aériennes n’ont pas réussi à les attirer en Crimée. Le trafic aérien de passagers diminue d’année en année.

Par ailleurs, après l’arrêt des fournitures ukrainiennes d’électricité (80 % de la consommation locale avant l’annexion) un long black-out a plongé la péninsule dans l’obscurité entre fin novembre 2015 et mai 2016. Or la construction de deux centrales thermiques afin d’y remédier n’a eu pour effet que d’aggraver les besoins de la Crimée en gaz ; si bien qu’aujourd’hui un doublement du gazoduc mis en service en décembre 2016 est à l’étude. Du fait même des sanctions, la production de gaz domestique a baissé. À moyen terme, la production qui devrait être divisée par 2 ou 2,5 fois ne saurait compenser les carences déjà constatées.

Problème plus épineux encore pour l’agresseur : l’eau douce. Elle manque cruellement en Crimée depuis que le canal du Nord (Dnipr-Crimée) ne l’achemine plus d’Ukraine via l’isthme de Perekop, tandis que l’utilisation outrancière des réserves artésiennes expose les puits à des risques de salinisation. Une situation dramatique pour l’agriculture locale, qui demeure à ce jour exposée à un problème techniquement insoluble.

Conséquences financières

Avec l’Ingouchie et la Tchétchénie, la Crimée annexée demeure le territoire « russe » le plus coûteux en dotations budgétaires. En 2016, les revenus de la presqu’île étaient assurés aux deux tiers par le budget fédéral de Russie. Si en 2013 les exportations de la Crimée atteignaient $904,9 millions, elles étaient pratiquement anéanties trois ans plus tard, en tombant à $53,7 millions. Pire, à présent les importations sont deux fois plus importantes que les exportations, alors qu’un léger déséquilibre prévalait avant l’annexion.

Sanctions obligent, peu de grandes banques russes se risquent à une implantation en Crimée, étant qui plus est touchées par une grave crise affectant le secteur bancaire russe. En 2017, seules deux d’entre elles étaient intégrées au réseau interbancaire SWIFT, qui est pourtant la norme internationale la plus commune en la matière. Malgré les dénégations officielles et les pseudo-bilans, le tourisme a lui aussi fortement régressé, essentiellement à cause des sanctions, mais aussi à cause du boycott ukrainien. Le secteur représentait un quart de l’économie locale et montrait des signes encourageants avant l’annexion, attirant en moyenne 5,5 millions de visiteurs russes et ukrainiens chaque année. Depuis, on estime que les revenus du tourisme ont été divisés par deux, voire plus. Et, conséquence encore plus désastreuse pour les commençants criméens, le peu de clientèle estivale qui leur reste demeure exclusivement russe, autrement dit à faible pouvoir d’achat.

Entre 2014 et 2016, les importations de produits russes dans les conditions logistiques évoquées plus haut ont immanquablement provoqué une montée des prix : 168,13 % en moyenne, ou 216,47 % en tenant compte du passage au rouble. Mais le consommateur en Russie-même est également impacté par l’annexion, laquelle lui coûte tout de même la bagatelle de 10 à 15 % de son pouvoir d’achat. La population criméenne ne croit donc plus aux promesses de Moscou, et 84 % des citoyens russes pensent désormais que l’État devrait financer la Crimée dans les mêmes proportions qu’une région au profil similaire.

Conséquences politiques et militaires

Moins d’un an et demi après l’annexion, le Kremlin comprenait déjà que la situation économique serait sans issue et qu’il faudrait désormais se contenter des « bénéfices » purement militaires de l’annexion. En juillet 2014, le Ministère fédéral pour les affaires en rapport avec la Crimée fut liquidé après seulement trois mois d’existence, et en juillet 2016 un oukase poutinien ôtait à la république de Crimée, ainsi qu’à la ville de Sévastopil leur statut particulier créé juste après l’annexion. Ils sont désormais rattachés à la Région Sud dirigée depuis Rostov-sur-le-Don. Pour rappel, au sein de l’Ukraine la République de Crimée jouissait d’un large statut d’autonomie au bénéfice des « russophones ».

Les débours engagés pour la militarisation de la Crimée – voilà donc les prétendus investissements dont se flatte le président russe

Aujourd’hui, la grande concentration de forces russes sur la presqu’île est en train de modifier l’équilibre géostratégique à l’échelle européenne. On estime qu’une force de 60.000 hommes est déjà présente, avec à terme un effectif qui pourrait porter à 100.000 hommes le contingent russe en Crimée. Limitées à 12.500 hommes avant l’annexion, les forces d’occupation déploient désormais un épais maillage d’armements et de mesures dites A2/AD (Anti-access and area denial zone) interdisant aux troupes de l’Otan d’accéder aux points stratégiques d’Europe orientale sans risquer de lourdes pertes pour elles. Équipées pour la guerre moderne et probablement pour les frappes nucléaires, c’est peut-être la seule « succes story » côté russe depuis l’annexion. « Peut-être », car rien ne nous garantie que ces équipements soient effectivement opérationnels ou tout simplement adaptés aux plans d’expansion russes.

Nous savons néanmoins que la Crimée occupée a servi de base logistique lors de l’intervention russe en Syrie (2015-2016). Quatre navires de la Flotte de la Mer noire avaient alors tiré des missiles Calibre sur des cibles terrestres en Syrie. La logistique destinée au régime de Bachar El Assad transite également par la Crimée. La Flotte de la mer Noire, avec Sévastopil pour base principale, joue un rôle capital dans la livraison de matériel militaire au régime sanguinaire de Damas. Ces convois plus ou moins secrets forment ce qu’on pourrait appeler les Tiranny ships de Poutine. Avant de commettre sa faute tactique, Moscou espérait moderniser sa flotte. L’état-major de la Marine russe envisageait entre autres un renforcement de sa capacité de transport avec l’achat de navires français, les porte-hélicoptères et vaisseaux de commandement Mistral, puissantes armes de projection capables de transporter jusqu’à 70 camions ou bien 40 chars en plus de 450 soldats, soit un tonnage plusieurs fois supérieur à celui des BDC (bâtiments de débarquement de chars et de troupes) russes classiques. Cependant, l’annexion de la Crimée et les sanctions ont contrecarré ces projets, obligeant la Russie à utiliser ses vieux navires soviétiques. Théoriquement la Russie aurait pu utiliser des navires civils, mais à la première inspection une telle cargaison aurait provoqué un scandale international.

Les forces navales de l’Otan ont observé les mouvements de la Flotte russe lorsqu’une invasion russe par mer était à craindre en Ukraine, en particulier entre 2014 et 2015. Mais à ce jour l’Otan n’a pas répondu aux renforcements des menaces russes de manière assez dissuasive ; si bien qu’au paroxysme de l’agression hybride, le niveau de présence navale est demeuré identique à celui du conflit russo-géorgien en 2008. Carence d’autant plus préoccupante que l’Ukraine avait entretemps perdu une grande partie de sa flotte de guerre sans même en faire usage. Au cours de l’année 2017, la présence navale de l’Otan en Mer Noire n’a pas varié depuis 2015.

Russification juridique
et violations des Droits de l’Homme

Journalistes, militants, représentants des minorités ethniques et religieuses, mais aussi entreprises ukrainiennes, publiques ou privées, – tous subissent les conséquences « juridiques » de l’annexion. Une expropriation en règle des sociétés publiques encore présentes sur la péninsule a été mise en œuvre dès les premiers mois d’occupation. Les autorités d’occupation avaient alors « nationalisé » les biens publics ukrainiens sans autre procès. Celles du secteur de l’armement ont fait l’objet d’une intention particulière et ont été immédiatement « intégrées » au complexe militaro-industriel moscovite. Idem des institutions ukrainiennes : syndicats, académies, associations d’intérêt public et autres, sans compter certaines sociétés privées appartenant à des oligarques ukrainiens hostiles au clan Poutine. Toutes furent juridiquement russifiées. Et après avoir exproprié tous ces biens illégalement saisis, le Kremlin a commencé à les vendre : en particulier les bases de loisirs et autres établissements de cure. Là encore les sanctions internationales ont entravé des projets tels qu’un Puy du Fou « à la russe » que le collabo Philippe de Villiers entendait vendre au Kremlin.

*
*    *

Une des particularités de l’annexion russe est d’avoir transformé les prisonniers ukrainiens en prisonniers russes après leur avoir « accordé » de force la nationalité de l’occupant. Les consuls ukrainiens ne peuvent désormais intervenir en faveur des nombreux prisonniers d’opinion faussement accusés de « terrorisme ». Le cinéaste Oleg Sentsov, condamné à 20 ans de bagne, ainsi que l’anarchiste Alexandre Koltchenko condamné à 10 ans de bagne, sont emprisonnés depuis le « printemps russe » en Crimée, mais purgent leur peine en Sibérie. L’historien Alexis Tcherny a non seulement été emprisonné, mais а été placé en hôpital psychiatrique, où on lui a administré des psychotropes ; un traitement spécial suite auquel le Criméen a « reconnu » sa culpabilité, – mais jamais sa participation à une organisation dite terroriste.

Le cas particulier des islamistes criméens, militant pour la restauration du califat (la Crimée a jadis été un État islamique) ou appartenant au parti musulman anti-laïque Hizb ut-Tahrir, n’appartient pas au conflit russo-ukrainien proprement dit. Mais il va de soi que l’occupant instrumentalise cet élément pour le tourner en sa faveur.

Au cours de l’année 2017, la situation des Droits de l’Homme en Crimée occupée n’a fait qu’empirer, en particulier au plan ethnique et religieux. Dans de nombreux cas, la détention illégale de militants impliqués dans des affaires pseudo-criminelles s’est même effectuée en contradiction avec les lois de la Fédération de Russie, pourtant entrée de facto en vigueur sur la presqu’île. Ainsi d’Abib Reshatov, Bilyal Adidov et Petro Borodin. Dans au moins deux cas, ces arrestations ont été accompagnées de tortures, et bien entendu sans procès-verbal comme l’exigerait la procédure. En particulier, quatre membres de la famille Madalimov ainsi que Ramadan Paralamov ont été torturés ou traités avec brutalité.

En 2017, les pressions exercées sur la liberté d’expression se sont aggravées, notamment sur les réseaux sociaux. La criminalisation des publications et des commentaires sur internet a plus particulièrement visé Igor Movovk, Larisa Chineska, Valery Bolshakov, Zarema Umerova et Vitaly Shevchenko. Quant à Natalka Kharchenko, elle n’est parvenue à y échapper qu’en quittant la Crimée. En outre, des poursuites pénales contre Suleiman Kadyrova, Ilmi Umerov et Mykola Semeni ont été lancées après qu’ils aient publiquement déclaré l’appartenance de la Crimée en Ukraine. Ilmi Umerov et Mykola Semeni ont été reconnus coupables.

Il est important de noter que cette détérioration du Droit humain s’applique également dans de nombreux cas de recrutement forcé au sein de l’armée occupante. En 2017, le nombre de Criméens mobilisés de force a considérablement augmenté. S’ils étaient environ 3.100 en 2016, leur nombre est passé à 5.000 en 2017. On estime à 10.000 le nombre de Criméens enrôlés de force dans l’armée d’occupation depuis l’annexion. En 2017, au moins quatre affaires judiciaires pour « désertion » ont été ouvertes et ont donné lieu à trois condamnations.

En 2017, les persécutions politiques d’activistes criméens se sont accompagnées de fausses accusations l’extorsion, mais l’occupant a également mené des perquisitions afin de prévenir d’imaginaires « attaques terroristes », y compris de l’EI ! Les propagandistes moscovites en ont profité pour ternir l’image du Medjlis (conseil) des Tatars de Crimée et le peuple tatar en général.

La Crimée occupée  
Wedgie Kashka

Le cas tragique de Wedgie Kashka, vétérane de la lutte pour les droits de l’Homme et le retour du peuple tatar en Crimée, illustre à lui seul l’inhumanité de l’occupant. Morte d’un malaise cardiaque à l’âge de 82 ans durant son arrestation, on l’avait accusée d’extorsion… Dès 2014, elle s’était publiquement exprimée en faveur du blocus de la Crimée. Aucune enquête n’a été ouverte afin d’éclaircir les circonstances précises de son décès. Dans de nombreux cas néanmoins, l’arrestation de militants tatars s’accompagne de vexations et d’interdiction de soins.

*
*    *

À l’Ouest, malgré la désapprobation générale affichée en 2014, quelques voix amies du « dialogue avec la Russie » comme celles de Thomas Graham 1 et d’Henri Kissinger 2 ont tenté de plaider en faveur de l’annexionnisme russe en s’en prenant aux sanctions occidentales. Du côté de certains oligarques « ukrainiens », on constate une même mise en avant d’un compromis avec la Russie. 3 Et pour cause, l’épée de Damoclès pesant sur leurs mines, gisements et autres usines installées en Crimée et dans le Donbass occupé constituent un formidable levier.

En France, le lobbying prorusse, pourtant en terrain russophile, s’avère contre-productif concernant la Crimée et les sanctions. Malgré tous les moyens investis, l’emploi de personnalités largement compromises avec Bachar el Assad ou tout simplement déclassées (voir notre dossier spécial collabos) ôte toute possibilité d’infléchir réellement les positions françaises, lesquelles demeurent plus ou moins fidèles aux positions américaines. Néanmoins, l’incompétence et la fausse lutte anti-corruption du gouvernement ukrainien finissent par lasser les députés français. Le 28 avril 2016, l’Assemblée Nationale adoptait une résolution invitant le Gouvernement à ne pas renouveler les mesures restrictives et les sanctions économiques imposées par l’Union européenne à la Fédération de Russie. Par 55 voix contre 44, l’opposition menée par le groupe LR marquait ouvertement son soutien à Moscou. Après un « toilettage » et une apparence moins grossière, le texte précédemment voté à l’Assemblée avait fini par être adopté par 302 voix et à peine 16 voix contre, quand la question fut soumise aux sénateurs le 8 juin 2016. Et lors de la présidentielle 2017, le candidat Macron fut le seul non-aligné sur Moscou parmi les grands candidats. Mais ses appels au dialogue avec le président russe conforte les lobbyistes dans leur espoir de voir l’ancien colonel du KGB triompher. Car lui offrir la parole, n’est-ce pas reconnaître sa suprématie?

Au-delà de la Crimée, l’idée maîtresse de toutes ces déclarations demeure essentiellement motivée par la non-adhésion de l’Ukraine à l’Otan, et de ce point de vue, les envahisseurs de la Crimée sont convaincus que le compromis sera maintenu. Si une levée des sanctions devait avoir lieu, elle équivaudrait à une reconnaissance de facto de l’annexion. Mais la perte définitive de l’Ukraine, enfin membre de l’Alliance, serait pour le Kremlin une défaite historique. Plus encore, une humiliation personnelle pour V. Poutine, voire une menace directe pour sa « légitimité » à la tête de l’État moscovite. L’idée selon laquelle la Russie occupe la Crimée et une partie de l’Ukraine continentale en échange d’un compromis sur la non-intégration de l’Ukraine à l’Otan n’a donc aucun fondement. Il s’agit bien d’un expansionnisme d’un autre âge, que l’Occident et les pays civilisés tardent encore à comprendre tant il est éculé. ◊

Sources

Synthèse générale :

I – Économie :

II – Droits de l’homme :

III – Situation militaire/Menaces pour la sécurité européenne :

IV – Situation spécifique des tatars, peuple autochtone de Crimée :

V – Les sanctions

­

  1. Comme par hasard, ce vieux diplomate américain avait piloté le désarmement nucléaire de l’Ukraine en 1994. En janvier 2017, il déclarait encore au sujet des sanctions : Punish, punish, punish – to what end? What are we trying to accomplish? It seems like a substitute for a thoughtful policy. Source : National Public Radio, Usa, 18 janvier 2017
  2. A 93 ans, le rusé diplomate toujours consulté par la Maison-Blanche et « ami » de V. Poutine, déclarait : It is a bad system for international relations… What kind of international system do you have if every country goes around punishing individuals in other countries?.. Source: Der Bild, 26 décembre 2016
  3. En décembre 2016, Viktor Pintchouk a publié dans le Wall Street Journal une tribune allant en ce sens. Rinat Akhmetov est lui aussi suspecté de chercher un arrangement avec V. Poutine.

Annexion Crimée Tatars de Crimée


Previous Next

Laisser un commentaire

keyboard_arrow_up