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Un camp de Daech en Ukraine et une péronnelle au Sénat      
La sénatrice Nathalie Goulet a lancé une grave accusation contre l’État ukrainien 
By PanDoktor Posted in Politique française on 9 avril 2016 10 min read
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Quand une sénatrice lance une grave accusation contre l’État ukrainien et se défausse comme si de rien n’était quelques jours plus tard… 
Un camp de Daech en Ukraine et une péronnelle au Sénat      
« Іl y a un camp d’entrainement au milieu de l’Ukraine. Parce que la deuxième langue qu’on parle au sein de Daech, c’est quand même le russe. Avec toutes les républiques d’Asie centrale… y’a un camp d’entrainement aux portes de chez nous. Aux portes de chez nous, en Ukraine. Bon. Qui s’nourrit des trafics en tous genres de, de, de, de l’Est…« 

C’est qu’il va falloir en user du bâtonnet pour esgourdes avant de se passer la bande. Mais non, on ne rêve pas, elle l’a bien dit. C’était sur France Inter le 27 mars dernier. Nathalie Goulet, sénatrice UDI1 et (ex) grande amie de l’Ukraine à l’insu de son plein gré, ne s’en souvient plus. Et pourtant ce sont bien ses mots : « camp d’entraînement au milieu de l’Ukraine » en faisant référence à Daech. Plus tard, l’élue de l’Orne dira qu’il fallait entendre — je résume — « filière islamiste nord-caucasienne aux prises avec la SBU » (comprenez : la Sûreté ukrainienne).

Oui, l’affaire des islamistes en Ukraine est connue depuis l’été 2015. Les services ukrainiens avaient alors mis la main sur un réseau djihadiste d’étrangers transitant par l’Ukraine, mais de là à en faire un camp d’entraînement de Daech, il y a sans doute eu une petite erreur de traduction ou d’interprétation. Encore que si erreur il y a, il ne tenait qu’à Mme la sénatrice qui se dit spécialiste du Moyen Orient et du terrorisme de la corriger d’elle-même en raisonnant quelque peu. Quand on sait entendre, on parle toujours bien.

Lien audio : France Inter le 27 mars 2016. A partir de la minute 1’28″40. Stéphane Paoli n’a même pas réagi.

Étrange ramage tout de même. En pleine série d’attentats islamistes frappant la France et la Belgique depuis plus d’un an, cette déclaration publique aussi fracassante qu’irresponsable n’a pas manqué d’amplifier l’ukrainophobie ambiante régulièrement relevée sur les ondes francophones. Et pour une fois, on ne saurait chercher l’origine de la moskintox dans l’intarissable babil déversé sur le Net via la voie officielle du Kremlin, j’ai nommé Sputnik. C’est un comble, mais un article de cet excellent site de désinformation franco-russe pourrait quasi-démentir à ma place les patati et patata de la petite péronnelle de l’Orne. Dans un autre article, du New York Times celui-là, on apprenait en juillet 2015 qu’il y avait des combattants tchétchènes au Donbass et qu’ils s’y battaient sauvagement des deux côtés du front. L’article est souvent cité par les prorusses, qui soigneusement omettent, il va sans dire, le passage où il est précisé qu’il ne s’agit pas de djihadistes à proprement parler, mais de nationalistes opposés à l’occupant russe. Un détail, me direz-vous. Mais d’étourderie en étourderie, c’est ainsi qu’on arrive peu à peu à créer une cible légitime pour les bombardiers russes…

Mais revenons à notre péronnelle. Ah ! si seulement son « trou de mémoire » s’en était tenu à cette seule affirmation sortie d’on ne sait quelle feuille de chou novorossienne. Mais non. Il s’étale à n’en plus finir, jusqu’à provoquer un imbroglio indescriptible; imbroglio qu’il va tout de même falloir décrypter un tant soit peu, car en réalité l’affaire trahit tout un réseau diplomatique parallèle qui ne manquera pas de vous surprendre; encore qu’entendre parler de certaines affinités franco-russes dans la faune politico-médiatique hexagonale toutes
tendances confondues n’ait rien qui puisse encore étonner. Pour le dire clairement, dans cette affaire il s’agit moins de camps de Daech que de camps russes : l’un à la Rada, l’autre au Sénat…

Interrogée le surlendemain du scandale sur les réseaux sociaux par Alla Lazareva, une journaliste franco-ukrainienne dont le sérieux et la mesure ne sauraient faillir — et je ne prends ici aucun risque en protestant de sa bonne foi malgré le coup de sang qu’elle a dû ressentir comme du reste nombre d’entre nous —, la sénatrice et vice-présidente de la Commission des Affaires étrangères s’est vautrée dans un piteux déni. Tout d’abord, elle avait affirmé que l’« info » lui venait du chef de la SBU en personne, le général Vasyl Hrytsak. Elle disait en outre l’avoir rencontré lors d’une entrevue à Paris – entrevue voulue par lui, précise-t-elle. Sur ces entrefaites, Alla Lazareva s’est tournée vers la SBU, dont la réponse fut dans un premier temps négative : pas d’entrevue. Une fois priée de prouver ce qu’elle avait dangereusement avancé, la sénatrice s’est contentée d’un démenti doublé d’une lettre de protestation envoyée au chef esbéouviste : le 4 avril, elle publiait un courrier officiel dont la traduction était antérieure… à l’original. Une embrouille de plus, mais passons.

Un camp de Daech en Ukraine et une péronnelle au Sénat      
Boyko, Goulet et Dumas au Sénat le 1er juin 2015

Comme si tout le cynisme du Kremlin avait servi d’encre audit courrier, notre péronelle y faisait part de sa surprise et de son indignation suite à « des articles » déformant complètement ses propos. Pensez-vous ! et quelle a pu être la nôtre en écoutant l’émission ? Plus grave, Nathalie Goulet y affirmait ne pas connaître la journaliste Alla Lazareva, alors qu’un échange sur Twitter prouvait formellement l’inverse (v. l’extrait-image ci-dessous). Mais l’outrecuidance de la sénatrice ne pouvait s’arrêter en si bon chemin. Dans ce même courrier, cette « grande amie » de l’Ukraine accusait la journaliste franco-ukrainienne qui n’avait fait que son devoir, de peser négativement sur le vote devant avoir lieu en Hollande quelques jours plus tard, le 6 avril.2 Pour se refaire une virginité, celle qui avait parlé de camps de Daech en Ukraine une semaine auparavant parlait à présent de coopération exemplaire entre la France et l’Ukraine dans la lutte contre le terrorisme… Comprenne qui pourra.

Un camp de Daech en Ukraine et une péronnelle au Sénat      
Extrait du dialogue entre la sénatrice et la journaliste, que la première dit n’avoir jamais vu ni entendu

Une chose est certaine, la sénatrice et grande amie de l’Ukraine avait rencontré à Paris, en juin 2015, le leader du « camp russe » au Parlement ukrainien, Youri Boyko. Laminé aux législatives d’octobre 2014, ce dernier débris de la collaboration prorusse en Ukraine parvenait tout de même à organiser un « colloque » au Palais du Luxembourg. Roland Dumas en personne, plus kremlinoputin que jamais, en était. Autre élément dont on peut accréditer la véracité : l’entremise du milliardaire et homme des médias Omar Harfouch. Le Libanais avait déjà réussi un coup fumeux durant la Révolution orange en faisant venir Robert Menard, alors patron de Reporters sans frontières , au chevet d’un candidat prorusse vacillant, un certain Viktor Yanoukovitch. Il avait aussi accusé les manifestants d’avoir incendié sa Bentley, et le candidat Youchtchenko d’avoir touché des sommes faramineuses en liquide de la part de Kadhafi. Voulaient-ils décerner un prix au candidat du Kremlin pour avoir massivement faussé les élections ? Si oui, alors pourquoi pas un Nobel de la paix pour le massacre du Maïdane…

Un camp de Daech en Ukraine et une péronnelle au Sénat      
Olèna Hitlyanska et Nathalie Goulet

Coup de théâtre

Voici, dans les grandes lignes, l’état du dossier. L’hebdo ukrainien Tyzhden pour lequel travaille A. Lazareva, essaie d’en savoir davantage sur le rôle d’Omar Harfoush, mais en vain. L’homme d’affaire garde le silence. À moins d’une condamnation judiciaire, voire médiatique, certes bien longue à venir, on peut dire que « l’opération Péronnelle » est une petite réussite. Néanmoins nous n’en resterons pas là. Si l’affaire n’a eu aucun écho dans les médias français, elle fait mouche en Ukraine. D’autant plus que la SBU, à travers son porte-parole Oléna Hitlyanska se disant suffisamment francophone pour comprendre Nathalie Goulet dans le texte, soutient… la sénatrice.3 D’après la jeune fonctionnaire, c’est l’incompréhension des journalistes qui est à l’origine du scandale et pas notre péronnelle. La thèse officielle de la Sureté ukrainienne tient en deux mots. Primo, il n’y a pas de camps de Daech en Ukraine. Secundo, ce n’est pas ce qu’à dit la sénatrice Goulet. La « nouvelle » SBU post-maïdanienne prenant la défense des propagandistes franco-russes: on aura tout vu… Coup de théâtre ! On pensait avoir une péronnelle. Et voilà qu’on en a deux. ◊

Sources:

  • L’article d’Alla Lazareva paru sur le site de Tyzhden le 4 avril 2016 (ukr)
  • Le même article traduit en français sur Stop Fake le 07 avril
  • La péronnelle parle « d’articles » dans sa lettre faussement indignée au SBU, mais à ma connaissance aucun n’a été publié dans la presse française. Du reste, elle se garde bien de citer l’article de Tyzhden dans son wall of fame. Comme elle l’a dit: Alla Lazareva? – Connais pas.
  1. Le Sénat, de la « décentralisation » de l’Ukraine qui n’est qu’une étape de son démembrement, à l’intensification des attaques anti-ukrainiennes, parfois hybrides comme dans le cas présent, est clairement lobbyfié par le parti russe. A l’UDI même, citons Yves Pozzo di Borgo, vice-président de la Commission des affaires étrangères et de la défense qui fit partie des 10 parlementaires français s’étant rendus en Crimée occupée en juillet 2015. Parmi les sénateurs, citons Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice UMP des Français de l’étranger et Jean-Yves Leconte, sénateur PS des Français de l’étranger. Une équipée ridicule à laquelle les plus croulants des sénateurs ne participèrent pas, bien qu’un J-P Chevènement, un R. Dumas ou un S. Dassault furent à n’en pas douter de tout cœur avec les clowns de Poutine. Le sénateur Maurice Leroy, vice-président du groupe d’amitié France-Russie et ancien ministre de Nicolas Sarkozy, s’est quant à lui rendu à Moscou avec une petite ribambelle de députés et de sénateurs pour y parler de « paix »… avec des fauteurs de guerres. Avec le refus émis par la chambre haute de ratifier l’annulation de la vente des Mistral à Moscou, ça commence à faire beaucoup.
  2. Un referendum sur l’Association Ukraine-UE d’ailleurs perdu d’avance, puisque les partisans du « non » en avaient été les instigateurs et donc les plus mobilisés.
  3. Voir la vidéo d’Espresso TV en ukrainien sur Youtube, vers 22″40.

Collabos Daech Désinformateurs Nathalie Goulet Omar Harfouch Sénat


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