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De la danse au combat
Jeux cosaques et hopak martial
By PanDoktor Posted in Patrimoine on 21 juin 2017 9 min read
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Les "jeux cosaques" et le hopak martial mettent à l'honneur la culture martiale et les valeurs de la cosaquerie. Ils ont devancé le grand renouveau identitaire auquel on assiste aujourd'hui en Ukraine. 
Si la Grèce eut ses jeux olympiques, la France solennisera aussi ses jours sans-culottides!

Beaucoup moins solennels que les jeux des sans-culottes, des cosaquides (avec culotte) ont été lancées un peu partout en Ukraine depuis la fin des années 2000. 1 Elles ne bénéficient d’aucun soutien de l’Etat, d’aucune emphase parlementaire et, sans doute heureusement, n’ont émergé dans l’Ukraine yanoukovienne qu’à l’aide d’un tissu associatif indépendant. 2 Ces jeux cosaques sont un ensemble de jeux de force, de combats et d’adresse, à l’instar des jeux basques, mais, à la différence de ceux-ci, mettent à l’honneur la culture martiale de la сosaquerie, plus proche des jeux de chevalerie que des jeux de force proprement dits.

L’usage des chevaux est pour l’instant très limité, même si au pays des Zaporogues on voit parfois de drôles de manèges… Historiquement, les cosaques étaient avant tout des fantassins qui avaient développé une discipline adaptée au corps-à-corps. On pense que le fameux hopak reprend certains gestes hérités de la steppe. 3 À en croire les « guerriers dansants » des vases anciens, cette tradition pourrait même remonter à l’Antiquité. Elle perdure aujourd’hui, en diaspora surtout, comme sur ces images prises à Londres.

De la danse au combat
Un groupe de hopak martial féminin

Si dans la danse hopak la place des femmes demeure un contrepoint lyrique aux effusions masculines, en revanche dans le hopak version martiale les femmes sont « cosaques » au même titre que les hommes. On dirait que c’est moderne – rien n’est moins sûr. La pratique d’un art martial traditionnel apporte l’odeur de quelque chose venu d’un autre temps, d’une autre époque. C’est exactement l’esprit du hopak de combat qui, se disant historique et autochtone, se pratique en habits traditionnels. Le but est de reconquérir auprès des jeunes un certain sens des valeurs nationales que la danse traditionnelle, sans doute trop folklorisée, ne peut plus assumer. Ou bien est-ce un signe qui reste à décrypter ?

De la danse au combat
Culture MacDo et culture Hopak… (Brighton Beach, 2013)

Dans la culture « occidentale » – en fait, surtout celle des ghettos –, il existe également des danses dérivant d’arts martiaux, comme par exemple les uprocks du break-dance, avec curieusement de petits, voire de grands côtés « cosaques ». Venue du Brésil, la fameuse capoeira allie pareillement danse et combat; et, moins connue en France, la traditionnelle pizzica-pizzica, une tarentelle « qui rend fou », se danse en imitant les crochets de l’araignée et, parfois, les poignards du marin…

Dans ce clip de Tartak, l’esprit du hopak martial est assez bien résumé. Un étudiant pas très à l’aise dans ses baskets est initié. Puis vient l’épreuve : il vole au secours d’une consœur. Victorieux, il découvre respect et spiritualité; mais aussi…. un peu d’amour. Coup double ! Sur un tee-shirt on peut lire : « les esclaves n’ont pas leur place au paradis »… C’est un peu démago, mais c’est très vrai.

Il existe toute une tradition des arts martiaux en Ukraine. Dans les siècles passés, lors de chaque grande fête religieuse, des concours de lutte ou de boxe ukrainiennes étaient organisés, mais à la fin du XIXe s. les autorités pétersbourgeoises finirent par mettre ces sports autochtones dans les cordes, au profit de sports plus « civilisés », comme la boxe française ou anglaise. Il en est de même des sports non martiaux. Au vrai, aucune de ces disciplines exportées à travers le monde n’aurait eu autant de succès si de solides associations (parfois maçonniques) ne les avaient encadrés à leurs débuts. Ce qui nous enseigne, peut-être, que la solidarité et l’esprit de fraternité sont les premiers devoirs à transmettre.

De la danse au combat
Une illustration de Mucha à la gloire du Sokol

Chez les Slaves, l’exemple vint des Tchèques. C’est de Bohème que partirent les premières organisations sportives-éducatives. La plus importante, le Sokol (lefaucon) fut créé en 1862 par un mécène, Heindrich Fügner, riche allemand de Prague, et par un intellectuel, Miroslav Tirsch, tête pensante du mouvement. Le Tchèque slavisa son nom (Tyrš); l’Allemand son prénom (Jindřich). Peu importe si le costume « national » était complètement inventé ; et si les chemises rouges de l’uniforme étaient plus garibaldiennes que bohèmes, c’est que le mouvement avait quelque chose de révolutionnaire. Ces quarante-huitards avaient surtout inventé un concept qui allait « parler » à toute l’Europe centrale. On se disait « tu » pour marquer l’égalité, et « mon frère » à la manière des francs-maçons, quelles que soient l’origine sociale, ethnique ou les opinions politiques. Les rassemblements étaient établis selon un rituel précis. Pour se saluer, on disait nazdar !, une formule propre aux Sokols et aux révolutionnaires tchèques. Pour résumer, c’était un idéal de vie, saine et civique.

De la danse au combatMais l’idée de régénération nationale y était centrale. Du reste en France aussi, notamment après la défaite de 1870, avec le gymnaste alsacien Joseph Sansboeuf, grand ami des Tchèques (les ennemis de mes ennemis sont mes amis…) Quoi qu’il en soit, tous eurent pour « ancêtre » un concept allemand: le Turnverein, mouvement gymnique et patriotique né au temps de la résistance anti-Bonaparte. Dans l’Ukraine austro-hongroise, en Galicie et Bucovine, le Sokol fut avant tout polonais. Mais les Ukrainiens de Galicie arrivèrent bientôt à leurs propres organisations : ils eurent leur Sokil, mais aussi leur Sitch (mot historique ukrainien désignant un camp cosaque, hommage aux Zaporogues). En Petite-Russie (le reste de l’Ukraine occupée par l’empire tsariste) les réseaux sokoliens étaient russes. Au contraire des Tchèques et des Moscovites, les Ukrainiens avaient une tradition nationale à retrouver. La même que les cosaquides aujourd’hui.

De la danse au combatDes cosaquides se sont justement déroulées sous le ciel radieux de Pérohiw près de Kiev. C’est un parc ethnographique abritant les souvenirs d’art et d’architecture populaires en provenance des différentes régions d’Ukraine. Le cadre est verdoyant, vallonnée, et de plus, accessible en tramway. On y apprend la poterie, l’art de la fauche, on peut même s’y balader sur un air de mariage. De grands moulins à vent, tels de grands dragons, surplombent le vallon, mais en-dessous, point d’hidalgo justicier, ni héros de Valmy… Alors qui donc ?

Maîtres d’armes, bardes, danseurs, chanteurs. Qui en chemise brodée, qui en treillis, peu importe, on se donne des coups, on fonce dans le tas, on applaudit. Et pour enfoncer le rang adverse, d’aucuns ont une technique très… aux poings. C’est la fête, mais sans hystérie. Ici, pas de jeunes à casquettes et pour dire « ziva ! » on dit « davaï » ! Mais qu’on ne s’y trompe pas, sous l’apparence loufoque de kozaks en goguette, vous avez des managers de filiales internationales, des stomatologues, des étudiants, surtout en tourisme (car le filon est bon !) Il y a cent ans on aurait crié au scandale, à moins d’y voir comme un carnaval.

Ce côté ludique des bagarres en charavaris (les culottes amples des Zaporogues) a été précédé, il y a une dizaine d’années, par le hopak de combat et le rukopash-hopak (hérité du spetz-naz), véritables arts martiaux dans le style asiatique. Le « ressusciteur » des dojos cosaques s’appelle Volodymyr Pilate. Aucun lien connu avec le gouverneur romain de la Palestine. En revanche, le président et fondateur de la Fédération internationale de hopak martial descendrait, paraît-il, d’une lignée chevaleresque… Chevalier ou pas, les droits déposés sur le « style » martial du hopak et sa méthode d’enseignement sont à son nom.

De la danse au combat
Positions tirées d’un manuel de Hopak martial

Si cette démarche est motivée par de nobles intentions, pourquoi pas ? Le sort des choses ukrainiennes lui étant cher, nul ne pourrait accuser Pilate de s’en laver les mains. Mais la privatisation du sport mène immanquablement à des dérives. Les Amérindiens qui tiennent leurs symboles et leur héritage pour sacrés, ne sont-ils pas écœurés de l’exploitation qui en est faite aujourd’hui ? Tout ce fatras de tomahawks, plumes, peintures de guerre et de tambours autochtones utilisés dans les stades n’est-il pas une moquerie et une désacralisation d’authentiques valeurs spirituelles ?

Une des originalités du hopak de combat, sont les références païennes et mythologiques. L’association féminine Askarda tire son nom d’une cité imaginaire de la mythologie nordique. Le Sokol avait quant à lui préféré la mythologie grecque, comme du reste le mouvement olympique, postérieur d’une génération. Il n’y a sans doute rien de plus puissant que les mythes anciens et il est fort curieux de voir à quel point, à travers le corps, on peut atteindre l’esprit…

Les récupérations idéologiques et surtout commerciales du sport en général, questionnent également l’avenir des jeux cosaques. À mi-chemin entre une quête d’authenticité et d’estime de soi, vont-ils survivre au mercantilisme et au nationalisme exacerbés ? ◊

  1. Jeux cosaques se dit en ukrainien kozatski zabavé
  2. Depuis 2017, le hopak martial est reconnu comme sport national en Ukraine.
  3. Ou gopak en russe, une danse ukrainienne réputée pour sa dynamique.

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