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L’Ukraine
Par Charles-Louis Lesur (1814)
By PanDoktor Posted in Histoire, Sources on 8 septembre 2017 14 min read
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Avant la fameuse alliance franco-russe, l'Ukraine n'était pas encore sortie du champ de vision des Français. Au moment des guerres napoléoniennes notamment, l'intérêt pour ce pays potentiellement très riche s'activa tout naturellement, comme le prouve cet extrait. Dans l'Histoire des Kosaques rédigée sur ordre de napoléon, l'essayiste Charles-Louis Lesur donnait un portrait moral et politique des Ukrainiens bien plus en faveur de ces derniers que des Russes. 

Source : Charles-Louis Lesur, Histoire des Kosaques, tome II, livre V, chap. 1, p. 247 à 260. Remarque importante : Lesur utilise principalement la phonétique russe pour transcrire les mots ukrainiens. Ainsi de Setch, la Sitch zaporogue, et de Malo-Russes, Petits-Russiens (nom des Ukrainiens dans l’empire tsariste). Plus tard, le géographe Elysée Reclus donnera également une description de l’Ukraine. Le texte original annoté par Pan Doktor est ici. A noter que l’image désastreuse des Russo-Moscovites est directement inspirée d’un voyageur anglais, Edward Clarke, dont le pays était pourtant allié au tsar.  


Etat des Kosaques
au début du XIX-e siècle
Description de l’Ukraine

Si l’Ukraine n’était souvent désolée par des myriades de sauterelles, de mouches et d’insectes qui tourmentent les hommes et dévorent quelquefois les plus riches moissons 1, elle serait certainement un des pays les plus heureux de la terre. Située entre le 50″ et le 53″ degré de latitude, elle s’étend en longueur dans un espace de cinq cents werstves 2 : elle est bornée, du côté de la Tauride, par des déserts où campaient jadis les Tartares, depuis les Palùs-Méotides jusqu’au Danube ; au nord, par les plus riches provinces de la Russie. Le climat est tempéré. Le sol, presque partout imprégné de salpêtre, abonde en bois, en grains, en herbes potagères, en fleurs odoriférantes ; il ne manque aux habitants que le sel et le vin : mais les bestiaux nombreux répandus sur leurs gras pâturages, les poissons que nourrissent leurs fleuves, le miel et la cire que leur procure l’entretien des abeilles, leurs huiles, leurs cuirs, leur salpêtre, leurs tabacs et une foule de productions non moins utiles, leur offrent des branches d’exportation avantageuses, bien supérieures aux besoins d’une population trop peu nombreuse. 3

Les salines de Wielicza, près de Cracovie, celles de la Tauride et des lacs situés à l’embouchure du Dnieper, fournissent le sel à bon compte et l’eau-de-vie de grains, que les Kosaques ont appris à distiller depuis plusieurs siècles, peut les consoler de n’avoir point de vin. Enfin, si le cours du Dnieper n’était pas interrompu par ses cataractes, le commerce de l’Ukraine serait peut-être plus florissant qu’aucun autre en Europe.

Partout où la proximité des forêts le permet, on construit les maisons en bois, et les murailles des villes ne sont que des terrasses soutenues par une charpente liée comme les batardeaux : où le bois manque, les édifices publics sont bâtis en pierres transportées à grands frais, ou bien en briques cuites au soleil. La cabane du pauvre est faite d’une argile mêlée de paille et enduite de glaise ; c’est la demeure des neuf dixièmes de la population.

On a vu comment toute l’Ukraine fut jadis habitée, après l’invasion des Tartares. Les premiers Kosaques qui se hasardèrent à rentrer dans leur patrimoine, s’emparèrent des terres à leur convenance, qui n’étaient plus à personne ; ils les défendirent, et ce fut le plus beau titre de propriété.

L’Ukraine
Le Tsar présentant à Napoléon, comme des curiosités, des Bashkirs, des Kalmouks et des Cosaques (Pierre-Nolasque Bergeret)

Mais ils n’étaient pas assez nombreux, ou bien ils étaient trop occupés de discordes, de guerres, de brigandages, et trop attachés à leur vie demi-nomade, pour faire valoir les richesses de leur territoire, dont la plus grande partie restait toujours en friche. Aussi, dès que la Pologne et la Russie se relevèrent de leurs désastres, elles laissèrent à leur tour de petites colonies sur des terres incultes, à proximité de leurs provinces ; elles en firent des donations à des officiers dont elles voulaient récompenser les services, et dont la postérité compose encore aujourd’hui la noblesse de l’Ukraine 4. De là vinrent les démêlés dont nous avons rendu compte, et qu’il fallait rappeler ici, pour expliquer le mélange de la population de cette contrée.

Outre la noblesse polonaise et russe, établie dès longtemps au milieu des Kosaques, plusieurs familles de ceux-ci, lasses de leur vie vagabonde et de leurs mœurs farouches, se retirèrent de leur association et formèrent cette classe de petits propriétaires qu’on appelle onodwortzis, plus nombreuse en Ukraine que dans toute autre contrée de l’Empire russe.

De là vient que, quoique les Kosaques soient réellement la race primitive et dominante de cette province, on ne compte pourtant comme tels que ceux qui fournissent et composent les régiments ou polks réguliers et slobodiens. Le nombre de ceux-ci n’a pas varié, depuis leur création. 5 Les premiers, maintenant au nombre de dix, sont cantonnés dans la ville principale, dont ils portent le nom, ou répartis par compagnies (sotnikas), dans des bourgs ou villages circonvoisins. Leur organisation a quelque chose de celle de nos anciennes milices provinciales. 6 Leur force, qui varie suivant la population des cantons, peut être évaluée communément à trente mille, armés en cavalerie légère. Les officiers prennent rang dans l’armée russe, et ont une solde proportionnée à leur grade ; ils s’arment et s’équipent à leurs frais. Les simples cavaliers reçoivent en temps de guerre une paie qui varie de quinze à vingt roubles. Les uns et les autres conservent, pendant la durée de leur service, leurs terres qu’ils afferment communément à des paysans. D’ailleurs, quoique guerriers par état, égaux entre eux, ils ne forment réellement qu’un seul peuple avec les Malo-Russes, dont il est difficile de les distinguer, dans le tableau général de leurs lois, de leurs mœurs et de leurs coutumes.

Les Malo-Russes (ou petits Russes, habitans de la petite Russie) sont sujets de l’Empire, soit qu’ils demeurent dans les villes habitées par les régimens réguliers, ou qu’ils aient une autre résidence : mais ils sont libres ; ils ont des magistrats, des voïevodes de leur choix, et peuvent entreprendre toute espèce de commerce civil. Ils sont sous l’inspection du gouverneur de la province, et ressortissent, pour leurs affaires, à la chancellerie de Gloukhoff. 7

L’agriculture et l’éducation des bestiaux sont leur principale occupation. Quelques-uns ont de nombreux essaims d’abeilles, qu’ils soignent à la manière polonaise ; leurs enfans sont employés, sur quelques terrains sablonneux, à recueillir une espèce de cochenille. En général, ils sont moins agriculteurs que pasteurs ; ils envoient aux marchés étrangers moins de grains que de bestiaux. 8 Leurs maisons sont petites, mais plus propres que celles des Russes. A la vue de leurs chambres régulièrement lavées, blanchies ou frottées depuis le pavé jusqu’au comble, et de leurs meubles éclatans de propreté, le voyageur se croit transporté dans une chaumière norvégienne ou dans une maison hollandaise. Au dehors, leurs jardins remplis d’arbres fruitiers donnent à leurs habitations l’aspect des maisons du pays de Galles. 9

L’Ukraine
Jean-Pierre Norblin de la Gourdaine, portrait d’un Cosaque (1787)

Plus généreux, plus francs, plus polis, plus hospitaliers, plus industrieux que les Russes, ils offrent une preuve vivante de la supériorité que la liberté civile donne aux hommes sur ceux qui sont nés dans la servitude. Plus recherchés dans leur nourriture que les Russes, ils mangent moins de viande que de végétaux, dont leurs jardins abondent; ils boivent de la bière, de l’hydromel, et surtout de l’eau-de-vie. Dans leurs fêtes, dans leurs repas de noces, il n’est pas rare de voir les dames Malo-Russes s’enivrer, en buvant des liqueurs fortes, avec aussi peu de modération que les Russes ou les Kosaques. 10

Les habitais des villes s’habillent indifféremment comme les Allemands et les Russes; les femmes de condition se rapprochent de jour en jour des modes françaises. Les hommes portent l’habit polonais ; et sans quelque différence, dans la coiffure des paysans de l’Ukraine, on ne pourrait guère les distinguer de ceux des provinces voisines de Pologne ou de Russie.

Un voyageur anglais trouvait, dans l’habillement de ce peuple, des rapports très-remarquables avec celui des montagnards écossais, tels que la jupe à deux pièces ou le kelt, l’habitude de porter au cou, sur le front et sur le derrière de la tête, des rangs de médailles, de monnaies, de grains rouges de verroterie, ou de pierres précieuses. 11 Mais que conclure de cette coutume, qu’on retrouve en Amérique et dans l’Inde, comme dans les montagnes d’Écosse ?

De temps immémorial, la célébration du mariage offre dans la petite Russie des usages particuliers. Lorsqu’une fille aime un jeune homme, elle va trouver ses parens; elle s’assied auprès du foyer ; elle lui dit, en leur présence, que « la bonté qu’elle voit peinte sur sa physionomie, et les qualités de son cœur, lui font espérer qu’il saura bien aimer et gouverner sa femme; qu’en cette considération elle s’est déterminé à venir le prier très-humblement de l’accepter pour sa femme. » 12 Le jeune homme a beau vouloir s’en défendre ; les parens repoussent en vain la première demande : si la fille persiste, si elle a la patience de renouveler pendant quelques jours ses poursuites, le jeune homme, touché de son amour, cède à sa persévérance ; et les parens croiraient s’exposer au courroux du ciel que de résister à la volonté de leur fils. 13 Après ce consentement, viennent les cérémonies des fiançailles et de l’hymen, plus longues, plus coûteuses et plus bruyantes que dans toute autre province. A l’instant de la célébration du sacrement, le père de la nouvelle épouse lui donne quelques coups, en lui disant : « Si tu n’obéis pas demain, ce sera ton époux qui te châtiera. » Le lendemain du mariage, on produit en public les marques de la virginité de la nouvelle épouse ; et cette preuve, qui ne manque guère d’être solennellement donnée, est célébrée par des réjouissances plus gaies que celles de la veille. 14

Jadis un garçon, un simple paysan, pouvait enlever la fille d’un noble et l’épouser, si, dans un certain nombre de jours, il parvenait à se dérober avec elle à toutes les recherches : mais, s’il était découvert, il était immédiatement mis à mort 15; ce qui dut empêcher qu’on n’usât souvent d’un privilège digne des Saturnales romaines.

Là, comme chez tous les peuples peu avancés dans la civilisation, la loi, ou plutôt l’antique usage, punissait sévèrement les fautes qui résultent de la communication des deux sexes. La fille qui mettait au monde un enfant était jadis liée par les cheveux à la porte de l’église, où tous les passans pouvaient lui cracher au visage et lui dire des injures. La femme infidèle à son mari était enterrée jusqu’au cou et condamnée à mourir, dans cet état, de faim et de soif. Cette ancienne loi, abrogée chez les Russes, subsiste encore en Ukraine, mais n’y est pas plus observée qu’en Russie.

Le langage des Malo-Russes, mêlé de mots russes, polonais, esclavons et tartares, est rempli de diminutifs qui le rendent très-gracieux. 16 Ceux qui sont aisés, ne sont pas dénués de toute instruction : il n’est pas rare de trouver, chez eux, une Bible à côté d’un roman, et la harpe des Juifs avec la cornemuse des Savoyards.

Anciennement, on ne connaissait dans ce pays ni médecins, ni chirurgiens, ni apothicaires : de vieilles femmes, instruites dans la connaissance de quelques plantes, en composaient des [remèdes] spécifiques qu’elles administraient indistinctement dans toutes les maladies, en y joignant des paroles supposées magiques; elles guérissaient au hasard, servaient quelquefois la haine, et faisaient presque toujours leur fortune.

Aujourd’hui des charlatans leur ont succédé, et la population ne s’en trouve guère mieux. D’ailleurs les Malo-Russes et les Kosaques ont quelques remèdes favoris dont ils ne veulent guère se départir dans les maladies les plus communes parmi eux ; ils traitent les fièvres avec une demi-charge de poudre à canon délayée dans de l’eau-de-vie, leurs affections vénériennes avec une drachme de mercure sublimé, dans trois livres d’eau-de-vie, à la dose d’une cuillerée par jour 17 ; et dans toutes les indispositions qui viennent de leurs excès d’intempérance, ils montent à cheval et galopent à perte d’haleine, autant qu’ils peuvent soutenir cet exercice violent et salutaire. 18

On a quelque peine à concilier l’humeur sauvage et indépendante d’un Kosaque, avec la soumission qu’il témoigne envers les magistrats chargés de juger ses différends ; la barbarie qu’il montre à la guerre, avec l’accueil généreux qu’il fait aux étrangers; et son amour pour le pillage, avec la rareté des vols dans ses campagnes les plus désertes. Dans toute l’Ukraine, un voyageur peut confier en sûreté ses trésors aux soins de son hôte, et la plupart des paysans n’y connaissent pas même encore l’usage des clefs et des serrures. 19

Peut-être ces contradictions morales ne sont-elles qu’apparentes. Les Scythes et les Tartares du moyen âge étaient aussi les peuples du monde les plus dévastateurs et les plus hospitaliers. L’étranger reçu sous leur tente était l’objet de leurs soins et de leurs attentions. Ainsi les ancêtres des Kosaques leur ont transmis ce respect inviolable pour des vertus que le petit nombre des voyageurs qui vont les visiter, et le bas prix des denrées, ne leur rendent point trop onéreuses; et, quoiqu’il soit fâcheux de le dire pour l’honneur de l’humanité, ces vertus ne tiennent qu’à un état de mœurs encore voisin de la barbarie.

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  1. Büsching, Géograph, tome II, pp. 237.
  2. En comptant les werstves à 104 au degré.
  3. Beauplan, Description de l’Ukranie, pp. 33-35 ; Schérer, tome I, pp. 7-10 ; Büsching, Géograph, tome II, pp. 237.
  4. Schérer, tome I, pp. 87-88.
  5. Voyez tome I de cet ouvrage, pag. 389 ; — et tome II, pag. 14. — Büsching, Géograph, tome II , pag. 255-257. — Storch, tome I, liv. 1, chap. 1.
  6. Ce sont maintenant ceux de Kiow, Starodoub, Tschernigow, Nestchin, Prilouki, Gaditch ou Hadiatsch, Poltawa, Loubni, Pereïaslaw et Mirgorod.
  7. Schérer , tom I, pp. 52-62. — W. Took, voI., pag. 119.
  8. Büsching, Géograph, tome II, pp. 237-238.
  9. Clarke’s Travels, vol. I, chap. 12.
  10. W. Took’s View of the russian empire, vol. I, pp. 120-130.
  11. Clarke’s Travels, vol. I, chap. 12.
  12. Beauplan, Description de l’Ukranie, pp. 65-68 ; Schérer, tome I, pp. 95 et suiv.
  13. Beauplan, Schérer, ubi supra.
  14. Beauplan, pp. 72-73.
  15. Beauplan, pp. 72-73.
  16. Le voyageur Clarke dit que le langage des Malorusses ne diffère du russe que comme l’idiome des provinces méridionales de France diffère du dialecte que l’on parle aux environs de Paris.
  17. W. Tooke, vol. I, ubi supra.
  18. Reuilly, Voyage en Krimée.
  19. Schérer, vol. I, pp. 100-105 ; Clarke’s Travels, vol. I, chap. 11.

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