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Et avec tout ça...
Les Français voient-ils enfin une différence entre Russes et Ukrainiens?
By PanDoktor Posted in propagande on 18 février 2017 7 min read
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Les Français ne comprennent pas toujours ce qui distingue Russes et Ukrainiens, ni pourquoi une guerre a lieu dans l’est. Ils adhèrent, pour les plus intoxiqués, aux thèses complotistes selon lesquels tout est la faute aux Américains. D’autres s’interrogent sincèrement et conseillent même aux Ukrainiens de fédéraliser le pays, parce que, disent-ils, il n’y aurait pas qu’une seule identité en Ukraine…

Oui, je comprends tous ces doutes, mais certaines apparences sont trompeuses. Le bortch est ukrainien, par exemple, mais on appelle ça soupe russe ou soupe polonaise. C’est qu’à travers les siècles, coincée entre la Pologne et la Russie, l’Ukraine a eu bien du mal à s’affirmer et obtenir la pleine reconnaissance de son identité et de ses droits. Je crois même que cette mission n’est pas encore tout à fait accomplie. La phase militaire (qu’elle n’a pas souhaitée) arrive trop tôt. Ou plus exactement, durant 25 ans d’Indépendance nominale l’Ukraine n’a rien fait pour ré-ukrainiser l’est, et encore moins former une politique de renaturation linguistique, par exemple en Crimée avec les Tatars. Pire, elle a même abandonné les zones frontalières à l’ouest, où le russe, bizarrement, domine. Les Hongrois ne parlent presque pas ukrainien dans ces villages. Autrement dit l’Ukraine ne s’est pas occupée de sa langue, qu’elle soit ethnique ou administrative. Sa légitimité sur ses propres territoires ne peut donc qu’être remise en cause. Je dirais que c’est bien fait pour elle. D’ailleurs, l’invasion n’a rien changé, au contraire: les russophones s’entêtent à parler russe alors que ce n’est pas leur langue naturelle. Oui, c’est parfois dur d’expliquer l’Ukraine !

Et avec tout ça...
On entend souvent dire que c’est les Soviétiques qui ont agrandi l’Ukraine. En réalité, ils l’ont laissée plus petite qu’ils ne l’ont trouvée. (Ci-dessus, carte de l’Ukraine présentée en 1919 à la Conférence de Paris.)

Tout d’abord, l’Ukraine est le plus vaste pays du continent, ce qui ne facilite pas non plus les explications « concises ». Les Ukrainiens vivaient même, jadis, de la Galicie polonaise aux pieds du Caucase, sur un territoire ethnique large comme la France et l’Allemagne, mais quoi qu’il en soit, deux fois plus important que les frontières actuelles, — frontières il est vrai agrandies par Staline à la suite de la Seconde Guerre mondiale, mais encore très en deçà de la superficie réelle. D’ailleurs, là n’est pas la question. Mieux vaut une Ukraine plus petite et plus forte qu’un machin ingérable et fragile.

Pas si fragile que ça, à la réflexion. Car le plan Poutine, avec un projet totalement artificiel nommé Novorossia, consiste à réduire l’Ukraine à ses régions ukrainophones. Les Français se disant prorusses sont la victime directe de cette propagande. Les Russes n’ont jamais été majoritaires en Ukraine, dans aucune région. Être russophone ne veut pas dire être russe. Le sud est utile à Poutine uniquement parce qu’il priverait l’Ukraine de littoral, ce qui serait une catastrophe. Mais vulgairement parlant, le Donbass en soi, on s’en tape; tout le monde s’en tape. Il est plus soviétique que russe, et plus petit-russien qu’ukrainien. Son adhésion formelle à l’Ukraine a pourtant été totale, ils ont même donné à l’Ukraine un président qui voulait rejoindre l’Europe, voyez-vous cela! C’est la guerre qui est artificielle. Pas l’Ukraine ou sa langue.

Cela dit, on ne sait pas bien évaluer le degré d’attachement des diverses régions d’Ukraine à Kiev. C’est relativement nouveau. Les Ukrainiens ont vécu sans État la plupart du temps, c’est à dire sans uniformisation ou standardisation officielle, mais en résistant à la russification ou la polonisation comme il le pouvait. C’est une identité forgée dans l’adversité, pas dans l’amour ou la tolérance. Toutes ces fariboles « modernes ». Le fait est que l’Ukraine ne sait pas s’imposer. Elle est souvent menée. Mais elle résiste, et même si c’est un pays très mal géré, les Ukrainiens l’aiment bien plus que les Français n’aiment la France. C’est un attachement à des principes qui n’existent ni en Europe ni en Russie. C’est moins ethnique qu’on ne le pense et plus philosophique, mais je puis me tromper. J’avoue que je ne suis pas très certain de cette théorie. (Et puis, tout connaître de l’Ukraine à travers les siècles prend une vie, voire deux!) Ce qui pour moi forme l’originalité de l’Ukraine, c’est ce mystère. Rien ne me touche plus que ces poètes ayant tout donné pour leur culture et la beauté de leur langue, alors qu’on lui crachait dessus et la traitait de connasse. En secret, les tsars voulurent l’interdire. Interdire ce qui n’existe pas, — c’est pas simple. Alors ils vont mettre le temps, mais les Russes vont finir par reconnaître l’ukrainien de plein droit comme une égale du russe.

Avant le projet Ukraine et la formation d’une langue littéraire uniforme à partir du XIXe siècle, on n’avait que des dialectes parlés et une langue livresque héritée du slavon (très belle, mais artificielle). Les Ukrainiens n’étaient pas conscients d’être une nation. Si bien que dans les montagnes, dans les Carpates, leur culture s’apparentait à celles des voisins, tandis que dans la steppe le mode de vie les rapprochait des cosaques ou des nomades.

EX ORIENTE LUX!

L’Est est ukrainien en ce sens que c’est d’ici qu’est parti le risorgimento ukrainien, un mouvement plus intellectuel, poétique, littéraire et culturel en général que militaire ou politique. En revanche, c’est dans l’Ouest, grâce à l’Autriche notamment — du moins à partir des années 1870 sur le plan institutionnel — que l’ukrainien a pu se développer comme une langue moderne et que des conseils et autres associations ont pu être créés en tant qu’organisations ukrainiennes. On a commencé à publier et diffuser des livres en ukrainien, en petites quantités, mais pratiquement sans avoir à rougir devant le russe. Les imprimeries étaient en Autriche-Hongrie, les lecteurs et bien souvent les auteurs, en Ukraine centrale et orientale. Plus tard, au cours de la Première Guerre mondiale, l’Autriche a équipé des bataillons d’élite ukrainiens. Un prince de sang, Guillaume de Habsbourg, a même rejoint la cause ukrainienne. Une fois l’armistice signé, ces bataillons ont désarmé leurs officiers austro-hongrois et défendu Lviv contre les Polonais. Inversement, d’Ukraine orientale sont arrivés des Haïdamaks, troupes de choc au style plus cosaque. Les deux Républiques ukrainiennes nées au cours de la Révolution, l’une à l’est, l’autre à l’ouest, ont proclamé leur Unité.

On a donc deux foyers partant des deux points extrêmes de l’Ukraine, Lviv et Kharkiv, pour finalement confluer et se reconnaître dans le projet Ukraine, — car oui, l’Ukraine au-delà d’une identité, c’est un projet, une volonté. Une idée d’hommes libres. Comme tout « nationalisme » du reste. Mais on aime mettre tout le monde à la même enseigne en France : agresseurs et agressés. Nationalisme, impérialisme, expansionnisme, hégémonisme sont ici des quasi-synonymes. Les différences de mentalité entre Russes et Ukrainiens sont pourtant énormes. Un peuple qui désire la liberté, l’autre pas. Que dire de plus ?

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Annexion Fédéralisation Français Identité Novorossia Russophilie française


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