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La donbassification de l’Ukraine
L’avenir s’annonce des plus sombres pour le pays, si Kiev n’impose pas son autorité au-dessus des clans politico-mafieux. 
By PanDoktor Posted in Traduction on 5 mars 2017 8 min read
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Maxime Vikhov, Donbassien depuis au moins quatre générations, sociologue, journaliste, passionné de culture ukrainienne, d’éthique et de politique, signe ici un article lucide sur l’état de l’Ukraine bien plus divisée par l’absence d’État unitaire qu'autre chose. L’avenir s’annonce des plus sombres pour le pays, si Kiev n’impose pas son autorité au-dessus des clans politico-mafieux. Avis aux décentralisateurs de tout poil. 

De l’ukrainien par NSM

Considérer le Donbass comme une entité spécifique et la sédition qui s’y déroule comme la résultante de contingences historiques, voilà une idée bien commode. Les Ukrainiens peuvent donc dormir sur leurs deux oreilles sans craindre de se réveiller un jour citoyens d’une « république » pirate. Mais en réalité, le scénario donbassien menace d’autres régions d’Ukraine, y compris hors des confins orientaux et méridionaux du pays. Pour évaluer cette menace à sa juste mesure, il faudrait pour un temps oublier la main de Moscou et arrêter notre regard plus particulièrement sur la nature du pouvoir ukrainien, notamment sur la façon dont fonctionne l’État unitaire en Ukraine.

La donbassification de l’Ukraine

Il n’est un secret pour personne que les rouages administratifs actuels sont hérités de la République socialiste soviétique d’Ukraine : en premier lieu, son hyper-régulation et son centralisme bureaucratique excessif. En bref, tout ce dont se plaignent les partisans de la décentralisation, et leurs critiques visent juste : les rouages administratifs en leur état actuel entravent le développement des régions et plombent durablement le pouvoir central sous des problèmes d’ordre local. Or, cette concentration du pouvoir (ne résidant qu’en la seule capitale) laisse la porte grande ouverte à divers abus, voire à l’usurpation du pouvoir lui-même. Mais il ne s’agit que du côté formel de l’administration de l’État. En réalité l’Ukraine est déjà décentralisée de par son découpage en baronnies locales, demeurant loyales au pouvoir central tant que les intérêts de leurs barons ne se voient remis en cause.

L’exemple type d’une telle baronnie est le Donbass tel qu’il était avant la guerre. Dans les premières années de l’Indépendance, une puissante élite locale s’y est rapidement fixée, élite qu’on pourrait qualifier en français de « Doneskonnection ». Celle-ci a fait main basse sur toutes les fonctions du pouvoir local ainsi que sur les ressources économiques régionales, cependant que l’influence de Kiev s’y réduisait jusqu’au strict minimum. Ce qui explique toutes les tentatives infructueuses de Viktor Youchtchenko d’y installer des gouverneurs loyaux à Kiev après la Révolution orange en 2005.

Mais le pouvoir de la Donetskonnection, l’Ukraine en a vraiment pris la mesure sous la présidence de Yanoukovitch, quand les Donetskiens entamèrent la purge systématique des éléments « étrangers » dans tous les domaines de la haute fonction publique, « ponctionnant » au passage dans les flux financiers et en s’appropriant les industries et autres business. Jouer aux petits séparatistes n’est qu’une des manifestions de l’assurance dont peuvent faire preuve ces barons donetskiens, barons qui n’ont pas seulement osé défier l’État central, mais ont même tenté de mener leur propre politique étrangère. Que le Kremlin les ait utilisés pour ses propres intérêts ne constitue qu’une récidive de plus. De surcroît, la débâcle complète du clan de Donetsk ne change en rien les données du problème, qui est global en l’Ukraine : elle n’a fait que le mettre en évidence.

Prenons à titre d’exemple le cas du « Klondike ambré » (NDT : il s’agit des exploitations sauvages et dévastatrices de l’ambre de rivière, près de la Pologne en Volynie). Malgré les menaces du président Porochenko sur Facebook, stopper ce genre de pillage s’avère toujours impossible. De sorte à mettre fin à la furie des pailleteurs, le chef de l’administration régionale de Rivnè a récemment demandé au Ministère de l’Intérieur le déploiement de la Garde nationale dans l’oblaste. Mais les trafiquants n’hésitent pas à répliquer aux forces de l’ordre, à main armée notamment. Les activistes locaux d’Euromaïdane avaient à peu de choses près formulé les mêmes demandes d’intervention de la part de Kiev, quand au printemps 2014 la région de Donetsk et de Louhansk commençaient à tomber sous la coupe de factions séditieuses.

Dans le cas de la Volynie, il ne s’agit pas tant de crime organisé que de l’incapacité de Kiev à contrôler une région supplémentaire. Il s’avère que les leviers institutionnels ne sont plus capables de peser sur les événements, le pouvoir étant passé entre les mains des barons locaux. Idem en Transcarpathie, où rien n’arrête les contrebandiers. Les barons locaux y ont même installé des passages frontaliers privés, gardés par des armées privées. Mais ce ne sont là que les cas les plus criants d’usurpation de pouvoir au niveau local. En réalité, cette division du territoire national en baronnies concerne pour ainsi dire toute l’Ukraine. Qu’on les qualifie de groupes politico-financiers, de clans oligarchiques, ou sous quelque appellation que ce soit, le fond du problème ne varie guère. Pour les communautés en région, cela signifie l’usurpation et la concentration des pouvoirs ainsi que des ressources économiques entre les mains d’un petit cercle de personnes ; et pour l’État, il ne s’agit que d’un consensus établi entre les dirigeants du pays et les barons locaux. Consensus qui implique, pour chaque nouveau président, une réactualisation du contrat renouvelant l’offre de garantie et d’immunité apportées auxdits barons. C’est ce que fit justement Viktor Youchtchenko, en tombant sous le chantage de la Donnestkonnection et en contractant avec elle une sorte d’accord tacite de non-agression.

Après l’Euromaïdane, la Donetskonnection n’avait pu obtenir les garanties attendues et se mit alors à exercer un nouveau chantage qui finit par lui être fatal. Se sentant menacés, d’autres barons montent à présent au créneau contre Kiev. Les plus civils se contentent de le faire au sein de la Rada Suprême (le Parlement) tandis que les moins civils s’appuient sur leurs propres équipes de trafics en tout genre. Pour l’heure, Kiev est absorbée par le problème du Donbass et ne porte pas d’attention particulière aux autres régions. Mais un conflit ouvert avec les barons finira par éclater. Ce n’est qu’une question de temps.

Si la lutte entre le centre et les baronnies venait à s’intensifier, l’Ukraine risquerait alors de connaître de fortes secousses. Car le séparatisme n’est qu’un des aspects de la défiance des élites locales face au pouvoir de Kiev. Il va de soi que chaque baron mène sa propre stratégie pour la préservation de ses privilèges : ceux de Donetsk exercent un odieux et brutal chantage, ceux de Transcarpathie agrippent discrètement les différents présidents, quand ceux de Dnipropetrovsk répartissent habilement leurs œufs dans tous les paniers.

Ce mode relationnel entre la capitale et les régions est bien entendu des moins souhaitables et menace l’Ukraine de « donbassification ». L’appétit des élites locales, allant grandissant, est exploité à peu de frais par certaines forces extérieures sous couvert de géopolitique. Sans compter que dans certaines régions, des barons trouvent en la population locale impliquée dans le crime organisé un allié naturel, comme c’est le cas en Volhynie et en Transcarpathie notamment.

Le pouvoir actuel est comptable du système jadis mis en place sous Kravtchouk et Koutchma, les premiers présidents de l’Ukraine post-soviétique. Une fois calmées toutes les dissensions actuelles, il est fort probable qu’il sera transmis à son tour aux successeurs du pouvoir actuel. Toutefois, leur toute-puissance bloquant la moindre réforme du système, Kiev devra tôt ou tard partir en guerre contre les barons locaux. Alors l’Ukraine tombera dans une nouvelle phase de turbulences – sans doute bien plus grave que le « printemps russe ».

Maxime Virkhov

Donbass Oligarchie


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