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Les fêtes de fin d'année en Ukraine    
Des Scythes à nos jours (I) 
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers, Traditions on 24 décembre 2017 79 min read
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Pays de traditions, l’Ukraine perpétue de nos jours encore des rites et des coutumes dont l’origine remonte à l’ancienne religion des Slaves, l’antiquité gréco-latine, le christianisme primitif et selon certains, aux croyances "aryennes" enracinées chez les Scythes et autres peuples iranophones d’Europe. La Noël ukrainienne a surtout conservé le caractère à la fois mystique et frétillant que pouvait avoir jadis cette fête à travers nos régions, d’un bout à l’autre du continent.

Les fêtes de fin d’année en Ukraine correspondent au Cycle d’hiver, série de fêtes communes à la plupart des peuples européens. Jadis ce cycle était beaucoup plus étalé dans le temps et collait davantage au rythme astral qu’aux algorithmes commerciaux d’aujourd’hui. À partir du XIe siècle, ces fêtes furent progressivement adaptées aux cérémonies chrétiennes, bien que reposant essentiellement sur des rites calendaires agricoles parfaitement païens. Exception notable, en Ukraine et en Russie les festivités débutent avec un écart de 13 jours par rapport à la grande majorité des pays chrétiens. Décalage essentiellement dû au refus de suivre la réforme du calendrier élaboré au XVIe siècle en Occident (voir les explications détaillées au chapitre III).

En marge de ces rites déjà très riches en symbolisme, la question de l’héritage « iranien » a passionné certains chercheurs ukrainiens et européens, dont les travaux de qualité parfois inégale ont ouvert la voie à toute sorte d’interprétations. Nous avons réservé cette question un peu hasardeuse aux lecteurs les plus patients, en fin d’article. Comparer les composantes scytho-iraniennes et slave-orientales de ces rituels sacrés est un exercice périlleux, surtout quand le propos scientifique dégénère en affrontement idéologique.

Néanmoins, frappées d’interdiction ou détournées par le régime bolchevique, les coutumes de Noël reviennent en force en Ukraine. Tout ce qu’elles expriment du sentiment national et familial ne saurait échapper au regard attentif ni à l’écoute des chants de Noël ukrainiens, qui sont bien plus que des chants comme nous le verrons. Ces dernières années, certaines coutumes comme le petit théâtre de Noël se sont même politisées. La satire sociale a toujours été féroce dans ces crèches vivantes, et les fêtes de fin d’années un moment de brève liberté et de plaisirs.

Dans un monde globalisé, on comprend spontanément ce qu’une société en mal de justice et jalouse de son identité gagne à les maintenir. Mais alors, où sont passés les Noëls d’antan ? se demande-t-on. Hélas, le noëliste assidu aura beau chercher dans les archives la moindre trace de « l’authentique célébration » telle que l’auraient pratiquée ses ancêtres, toute sa verve ne saurait rendre ce qu’elle fut réellement à travers les siècles. Rustiquement emmaillotées sous leur vernis patois, toutes ces traditions de Noël n’en reflètent aujourd’hui que l’aspect formel et convenu. Ce qu’on appelle, avec une touche d’ennui, « les traditions ». Du reste la vie populaire n’est pas la vie spirituelle. Et en Ukraine ces traditions ne sont pas toujours du meilleur goût non plus.

Or, s’il manque bien quelque chose à ces fêtes de nos jours, c’est bien cet esprit particulier, porteur d’un message que nous ne savons plus lire. Et tout cela ne réduit en rien la magie de Noël, bien au contraire.

Les fêtes de fin d'année en Ukraine    

Douze jours de fêtes
(presque) chrétiennes

NB : Remarque importante, la liste des fêtes d’hiver énumérées ci-dessous mêle nouvelles et anciennes pratiques du Cycle d’hiver.

Voici le résumé des principales fêtes religieuses de fin d’année en Ukraine selon le calendrier julien, dit « ancien style », c’est-à-dire décalé de 13 jours par rapport au calendrier civil. Certaines de ces fêtes, christianisées ou laïcisées, demeurent lumineuses, quand d’autres sont tombées dans l’oubli. Par ailleurs, d’une obédience à l’autre et indépendamment du décalage entre « ancien » et « nouveau » calendriers, certains saints sont fêtés à des dates différentes et certains ne le sont pas du tout.

Jour I
Présentation de Marie au Temple

4 décembre

  • La Présentation de Marie au Temple, en ukrainien Vvedennia, est basée sur un récit controuvé, fantaisiste et absolument apocryphe, mais mis à l’honneur par la puissante église de Byzance au VIe siècle. On considérait jadis en Ukraine que la terre à partir de cette date ne devait plus être travaillée, et ce jusqu’à l’Annonciation. Neuf mois après l’annonce faite à Marie, c’était maintenant au petit Jésus d’être célébré. Les familles ukrainiennes commençaient donc à s’y préparer dès le 4 décembre (21 novembre) en confectionnant les costumes et décors de la Noël qui durant les douze fêtes du Cycle allait s’étaler sur 63 jours.

Jour II
La Saint-Nicolas

19 décembre

  • Tout comme la coutume du sapin décoré, la Saint-Nicolas en tant que fête des enfants est une fête d’origine allemande. On la célèbre surtout en Europe centrale et dans l’est de la France (le 6 décembre) mais elle a tendance à revenir en Ukraine. Les Soviets avaient substitué au généreux Santa Klaus un personnage plus laïc, Did Moroz, esprit du gel bon enfant présenté dans son avatar le plus matérialiste, quasi analogue au gentil papa Noël anglo-saxon. À cette différence près que ce petit Père Noël soviétique distribuait ses cadeaux à l’occasion du Nouvel An civil. Pour la Saint-Nicolas ukrainienne, les dates ont changé : on la célèbre le 19 décembre. Elle n’est pas une fête du cycle hivernal proprement dit, mais son contenu spirituel cohabite parfaitement avec l’esprit de Noël. Est-ce que St Nicolas de Myre offrit réellement trois bourses d’or pour sauver les trois filles d’un voisin tenté par le proxénétisme ? Rien n’est moins sûr… Mais l’Église lui accorde de nombreux miracles, sans compter l’idée de solidarité et de générosité présidant à l’ouverture du cycle hivernal moderne.

Jour III et IV
Réveillon et Noël

6 et 7 janvier

  • Dans la pratique, la plus grande fête du cycle hivernal ukrainien est aujourd’hui le réveillon de Noël, appelé Koliada ou encore Sviat-Vetchir, textuellement Sainte-Soirée – à ne pas confondre avec koliadka, chant rituel profane qu’on chante lors des fêtes de Noël, ni avec la koliada, chant de noël à thème sacré plus proche de l’Église.
  • Pour les croyants d’Ukraine, le rituel se prolonge le jour suivant par la nativité du Christ proprement dite, appelée tout simplement « nativité », Rizdvo. Mais pour les ancêtres païens des Ukrainiens, ce jour devait marquer la naissance symbolique (et astronomique) de Sa Majesté royale l’astre solaire, prenant à la fin décembre un nouveau départ. Sa « nouvelle vie » correspond à la venue de Dieu sur terre, ainsi en décida un concile 431 ans après la naissance supposée du Christ. Mais comme nous l’avons déjà dit, les rites iraniens n’y sont peut-être pas étrangers, et il n’est pas exclu que la Noël ait pu être jadis consacrée à d’importantes divinités orientales. Les rites euro-iraniens quant à eux avaient été pratiqués sur le sol de l’actuelle Ukraine par les Scythes plus de mille cinq cents ans avant l’adoption officielle du christianisme. Le droit liturgique byzantin, imposé parfois par la force, n’a pu tout effacer. Nous y reviendrons plus bas, après un aperçu du cycle des Douze jours dans leur ensemble.

Jours V et VI
Grande Veillée et Repos

8 et 9 janvier

  • Le 26 décembre (8 janvier) on fêtait jadis la Sainte Vierge en hommage aux femmes. Les jeunes hommes dans certaines régions, comme en Lemkovie, passaient faire le ménage à la place des femmes. Mais bien évidemment ce n’était pas par pure bonté! Après avoir chanté des koliadkés à la cantonade et mis en commun l’argent et autre victuaille récoltés à Noël, les jeunes organisaient une longue soirée de danses et de plaisirs. Pour être plus précis, c’était une soirée pour célibataires et elle devait paraître un peu plus extravagante que la Sainte-Nuit. Très logiquement, le lendemain c’était la Saint-Étienne, jour de repos absolu. Voilà peut-être un lointain écho aux fêtes païennes de pur divertissement, tranchant avec l’aspect paysan et quelque peu terre-à-terre des antiques rituels ukrainiens; mais au vrai, ce genre de veillées hivernales était fréquent en Ukraine tout au long de la mauvaise saison. Il faut bien occuper les jeunes.
  • On appelait vetchornétsi (de vetchir, la soirée) ces veillées particulières. Celle du 8 janvier (26 décembre) témoigne d’un temps où la foi paysanne était sans chagrin ni fausse pudeur. Du reste, les mystères de Noël joués par ces mêmes jeunes pouvaient être d’un réalisme parfois gaillard… Dans le genre médiéval français par exemple, les spectateurs placés sur des échafauds assistaient en parfaits voyeurs au martyre d’une sainte joué avec moult réalisme. Mais ces veillées sont aujourd’hui un des aspects les plus occultés des fêtes hivernales ukrainiennes. Plus que des veillées, cela pouvait être des nuits entières de fête, et l’on appelait dosvitka une de ces soirées allant jusqu’aux lueurs du jour (de svitok, l’aube, et do, jusqu’à). L’image de la lumière de l’aube chassant les ténèbres comportait sans doute quelque chose de mystique, mais ce n’était sans doute pas le but recherché! Ces veillées entre jeunes, bien qu’étant ritualisées et comportant leurs propres règles, furent impitoyablement combattues par l’Église; surtout la grande vetchornétsya ou grande veillée du lendemain de Noël, « parce qu’elle appelle la colère de Dieu », nous dit un document du XVIIIe siècle. Il ne reste plus rien de ces réjouissances aujourd’hui, et la Noël ukrainienne malgré son aspect paysan calendaire, me paraît quelquefois éloignée de la terre pour être vraiment paysanne. En regardant les miniatures flamandes, les livres d’heures ou les recueils de Noëls du XVIe s. on ressent plus de joie et de chaleur parmi tous ces vilains qui chantent et qui dansent le branle de Noël après avoir lampé du bon jus à tire-larigot. Mais les pays de vignes ne sont pas les pays de blé. Nous parlerons de la place de l’alcool dans les rituels de fin d’année en Ukraine un peu plus tard.

Jours VII et VIII
Réveillon et Nouvel An

13 et 14 janvier

  • À la veille du Nouvel An, on célèbre toujours la Malanka (Sainte Mélanie) qu’on appelle aussi Chtchedréï Vetchir, soirée de la générosité ou de l’abondance. Le premier jour de l’an byzantin, soit le 14 janvier civil, correspond à la Saint-Vassél dédiée à Basile le Grand.1 Symboliquement, c’est aussi le jour de la Circoncision du Christ, une guerre aux prépuces qui ne laisse pas leurs mâles porteurs indifférents! Par pure superstition campagnarde, il était interdit de couper quoi que ce soit ce jour-là. Dans une perspective plus prosaïque, cet interdit n’était peut-être pas tant une superstition qu’une sorte de rappel pratique, car le bois abattu juste avant le mois de janvier était alors réputé plus résistant et moins exposé aux vers… Une hantise des parasites qui se retrouve jusque dans la décoration de la table de Noël, comme nous le verrons plus bas. On pourrait aussi voir dans cet interdit comme une réminiscence antipaïenne. Chez les Celtes, par exemple, à la sixième lune suivant le Solstice, les druides coupaient le gui, plante sacrée. Un usage qui fit curieusement son retour dans la France des cathédrales, comme en attestent certains sermons médiévaux. Après tout, le houx et les couronnes de Noël populaires en Occident ne sont peut-être pas si éloignés de ces traditions pré-chrétiennes. Par réaction, l’anticléricalisme parfois caricatural, voire « gaulois » des Français s’exprimait déjà au Moyen Âge, comme durant la fameuse Procession des Fous qui avait lieu le Premier de l’an ou à l’Épiphanie.

Jours IX et X
Réveillon sobre et Épiphanie

18 et 19 janvier

  • Si on craignait les insectes, le gel mettant en péril les récoltes était encore plus redouté. Lors de la bénédiction des maisons, traditionnellement sollicitée à la veille de l’Épiphanie le 18 janvier, on implorait la clémence du ciel en fêtant le Holodnéï Sviat Vetchir, une veillée marquée par un jeûne en guise de sacrifice. Le maître de maison s’adressait alors à Did Moroz esprit du gel, en l’invitant à sa table. Comme ce dernier ne semblait pas pressé d’y venir, on le priait tout naturellement de ne pas se jeter sur les semailles. Ce pacte symbolique scellé le jour de l’apparition de Christ-Dieu (Bohoyavlennia) fait penser à l’offrande des bergers en échange de certains services. C’est que Noël est aux grandes requêtes ce que le Nouvel An est aux grandes résolutions.

Jour XI
Jourdain et Saint Jean d’Hiver

19 janvier

  • Aujourd’hui, le Cycle d’hiver s’achève le 19 janvier par la fête du Yordan qui est toujours célébrée dans une joie toute païenne. Mais elle correspond également à une bénédiction, cette fois celle des eaux (Vodokhrestia) symbolisées par celles du Jourdain, dans lesquels Jésus fut baptisé. Cette Saint-Jean d’hiver était l’occasion d’exorciser tous les maux du corps. Dans la glace des rivières gelées, on découpait une croix qu’on arrosait de jus de betterave rouge figurant le sang du Christ. Une fête très vivante et enjouée, aux allures de kermesse, destinée à clore les fêtes d’hiver en beauté. C’en était le « bouquet » en quelque sorte.
  • Il y a encore quelques décennies, dans les endroits les plus reculés on fêtait la fin du Cycle d’Hiver avec le bétail. On appelait cela les Posviatké, textuellement les offrandes. Sauf qu’on ne sacrifiait pas un animal. Au contraire, c’est lui qui recevait symboliquement le sel et le pain de fête laissés sous l’icône et la bougie durant tout le cycle. On pensait assez superstitieusement que ce geste rendrait le cheptel plus fécond. Du reste, à partir de cette date commençait la période des fiançailles et des mariages. On pouvait recommencer à manger gras pour prendre des forces.

Jour XІI
Délivrance de Saint Pierre

29 janvier

  • Comme pour souligner encore l’idée de libération, on fêtait tout à la fin du Cycle hivernal la Petra Veréhé, soit les chaînes de l’apôtre Pierre brisées par l’ange, quand il descendit dans sa cellule. Une scène fort théâtrale des Actes des apôtres qui sur le plan ecclésial est devenue un thème pour le moins œcuménique, puisqu’on peut y voir l’idée d’union entre Orient et Occident. Il est vrai que les persécutions rapprochent les deux Églises. Mais pour les paysans il s’agissait surtout d’un jour marquant la moitié de l’hiver, dont la partie la plus froide venait de passer. On pouvait alors aller sur les cultures couper les branches et nettoyer les parcelles en attendant le printemps. Si dans la nuit le ciel brillait de mille feux, c’est qu’il annonçait une heureuse année ou de bonnes moissons. Quelle délivrance!

Coutumes et réjouissances

De toute évidence, des fêtes primitives seules quelques-unes ont été perpétuées. En Galicie les plus anciens se souviennent encore d’une fête jadis dédiée au jour le plus court de l’année, le Korotchoun (de l’adjectif korotkéï, court) célébrée au solstice d’hiver le 21 décembre civil. Mais selon les régions, on appelle parfois Korotchoun le jour de Noël lui-même, ou même la gerbe de blé associée à cette fête majeure. Nous y reviendrons plus longuement.

Quant à la Kolada, ses origines pré-chrétiennes ne font pas de doute : terme vraisemblablement tiré du latin calendae, lui-même venant du grec et avant tout du sanskrit kala, elle exprime par son étymologie « la grande roue du temps », c’est-à-dire le cycle des mois et des saisons. Du reste, bon nombre de rites associés aux fêtes aujourd’hui chrétiennes traduisent les angoisses et les espoirs d’une civilisation agricole plusieurs fois millénaire. L’Ukraine, pays encore largement rural, aime ses traditions pleines de charme et de convivialité. Chacune d’elles évoque les moments importants de la vie, que ce soit au sein de la famille ou au quotidien. Ainsi, vie spirituelle et vie matérielle se marient dans la célébration de Noël. On le constate dans l’art culinaire, les chants, la décoration, et même dans les représentations théâtrales qui elles aussi font partie du rite. Il faudrait presque une encyclopédie pour en dresser la liste exhaustive, mais voici quelques exemples – à suivre, pourquoi pas?

Que mange-t-on à Noël ?

Ce qu’on doit faire et manger au Noël ukrainien, il ne m’appartient pas de le dire, mais voici une idée de ce qu’on faisait et mangeait jadis en Ukraine et ce qu’on essaie de suivre tant bien que mal à l’heure de la désacralisation post-moderne globalisée.

Tout d’abord, le Sviat Vetchir – ou réveillon de Noël – doit obligatoirement être composé de douze plats rituels. Mais par respect pour les bêtes aucun ne doit comporter de viande : c’est ce qu’on appelle dans certaines régions encore préservées d’Europe « le repas maigre ». Ce serait impensable de nos jours, au pays des huîtres et du foie gras, mais certaines régions de France comme la Bretagne préparaient elles aussi un menu frugal en la vigile de Noël. Certes, la Provence avec son pré-réveillon de poisson, de muge aux olives, de fougasse, de fruits et de pâtisseries, devait faire exception!

Les fêtes de fin d'année en Ukraine    
Table et photo de Mme Irina, une Ukrainienne vivant en France

Parmi les plats traditionnels, il en est un qui me faisait commettre un épouvantable péché de gourmandise dans l’attente impatiente de mes cadeaux. J’étais encore petit et je ne savais pas encore que la Koutia était un met sacrée. Cette sorte de désert archi-protéiné (qui n’était pas un dessert puisqu’on en mangeait trois cuillères avant le repas) est symboliquement le plus important des plats au réveillon de Noël. Si son aspect pour le moins rustique en rebute certains, il suffit d’y goûter au fin bout de sa langue pour accomplir le rituel.

Le terme Koutia est apparu dans la langue ukrainienne au tout début du christianisme et viendrait de « koukki », la fève en grec. Il en existe plusieurs recettes, le plus souvent à base de blé, même si à l’origine on le préparait à l’orge, voire à l’épeautre, céréales plus anciennes (et aujourd’hui on en trouve au riz aussi, ô hérésie!) La place de la koutia dans l’art culinaire ukrainien est tout à fait particulière, car selon la tradition c’est un plat qui doit figurer au menu du Sviat Vetchir un peu comme les pâtisseries rituelles qu’on retrouve un peu partout en Europe.

On servait la koutia sacrée aussi en hommage aux défunts, et à Noël cette fonction sacrale était particulièrement mise à l’honneur pour honorer les défunts de la famille ; c’est pourquoi dans la nuit du 24 au 25 décembre (6 au 7 janvier) on la laissait sur la table dans l’espoir que des ancêtres viendraient la déguster… Modérément bien sûr, car la koutia est aussi le plat qu’on apportait aux parrains et aux marraines au lendemain du réveillon, et plus généralement aux proches de la famille en signe de respect et d’amitié. On s’en servait également pour les rites « divinatoires » plus ou moins enfantins, consistant à en jeter une louche au plafond : si les grains tenaient, c’est que l’année allait être fertile. De nos jours on la sert le plus souvent en dessert, mais ce n’est pas une obligation. Avec l’ouzvar, sorte de compote de fruits, la koutia au miel est vraiment incontournable à Noël.

La table de Noël était toujours garnie de kolatchis, pains de Noël parfumés aux graines de pavot, avec leurs formes en cercle si particulières rappelant bien sûr la roue du temps. Le pain lui-même rappelait Bethléem qui en hébreu veut dire ville du pain.

Attributs spéciaux et rituels

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Le « svitchnék » traditionnel (ou trikirion) avec les symboles solaires et la grande roue du Temps

Noël, dans le style ukrainien, ne saurait être fêté sans certains attributs. Le premier d’entre eux pourrait être le « Svitchnék » ou chandelier à trois branches, également appelé Trikirion. Dans la liturgie byzantine, ce chandelier n’est autorisé qu’aux hiérarques. Dans la tradition ukrainienne, c’est le père qui doit l’allumer à la veille de Noël. Il existe toute une tradition artisanale, notamment dans les Carpates, liée à ces candélabres particuliers. Certains sont finement sculptés et comportent des personnages, d’autres sont plus géométriques et marqués de symboles. Le Cardinal Sheptétskéï, grand mécène et fin connaisseur des arts, en avait une collection entière.

La veille de Noël (6 janvier) en fin d’après-midi, le chef de famille doit aussi apporter le Didoukh, une grosse gerbe de blé ou d’orge, censée incarner l’âme des ancêtres (de did, le grand-père, et de doukh, l’esprit). C’est que la fin de l’année agricole devait se présenter sous les meilleurs auspices aux yeux des convives. Un moment de grâce en attendant la suivante… et cette venue des ancêtres au milieu du foyer, sous la forme du blé, fruit du travail, en faisait partie. D’ailleurs, le didoukh à Noël recèlerait des pouvoirs « magiques » comme celui d’apporter chance et succès au travail, disait-on. On en trouve aujourd’hui d’une taille imposante, pratiquement identique à celle d’un sapin. L’essentiel est que la gerbe soit bien lacée, en faisceaux bien serrés, symbolisant la solidité et l’unité de la famille. Le snip ou didoukh doit être déposé en bonne place au-dessous de l’icône entourée de broderies ukrainiennes, avec une chandelle rappelant la lumière de la vie. Les enfants décorent la maison en plaçant au plafond des Pavoutchkés, araignées de paille bariolées dont la toile scintillante rappelle des cheveux d’ange. Mais le symbolisme de l’araignée dépasse de loin cette ressemblance ; on pourrait tout aussi bien célébrer ici l’ouvrière patiente, mais aussi l’Architecte et le Géomètre ayant la connaissance du Centre. Est-ce une figuration de l’ordre, de la régularité, de la géométrie même ? Dans le cas des pavoutchkés, on cherche surtout les couleurs pour exprimer la vivacité du soleil. Les guirlandes elles-mêmes sont disposées en toile d’araignée.

On dresse la table avec du foin, en souvenir de l’étable de Bethléem, mais sous une nappe blanche et brodée; on laisse une assiette vide pour l’âme des ancêtres disparus; c’était jadis une assiette parfois décorée, taillée dans un bois dur et ancien; dans les villages, on plaçait aussi une chandelle au bord de la fenêtre pour convier les voyageurs, les personnes esseulées et généralement celles qui s’était retrouvées sans feu ni lieu. Dès que la première étoile scintillait dans le ciel, on pouvait se mettre à table.

Originellement, le soir de Noël, tous les membres de la famille devaient être présents, le repas devait être calme et paisible, il ne fallait pas hausser la voix, ne pas sortir de table, ni abuser de la horilka – la vodka en ukrainien –, car en réalité le petit carême ne s’achevait que le lendemain. En revanche, les animaux pouvaient faire bombance. Il fallait nourrir le bétail et les animaux domestiques avec les mêmes plats rituels, en signe de respect pour la Création, ou encore pour imiter le geste de Marie donnant la jonchée de la crèche aux petits moutons venus voir l’enfant dieu. D’ailleurs, dit la légende, au soir de Noël les animaux seraient doués de parole et seraient même capables de prédire l’avenir. C’était la même chose en France, quand la même âme paysanne et les mêmes superstitions donnaient aux bœufs le droit à un meilleur fourrage. Par superstition également, les paysans ukrainiens plaçaient un outil sous la table pour éviter qu’il ne rouille, et on ceinturait de rubans les pieds de table afin de protéger les arbres fruitiers des parasites.

À propos d’arbres : point de sapin dans la tradition rurale ukrainienne! L’arbre de Noël germanique, un peu trop « disco » pour l’époque, n’apparaît qu’au début du XVIIe s. à Strasbourg, puis à la fin du XVIIIe s. en France et en Ukraine. Beaucoup plus répandu en Russie au cours du XIXe, Lénine l’interdira comme « bourgeois » et Staline l’imposera comme « profane » et surtout plus russe. Il ne sera vraiment accepté en Ukraine qu’à la fin du XXe siècle. Mais de nos jours encore, le sapin tarde à s’imposer comme sacré. Le didoukh paysan fait toujours partie de ces rituels typiquement ukrainiens, bien qu’à l’origine il soit bien européen. En France par exemple, on réservait une place spéciale pour le blé des anciens, aussi bien aux champs qu’au logis, et c’était au fils aîné de s’en charger.

Après le repas, lors du réveillon ukrainien, les cadets de la famille allaient rendre visite à leurs parrains et marraines; les aînés se préparaient pour la messe. Quant aux filles troublées par Cupidon, elles sortaient dans la rue et agitaient une gamelle en attendant qu’un chien alléché par ce bruit familier montre le bout de sa truffe. Si le toutou arrivait par la gauche, c’est par là qu’habitait l’heureux élu…

C’était l’occasion de sortir l’étoile. Encore de nos jours, les enfants emportent avec eux cette étoile représentant l’astre des Rois Mages en Galilée. Le symbolisme de l’étoile va de pair avec les vœux déclamés. Dans l’ancienne Égypte, elle annonçait la crue du Nil, c’est-à-dire la fertilité. Peu avant janvier, Isis (Sothis) réapparaissait au firmament avec Sirius. On trouve même dans le grand temple d’Abou Simbel ce que certains égyptologues comme Christiane Desroches Noblecourt considèrent comme les « précurseurs » des rois mages. Est-ce Sirius que les Ukrainiens célèbrent sans le savoir ? Nul ne sait, mais on sent comme un souffle d’universalité parcourir ces rituels à peine cachés sous leur épaisse couche de slavité.

Les chants de Noël ukrainiens

Le lendemain, après le repas de Noël proprement dit, la jeunesse se réunissait pour aller chanter de maison en maison les fameuses koladkés et autres shedrivkés, chants par lesquels dans la société paysanne on se souhaitait une « généreuse » et féconde année.

Chose importante, si lors des fêtes quelqu’un autour de vous s’écrie « Khréstos rodévsya ! », ne vous effrayez pas, c’est une salutation tout à fait pacifique qui veut dire « Christ est né ! » — ce à quoi il faut répondre Slavitè Yoho, glorifions-le! Cette salutation, mais aussi les chants de la tradition ukrainienne que l’on peut entendre ici et là lors de la Noël, nous font bien sentir où est l’Ukraine. Avec ces rituels en apparence anodins, l’âme du pays semble se raviver. Mais plus on se déplace vers l’Est, moins on les chante. Depuis la guerre dans le Donbass, une des distractions du front consiste à « bercer » l’ennemi de koliadés ukrainiennes entre deux tirs d’obus. Avec cette petite différence que certains ont changé les paroles et les ont adaptés à leur « public ». C’était déjà le cas dans les années d’après-guerre dans les Carpates, quand l’UPA résistait héroïquement aux Soviets.

Les fêtes de fin d'année en Ukraine    
Carte postale de Noël version UPA (Armée insurrectionnelle ukrainienne)

Où résonnent les koliadés, là vit l’Ukraine

S’il y a parmi les « obligations » rituelles de la Noël ukrainienne un élément vraiment ukrainien, ce sont bien les chants de Noël. Presque une liturgie. Autant ce répertoire a en Pologne des origines occidentales, avec une forme et une structure plus « écrites » et moins archaïques, autant ces influences sont quasi inexistantes en Ukraine. Mais parmi les meilleurs textes du répertoire ukrainien au sens littéraire, force est de constater que l’influence polonaise a été déterminante. On y trouve plus de drame, de sincérité et de réalisme, comme l’a bien fait remarquer l’immense poète, écrivain et ethnographe à ses heures Ivan Franko. C’est le cas de Ne pleure pas, Rachel (Не плач, Рахиле), un chant à fendre l’âme, où le chanteur tente de consoler une mère pleurant ses tout petits enfants. Cet épisode est évoqué très brièvement dans l’évangile selon Mathieu, 2-18. Tout l’art de cette koliada consiste à broder autour du thème et d’y amener une « mise en scène » originale, notamment sous forme d’un dialogue. Mais l’auteur confond sans doute volontairement « sa » Rachel avec celle du Premier Testament, livre de Jérémie, 31-15. Cette Rachel biblique pleure symboliquement les générations futures qui allaient être emmenées dans la captivité de Babylone, alors que le Second Testament parle du massacre des Innocents, quand les enfants mâles en bas âge de la région de Bethléem furent exécutés par Hérode. Comment, en ces temps de guerre incertains, une telle chanson ne pourrait-elle toucher le cœur d’une mère ukrainienne ?

Mais dans l’ensemble, ces chansons n’ont pas l’air bien tracassées. Tout au contraire, il n’a pas échappé aux différents chercheurs (dont Franko, Sosenko, Dragomanov, Hnatiouk, Oléna Pchilka et d’autres) que ces chants rituels avaient peu varié au cours du millénaire, et qu’on pouvait encore y sentir le mode de vie ruthène, à l’ancienne, sans souci, patriarcal, bien repu et grisant… éloigné des conflits, à part ceux de l’amour et des libres envolées vers les terres ennemies.2 C’est qu’il n’y a pas que l’aspect paysan, superstitieux et terre-à-terre dans ces chants. Les plus anciens évoquent la création du monde dans un esprit plus paganisant ; ceux du Moyen-Âge ont retenu l’esprit des équipées princières; et le reste, plus récent, celui des clans et des grandes familles d’agriculteurs avec leurs coutumes bien enracinées dans les belles terres noires d’Ukraine.

Le Choeur de bandouristes Maïboroda interprète « Dieu éternel », la koliada préférée d’Ivan Franko. Arrangement de Stanislav Lioudkevytch.

Une des koliadas religieuses les plus connues, Boh Predvitchnéï (Dieu éternel) bien que glorifiant le Messie, n’en demeure pas moins un chef-d’œuvre de simplicité et d’humilité. Il n’a pas échappé au fin poète Ivan Franko que l’auteur anonyme de cette koliada avait tout mis en œuvre pour la rendre la moins dogmatique possible, mais non sans le sens profond que devait avoir Noël dans le cœur d’un chrétien. L’image que fait apparaître l’auteur en imitant le style populaire ne nous montre pas un Seigneur prenant possession d’un trône ou la descente d’un dieu dominateur sur Terre, mais l’élévation des plus démunis vers Lui et l’exaltation de la nature humaine. En quelques vers en apparence anodins, toute la philosophie du croyant s’en trouve résumée. Et bien que ce tour de force soit bien souvent mis à mal par les « retoucheurs » modernes, cette koliada ne glorifie que la joie d’un enfant heureux d’être parmi les siens. L’Enfant Jésus des icônes byzantines, au visage théologiquement « adulte », paraît bien lointain.

On aura bien compris que ces chants ont pour fonction première de dissiper la dépression hivernale en créant de la convivialité. Mais c’est loin d’être aussi simple, et ce qui peut paraître incroyable au lecteur contemporain, c’est que les paysans ukrainiens du XIXe s. croyaient bel et bien en la force surnaturelle de leurs chants. Il n’était pas rare qu’on se mette à chanter des koliadés en pleines moissons, juste pour conjurer une épidémie de choléra. Et le pire, c’est que c’est toujours le cas dans certains cantons reculés! Ainsi un foyer pouvait être rendu « pur » et à l’abri de la maladie ou du malheur rien que par le chant.

Les fêtes de fin d'année en Ukraine    
Nicolas Leontovych, auteur de la fameuse Carol of the bells, tirée d’une ancienne shedrivka ukrainienne. Malheureusement l’auteur de l’arrangement, Nicolas Leontovytch, a été assassiné par un agent de la Tchéka en 1921. Léonard Bernstein a génialement adapté cette shedrivka pour orchestre.

Quoi qu’il en soit, toutes les études menées depuis le XIXe s. s’accordent à voir dans la textologie archaïque de ces chants une origine très ancienne. La plus connue des shedrivkés, ayant même traversé l’atlantique, parle d’hirondelle. Preuve s’il en est qu’on chantait déjà cette chanson au temps où le Nouvel An était fêté au printemps. L’apparition de cahiers de chants dès la fin du XVIIIe, plusieurs fois réimprimés au cours du siècle suivant, a sans doute fini par amoindrir la proportion de chants réellement archaïques pour les remplacer par des textes plus élaborés ou livresques. Par contrecoup on a vu apparaître un nombre croissant de parodies sur l’air de koliadés sérieuses (au sujet d’un villageois un peu trop rapiat par exemple) indiquant bien un recul du sens sacré ou magique initialement conservé. Mais si le genre est devenu plus « laïc », en Ukraine il a toujours gardé ses auréoles. Sans doute cherche-t-on aujourd’hui à conjurer d’autres fléaux, mais la fonction initiale demeure intacte.

C’est pourquoi de nos jours, et malgré la « coupure » soviétique, cette tradition des koliadés existe toujours. Elle doit également répondre à un fort désir de justice et de spiritualité, désir qui n’a pas tout à fait disparu au fond du caddie. Dans les villages, les chants de Noël et les cloches résonnent jusque tard dans la nuit; une partie de ces chants, les shedrivkés sont parfois des vœux personnalisés qu’on présente aux voisins, et par les temps qui courent on les écoute bien volontiers… Du reste, Noël est l’occasion de se réconcilier entre voisins, parents ou collègues. En retour, les enfants reçoivent un peu de friandises, des beignets ou de l’argent si les hôtes peuvent se le permettre. Au Nouvel An, dans certaines régions, la tradition veut que les enfants parsèment de semailles le sol des maisons comme gage de fertilité. Ils se déguisent en personnages mythologiques ou emblématiques du village : saint, escroc, berger, intermédiaire du malin, et bien sûr le ravi de la Crèche…

Premier enregistrement de la fameuse Shedrivka de Leontovych, devenue « Carol of the bell » pour les Nord-américains. Un chœur ukrainien l’avait chantée au Carnegie Hall, et ce fut un succès immédiat. Bien entendu, les paroles originales n’ont pas été traduites; un Américain n’aurait jamais pu comprendre qu’une shedrivka parlant d’hirondelle puisse être un chant de Noël.
Les premiers livres de koliadas paraissent à la fin du XVIIIe siècle. Ici un exemple de reconstitution par Taras Kompanitchenko dans le style cosaque et baroque.

Crèches vivantes et satire sociale

Si une chose est réellement frappante lors des fêtes d’hiver ukrainiennes, c’est bien l’humour tendre et la douce ironie partout présente sous forme de petits textes rimés et colportés de maison en maison par les petits sonneurs, les Dzvinkari. Ce sont à la fois des chanteurs, des comédiens et des musiciens débarquant chez vous avec une seule idée en tête : s’en mettre plein la lampe et vous soutirer un bon billet au passage ! Leur stratagème est des plus simples : vous apitoyer. Le porte-parole des Dzvinkari déclame quelques vers où il présentera la petite troupe de Noël comme des plus pauvres et des plus malheureuses, en réclamant pour elle grâce et pitié. C’est même une loi du genre depuis le XVIIIe siècle au moins. Ce burlesque n’exclut d’ailleurs pas une certaine maestria, le propos devant être avant tout drôle et bref. Il est vrai que dans le cas de koliadkés estudiantines, on s’attend à une « écriture » plus élaborée.

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Scène tirée de « La Nuit de Noël » (Nicolas Hohol). Théâtre Zankovetsky de Lviv.

C’est que les fêtes d’hiver sont rythmées par le Vertep ou “crèche vivante”, qui loin de figurer simplement l’étable où naquit Jésus, se muent en de véritables intermèdes comiques. On imite alors le bœuf et l’âne gris, et surtout la chèvre, personnage comique par excellence, tandis que les plus « artistes » reconstituent parfois avec satire la vie de leur village. C’est une tradition sans doute rattachée aux Saturnales de l’Antiquité, où les mascarades, ancêtres de notre carnaval, permettaient le temps d’une fête à l’esclave de se faire maître. La dévotion à la Sainte-Enfance ne permet donc pas seulement aux spectateurs de pérégriner en Galilée le temps d’un intermède théâtral. C’est surtout un moyen de rendre la pompe liturgique moins pesante, et de nos jours encore l’Ukraine sait jouer de ce patrimoine populaire retrouvé. Certains n’hésitent plus à l’utiliser pour caricaturer les politiques. Moyen d’autant plus commode qu’interdire un vertep équivaudrait à déclarer la guerre au peuple, à son « âme », à ses ancêtres!

La crèche, avec son pittoresque tout pastoral, était déjà apparue comme une petite révolution en Occident. Saint François d’Assise l’avait bien compris, en ajoutant de la vie et du vrai dans sa crèche de Gubbio au XIIIe siècle. Il fallut trois siècles pour que la tradition s’imposât en France. Pourtant, dans les églises, les oratoires dédiés au praesepe (l’étable de la Nativité) existaient déjà dans l’Antiquité. Mais on ne commencera à y jouer de petits drames liturgiques qu’au XIIe siècle, avec des ficelles, des statuettes, et un semblant de mise en scène. Par la suite, gens de robe et gens de guerre qui plument et poilent le peuple, eurent droit à quelques chansons insolentes à leur égard. Après tout, c’était bien dans l’esprit de St François.

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Les Dakh Daughters accompagnées de quelques comparses lors d’un « eurovertep »

Campées dans un cadre rustique, avec des pastoures en jupe et sabots, ces petites scènes n’ont jamais empêché les clins d’œil à l’actualité. Dans notre douce France, on trouve des enluminures ou des statuettes figurant les personnages de la Crèche avec des visages familiers comme celui du bon roi Henri IV ou encore celui de François 1er. Les décors évoluent aussi, et sous Louis XV on a même vu une crèche avec des voltaires et tout le mobilier d’époque. Mais comme chacun le sait, la meilleure des nouveautés c’est de garder la tradition du théâtre simple et naïf. Il n’y a que ça de vrai pour faire passer certaines émotions sans choquer l’assistance outre mesure.

Durant l’hiver 2014, en pleine Révolution de la Dignité, l’Euromaïdane fêtait donc Noël à sa façon, en montant des « euroverteps » en plein air par moins vingt. Tous les acteurs du drame qui se jouait « à la ville » y étaient représentés : CRS, étudiants, président… et bien entendu la Camarde tenait sa faux dans une combinaison antinucléaire, et le diable qui avait les traits d’un certain Vladimir Vladimirovitch… Pour parfaire ce casting, le félon Yanoukovitch servit à la fois d’Hérode et de Ravi-de-la-Crèche. Les saynètes rimées étaient entrecoupées de chants de Noëls traditionnels, tous plus joyeux les uns que les autres. Certains animateurs n’hésitèrent pas à adapter des strophes pour l’occasion. En effet, quoi de plus révolutionnaire que l’avènement d’une nouvelle ère, née au plus bas de l’échelle sociale et dans les conditions les plus précaires ?

Sur la scène de l’Euromaïdane, à Kiev en 2014. Scénario de Sacha Lirnyk. Un des verteps les plus drolatiques qu’il m’ait été donné de voir. Écrit en rimes, remarquablement interprété dans le froid et l’urgence. Le public renouait avec une belle tradition qui tombait à pic. C’est ça l’Ukraine.

Les premiers verteps politiques apparurent lors de la Révolution Orange. Une douzaine de troupes sillonnaient alors le pays (surtout au centre et à l’est) affublées des masques d’hommes politiques en plein affrontement. Pour autant, ce n’était pas vraiment le Bébête Show et les comédiens-koliadnékés risquaient bel et bien leur peau. On leur a lancé des pierres, versé du sable dans leur réservoir, mis en vrac leur sono tout en les menaçant d’aller plus loin si jamais ils ne s’en retournaient pas dans l’Ouest.

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Accessoires du « gazovertep » qui s’est tenu devant l’ambassade de Russie à Kiev en janvier 2009

Il y eut même un « gazo-vertep » lors du grand bluff de 2009. Il s’agissait de protester contre la fermeture des robinets. Il faut dire que les livraisons de gaz sibérien à l’Ukraine ont fait la fortune de certains politiques et que leur posture antiputine ne fut souvent qu’une vaste supercherie. Cette fois, c’est le Juif (intermédiaire entre les hommes et le diable) qui voulut racheter le gaz afin de le revendre encore plus cher. Mais un ange permit de débloquer la situation en ouvrant les vannes. Fine allusion à certains oligarques, et tant pis pur le « politiquement correct ».

L’autodérision fait aussi partie des plaisirs. Et avec le rituel de la chèvre (très ancien et répandu jadis à travers l’Europe) on mène les fêtes de Noël avec une petite note d’humour et d’allégresse qui fait mouche à tous les coups. Un des convives fait la bique, sautillant partout comme un cabri, quand tout à coup, c’est la syncope. La chèvre qui symbolise l’abondance avec ses cornes est juste en train de crever. Alors que faire ? Affolés, les invités se pressent autour de l’oviné. Est-ce qu’il est mort ? Mais non, le docteur va le soigner, mais il faudra payer. Et les convives mettent la main au portefeuille… Encore une grosse arnaque qui annonce une bonne année, tient ! On peut y voir une manière de rester humbles et de se moquer de notre situation financière après les dépenses de Noël, surtout à notre époque.

Petit intermède joué à Berkeley, Californie
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Fête des fous, 1559, d’après Brueghel (gravure de Van der Heyden)

Ces facéties carnavalesques allaient encore plus loin dans le nord de la France au Moyen-Âge. On élisait même une hiérarchie paroissiale parallèle, qui durant l’Office de l’âne par exemple faisait souvent dégénérer les fêtes hivernales sous l’effet combiné de l’alcool et de la folie collective. Un « évêque des fous » dans le sanctuaire même officiait comme un hiérarque déjanté. Le contexte politique y était pour beaucoup.

Quand doit-on fêter
la Noël ukrainienne ?

Les médias parlent toujours de Noël ou de Pâque “russes” ou encore orthodoxes, comme si d’autres églises ou confessions ne fêtaient elles aussi Noël le 7 janvier. Bien qu’il s’agisse de la même célébration, la date en est simplement décalée par une différence de calendriers: "julien" dans les églises d’Orient, "grégorien" dans celles d’Occident.

L’ancien calendrier tire son appellation du nom de son fameux créateur, Caius Julius Caesar, lequel avait rationalisé le calendrier romain en créant les années bissextiles. Malgré les vertus de ce rééquilibrage, le calendrier julien rallongera tout de même l’année de 11 minutes et 14 secondes, soit de 18 heures et 40 minutes par siècle, si bien qu’en 1582 (au moment de la réforme grégorienne) le retard accumulé sur la course des astres avait déjà atteint dix jours ― au passage, un « petit défaut » qui faisait bien rire astronomes juifs musulmans. Un autre « Romain », le Pape Grégoire XIII, s’appuyant sur les découvertes scientifiques de son temps, et sans doute pour consolider le pouvoir de l’Église, décide alors de supprimer ces fameux dix jours le 5 octobre 1582, devenant ainsi le 15. Pour éviter tout décalage futur, il fut décidé que les années séculaires ne seraient plus bissextiles, à l’exception des années divisibles par 400 (2000, 2400, etc.), le décalage par rapport à l’année solaire n’étant plus que de 3 jours tous les 10.000 ans, de trois heures tous les 400 ans, soit une avance de 26 secondes par rapport à l’année solaire.

Cependant, dans la mesure où les Églises de tradition byzantine n’acceptent pas toutes les réformes grégoriennes, à l’heure où nous parlons de ces complexes questions, l’écart entre les Noëls latin et byzantin s’est creusé et totalise à présent 13 jours et sera de 14 jours au siècle prochain. C’est pourquoi les Ukrainiens majoritairement orthodoxes ou catholiques de rite byzantin fêtent la Nativité le 7 janvier au lieu du 25 décembre. Néanmoins, si certaines confessions d’Ukraine et du monde tiennent à leur calendrier, dépositaire de leur tradition cultuelle, les États ont quant à eux presque tous fini par adopter la réforme grégorienne pour des raisons pratiques. Parmi les pays chrétiens à changer de calendrier, il y eut tout d’abord les États catholiques, suivis des protestants et enfin des orthodoxes à partir de 1918. Par commodité de langage, on appelle le calendrier julien “Ancien Style” et le grégorien “Nouveau Style”. Certaines Églises chez les Arméniens, les Syriaques et les Coptes ne fêtent pas Noël en tant que tel, mais seulement la Théophanie (textuellement : apparition divine) un jour avant la Noël des autres Églises d’Orient, ou bien le 19 janvier en tant qu’Épiphanie, Jourdain et Noël confondus.

Pour la petite histoire, nul ne peut prouver quand eut lieu vraiment l’heureux avènement, ni l’année, ni le mois. L’Église a simplement placé aux points cardinaux du cycle astral ― et donc païen ― ses principales célébrations. La date du 25 décembre fut décidée au IVe siècle, quand l’Empire romain adoptait le christianisme comme religion d’État. Quant à la fête du Nouvel An, on l’a longtemps fêtée à une date soumise aux traditions populaires ou à la volonté des autorités, c’est-à-dire localement, sans date universellement reconnue. Avec le renforcement de l’État, en France par exemple, on finit par adopter le 1er janvier comme date commune pour tout le royaume, bien souvent contre l’avis des populations attachées à leurs traditions ancestrales. Ainsi Paris adopta le Nouvel An du 1er janvier trois ans seulement après sa promulgation officielle en 1564, tandis qu’en Ukraine la réforme était passée depuis près d’un siècle. Aujourd’hui ce décalage entre fêtes latines et byzantines peut présenter des inconvénients, mais aussi quelques avantages, comme celui de fêter Noël deux fois (Rome le permet pour tous les rites orientaux) soit « à la française » le 25 décembre et « à l’ukrainienne » le 7 janvier. Les enfants ne s’en plaindront pas !

 


L’héritage « iranien »

La question des origines « iraniennes » ou « indo-européennes » des rituels ukrainiens a passionné certains chercheurs en ethnographie et en histoire des religions, comme Xénophon Sosenko, un prêtre galicien qui au début du XXe s. avait tendance à fétichiser l’aspect sacré de la culture iranienne. Par ailleurs, un nombre incroyable d’hypothèses quelquefois fantaisistes ont pollué les recherches autour de l’origine réelle des Scythes. Mais l’influence aryenne au sens linguistique du terme, n’étant que trop évidente, on peut légitimement se poser la question : les livres sacrés écrits en langue avestique sur les Plateaux d’Iran ont-ils eu une influence quelconque sur les rituels pratiqués en Ukraine à l’époque des Scythes ? Et si oui, peuvent-ils être tout à fait étrangers au fonds rituel encore pratiqué par les Ukrainiens ?

À ce jour et à notre connaissance, aucune recherche n’a pu démontrer de manière concluante l’origine iranienne des rituels ukrainiens. Tout au plus, certaines ressemblances phonologiques ont été établies, mais quoi de plus normal entre langues indo-européennes? Quant à la fameuse fonction tripartite « Souveraineté – Force – Abondance » théorisée par Georges Dumézil afin de caractériser l’organisation sociale des premiers Indo-européens, les fêtes de Noël ukrainiennes pourraient bien correspondre à la troisième catégorie, à savoir la célébration de l’abondance, du bien-être matériel et des plaisirs sensuels. Tout ceci allant bien entendu de pair avec la santé, la satiété et l’épanouissement personnel, thèmes privilégiés, s’il en est, par les agriculteurs et la gent féminine.

Les « théories » sur les origines iraniennes de Noël ne touchent pas seulement l’Ukraine. A en croire certains, Mithra lui-même ne serait qu’un Christ iranien parce qu’il est né d’une vierge dans une grotte un 25 décembre et qu’à part la croix, sa vie et son enseignement ressemblent fort à celle de Jésus, surtout par ce thème « si chrétien » de la résurrection, thème partagé à Rome avec Orphée et quelques autres personnages. Après tout, Christ est dieu, et dans le monde antique on ne pouvait prétendre à convertir des populations entières sans un fond mythologique reprenant les thèmes en quelque sorte « classiques » et déjà rodés par d’autres religions. Du reste, en cohabitant pratiquement les unes sur les autres dans des cités cosmopolites, ces dernières s’autofécondaient déjà depuis un certain temps. L’art parthe, c’est-à-dire iranien, qui au contact des Romains via Palmyre et la Syrie allait fortement influencer l’iconographie et les légendes chrétiennes à partir du Ier et du IIe siècles, en est un exemple.

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Divinités en uniforme romain. On peut reconnaître au centre Baalshamin, fils terrestre de Mithra. L’influence parthe et aryenne est manifeste. (Palmyre, Ier s. Musée du Louvre)

Ainsi le fond mystique originel chrétien s’est peu à peu étoffé de détails « historiques » plus charnels, du reste inscrits dans les évangiles bien après les faits racontés, et surtout, sans autre idée que de propulser un message simple et universel à travers des mythologèmes déjà populaires parmi les foules. Une religion populaire donc, mais bien encadrée dès l’origine par toute sorte de ritualistes et de théologiens. Un tour de passe-passe pourrait-on dire, et repris bien souvent par les contempteurs du christianisme eux-mêmes. Néanmoins, malgré une synthèse artistique et conceptuelle caractéristique de l’Orient romain, le christianisme originel aura tendance à quelque peu délaisser l’aspect astral du Cycle des saisons et le thème de l’éternel retour si apprécié des populations agricoles primitives, en se posant lui-même comme un empêcheur de tourner en rond. Bref, le christianisme primitif veut une victoire définitive sur les ténèbres et prétend en finir avec le Mal.

Le mithraïsme, très zodiacal et alchimique, ressemblait toutefois un peu trop au christianisme. C’est pourquoi la tradition chrétienne elle-même ne pouvait voir en cette religion iranienne qu’une démoniaque contrefaçon; c’était même un défaut que l’antagonisme millénaire entre la Perse et la Grèce ne pouvait qu’accentuer. Cette exécration transmise de génération en génération avait toutes les chances de gagner les Pères de l’Église byzantins. A Kiev, et dans la Rous’ où ils étaient lus et même dominants, on peut supposer que l’Église ruthène regardait tout ce qui était peu ou prou iranien comme doublement païen et suspect.

Pour de tout autres raisons, en France et plus généralement en Occident3, on a tout aussi largement méprisé les origines « iraniennes » de la civilisation européenne. Une situation bien regrettable qui laisse en quelque sorte de côté presque tous les peuples du nord de l’Europe, dont les origines anciennes et pré-chétiennes notamment, sont le plus souvent exemptes de sources directes. Ces origines supposées sont a contrario un thème naturel pour les chercheurs ukrainiens.

L’Ukraine, le Kouban et la presqu’île criméenne ont été le pays des iranophones occidentaux, arrivées ici par vagues successives du VIIe au IIe siècle. Ce fut le cas, en tout premier lieu, des Cimmériens dont parle Homère, puis des Scythes (ou Skolotoï comme les appelle Hérodote) et enfin des Sarmates ‒ eux-mêmes apparentés aux Alains, et plus tard aux Antes et autres Roxolans qui selon toute vraisemblance seraient des iranophones slavisés.

Qui plus est, les Slaves orientaux sont ceux qui auraient été le plus influencés par le vocabulaire religieux et mythologique hérité des langues iraniennes, un registre qu’on peut aisément imaginer comme un des facteurs essentiels de l’ethnogenèse. En revanche, les peuples turcophones (ennemis traditionnels des iranophones) léguèrent peu de mots, ce malgré une présence constante dans la steppe d’Ukraine, du Moyen Age au XVIIIe siècle. Quant aux anciens peuples turciques, comme les Avars, les Huns, les Bulgares nomades, Khozars, Coumans-Polovtsiens, etc., ils ne laissèrent aucune trace linguistique de leur passage en Ukraine. Ce n’est qu’à partir du Xe s. que leurs successeurs turcs, tatars et petchénègues notamment, légueront quelques mots, en particuliers d’ordre militaire et pratique, ayant surtout trait au combat et à la vie dans la steppe.

Ces nomades ont peu influencé la langue et donc la mentalité des futurs Ukrainiens, mais s’ils sont peu nombreux, force est de constater que des mots comme « Cosaque », « Baïda », « Charavar » et… « Maïdan », ont profondément marqué l’imaginaire historique ukrainien.

Petite chronologie des Scythes en Ukraine
  • ‒ 900 : Il y a presque 3.000 ans, les Cimmériens, ou Kymeroï en grec, entraient dans la steppe ukrainienne. C’était un peuple de cavaliers iranophones grâce auxquels la transformation du métal arrivait dans l’actuelle Ukraine. Au VIe s. av. J.-C. la plupart allaient être évincés par les Scythes, nomades venus d’Asie centrale. Une partie se sédentarisera alors en Crimée-Tauride sous le nom de Taures, quand une autre dévastera la Lydie de Midas et l’Assyrie déjà chancelante.
  • ‒ 600 : Les Scythes d’Ukraine, dont l’or est aujourd’hui célèbre dans le monde entier, s’installent donc au VIe s. av. J.-C. et intègrent les élites cimmériennes restées loyales. Une partie des Scythes finit par se sédentariser dans la moitié nord du pays, surtout constituée de plaines boisées. Dans le sud, terres de steppes et couloir d’invasion, ils gardent plus ou moins leur mode de vie, avant que les Grecs ioniens n’en hellénisent certains à partir du IIe s. av. J.-C.
  • ‒ 200 : Les Sarmates nomades arriveront en Ukraine au IIe s. av. J.-C. Ce sont, comme leurs cousins scythes, des iranophones. Ils ont un faible pour les émaux polychromes incrustés dans le métal, goût qu’ils transmettront aux Goths qui eux-mêmes les propageront en Europe mille ans plus tard. Quant à elle, l’influence culturelle des Scythes sur les Sarmates remonte au VIe siècle av. J.-C., soit peu de temps après le regroupement des tribus sarmates dans le sud de l’Oural. Les Huns ont légué aux Sarmates leurs techniques de guerre et leurs armes légères (que les Alains mettront pleinement à profit en dominant la steppe azovienne). Les Alains et les Roxolans (Rox-Alains?) font entre autres partie de ce groupe appelé « sarmate ».
  • 600 après J.-C. : Après le morcellement de l’empire d’Attila au Ve siècle, les Antes qui réunissent tribus slaves et sarmates, forment en Ukraine une confédération tribale bientôt détruite au VIIe siècle par les Avars turcophones. Néanmoins cette république militaire léguera un schéma d’organisation politique qui lui survivra : à partir du VIIIe s. ces mêmes tribus organisées entre elles formeront l’embryon politique de l’État kiévien, la « Rus ».

L’influence des Iranophones pourrait avoir été un facteur déterminant dans l’imaginaire ukrainien lié aux rituels saisonniers. Après tout, les Scythes-laboureurs voyaient en la constellation d’Orion une charrue tombée du ciel; or cette légende s’est maintenue y compris chez les paysans ukrainiens christianisés. Chez les Slaves et Scandinaves, le mot charrue comporte la vieille racine indo-iranienne « Pleu » ayant donné l’ukrainien plouh. On ne saurait donc le définir comme un mot spécifiquement hérité des Scythes, même si le récit fondateur de leur identité, à savoir la légende des Trois frères rapportée par Hérodote (voir plus bas) désigne cet objet comme l’attribut « de classe » symbolisant les laboureurs, et par là-même l’Abondance. Le joug (yarmo) fait également partie des quatre dons du ciel offert aux Trois frères ; il provient de l’indo-européen et se retrouve dans les langues grecques, iraniennes, indo-iraniennes, slaves, anatoliennes et arménienne. Dans la légende, la charrue ainsi que les trois autres outils tombés du ciel sont en or; ils sont donc divins au sens aryen du terme et incarnent les trois fonctions indo-européennes dans la théorie de Georges Dumézil. Complétant la triade fonctionnelle, la hache, attribut symbolique des rois, se dit topir en ukrainien et provient du vieil iranien tapara. Idem pour la coupe (tchara) attribut de la classe sacerdotale dans la légende des Trois frères.

Bien d’autres vocables du registre sacerdotal ont été pour la plupart d’entre eux assimilés après l’apparition des Slaves en Ukraine, terre ayant avant tout appartenu aux Scythes européens puis aux Sarmates iranophones. En ukrainien, le mot Foi (vira) viendrait de l’iranien, tout comme Monde (svit), Écrire (pésaté), Prêtre (jrets), Parole (slovo), Faute (véna) et Tombe (mohéla) pour ne citer que ces quelques exemples.

Parmi les tout premiers emprunts slaves au monde iranophone, on trouve Dieu (boh) et « div » (originellement, un esprit maléfique). Il est vrai que div appartient au fond commun indo-européen et qu’il a par la suite donné deus en latin, dieu en français. Mais Bagha, la divinité chargée de la répartition des richesses dans la mythologie aryenne, a donné Bog dans la plupart des langues slaves, Boh en ukrainien, et Bahatsvo (richesse). Le « ɦ » pulmonaire, si doux et typiquement ukrainien par rapport aux autres langues slaves est du reste un héritage possible des Scythes européens. Mithra, célèbre divinité mazdéenne, aurait donné Mir, la Paix en vieux-slavon, dérivé de Mihra.

Puisqu’on parle de Noël, on pourrait également citer le dieu-créateur Rod, symbole de fécondité chez les Slaves, dont la racine en ukrainien a donné Narod (peuple) ou encore Rodété (enfanter). Rod était adoré aux abords des rivières, où son « culte » s’est plus ou moins maintenu jusqu’au XXe s. sous la forme d’offrandes laissées sur la berge au lendemain de Noël. Or rivière se dit justement « rod » en persan. En avestique, on retrouve aussi la racine vorod dans le verbe grandir. Rod a surtout donné Rodjestvo en slavon, c’est-à-dire Noël.

Les Scythes ainsi que les ancêtres directs des Ukrainiens comme les Antes ou les Roxolans (peuples sarmatiques) sont apparentés aux iranophones d’Europe par un grand nombre d’éléments cultuels et lexicaux. En grec, Skolotoï (Σκολότοι) est le nom que se donnèrent eux-mêmes les nomades iranophones ayant établi, à la charnière des VIIe et VIe ss. av. notre ère, un royaume scythe dans les plaines boisées et les steppes du nord de la Mer Noire. N’étant pas directement scythes, les sources d’Hérodote4 sont peut-être contestables, mais une chose est indubitable : le premier géographe de l’histoire a relaté avec précision les ethnonymes et mythonymes tels qu’on les lui avait rapportés, peut-être même lors de son voyage supposé en Crimée alors connue sous le nom de Tauride. Selon certains spécialistes, le gentilé Skolotoï ne serait qu’une variante dialectale de l’ethnonyme « Scythes », quand pour d’autres il serait plutôt le nom que se donnaient eux-mêmes les sédentaires autochtones colonisés par les Scythes. À vrai dire, cela ne change rien à la spécificité des Scythes d’Ukraine et du Kouban. Reste à savoir dans quelle mesure les descendants des Scythes européens se sont mêlés aux Slaves et aux Germains s’étant arrêtés en Ukraine.

Les fêtes de fin d'année en Ukraine    
L’homme en chemise brodée de Marténivka (Ukraine centrale, VI-VIIe s.) Plaque décorative en argent de 7,6 cm. Ornement de selle ? Certains y voient un « danseur de hopak », autrement dit une figure ancestrale des Ukrainiens.

Bien évidemment, on ne saurait comparer l’Ukraine des steppes à celle des plaines boisées. Si le nord du pays, au moment de la grande transition « gothe » et slave (Culture de Tcherniakhiv, II-Ve s.) se démilitarise peu à peu et offre à ce jour les « garanties » archéologiques d’une société devenue plus sûre et plus pacifique au sein de laquelle la classe guerrière ne jouait plus qu’un rôle secondaire, on trouve au même moment dans la steppe pontique des petites cités durement fortifiées. Les grandes murailles dites du Dragon (Zmiyevi valé) protégeant le bassin dniprien des attaques nomades venant de la steppe, ainsi que les bonnes relations avec l’Empire romain pourraient expliquer en partie l’essor économique et démographique de cette période.

La coexistence pacifique de plusieurs ethnies européennes dans ce qu’allait être le futur noyau de la Ruthénie, premier État ukrainien, et juste auparavant l’Union des Antes, a peut-être bénéficié de ce même système défensif. On trouve encore des tronçons gigantesques de ces murailles, notamment dans la région de Kiev, le long des affluents orientaux du Dnipr sous la forme de remblais parfois hauts de 15 m sur une longueur de plusieurs dizaines de km. En revanche, les inhumations ou les crémations sans armes apparues en très grand nombre dans la zone théoriquement protégée par ces fameuses murailles pourraient attester une certaine mixité entre d’un côté les populations germano-slaves et de l’autre celles de la steppe. A l’issue de cette période transitoire, l’inhumation sans offrande devient majoritaire. Signe d’influence chrétienne ?5

Les Antes auraient formé une confédération d’hommes puissants, travaillant la terre via un réseau dense de petites communautés patriarcales. Dans les fouilles de Penkivka, vaste culture correspondant à celle des Antes en Ukraine centrale, des dizaines de sites surtout éparpillés sur la rive orientale du Dnipr, ont permis de mettre au jour un décor de selle : quatre petites plaques d’agent représentant un homme vraisemblablement en chemise brodée et portant un masque. L’homme semble esquisser un mouvement d’accroupissement caractéristique des danses ukrainiennes.6 ll n’en fallait pas plus pour qu’on fît de cet homme rituel accroché au train d’un bucéphale, le premier Ukrainien ! Mais après tout, avec des peuples vivant en bonne intelligence dans un espace de paix et des hommes faisant la fête dans leur habit « ukrainien » dès l’Antiquité. N’est-ce pas là… un merveilleux conte de Noël ?

La réalité historique devait être quelque peu différente, et les débats pour le moins contradictoires entre spécialistes dépassent de loin notre sujet. Un événement datant de cette période transitoire doit toutefois retenir notre attention. C’est l’adoption supposée de divinités aryennes dans le panthéon slave. Selon l’hypothèse avancée par certains chercheurs comme Boris Rybakov7, Khors, dieu du soleil radieux, aurait été directement emprunté aux Skolotes (autrement dit les Scythes européens) tandis que pour Valentin Sedov, cette influence iranienne daterait plutôt de la période ante correspondant à la Culture de Tcherniakhiv (II-IV siècles après JC). Pour autant, la fonction exacte de cette divinité ne fut jamais bien claire pour les chroniqueurs orthodoxes médiévaux, sans doute par ignorance de la tradition réelle des anciens Slaves. Mais si Khors est réapparu sous les traits de St George terrassant le dragon, avec sa fameuse croix bien visible sur les icônes, c’est que les anciens Slaves vénéraient déjà la croix comme symbole de lumière.

Par ailleurs, des croix gammées d’origine païenne « protègent » toujours les vieilles églises de la période kiévienne (c’était bien là leur fonction dans l’esprit de l’époque). On a aussi retrouvé une idole slave avec une croix sur la poitrine : était-ce toutefois l’avatar slave de Khors ? Quoi qu’il en soit, il apparaît de plus en plus clairement que cette divinité a pu faire partie d’un binôme solaire avec Dajboh, dieu chargé entre autres de la répartition des richesses. On a même vu en la symbolique du cheval, animal lié à St Georges dans l’iconographie, une influence nordique (Khors/Horse). Cela peut-être désarçonnant, mais en tout état de cause les rites de sacrifices équestres pratiqués en Inde8 ont bien influencé les Scythes et les Saces, peuples chez qui le cheval et le soleil sont sémantiquement indissociables.

A ce propos, il est également possible que cette présence aryenne dans le panthéon slave, tel qu’institué au Xe siècle par Volodimèr, prince de Kiev et christianisateur des Ruthènes, n’ait rien à voir avec une quelconque symbiose remontant à l’Antiquité, mais plus trivialement au contexte politico-religieux apparu après la chute de l’empire khazar, détruit en 965 par le prince viking et ruthène Sviatoslav, père de Volodimèr. Situé entre le nord du Caucase et le nord de l’Iran, cet empire avait à son service des troupes iraniennes. Au Xe siècle l’Iran était islamisé depuis longtemps; les Arabes poussaient vers le Caucase, et les Bulgares de la Volga, devenus musulmans eux aussi, avaient mis fin à la prospérité khazare en établissant des « routes de la soie » parallèles. Il est possible que des guerriers aryens se soient mis au service de la nouvelle puissance slave.

L’adoption de Khors, mais aussi du « bon gardien » Semarghl, un chien ailé aux allures de dragon, aurait donc été politiquement motivée par l’intégration de troupes aryennes, comme cela avait pu être le cas avec les légionnaires syriens, adeptes de Mithra, à Rome au 1er siècle. L’entente entre les princes varègues (autrement dit vikings) régnant à Kiev et les troupes iranophones s’en serait trouvée consolidée. C’était effectivement le cas sous Volodimèr et ce « geste d’amitié » n’y serait donc pas étranger. Quoi qu’il en soit, ces deux divinités allaient marquer l’esthétique religieuse ruthène, y compris après la christianisation officielle opérée par ce même Volodimèr. Ainsi Semarghl sera-t-il encore représenté comme fidèle protecteur sur des amulettes du XIIIe s. ou encore dans des cathédrales, comme à Tchernihiv, une des villes les plus anciennes de Ruthénie. Il est du reste très similaire tant par son nom que son aspect à l’extraordinaire Simurgh des Perses. Dans la mythologie des peuples iraniens, ce drôle d’oiseau protège l’arbre qui apporte la vie… Quoi qu’il en soit, avec l’arrivée des Mongols, ce chien-oiseau deviendra un phénix, oiseau porte-chance pour qui voit son envol.9

Toutes ces joutes étymologiques par définition interminables finissent le plus souvent en eau de boudin. On retiendra surtout la tentative d’explication avancée par l’éminent iraniste Vasily Abaev, laquelle s’insère parfaitement dans l’optique de cet article. Le savant ossète voit un lien possible entre Khors et l’idée de générosité. L’épithète « bon » était souvent accolée à Khors en tant qu’ancien dieu alano-sarmate, c’est-à-dire vénéré par des nomades iranophones vivant au nord du Caucase. On retrouve cette épithète chez les Ossètes, considérés comme les descendants directs des Alains.

Y aurait-il donc un lien avec le « bon » St Nicolas, avatar chrétien de divinités plus anciennes ? Comme l’a démontré l’excellent Boris Ouspenski, dans le monde slave oriental St Nicolas aurait repris les principales fonctions de Velès, frère de Khors et personnage parmi les plus anciens de la mythologie slave. Or en 980 le prince Volodimèr exclut Velès du panthéon païen tout en retenant Khors, comme si ce dernier l’avait entre-temps remplacé. Il est possible également qu’il y ait une confusion dans leur identification, Khors et Velès étant tous deux l’incarnation de la lumière, qu’elle soit lunaire ou solaire. Khors vivra relativement longtemps dans l’imaginaire ruthène. On l’évoque encore dans un discours contre l’idolâtrie recopié au XVIIe s. et compilé en Ruthénie quatre siècles plus tôt.10

Un rituel de Nouvel An scythe ?

Les fêtes de fin d'année en Ukraine    
Plaque en or représentant un banquet scythe (Stakhnivka, Ukraine centrale, IVe siècle avant l’ère présente)

Mais revenons maintenant à nos Scythes. Que fêtaient-ils lorsque finissait l’année sous le ciel d’Ukraine il y a environ 2.500 ans? La réponse se trouve peut-être dans une pièce exceptionnelle sauvée de l’oubli en 1901 par quelques archéologues chanceux. Dans un kourgane11 situé près de Stakhnivka-sur-la-Ros en Ukraine centrale, reposait un diadème richement ornée de dessins au repoussé.12 On a d’abord cru que cette petite feuille d’or ornant jadis la coiffe d’une femme scythe et ressemblant fortement aux coiffes traditionnelles d’Ukraine centrale était un faux. Mais le kourgane qui nous en a fait présent n’avait pas cédé aux pilleurs tous ses trésors, et à plus d’un titre, on peut dire que ce bijou s’est avéré magique.

La scène représentée paraît à première vue anodine : un joyeux banquet, de la musique, du vin, des guerriers de haut rang, des gestes de fraternité, mais aussi des marques de respect, avec un hommage des plus courtois à une Dame mise à l’honneur au centre de la scène et se tenant assise devant un jeune champion comme si on était au Moyen-Âge après une joute équestre.

Mais voilà que tout à gauche, comme en marge de la fête, se déroule sous nos yeux un meurtre. Détail qui vient obscurcir le tableau et plaiderait en faveur d’une lecture ésotérique, d’autant que le meurtre en question serait également un sacrifice rituel à en croire l’indice clairement affiché du bélier. Plus qu’un simple banquet antique, il pourrait s’agir d’un rite annuel de Nouvel An, voire d’un mystère au sens théâtral du terme, ou encore d’un rituel initiatique, mais quoi qu’il en soit, la scène du meurtre nous met en présence du fameux mythe aryen des Trois frères.13

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Le personnage poignardé au tout début, à gauche, est sans doute Coloxaïs, nom hellénisé de Kolaxaïn (Κολάξαϊν) roi et incarnation de la lumière, sorte de roi-soleil. Dans la légende des Trois frères, ce sont ses deux aînés Lipoxaïs et Arpoxaïs (juste à droite) qui le trahissent. Parallèlement on voit un roi dans son âge mûr, un rhyton à la main et posant un genou à terre, auprès d’une Déesse qui semble lui offrir l’élixir de jeunesse. Ce don du Renouveau et de la Jeunesse transforme le vieux roi en l’adonis placé debout, juste à l’opposé et en pleine possession de sa vigueur comme on peut le voir. Dans les deux cas, magie et sacrifice s’en mêlent, car Coloxaïs ne se contente pas de boire une coupe. Dans la légende rapportée par Hérodote, il a hérité de présents tombés du ciel, symbolisant chacun une des fonctions identifiées entre autres par Dumézil comme royale, sacerdotale et agraire.

On peut bien sûr interpréter cette scène à plusieurs facettes, selon le point de vue des Scythes « laboureurs » (sédentaires) ou celui des Scythes nomades. Dans le premier cas, ce serait l’aspect agraire qui prévaudrait par la métaphore d’un renouveau annuel des forces de la nature, quand dans le second on pourrait voir cette scène comme une sanctification de la puissance royale considérée comme un don divin.

Les Trois frères

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Projection schématique du diadème et ordre des scènes (théorique)
La scène représentée sur le diadème de Stakhivka pourrait avoir une double narration à la fois ésotérique et figurative. 

Comme telle, on pourrait la lire selon cet ordre :

  1. Accolade fraternelle – complot des jeunes frères
  2. Sacrifice rituel du bélier – meurtre de l’aîné Coloxaïs
  3. Élixir de jeunesse – joie et boisson
  4. Conjuration de la mort – solennité poétique
  5. Célébration de la vie – vieux Scythe-Roi devenu adonis
  • Les deux personnages accolés et buvant dans le même rhyton (scène 1) rappellent les Deux Frères des légendes ossètes, conspirateurs jaloux ourdissant un complot contre leur plus jeune frère, Coloxaïs, étymologiquement « roi soleil ».
  • A leur gauche (scène 2) un bélier associé au personnage poignardé confirme la dimension sacrificielle du geste, mais avant toute chose, cet animal dans les traditions scythiques et iranophones incarne l’attribut royal et solaire du hvarnah, sorte d’aura divine à la fois synonyme de bonne fortune et de puissance royale. C’est le farnah des Perses et le fernès des Grecs, mélange de splendeur divine et de majesté royale offertes par les dieux. Cette aura serait en outre apparentée à Khors, le généreux dieu-lumière des Kiéviens que nous avons vu plus haut. Ainsi à travers cet acte, mythe et rituel se superposent parfaitement, avec d’une part l’idée d’un sacrifice rituel et de l’autre celle du meurtre de Coloxaïs.
  • Si cette interprétation est exacte, la dimension eschatologique du récit commence précisément ici. Les scènes suivantes se déroulent donc dans l’Après-vie avec une charge symbolique précieuse et profonde pour qui cherche à comprendre la philosophie des rituels scythes.
  • Tout à l’opposé (scène 3) sur la partie droite du bandeau, un serviteur verse sans doute du vin dans un cratère contenant une coupe et deux rhytons, tandis qu’un autre serviteur tend pour sa part une coupe et un seule rhyton. On peut reconnaître ces pièces de vaisselle dans les scènes suivantes, au centre du diadème. Le thème des trois récipients dans le cratère fait immédiatement référence à un épisode de l’Épopée des Nartes, une légende ossète où Soslan le Lumineux, épigone causasien de Coloxaïs, est sauvé dans le monde des morts par une Dame lui offrant un plateau toujours garni de trois morceaux à manger. Pas de doute, nous sommes bien dans l’Après-vie. Bien évidemment, au plan rituel le liquide en question n’est pas du vin, mais un élixir de jeunesse, la force vitale.
  • Pour la petite histoire, on a bien souvent retrouvé des traces de psychotropes sur ces objets rituels, tout comme sur leurs équivalents indiens ou iraniens. Appelé Amrita en langue scythe, Soma dans la tradition indienne ou encore Haoma dans la tradition iranienne, cet Amrita ressemble au sanskrit amrta qui veut dire immortel. Quant aux rhytons scythes, ils étaient enrobés d’or dès l’origine et étaient utilisés pour les noces ou bien les funérailles de grands guerriers ou de notables, autrement dit lors des rites de passage majeurs.
  • Le personnage solitaire jouant de la « harpe » scythe (scène 4) souligne l’aspect solennel du tableau général, du reste assez typique des scènes de grand rituel accompagné d’un banquet. On en rencontre de semblmables dans l’art syro-anatolien et le reste de l’Asie mineure.14 Il s’agit de conjurer la Mort elle-même, comme lors d’une danse macabre ou d’un festin durant la peste. L’instrument de musique en lui-même rappelle le fandyr des légendes ossètes lié à l’idée de Renouveau, ce qui confirmerait une fois encore l’aspect eschatologique du tableau. D’un point de vue plus terrestre et charnel, ne pourrait-on y voir la tragédie des destinées et des hasards de l’amour invoquée par un chant magique, comme une scène incantatoire après laquelle un autre monde, une autre vie commence ou recommence ?
Les fêtes de fin d'année en Ukraine    
Détail central reconstitué
  • La scène centrale (scène 5) est bien entendu la plus importante, avec un Scythe-Roi plantant son glaive dans le sol comme pour marquer l’Axe du Monde et à sa gauche, centrale et souveraine, une déesse qui pourrait bien être Tabiti représentée avec un miroir, objet magique servant à la divination, mais surtout à ouvrir, à la façon d’un portail, une passerelle vers l’autre monde (V. le miroir de Kelermès plus bas). Le miroir dans de nombreuses mythologies comme dans les rites orphiques est également un des accessoires du Renouveau. Le jeune adonis conduisant un char ne serait alors que l’image de cette exaltation ou élévation de l’âme. On peut voir également dans cet aboutissement initiatique un clin d’œil aux courses de chars rituels donnés en l’honneur d’un défunt chez nombre de peuples indo-européens, dont les Grecs et probablement les Scythes.15
Les fêtes de fin d'année en Ukraine    
Miroir de Kelermès retrouvé dans un kourgane princier du Kouban et datant des VIIe ou VIe ss. avant notre ère. Style irano-caucasien et grec-oriental. Ø 17 cm, or et argent.

A suivre…

  1. Basile de Césarée dit le Grand, n’était vers l’an 360 qu’un jeune théologien polémiquant avec les hétérodoxes ariens, dont la puissante hérésie entendait couper le Christ de sa propre divinité. Grand liturgiste, il sera surtout le fondateur des Basiliens, un Ordre monastique toujours bien représenté chez les catholiques ukrainiens.
  2. Ivan Franko, Opera omnia, t. 40, p. 220.
  3. Hormis Georges Dumézil et quelques rares comparatistes, parfois soupçonnés de verser dans l’extrémisme « blanc » par une poignée d’universitaires.
  4. Hérodote a décrit les mythes et les rituels scythes au Ve siècle av. J.-C. La légende des Amazones s’est essentiellement propagée à partir des rites nuptiaux exigeant d’une femme scythe d’avoir tué au moins un ennemi avant de pouvoir être mariée.
  5. De sorte à ne pas souiller le feu vénéré, les crémations étaient interdites chez les Zoroastriens. On ne pouvait enterrer que les rois, considérés comme « purs ». Le vulgus peccum avait droit quant à lui à des « funérailles célestes » : placés sur des tours du silence, les cadavres étaient dévorés par les oiseaux de proie ! La pratique s’est maintenue chez les Parsi en Inde.
  6. Voir le trésor de Martynivka, Ukraine centrale, découvert en 1909.
  7. A ne pas confondre, surtout, avec son fils!
  8. Voir les Ashvamedha, moment fort des rituels védiques.
  9. Certaines fonctions du phénix sont du reste comparables à celles de l’Oiseau de feu des contes russes et ukrainiens.
  10. Le « Dit sur les Idoles » est une apologie de Grégoire de Naziance, qui dans un traité byzantin du IVe s. décriait le retour aux idoles. Le chroniqueur ruthène y ajoute des divinités vénérées par les Slaves, dont Khors.
  11. Tombeau généralement élevé ou surmonté d’un tertre artificiel, caractéristique de la steppe et des cultures iranophones ayant propagé l’indo-européen entre l’Europe et l’Inde à partir du IIIe millénaire.
  12. Le diadème de Stakhivka date du IVe siècle avant l’ère présente.
  13. Nous suivrons ici la veine explorée par Hanna Vertiyenko, jeune chercheuse ukrainienne. Dans cet article en ukrainien elle a résumé les principales versions en cours dans le monde scientifique, tout en y apportant ses propres réflexions. Une version anglaise est disponible ici.
  14. V. l’art hittite de Karatepe, scènes de banquet royal.
  15. V. le livre sacré d’Ardà Viràf, sorte de Divine comédie zoroastrienne composée dès le IIIe siècle, soit dix siècles avant celle de Dante.

Chant Noël Renouveau Scythes Traditions


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