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Fraternité dans le Peuple    
Olèna Teliha 
By PanDoktor Posted in Lettres, Traduction littéraire on 6 mai 2017 12 min read
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Poétesse et militante nationaliste de premier plan, Olena Teliha est née en Russie dans un milieu russophone. Ce n'est qu'après avoir pris conscience de ses racines ukrainiennes qu'elle décidera d'apprendre l'ukrainien et de s'engager jusqu'au sacrifice ultime pour la libération de l'Ukraine. Opposée au nazisme comme au communisme, elle incarnera la fine fleur de la jeunesse idéaliste sourde aux sirènes des idéologies étrangères. 
Fraternité dans le Peuple    

Le texte que nous publions fait partie de ses tout derniers. Quelques mois plus tard en février 42, elle sera déjà de la charrette : on pense qu’elle a été fusillée à Babén Yar comme nombre de ses amis et frères de combat. Son plaidoyer contre l’internationalisme trompeur, faux-nez de l’impérialisme russe, n’a rien perdu de son actualité.

Traduit de l’ukrainien par NSM

CE FUT UNE VÉRITABLE ORGIE DE PAROLES CREUSES ET DE FORMULES-CHOCS. Vingt ans passés à faire leur barouf sur nos terres, à froufrouter comme des feuilles mortes, à se répandre comme des graines de tournesol et comme sortis d’une vieille cosse, à faire traîner leur semence sur nos riches et bonnes terres…

L’âme ukrainienne à peine réveillée, redevenue libre et fière comme au temps jadis, avait longtemps repoussé et tenu à distance tout ce qui porté par un vent étranger, un vent mauvais, était venu tourner autour d’elle. Les mains du pays s’étaient mises à chercher la vieille lame du grand-père, puis celle de l’arrière-grand-père pour la seule défense de la patrie. Ses yeux miraient l’auguste Trident des princes kiéviens et ses étendards. 1 Bouches et oreilles n’étaient prêtes qu’à un seul et puissant mot d’ordre : Slava Oukraïni ! Gloire à l’Ukraine! 2 Mais par le nord, depuis Moscou, ça s’était mis à souffler, à siffler, à gronder… L’Ukraine était prise dans une véritable tempête de sombres slogans venus d’ailleurs. Ils volaient et s’aplatissaient par affiches entières contre les murs de nos villes, s’étalant grassement telles les taches d’une nappe crasseuse dans de grands et gris journaux, et se propageant par la bouche d’infatigables causeurs envoyés en mission, remontés tels des gramophones par une main étrangère et hostile.

Il y en avait beaucoup. Il y en avait des centaines de ces formules, oukases et autres promesses en tout genre! Un sixième de la planète se crispait, se tordait, se pliait sous leur claquement infernal et bien plus encore sous la voix douce et amicale qui murmurait à leur oreille, un revolver contre leur poitrine.

Il y en avait autant que peut en compter l’asiate sournoiserie lorsqu’elle cherche par n’importe quel moyen à empoisonner un irréductible et redoutable ennemi ! L’empoisonner, pour lui fait perdre connaissance et le dépouiller entièrement jusqu’à lui prendre non seulement l’arme qu’il tient d’une main impuissante, mais la chemise qu’il porte sur lui, en se servant à même son corps. Dans toute cette marée de mots et de formules, il y en avait bien une qui de par sa mielleuse fausseté était particulièrement ignoble. Avec des mots doux comme des attrape-mouches, elle s’emparait des âmes les plus sensibles de notre peuple. Elle savait si bien s’en emparer qu’on pouvait à peine respirer sous l’étreinte de ces formules staliniennes, chacune d’elles vantant l’amitié et la fraternité entre les peuples.

Bonté divine! mais ce devait être le paradis cette noble cohabitation entre des peuples, où chacun aurait le droit de cultiver ses valeurs, sans borne et à sa guise; où tous pourraient vivre égaux dans la grande et solidaire famille des peuples soviétiques; où les grands frères ne distribueraient plus de taloches à leurs morveux de petits frères, mais de fraternels baisers et de rouges bonbons. Car ainsi le formulait la formule !

Les Ukrainiens, comme les autres peuples d’URSS déjà groggy par le précédent poison, allaient donc accepter cette nouvelle folie. Sous la lourde emprise de leur état narcotique, certains commencèrent vraiment à voir l’Ukraine comme un pays libre et prospère. L’ennemi éternel était devenu l’ami ; le revolver qu’il tenait s’évaporait jusqu’à devenir invisible, et son poing serré n’était plus qu’une main tendue et fraternelle… Alors les frères-Moscovites et les frères-Bronstein 3 vinrent ratisser les frères-Ukrainiens jusqu’au dernier bouton de culotte. Mais dans toute cette affaire, le plus grave est qu’on les arnaquait d’un slogan si mielleux que les Ukrainiens ne pouvaient y voir malice ‒ pour eux, c’était juste des cadeaux de bienvenue offerts par les habitants de la florissante Ukraine, bien qu’elle-même n’eût en retour que terreur et famine!

Les choses devenaient claires y compris aux yeux de ceux qui avaient été les plus crédules. Au prix de lourds efforts, quelques-uns des meilleurs fils de l’Ukraine parvinrent à s’extraire de la maille serrée des slogans ennemis. Sans détour, ils prirent conscience qu’il ne pouvait y avoir de fraternité entre des peuples éternellement ennemis, mais une seule et indéfectible fraternité de sang au sein du peuple. Ils prirent conscience que seule une telle fraternité permettrait de repousser l’idée étrangère et hostile d’internationalisme et qu’il fallait maintenant prendre appui sur la vision nationaliste jaillissant des tréfonds du peuple.

Le parti communiste était devenu « rassembleur de terres russes ». Ainsi tranchait et clamait haut et fort devant toute l’Ukraine, l’ancien bolchevique Nicolas Khvéliovéï 4 par la bouche de son héros Karamazov. 5 Or, de ce choix en découlait un autre : sauver la patrie, seul le nationalisme ukrainien et seule la fraternité de sang en étaient encore capables. Khvéliovéï ne connaissait que trop bien ses « frères » du Parti pour qu’ils les laissât l’abattre d’une main câline, après le choix qu’il venait de faire ; alors il se tira lui-même une balle dans la tête, préférant l’incliner devant le jugement divin plutôt que devant les formules ennemies désormais déchiffrées.

Ces balles, cependant, n’allaient pas épargner ses véritables frères de sang : Vlézko, Falkivskéï, Kosinka, tout comme des centaines d’autres qui au nom de la grande et indestructible fraternité dans le peuple, la fraternité de sang, avaient osé s’opposer à la fausse fraternité entre les peuples. Ces flèches qui frappaient l’Ukraine en plein cœur ‒ cœur qui s’était remis à battre de sa forte et suspecte vigueur ‒ annonçaient déjà toute la perversité de la Rouge Moskovie.


Des temps nouveaux arrivent, dont l’extrême impudence n’a pas d’équivalent dans l’histoire. La Rouge Moskovie, peuple soi-disant plein d’égalité et de fraternité à notre égard, s’est mise à propager le culte de l’âme moskovite, culte des héros de l’Ancien régime que cette même Moskovie vient pourtant couvrir de crachats. À force d’étreindre, la voilà à bout de souffle, remettant en grâce des personnages comme le tsar Pierre 1er ou encore le vieux Souvorov qui s’était battu au service de l’Empire, et des centaines d’autres héros non pas soviétiques, mais moskovites, le tout en déportant et fusillant sans distinction tous ceux qui tiennent à préserver leur âme ukrainienne et la mémoire de leurs combattants tombés pour l’Ukraine. Mais ‒ chose étrange ‒ cette ère nouvelle, ère de la plus grande terreur jamais exercée par la Rouge Moscovie, lui vaut à présent la reconnaissance de la Blanche par la voix de nombreux émigrés tsaristes. Comme quoi, l’éternelle fraternité dans le peuple a bel et bien répondu à l’appel. Les émigrés moskovites éparpillés aux quatre coins de la planète ont accueilli avec joie les exactions de la peu-importe-si-elle-est-rouge Moskovie, dès lors que ce fût contre l’Ukraine, éternelle ennemie. Comme elle est indestructible cette fraternité de sang! Elle qui pousse les Moskovites émigrés à éprouver de la joie lorsque l’URSS récupère la Bessarabie ou à reconnaître les bases des Dardanelles comme soviétiques juste parce que la Blanche y voit l’avantage de la tant-pis-si-elle-est-rouge Moskovie!

Voilà ce qui une bonne fois pour toutes a fini par nous ouvrir les yeux, à nous autres Ukrainiens. On voyait bien que l’internationalisme n’existait pas et qu’il ne pouvait exister. On ne peut servir qu’une seule nation à la fois : ou bien l’étrangère à nous Moscovie, ou bien la nôtre, l’Ukraine. Et quand nous portons en nos terres l’idée du nationalisme ukrainien, il ne saurait y avoir un seul mot de trop. Chacun de nos slogans doit porter ses fruits au lieu de finir comme ces débris de cosse vide. Quand nous parlons de communauté nationale, nous devons la ressentir. Tout comme à présent nous devons par-dessus tout ressentir les liens indissolubles du sang, ceux de la Fraternité dans le peuple.

Ce n’est pas avec leurs doux et vains serments, mais avec notre rigoureuse soumission aux impérissables et inexorables exigences de la Nation que l’Ukraine pourra enfin apparaître aux yeux du monde dans toute l’étendue de sa vaste et puissante envergure!

Mais nous ne pouvons permettre que nos héros ni même les pires et les plus lâches d’entre nos frères soient immolés par des mains ukrainiennes. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons promouvoir le sens de la communauté au sein de la Nation et celui de la fraternité au sein du peuple. En défilant sous ces slogans, veillons tout de même à ce qu’ils ne soient pas qu’un « concert de casseroles », mais résonnent comme la plus profonde des vérités, notre raison de vivre et de mourir. ◊

Olena Teliha, octobre 1941


  • Après l’exécution d’Olena Teliha par la Gestapo, probablement en février 1942 à Babi Yar (Babén Yar en ukrainien) le Bulletin ukrainien pourtant édité à Berlin n’eut aucune hésitation à reproduire son article (26 juillet 1942) intitulé Братерство в народі en ukrainien. Il avait été pour la première fois publié dans le journal d’Oulas Samtchouk, Volyn’ (12 octobre 1941) puis dans l’hebdomadaire littéraire Litavry (23 novembre 1941) animé par Ivan Rohatch, qui sera lui-même exécuté par la Gestapo à Babén Yar au même moment. Cette seconde édition, et plus encore celle d’après-guerre 6 est celle qui de nos jours est le plus souvent reproduite en ligne, bien que la chute comporte d’importantes et regrettables retouches.
  • Originellement, Olena Teliha y citait l’exemple du leader nationaliste roumain Codreanu, dont l’assassinat aurait été inspiré « par la pensée juive hostile à la nation roumaine ». En réalité, les motivations du Premier ministre Călinescu qui fit exécuter des centaines de nationalistes roumains furent beaucoup plus complexes… Mais là n’est pas l’essentiel. Le caviardage d’Ivan Rohatch mutile surtout la partie la plus noble du texte – au sens tragique du terme –, moment-clé où la jeune poétesse, révolutionnaire romantique prête à donner sa vie pour son pays et sa cause, regrette les combats fratricides entre Ukrainiens, notamment nationalistes. Le mot « mourir » qui achève l’ensemble de son œuvre (c’est l’un de ses tout derniers articles) occupe une place trop chargée de symboles pour qu’on puisse encore le censurer. Cette chute tragique donnait tout son sens à l’article. Nous l’avons rétablie.
  • Les sources originales utilisées pour cette traduction sont consultables en ligne, les voici classées dans l’ordre chronologique  : 1 – Volyn’, 2 – Litavré, 3 – Oukraïnskéï Visnék, 4 – Praporé Doukha.

  1. Trident ou Trézoub, emblème du grand-prince de la Rous’ Volodimer 1er, puis du mouvement national ukrainien. Aujourd’hui emblème de l’État ukrainien.
  2. NDT : Slogan de 1918 repris par l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN) dans les années 30. Depuis l’agression russe de 2014, cette formule à laquelle on répond « Gloire aux héros ! » est redevenue universelle en Ukraine.
  3. NDT : Allusion à Léon Trotski, juif d’Ukraine ayant lancé contre elle l’Armée rouge. L’édition originale parle de Frères-Juifs. Cette traduction a pour source la réédition faite dans l’immédiat après-guerre.
  4. Mykola Khvylovy, traduit en fr. par Olès Masliouk et Myroslava Maslow.
  5. NDT : Dans son roman « Les Bécasses » partiellement publié en 1927, Mykola Khvylovyi résume son évolution idéologique en ouvrant les yeux sur son aveuglement passé. Le choix du nom Karamazov emprunté à Dostoïevski n’est bien sûr pas anodin. On peut y voir une façon claire et précise de comparer l’idiotisme du borné révolutionnaire à un état épileptique, maladie dont avait d’ailleurs souffert l’auteur des Frères Karamazov.
  6. Dans un recueil posthume de poésies et d’articles d’Olèna, « Les Drapeaux de l’esprit » (Прапори Духа) publié par ses amis en 1947.

Internationalisme Nationalisme Olena Teliha


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