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Gogol l'Ukrainien?
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers, Lettres on 10 décembre 2017 40 min read
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Parmi les Ukrainiens ayant le plus compté dans l’Histoire de leur pays, le cas Nikolaï Gogol ou plus exactement Mékolaï Hohol en ukrainien, ne manque jamais de ranimer les thèmes éternels de l’identité et de la langue ukrainienne si malmenées dans ce pays depuis des siècles.

L’Ukraine de Gogol est enveloppée d’une fleur poétique, comme sa Russie est abominable de désolation, écrivait en 1902 le célèbre critique littéraire Simon Venguerov. Le spécialiste russe en concluait que pour Gogol, la Russie était le royaume mort des âmes mortes. Des mots qu’on ne risquerait pas d’entendre sur nos ondes ni dans nos universités. Encore qu’au-delà du seul Gogol, l’Ukraine désormais affranchie du joug moscovite sur 95 % de son territoire, semble toujours incapable de trancher ses propres questions identitaires. Elle en serait presque à renier une de ses plus belles plumes si quelque chose de profondément ukrainien ne transparaissait dans l’œuvre gogolienne.

Illustre initiateur de la prose russe, mais aussi génial écrivain ukrainien parfaitement formé aux lettres et aux traditions de son pays natal, Gogol est bien plus ukrainien que le « tractoriste » du Donbass (expression poutinienne) et quoi qu’il en soit bien plus ukrainien qu’on pourrait le croire en France. Mais en Ukraine, sa perception est toujours mitigée. On l’abandonne aux Russes comme on a abandonné la Crimée, ou bien on le défend comme on défend le Donbass. Ce statut pourtant peu ordinaire est assez répandu au sein de la population, et quels que soient les points de vue l’observateur plus ou moins averti sera toujours troublé par la cas Nicolas Gogol, incarnation à lui seul d’une inextricable dualité. Avec Gogol, il s’agit d’un cas extrême, pour ainsi dire pathologique.

Gogol l'Ukrainien?
Nicolas Gogol par Otto Friedrich von Möller, début des années 1840

C’est que le mal ou le démon qui finit par avoir la peau de Mékolaï Hohol demeure celui de nombreux « Petits-russiens » incapables de trancher entre leurs racines ukrainiennes et le formatage russo-soviétique, formatage en réalité plus ancien et profondément gravé dans les mentalités comme nous allons le voir. Certes, l’interminable guerre russe contre la trop libre Ukraine, l’annexion sournoise de la Crimée et toute cette envahissante « fraternité » affichée par Moscou commencent à changer la donne, mais le sursaut patriotique apparu en 2014 ne saurait agir rétroactivement. On ne pourra donc jamais « décoincer » Nicolas Gogol de son statut éternellement ambigu et comme à jamais figé entre deux mondes aussi liés qu’incompatibles. Situation d’autant plus inconfortable que l’âme céleste de l’Ukraine et le monde infernal de la Russie sont en guerre et que cette guerre n’en finira jamais.

L’âme céleste de l’Ukraine et le monde infernal de la Russie sont en guerre et cette guerre n’en finira jamais

Pour s’en rendre compte, il faudrait faire un tour dans le Purgatoire où végètent les grands Ukrainiens « non homologués », jugés d’hybrides voire de malfaçons. Pour reprendre une image plus gogolienne, il faudrait s’introduire dans le bureau du Révizor et soulever la pile de dossiers où croulent encore toutes ces âmes perdues pour l’Ukraine. C’est que la mentalité du pays est ainsi faite, spirituellement riche, mais si convoitée et percluse d’impacts qu’on ne saurait dégager des ruines de l’histoire la moindre statue qui ne fasse débat ou ne pose question. Au vrai, à la fin de sa vie l’homme lui-même ne savait plus qui il était vraiment : Gogol le russe ou Hohol l’Ukrainien ? (Le son « h » n’existant pas en russe, la lettre « h » se prononce « gu » en russe et c’est ainsi qu’on a transcrit le nom de l’écrivain en français.) A son amie Alexandra Smirnova, il écrit en décembre 1844 qu’il ne sait pas à quel pays appartient son âme et qu’il ne saurait trancher entre l’Ukraine et la Russie. Mais on remarquera qu’il sait parfaitement distinguer l’une de l’autre et que c’est déjà beaucoup dans un contexte où le discours dominant cherche à nier l’existence du particularisme ukrainien.

Gogol l'Ukrainien?
Kostomarov vers 1880

Or ce sont précisément les premières armes de Gogol en littérature, autrement dit l’image romantique de l’Ukraine cosaque qui influencèrent certains auteurs russo-ukrainiens ne sachant pas eux-mêmes trancher, comme l’historien et intellectuel Nicolas Kostomarov, chez lequel la question sera plus approfondie et débouchera même sur une théorie définissant le facteur démocratique comme le marqueur identitaire par excellence distinguant Russes et Ukrainiens. L’historien russo-ukrainien d’origine cosaque ira même plus loin en parlant de l’unité naturelle et indestructible des Ukrainiens dans un long article de 1861 ironiquement intitulé Deux nationalités russiennes. Décrivant la carence d’esprit démocratique chez les Russes comme une force pour l’État autocratique, l’historien révèle également les faiblesses des Ukrainiens, peuple anarchique s’il en fut au long des siècles. Mais peuple tout aussi indestructible malgré tout. La Ruthénie méridionale [soit l’Ukraine des Carpates au Kouban] conservait le sentiment de son unité nationale sans toutefois avoir l’intention d’entretenir ce même sentiment : au contraire, le peuple qui bien évidemment s’exposait lui-même à la désintégration, n’était quoi qu’il en soit pas désintégrable. Ce qui en revient à dire que le peuple ukrainien, même livré à lui-même, ne pouvait cesser d’être ukrainien.

En vieillissant, cet ancien contestataire décembriste et slavophile, qui dans le Livre de la Genèse du peuple ukrainien (1846) avait pleinement justifié l’anticolonialisme ukrainien, muera lui aussi vers un conservatisme russo-orthodoxe « à la Gogol » et s’en prendra violemment aux tendances anarchiques et révolutionnaires des Ukrainiens, tout comme aux tendances nihilistes des anarchistes russes de la fin du XIXe siècle. D’après Kostomarov, les tendances révolutionnaires sont innées chez les Ukrainiens, mais ne mènent à rien, alors que l’esprit russe, plus soumis, serait plus constructif.

Dans une nouvelle anti-utopique publiée en 1917, soit bien après sa rédaction vers 1880, l’historien russo-ukrainien, affaibli physiquement et moralement, dépeint la Révolte du bétail racontée sur un mode épistolaire, et non sans hasard, par un Ukrainien s’adressant à son ami et correspondant de Saint-Pétersbourg. Si le sujet nous fait immanquablement penser à l’Animal farm de G. Orwell, Kostomarov s’y révèle beaucoup plus conservateur, quoi que tout aussi clairvoyant. L’esprit de liberté qu’avait déjà noté Voltaire chez les Ukrainiens serait plutôt de l’anarchisme destructeur qu’une marche sereine et ordonnée vers l’établissement d’un État fort et stable. Théorie kostomarienne que les événements récents, tout comme l’interminable liste des échecs ukrainiens ne peuvent hélas qu’accréditer. Cela dit, pour ne parler que de l’empire vers 1880, les narodnistes (textuellement populistes) ukrainiens n’eurent jamais les tendances pessimistes et ultra-violentes des narodnistes russes comme Netchaïev. D’une manière générale, la culture russe est bien plus exposée aux tendances radicales et sanglantes : on le verra clairement en 1917, au regard des votes populaires constatés en Russie au début de la Révolution, révélant une opinion russe nettement plus favorable aux bolcheviques qu’en Ukraine ou ailleurs dans l’empire vacillant.

L’élément grand-russien, — écrit Kostomarov dans Deux nationalités russiennes, — possède quelque chose de grand, de constructif, un sens de la stabilité et de l’unité, une prévalence du bon sens pratique dans les situations critiques, une aptitude à réagir et à faire face, de ressentir le moment de l’action et d’en faire usage autant que nécessaire. Choses dont n’a pu faire preuve notre peuplade sud-russienne. Son courant de liberté l’entraînait soit vers la dégradation des rapports sociaux, soit vers un tourbillon de pulsions sensorielles qui fit tourner en rond son existence nationale et historique.

,La discipline, camarades ! C’est en gros le mot d’ordre de Kostomaroff, et il n’en voit pas une once chez les Ukrainiens. Son passage sur les pulsions sensorielles, autrement dit les illusions de l’image et le pouvoir de la beauté sont d’un moralisme typiquement orthodoxe. Pourtant c’est bien ce même pouvoir qui domine dans le rite russo-byzantin et rend si propice l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques en Russie. On peut même parler d’une esthétique byzantine conservatrice tuant l’idée même de créativité. Hélas, ce sont bien les plus créatifs des Ukrainiens qui finirent par y succomber. Et notre fier Hohol, oui, notre Ukrainien libre d’esprit finira lui-même par s’intoxiquer et s’auto-russifier au point d’y perdre la raison. A force de verser dans le conservatisme russo-orthodoxe et d’imiter précisément les personnages qu’il raillait dans ses pièces, l’homme allait sombrer dans une profonde crise d’identité. Jusqu’à sa fatale dépression. Du moins est-ce une des explications avancées côté ukrainien. Parfois, je me demande si le même syndrome ne plomberait pas l’Ukraine elle-même, ou du moins sa partie la plus russifiée, bien plus que les éternelles tendances libertaires…

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Si l’excursion tient toujours, inutile de préciser qu’on ne descendra pas au fond de ce trou dantesque sans un bon guide. On m’y a fait descendre il y a quelque temps encore, avec un ami français tombé amoureux de l’Ukraine au point d’éditer la biographie des Vingt Ukrainiens les plus illustres. A cette occasion, l’affaire Nicolas Gogol si énigmatique à plus d’un titre est devenue encore plus douloureuse quand cet éditeur m’a demandé mon avis… L’imprudent, il n’aurait jamais dû ! Mais que voulez-vous, choisir ou exclure l’un des Ukrainiens les plus célèbres — mais célèbre surtout en tant qu’auteur « russe » — doit faire partie des charmes de cette quête parfois aventureuse qu’on appelle « identitaire ». Pour ma part, on aurait dit plutôt une opération de secours mal engagée, à moins qu’on ne soit passé directement à l’étape suivante et qu’on allait ramasser les débris d’une collision après une chute vertigineuse. Et si cette malheureuse pêche aux arguments ressemblait à du rafistolage, il faut dire également que la personnalité éclatées de l’écrivain s’y prêtait particulièrement.

Il faudrait d’abord descendre dans le cerveau de Gogol où vit un monde d’être hybrides et fantastiques, mais je ne voudrait pas comparer les Ukrainiens à des follets, des toqués, des farfadets. Non, mais force est d’admettre qu’avec ou sans Gogol cette sélection arbitraire des Ukrainiens les plus illustres ne pouvait être en tout état de cause qu’un choix cornélien. Pour le reste, cette galerie de portraits ne pouvait non plus escamoter la cour des miracles que constitue l’histoire ukrainienne vue avec réalisme et sans idéalisation romantique. Là où je veux en venir, c’est que choisir tel Ukrainien plutôt qu’un autre, et en l’espèce tel auteur au détriment d’un autre, juste parce qu’il aurait été plus conforme à l’idée qu’on se fait de l’histoire et de la culture ukrainiennes de nos jours, était un exercice à haut risque pour mes propres certitudes.Mon guide comme d’habitude était le Kobzar dans lequel tout est dit. C’est mon munshi, mon maître et ami. Et pourtant, même avec un bon guide il n’est pas de voyage sans risque, et moi qui en Ukraine exige systématiquement la langue ukrainienne à l’exclusion du russe, je sombrais soudain dans les affres du doute. Il a suffi qu’on me parle de cette dualité russo-ukrainienne, si essentielle chez Gogol, pour qu’un souffle d’images et de souvenirs vienne titiller mon imagination, juste au moment de choisir la boule noire ou blanche que j’allais quoi qu’il arrive utiliser à contrecœur. Je me suis mis à fermer les yeux, partant à la recherche d’une issue improbable à ce lourd dilemme. Avant que cela ne finisse en supplice, je m’envolais sous le regard de la Lune, vers le village de Dékanka, par-dessus le Mont chauve et l’église hantée de Viy. Je voyais les terres de Taras Boulba, les champs de bataille, la steppe écarlate. C’était comme un rêve et un cauchemar en même temps. En ouvrant les yeux, je me faisais une promesse : Quoi? Mettre une boule noire à celui qui mieux que personne forgea et popularisa l’imagerie ukrainienne dans le monde entier? – Jamais !

J’entends déjà les critiques : oui mais il n’a jamais publié en ukrainien. C’est vrai, et il n’est pas le seul dans ce cas. Gogol pour les uns, Hohol pour les autres, génial auteur ou traître insigne, peu importe. A ses débuts dans les années 1820, c’était presque la norme, et même après sa mort survenue en 1852 la question devait encore se poser durant une ou deux générations. Le choix d’écrire en ukrainien ou en russe ne relevait pas de l’identité proprement dite. Qu’on fût en phase avec l’empire ou au contraire pour la transformation de la prison des peuples en une fédération démocratique de peuples « fraternels », l’originalité de l’Ukraine comparativement à la Moscovie était suffisamment marquée dans l’esprit des Ukrainiens. Y compris chez Hohol, comme nous l’avons vu. Le plus souvent on écrivait dans les deux langues, même Chevtchenko a tenu son journal d’exil en russe. C’est bien plus en les systèmes d’idées et de croyances que résidait la véritable différence, comme nous l’avons vu également. La langue n’étant presque jamais l’unique marqueur d’identité, la vision du monde (déterminée selon les critères de l’époque) pouvait aisément la surpasser. Et du vivant de Gogol, c’était la russophilie et le tsarisme pour les plus conservateurs, ou bien l’ukrainophilie et la démocratie pour les plus progressistes. Aujourd’hui l’ukrainophilie serait davantage déterminée par un idéal démocratique « eurocompatible », mais le conservatisme religieux ou le nationalisme révolutionnaire l’imprègnent tout autant. C’est le signe d’une incontestable vitalité nationale qui n’existait pas et ne pouvait exister dans l’Ukraine des années 1840.

Dès lors, comment qualifier Nicolas Gogol 175 ans plus tard ? Est-ce un auteur russe d’origine ukrainienne comme l’affirme cette chère tata Wiki, ou bien Mékolaï Hohol est juste un auteur ukrainien de langue russe ? La question demeure. Mais au-delà de cette question jugée anachronique par certains, le créateur voyait-il les choses comme d’autres Ukrainiens célèbres de son temps ? Il faut admettre à sa décharge qu’en montant à la capitale en 1828, l’offre littéraire de langue ukrainienne était bien maigre. L’Enéïde travestie d’Ivan Kotliarevsky publiée à peine trente ans plus tôt avait été la première œuvre jamais publiée et composée en ukrainien moderne. Quant à son ton humoristique, voire badin, il collait parfaitement au provincialisme imposé, tout comme il collait au cliché du Petit-Russien rimailleur grâce auquel Kotliarevsky pouvait parler des Cosaques zaporogues sans risquer de passer pour un « théoricien séparatiste » à la solde de l’impérialisme français. Après tout, on avait bien jugé les dékabristes pour moins que ça…

C’est aussi l’humour que choisit Grégoire Kvitka-Osnovianenko dans les années 1820 pour introduire des personnages parfaitement ukrainiens dans leur façon d’être et de penser. Il ouvrait ainsi la voie vers une sorte d’autonomie littéraire de l’Ukraine au sein de l’empire. Mais Kvitka-Osnovianenko publiera aussi en russe, langue qui du reste fut celle de la première revue littéraire ukrainienne née il y a deux siècles. Le russe était aussi la lanque des ouvrages ethnographiques grâce auxquels la personnalité et l’originalité de ce qu’on appelait alors la Petite-Russie allait subjuguer les libéraux pétersbourgeois.

Gogol l'Ukrainien?

Comme leur compatriote de Poltava (Sorotchéntsi pour être plus exact), les intellectuels ukrainiens du XIXe siècle étaient habituellement publiés en russe et ne publiaient en ukrainien que dans une intention artistique particulière, ou bien alors polémique, pour ne pas dire ouvertement provocatrice et militante dès que le chauvinisme russe s’imposera à partir des années 1860. On trouvait entre autres dans l’offre ukrainienne des chansons historiques ukrainiennes plus ou moins politiques; et à ce propos tout le monde admirait la belle collection de Gogol, y compris certains de ses homologues grand-russiens. C’est que personne en Russie ne craignait les tourbillons de pulsions sensorielles décrits par Kotomarov chez les Petits-Russiens. On ne commencera à craindre les Lettres ukrainiennes qu’après leur reconnaissance par l’Autriche-Hongrie et l’arrivée en Ukraine dniprienne d’une littérature purement ukrainienne principalement éditée en Galicie.

A noter que si le bilinguisme ambiant comportait une menace pour l’empire russe, il présentait aussi un avantage. Comme l’empire ne pouvait se concevoir sans l’Ukraine et encore moins sans l’histoire médiévale de l’Ukraine, le rôle des intellectuels et des historiens ukrainiens était crucial tant pour l’idée ukrainienne que l’idée-même d’empire russe, ce qui laissait à ces auteurs une marge de manœuvre plus ou moins grande. Du vivant de Hohol, le nationalisme ukrainien au sens strict ou tel qu’on le connaît aujourd’hui n’était pas encore en vogue ; il n’apparaîtra comme force politique et lame de fond démocratique qu’aux alentours de 1900-1920, soit deux ou trois générations plus tard. Mais il est plus que probable qu’un siècle plus tard cette ambivalence gogolienne n’eût contenté personne, et s’il avait vécu à Lviv dans les années 1930-1940, l’OUN (Organisation des nationalistes ukrainiens) aurait certainement régler son compte à Gogol; de même qu’il aurait fini dans les caves de la Guépéou s’il avait vécu en URSS; et dans les années 70, il ne serait ressorti du Goulag qu’à la condition d’être un pantin du Kremlin. Sous Brejnev, son internement psychiatrique n’aurait pas été motivé que par des raisons politiques. C’est bien là toute la difficulté du cas Gogol.

,Le contexte était tout autre dans la première moitié du XIXe siècle. Toute production ukrainienne rédigée en russe ou en ukrainien en dehors de toute idée indépendantiste ne pouvait dans un cas comme dans l’autre qu’alimenter l’idée impériale russe, soit à travers la domination pure et simple de la langue russe (« à la jacobine » pour résumer, même si comparer la France et la Russie et toujours abusif) soit à travers une forme de domination plus feutrée ayant pour crédo la liberté dans l’unité. C’était l’idée maîtresse des progressistes ukrainiens dans les années 1840, aussi écrivaient-ils pour le public et lectorat ukrainien autant que pour le russe. Du reste Hohol le traître, tout comme Chevtchenko le héros, selon les stricts critères ukrainiens d’aujourd’hui, trouvèrent la même protection et le même intérêt pour leur création lorsqu’ils débarquèrent à Saint-Pétersbourg. Vаssili Joukovsky, le premier poète romantique russe, accueillera Chevtchenko tout comme il avait pris Hohol sous son aile quelques années plus tôt.

La différence est que le barde prendra une voie résolument pro-ukrainienne et particulièrement critique vis-vis du régime tsariste. Il aura la dent dure avec les cosaques anoblis et le clergé officiel, alors que Gogol son aîné pensera s’en sortir en perpétuant une certaine tradition aristocratique, et surtout orthodoxe bien plus favorable à l’empire. Après tout, son ancêtre Ostap Hohol avait été officier de Bohdan Khmelnétskéï lors de la Révolution ukrainienne de 1648-1652 ; il avait même servi dans le prestigieux régiment de Kalnék, ce qui ne l’empêchera pas d’être anobli par la Pologne vingt ans plus tard, ni de se soumettre à Jan Sobiecki en 1671, malgré la perte de son propre fils tué sur les murs de la forteresse familiale. Pour cette trahison, quelques années plus tard Ostap Hohol obtiendra la charge suprême d’hetman-du-roi en Ukraine.

Gogol l'Ukrainien?
Armes de la prestigieuse famille cosaque des Lézohoub à laquelle Nicolas Hohol était apparenté.

Autrement dit, au cours de sa vie Mékolaï Hohol ne fera que reproduire la tradition familiale de soumission au suzerain, perpétuant une sorte de féodalité anachronique qui ne pouvait plus correspondre aux nouveaux codes romantiques. Il est évident que cette histoire le hantera et le poursuivra, puisqu’on en trouve des traces assez précises dans Tarass Boulba, personnage qui n’est autre que le sosie littéraire d’Ostap Hohol, ancêtre supposé de Mékolaï. Comme son double, Ostap Hohol est colonel zaporogue, il a deux fils dont un sera tué par les Polonais et l’autre passera à l’ennemi. Comme son double, Ostap Hohol manque de se noyer en passant un fleuve lors d’une retraite mouvementée, etc… Nicolas Gogol oubliera son nom polonais (Janewski) hérité d’une branche paternelle, mais n’oubliera jamais que son sang était lié à la prestigieuse maison des Lézohoub, famille qui s’était particulièrement distinguée lors de la Révolution ukrainienne. A son tour, Chevtchenko suivra une tradition bien ukrainienne lui aussi, mais sans comparaison possible plus révolutionnaire que celle des Hohol, et certainement plus proche de ses Haïdamaks « romantiques » et insoumis. A la toute fin des années 1830, Chevtchenko consacre à la révolte d’Ivan Gonta qui ensanglanta une bonne partie de la Rive Droite en 1768, le fameux roman en vers « Les Haïdamaks » qui relate le soulèvement antipolonais des masses paysannes et le massacre d’Ouman. Achevé en 1841, c’est l’une des toutes premières œuvres littéraires mettant en scène le « peuple » comme personnage à part entière, devenu lui-même le Justicier tant attendu.


Lutter sans concession aucune à toute forme de féodalité, même culturelle comme un haïdamak, ou au contraire s’acculturer et finir pas se dénaturer comme un Gogol, voilà toute l’histoire qui lie et sépare les Ukrainiens

Lutter sans concession aucune à toute forme de féodalité, même culturelle comme un haïdamak, ou au contraire s’acculturer et finir pas se dénaturer comme un Gogol, voilà toute l’histoire qui lie et sépare les Ukrainiens, à la fois cofondateurs et pires ennemis de l’impérialisme russe. On pense naturellement à des acteurs littéraires et religieux comme Théophane Prokopovitch qui ont enrichi et pour ainsi dire modelé l’idéologie impériale après la défaite de Mazèpa à Poltava. Ce genre de prélats petit-russiens seront choisis pour supprimer l’Hetmanat ukrainien aussi bien que pour réduire à néant la déjà très faible autonomie patriarcale au sein de l’Église orthodoxe officielle. L’État zaporogue sera remplacé par la Novorossia, et le patriarcat moscovite par une structure civile.

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Bien que leurs choix linguistiques aient été fondamentalement opposés, Taras Chevtchenko comprenait bien Hohol et ne tarissait pas d’éloges à son sujet. Les artistes et intellectuels ukrainiens l’ayant connu le reconnaissaient également comme un des leurs, et ce pour deux raisons essentielles : d’une part, c’était incontestablement un Ukrainien connaissant parfaitement l’histoire et la langue de son pays ; d’autre part, c’était un sujet loyal de l’empire russe bien accueilli par les milieux libéraux de la capitale. Mais surtout, personne mieux que lui n’avait popularisé l’image de l’Ukraine auprès du public russe et occidental. (La première traduction de Tarass Boulba en français date de 1845. )

Notre époque ne saurait juger les choses selon les mêmes critères. Le fait que Nicolas Gogol soit enseigné en Ukraine en tant qu’auteur étranger y fait beaucoup. D’un autre côté, ceux qui voudraient le « panthéoniser » propagent surtout des citations nationalistes parfaitement apocryphes prétendument tirées de sa correspondance privée, mais cela n’en fera jamais un héros du verbe ukrainien. Plus prosaïquement, n’était-il pas ukrainien de naissance et descendant d’illustres cosaques? N’avait-il pas étudié dans le moindre détail les coutumes et l’histoire des Zaporogues ? Les précisions qu’il apporte sont telles qu’on pourrait établir un parallèle ethnique entre les cosaques de Gogol et les peuples héritiers des traditions scythes et aryennes (indo-européennes) du Kouban et du Nord-Caucase. Sur un plan plus abstrait ou idéologique, pour l’écrivain ukrainien Ivan Netchouï-Levétskéï, l’esprit gogolien avait rendu les Lettres russes plus « démocratiques » et critiques, et cet esprit était un esprit incontestablement ukrainien. Pour le père de la prose réaliste de langue ukrainienne, c’est Nicolas Gogol qui greffa la sémillante tradition réaliste et populaire ukrainienne dans le Nord, quand il les emportant avec lui dans la brumeuse capitale de Pierre 1er. Ce que reconnaîtra Nabokov lui-même bien plus tard, encore que pour l’auteur de Lolita le véritable génie gogolien n’apparaisse que dans les œuvres de la maturité, à savoir le Révizor, le Prospekt Nevski et bien sûr les Âmes mortes. Il serait difficile de le contester.

Les rapports entre la littérature russe et ukrainienne ne furent d’ailleurs pas à sens unique, comme le faisait remarquer Ivan Franko à la fin du XIXe siècle. L’influence du roman russe était à son apogée dans toute l’Europe, mais après les Russes, aucun peuple ne le comprenait mieux que les Ukrainiens. Génial poète et romancier engagé, Ivan Franko voyait tout le bénéfice qu’apportait la nouvelle littérature russe fécondée par la tradition populaire ukrainienne. C’était là encore une affaire de spiritualité et de richesse intérieure. Franko avait beau défendre la langue ukrainienne, il ne rejetait pas le russe et sans doute s’y serait-il mis, si en Galicie la choix de cette langue ne comportait quelque chose d’extrêmement conservateur et de dédaigneux pour les Lettres ukrainiennes. Malgré toutes les persécutions déjà lancées contre la langue et le livre ukrainiens dans l’empire russe, Ivan Franko n’aura aucune raison de rejeter la littérature russe. Pour lui, quand les œuvres de la littérature européenne [occidentale] nous plaisaient, stimulaient notre goût esthétique et notre imagination, les œuvres russes, elles, nous torturaient, ébranlaient notre conscience, réveillait l’Homme qui était en nous, réveillait notre amour pour les pauvres et pour les réprouvés. (Ivan Franko, Nationalisme réel et formel, 1889.)

C’est ici que les « théories » selon lesquelles la Russie aurait été le guide de l’Ukraine lors de son cheminement vers l’Europe tombent à l’eau. Les influences européennes depuis la Renaissance jusqu’à l’emprisonnement de l’Ukraine et son cloisonnement culturel au sein du « monde russe », ont toujours marqué les auteurs ukrainiens du reste inspirés par des traditions populaires remontant à l’Antiquité. C’est autre chose que les Ukrainiens recherchaient : la modernité sans doute, mais aussi la profondeur et la liberté de création. Car en dehors de la Galicie autrichienne mise à l’abri des persécutions pétersbourgeoises, toute l’Ukraine subissait l’influence et le formatage russes. Moins pour des raisons de qualités littéraires que de politique centralisatrice, exercée par un État rude et autoritaire. Comme le fera remarquer le militant sioniste V. Jabotynsky, les succès de la langue et de la littérature russes en périphérie ne prouvaient rien d’autre que le pouvoir de la violence, et d’ajouter : Sous une botte ferrée on peut bien piétiner la plus viable des fleurs.

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Il va de soi que l’Ukrainien était allé cherché en Russie ce qu’il n’avait pas en Ukraine. Néanmoins la question de son origine et de l’intérêt de Hohol pour ses racines ukrainiennes ne font aucun doute. Voilà pourquoi deux choses m’insupportent insupportablement dès qu’on parle d’artistes ukrainiens en France : premièrement , qu’on cite Nicolas Gogol comme un « écrivain russe » sans y avoir réfléchi, deuxièmement que l’on qualifie la question de sa nationalité ou de son origine de « faux problèmes ». On ne devrait jamais se dispenser de réflexion, mais à propos de Hohol la chose est d’autant plus vraie en Ukraine, où les complexes post-coloniaux tournent à la schizophrénie collective. Je me demande si ce bilinguisme pseudo-aristocratique du XIXe s. ne justifie pas dans leur esprit confus l’abominable et désolant mélange des deux langues auquel on assiste aujourd’hui.

,Du reste, une fois pris en compte le contexte colonial de l’Ukraine du XVIIe au XXe siècles, je serais tenté d’ajouter accessoirement un « troisièmement » : qu’on qualifie la culture ukrainienne de provinciale ou de rurale par contraste avec la haute, la très-haute, la plus-que-haute et la plus-haute-que-toutes-les-autres culture russe ! Mékola Hohol est bien souvent considéré comme le petit provincial malorossien monté à la capitale pour y devenir quelqu’un (Mékolaï Hohol est arrivée à Saint-Pétersbourg en 1828 à l’âge de 19 ans) et sa Petite-Russie natale continue d’être présentée en Russie comme une espèce d’Occitanie un peu arriérée ayant besoin d’un « puissant voisin » pour se développer… Voilà grosso modo les schémas russes et malorossiens sur la question. Kostomarov l’avait bien souligné il y a déjà 150 ans dans Deux nationalités russiennes. Je me demandais juste si d’autres schémas ne seraient pas envisageables.

Ce n’est pas que je sois fin connaisseur de sa vie ou de son œuvre, mais d’après moi Nicolas Gogol mériterait d’être étudié sous le triple aspect dramatique de l’exil, du rejet et de la récupération. A y bien regarder, c’est là tout le drame de l’Ukraine après tout : EXIL AMBITIEUX des aventuriers des belles lettres qui comme Hohol sont montés dans le Nord russe chercher gloire et honneurs, mais aussi REJET CHAUVIN de leur talent sous prétexte qu’ils n’étaient pas assez russes, quoique suffisamment pour que leur génie couvrît la Russie du laurier des poètes. Au rejet russe des débuts s’ajoute le rejet posthume des Ukrainiens, comme en témoignait déjà en 1902 l’écrivain ukrainien Panas Mérnéï dans une lettre à Kotsioubénskéï, lettre dans laquelle il se plaignait des intellectuels kiéviens rejetant son projet de recueil dédié à la mémoire du génial écrivain. Moyennant quoi, avec le temps Gogol l’Ukrainien ou plus exactement Gogol le Khokhol (terme péjoratif pour désigner les Ukrainiens en russe) est devenu plus russe que nature aux yeux de la critique et de l’enseignement officiel, voire exclusivement russe parce que, compreNEZ-vous, des origines ukrainiennes pour le plus grand auteur « russe », cela faisait tache.

Cette migration vers Saint-Pétersbourg, c’est-à-dire vers la « Rome » de l’empire moscovite, est un phénomène tellement banal au cours des trois derniers siècles — voire plus, si l’on remonte aux chroniqueurs médiévaux quittant la Galicie-Volynie pour la Moscovie d’Alexandre « Nevski » —, phénomène à ce point banal que l’on aurait tendance à dire de l’Ukraine qu’elle est à la Russie ce que Provence est à la France. Comparaison évidemment infondée : est-ce que la Provence a défendu son indépendance comme l’a fait l’Ukraine ? Est-ce que l’épopée et la lutte pour les droits font partie de son histoire récente ? Pas vraiment. Encore que l’apport provençal aux lettres et surtout à la langue française soit plus que profitable ; songez que sans le Midi nous ne dirions pas « mon amour », mais « mon ameur » ! C’est très moche « mon ameur », n’est-ce pas ? Et pourtant c’est bien la règle qu’il aurait fallu suivre s’il n’y avait pas eu la poésie des troubadours. Il en est de même de l’apport gogolien, c’est une fraîcheur tout ukrainienne qui vient régénérer une littérature russe sans relief, quitte à en bousculer les codes.

Les nombreux ukrainismes de Hohol ne suffisent bien évidemment pas à transformer la langue russe. C’est même l’inverse qui se produit, puisque Hohol l’Ukrainien va au cours de sa carrière (quel vilain mot pour un artiste) se russifier et s’orthodoxire… jusqu’à s’occire. C’est que Gogol est un être infiniment complexe. C’est l’histoire de ce drame et de cette complexité qui m’intéressent. C’est le jeu de l’ombre et de la lumière, de l’ascension et de la chute. Le tout dans le contexte de l’émergence du mouvement ukrainien, républicain et démocratiques. J’ai dit tout à l’heure que l’origine ukrainienne de Gogol était rejetée par les Russes. En réalité, ce n’est pas tout à fait exact, car une autre récupération consiste à faire de Gogol-Hohol un « métisse », un symbole hybride de l’union entre la Russie et l’Ukraine, – union monstrueuse qui au fond est la pire de toutes.

Gogol l'Ukrainien?
Derjimorda

Au moment où Hohol écrit ses premiers vers au début du XIXe siècle, l’ukrainien n’est même pas considéré comme une langue à part entière. Il n’y a qu’une poignée de « fous » pour croire en son destin. Son propre père, Vassél, qui vient de mourir, aimait à composer des pièces en ukrainien, jouant du reste sur les contrastes linguistiques entre « moskals » et « khokhols » de manière très libre et toujours avec une pointe d’ironie bien ukrainienne, aujourd’hui ravivée par l’agression moskalienne. Le romancier et historien ukrainien Panteleïmon Koulich appréciait ces pièces pour leur belle langue et considérait Hohol-père comme le premier auteur de comédies en ukrainien moderne. Il faut dire aussi qu’il était ami avec Mékolaï, et qu’il comprenait le lien entre sa création théâtrale et les traditions du théâtre populaire ukrainien. Les fêtes d’hiver par exemple, sont rythmées par le Vertep ou “crèche vivante”, qui loin de figurer simplement l’étable où naquit Jésus, se muent en de véritables intermèdes comiques. Koulich considérait Hohol-fils comme un passeur de la culture ukrainienne et non comme un traître l’ayant abandonnée.

Koulich considérait Hohol-fils comme un passeur de la culture ukrainienne et non comme un traître l’ayant abandonnée

Malheureusement, écrire en russe dans un contexte condescendant vis-à-vis du « petit-russien », comme cela pouvait l’être dans l’Ukraine russifiée, sera quoi qu’il en soit un acte aux conséquences catastrophiques. Le bilinguisme russo-ukrainien arrangeait le pouvoir impérial tant que les Lettres ukrainiennes étaient inoffensives sur le plan politique ; mais dès que des poètes comme Tarass Chevtchenko s’impliquèrent dans des sociétés secrètes et révolutionnaires, la langue des Petits-Russiens commença à lui paraître dangereuse. Déjà que le génial poète s’en était pris de front à la famille impériale, il ne manquait plus qu’un féroce dramaturge pour enfoncer le clou. De fait, les Russes ont pris pleinement conscience de la puissance littéraire des Ukrainiens à partir de Gogol et de Chevtchenko. Ils s’attendaient à une renaissance de l’Ukraine par ses auteurs. Ce qui du reste arrivera.

Ajoutez la mentalité flicarde du régime, la censure, les difficultés financières, le servage, c’est un XIXe siècle russe bien triste où la joie et la vérité, déjà, sont sous contrôle. Imaginez un Hohol publiant en ukrainien et vous auriez un déporté parmi des milliers d’autres. Imaginez un Hohol revendiquant Kiev pour capitale et vous auriez un prisonnier d’opinion.

C’est qu’avant de le récupérer, la Russie officielle a bien failli jeter son cher Nikalaï pour moins que ça ! L’image que Mékola l’Ukrainien donne de la Russie-Moskovie ressemble à peu près à Derjimorda, l’affreux fonctionnaire de police, petit chef bête et méchant obéissant aveuglément aux ordres du préfet local. Même Maupassant et ses contemporains pourtant humiliés par la défaite de 1870 n’ont jamais décrit une telle grossièreté chez un quelconque feldwebel prussien. Au contraire, c’est bien la vulgarité du petit bourgeois collabo et franchouillard qui les « amusait ».

Hohol est de lui-même parti en Europe occidentale. Après la fausse, il a vécu dans la vraie Rome au milieu des plus grands artistes de son temps et des chefs-d’œuvre de l’art mondial. Mais cette « fuite » ne l’a sauvé que provisoirement. Ce qui se passe à son retour dans la Rome russe est un peu étrange. Comme si une drogue le tenait dépendant et l’empêchait d’avancer. Ce n’est plus le même Gogol, c’est de loin le plus « russe » et sans doute le plus émouvant, au sens dramatique du terme.

Gogol l'Ukrainien?
Plaque commémorative de la Via del Babuino à Rome, où est gravé dans le marbre : « Nicolas Gogol, grand écrivain russe »

Dès le début des années 1840 on remarque une évolution, ou une involution selon les points de vue. Son Taras Boulba dans la version de 1842 est russificoté. Gogol a changé le texte original de 1835 et l’a rendu plus moskovite en y ajoutant des orthodoxismes : quand un cosaque sent qu’il va casser sa pipe, il n’oublie jamais de dire « je meurs pour la terre sacrée, russe et orthodoxe ». Que s’est-il passé entre 1835 et 1842 ? Eh bien le mot Ukraine a tout bonnement disparu. Ce n’est pas on a volé la Joconde, mais on a volé l’Ukraine ! C’est ce Gogol-là que les Ukrainiens rejettent, tout comme lui-même avait rejeté son nom polonais hérité des temps cosaques. Le courant russophile sévissait déjà de longue date chez les intellectuels ukrainiens, au moins depuis le XVIIe siècle, y compris en Galicie dans l’ouest du pays. Cette manie de voir le salut de la foi orthodoxe en la grande et sainte Russie aux prises avec le catholicisme et l’uniatisme avait donc touché Gogol comme des milliers d’autres.

Autre détail important (sauf erreur) : dans la version russe originale, pas une seule fois le mot « russe » n’apparaît. Je suis curieux de voir comment cela a été traduit dans la langue de Victor Hugo. Car c’est une véritable guerre entre la version originale et la version « orthodoxe ». Autant la première ignore la Russie, autant la seconde ignore l’Ukraine. La si célèbre expression О, вы не знаете украинской ночи ! (ah, vous ne connaissez pas la nuit ukrainienne) est complètement absente de la version « orthodoxe ». C’est pourtant par cette phrase en hommage à Hohol que l’excellent poète russe — mais pas si russe non plus — Maïakovski fait débuter son poème « Dolg Oukraïniè » (Dette à l’Ukraine). Il reproche à ses compatriotes de considérer leurs voisins méridionaux avec dédain. Maïakovski, rendant hommage à la musicalité de l’ukrainien, s’extasie à l’écoute du mot tchouyech, « entends-tu? », en priant que chacun de ses vers puisse avoir la sonorité de ce seul mot : tchouyech.

Puissent ses compatriotes l’entendre. Du reste, Hohol et Maïakovsky ont au moins trois choses en commun : des origines cosaques, une enfance passée hors de la Russie proprement dite (en Géorgie en ce qui concerne Maïakovski) et un père mort prématurément. J’oubliais l’essentiel : peut-être leur suicide. Peut-être, car dans le cas de l’Ukrainien la thèse du meurtre ou d’un empoisonnement involontaire a été avancée. En tout état de cause, il était en pleine santé un mois seulement avant sa mort prématurée survenue à l’âge de 43 ans. (Hohol est mort en février 1852 à Moscou. Ses restes ont subi tant d’outrages durant la période soviétique qu’on ne sait pas s’il est réellement enterré au cimetière de Novodevitchi.)

Une étrange et terrible dépression sans doute due à une profonde crise d’identité, aggravée encore sous la pression d’une sorte de gourou orthodoxe suçant ses dernières forces a fini par plonger Gogol dans un mortel désespoir. Le décès de son amie et confidente Ekaterina Khomiakova semble avoir été l’alibi grâce auquel l’écrivain avait pu enfin se déclarer vaincu et se laisser enfin mourir, malgré le tabou du suicide. Mais les angoisses de l’Ukrainien provenaient depuis longtemps déjà de ses tracas avec la hiérarchie orthodoxe, exigeant de lui des histoires plus conformes à l’idéologie officielle. Profitant de son effondrement psychologique et de ses crises mystiques, son entourage espérait lui dicter la suite des Âmes mortes. Se négligeant au point de ne plus s’alimenter, ses médecins l’achèveront en lui infligeant un traitement de choc.

Et si Hohol avait soudain pris conscience de sa trahison, se prenant soudainement pour une de ses « âmes mortes », cette fois absentes de leur propre gré ? Gogol trahissant Hohol, avait déserté la terre et la langue ancestrales, jusqu’à y laisser son âme. Comme nous l’avons vu, la trahison était dans les gènes familiales ; et ce qui meurtrissait notre homme, c’est qu’il aurait voulu savoir qui il était vraiment, à présent que les identités nationales étaient scientifiquement établies. A cette question, il ne répondra jamais. Nous non plus. ◊

Sources :

  • Ihor Kozlyk, L’héritage de N. Gogol du point de vue théorique et littéraire, 2009 (ukr.)
  • Œuvres de Mékolaï Hohol en 7 volumes, édition en langue ukrainienne sous la rédaction de P. Mykhed, Académie des Sciences d’Ukraine, 2008 (ukr.)
  • E. Malaniouk, Hohol-Gogol (1935), Chevtchenko et Hohol, 1944 (ukr.)
  • Vladimir Nabokov, Nicolay Gogol, 1944; Lectures on russian litterature, 1981 (eng.)

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