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Herta Müller
"Tout ce qui arrive aujourd'hui en Ukraine provient des vieux démons soviétiques de Poutine"
By PanDoktor Posted in Lettres, Traduction on 16 juillet 2014 8 min read
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Un entretien avec le prix Nobel de littérature Herta Müller, paru le 11 juillet dernier dans La Repubblica et traduit de l'italien pour les lecteurs de ce blogue.

Romancière, poète, essayiste, Herta Müller a la particularité d’être née en Roumanie dans un milieu germanophone. Cette opposante à la dictature de Ceausescu, dont le mère fut déportée en Ukraine soviétique, dans le Donbass, est une fine observatrice de l’Ukraine, du genre sans concessions. Son roman Atomschaukel (en français, La bascule du souffle, 2009) s’appuie sur sa propre expérience de l’Ukraine orientale, aujourd’hui au centre de l’actualité…

Traduit de l’italien par NSM

A REGARDER le monde à travers une larme, on dirait qu’il se noie. Mais une larme est une lentille si puissante – et si personnelle – que même le plus habile des oculistes ne saurait en fabriquer de meilleure. Parce que l’oculiste cherche à restituer le monde comme il est à travers une lentille, tandis qu’une larme nous retourne une image du monde déformé par celui qui le regarde. C’est ici sa limite et son pouvoir. Voici pourquoi nous devons le montrer. « La larme est vide », dit un personnage dans L’homme est un grand faisan sur terre. « Remplis-la avec de l’eau. » Une larme, c’est un mot du corps qu’aucune censure ne saurait enfouir sous les archives.

Qu’est-ce donc qu’une larme, si ce n’est un acte ému – ou douloureux – de liberté ? Voilà justement ce dont nous allons parler avec Herta Müller, de liberté, au Literaturhaus de Berlin, ville où elle habite depuis 1987 après avoir échappé aux pièges de la dictature de Ceausescu, en Roumanie. D’où sa larme qui dans chaque livre coule, rude et poétique, une aventure littéraire parmi les plus radicales de ces dernières décennies. Et c’est à travers ce prisme – une violente dictature – qu’on nous rappelle comment une idéologie apparemment remisée aux archives depuis 1989 parvient à opérer son retour, telle une régurgitation du temps. On prend conscience également de ce moment où la liberté est foulée aux pieds, surtout si vos pieds sont ceux de Vladimir Poutine.

Herta Müller

Ce qui se passe en Ukraine est monstrueux. La première étape, l’annexion de la Crimée, était déjà inacceptable. Mais la déstabilisation de la région la plus riche d’Ukraine suit son cours. Poutine compte s’appuyer sur la propagande antifasciste, mais ses valeurs sont d’extrême droite. Il voit des ennemis partout. Tous les dictateurs ont besoin d’ennemis pour justifier la violation des droits de l’homme. Poutine est également un expert en déstabilisation: il a des agents spécialisés, il élève des séparatistes. Au fond, il ne veut pas vraiment récupérer Ukraine : il veut juste la déstabiliser assez pour qu’elle ne soit jamais en mesure de rejoindre l’Union européenne. C’est diabolique.

Le tout soutenu par une rhétorique nationaliste musclée, qui souffle aujourd’hui à travers l’Europe. Ne pensez-vous pas qu’il y a un risque de contagion de plus en plus grand ?

Avec le nationalisme, vous courez toujours le risque de perdre le contrôle de la situation. Le nationalisme comporte toujours un élément irrationnel. Les idéologies ne sont pas stables: elles montent, elles croissent. Si le nationalisme était juste un sentiment personnel, vous pourriez vivre d’une autre manière. Mais quand il se transforme en idéologie, c’est là qu’il devient dangereux. Dans le cas de la Russie, ce qui fait peur, c’est que nous revenions au fantasme de la Grande Nation. D’un autre côté, Poutine vient du KGB, et ne connaît rien d’autre que ce monde-là.

Mais cette époque est révolue, en théorie. Le passé ne devrait-il pas rester, au moins comme mise en garde ?

Si on avait ouvert un débat public sur ce qu’avait été le stalinisme, si on avait clairement déclaré que Staline avait été un tueur de masses, Poutine n’aurait pas la même liberté d’action. J’ai fait un voyage en Ukraine il ya vingt ans, et je me souviens que les seules sculptures publiques étaient des chars de la Seconde Guerre mondiale affichés comme des œuvres d’art. Que peut-on faire après ça ? On n’a rien fait d’autre que de repartir avec la mémoire des héros de la guerre en tête. Voilà, Poutine a réussi à faire revivre tout ceci. Il s’agit d’un appauvrissement général et voulu de la pensée.

Mais à la fin des années 80 et au début des années 90 n’avait-on pas assisté à l’effondrement des idéologies ?

« Il fut un temps où nous pensions tous qu’avec la Perestroïka et la Glasnost, les Russes s’en seraient sorti. Le Grand Pays fut divisé en petits morceaux et l’on avait pensé que ce serait bien ainsi. On se disait « nous sommes Hongrois, Roumains, Polonais: laissez-nous le rester. » Mais non. Aujourd’hui, avec l’idée de Grande Nation, tout redevient comme avant. À cause des vieux démons de Poutine. Tout ce qui arrive aujourd’hui en Ukraine provient des vieux démons soviétiques. Tout, je répète, car rien n’a jamais vraiment été discuté. Poutine, à présent, est populaire: n’est-ce pas navrant ? Ce qui me stupéfait, c’est qu’en Allemagne de l’Est, par exemple, il y ait beaucoup de gens qui comprennent Poutine. Je trouve ça honteux. Le mur est tombé, maintenant ils ont tout, ils ont des droits… Quiconque vient de l’Est devrait être du côté de l’Ukraine. Je suis en colère quand les gens oublient ce qu’avait été la vie au temps de la dictature est-allemande. C’est de là qu’on fuit. Personne ne veut rester dans cet empire eurasiatique où Poutine est le chef ».

Poutine est liée à une autre question sensible: Edward Snowden. L’histoire que les États-Unis nous ont toujours racontée est celle de l’Amérique « pays de la Liberté ». Aujourd’hui pourtant, Snowden ne peut pas dire tout ce qu’il pense des États-Unis.

C’est une question difficile. Après le 11 septembre, les États-Unis se sont égarés. Les services secrets ont acquis un immense pouvoir. Mais les États-Unis demeurent une démocratie, c’est le plus important. Voilà pourquoi les forces démocratiques doivent veiller à ce que le pouvoir des services secrets ne dépasse pas certaines limites [Sous la dictature, Herta perdit son emploi d’interprète pour avoir refusé de collaborer avec les services secrets roumains]. Cela dit, ce que je n’ai pas aimé de la part de Snowden, c’est qu’il soit passé aux Chinois et à Poutine. Il n’a pas été très fin politiquement : de cette manière, Poutine passe aux yeux du monde comme le champion des Droits de l’Homme. Ce qui est triste et faux. Grâce à l’immense répercussion qu’a eue dans le monde le scandale Snowden, la dictature chinoise et russe passent au second plan, et c’est dangereux. Ainsi Poutine poursuit-il tranquillement sa marche à rebours dans le temps. C’est presque comme si nous étions revenus aux heures du stalinisme.

La Russie remonte dans le temps et la Chine semble toujours vouloir courir devant tout le monde.

La Chine est un monstre : internet verrouillé, dissidents arrêtés. Elle est tellement riche qu’elle pourrait se payer la moitié du monde. Tout cela m’inquiète et me préoccupe. C’est pourquoi je vais continuer à faire confiance aux États unis. Mais les États-Unis doivent tout de même régler certaines questions. Même là-bas, il arrive que les droits soient violés, on ne saurait le minimiser. J’espère que Google ou Wikileaks seront en mesure de tenir les services secrets à bonne distance. J’espère, en fait, que la société civile se défendra. Nous avons clairement besoin des services secrets, y compris pour lutter contre le terrorisme. Mais je suis également convaincu qu’ils sont eux-mêmes diaboliques. Ce serait un problème s’ils n’étaient pas contrôlés. Parce que les services secrets n’en ont jamais assez: ils prennent tout ce qu’ils peuvent, au-delà de tout. Par définition.

ANDREA BAJANI

Entretien Herta Müller


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