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Histoire du Maïdane
Par Volodymyr Vyatrovych
By PanDoktor Posted in Maïdan, Traduction on 19 février 2017 41 min read
Aux origines du livre ukrainien Previous Les mots de la "crise"  Next
Voici trois ans finissait la Révolution de la Dignité. Récit complet avec résumé des précédents Maïdanes par Volodymyr Viatrovytch, témoin et acteur des événements. Photos de Youri Bilak

Traduit de l’ukrainien par NSM

La liberté passe par le Maïdane

Dans le passé, on ne parlait pas de l’Ukraine autant que l’auraient souhaité ses habitants. Par-delà ses confins, la plupart du temps on ignorait presque tout d’elle. Nul hasard à cela : les Ukrainiens n’avaient plus d’État, et ses voisins venus l’envahir redoublaient d’efforts pour imposer l’idée selon laquelle le peuple ukrainien n’avait jamais existé. La Moscovie voisine s’empara même du nom qu’avait jadis porté l’Ukraine : Rous’, ou Ruthénie, importante puissance au Moyen Âge.

Les tentatives de recouvrer l’État ukrainien s’étalèrent sur des siècles et malgré leurs échecs, force est de constater qu’elles jouèrent un rôle important dans la genèse des Ukrainiens en tant que communauté nationale. La lutte pour l’indépendance devint un mythe fondateur de la Nation. Ceux qui y participèrent furent célébrés comme des héros à travers les chansons populaires, et le désir de liberté devint en Ukraine le socle de l’esprit national.

Emprunté aux voisins du sud, le mot cosaque (homme libre dans les langues turciques) fut synonyme d’Ukrainien jusqu’au début du XXe siècle. Il devint enfin réalité avec le retour à l’Indépendance en 1991. Cet événement salué comme un triomphe arriva après un siècle couvert de malheurs pour les Ukrainiens : l’avènement puis la chute de la République populaire d’Ukraine (1917-1921), les terribles répressions staliniennes des années 1920 à 1950, dont un meurtre de masse par famine (l’Holodomor, génocide organisé par le pouvoir bolchevique en 1932-1933), la lutte acharnée contre deux totalitarismes, communiste et nazi durant la Seconde Guerre mondiale, et enfin, la résistance non violente des dissidents ukrainiens dans les années 60 à 80.

L’indépendance conquise par les Ukrainiens ne leur offrit guère ce « pays de rêve » qu’ils avaient appelé de leurs vœux. Bien au contraire, ce fut un piteux exemple d’État archi-corrompu au plus haut niveau. Les nouvelles élites politiques, composées le plus souvent d’anciens cadres communistes, s’étaient vite adaptées aux nouvelles conditions et les employaient à leur enrichissement personnel. En dépit du discours officiel sur l’édification du nouvel État, la plupart des citoyens s’éloignèrent peu à peu des leviers d’influence politique et les abandonnèrent aux oligarques, mariant richesse et pouvoir. La richesse étant source de pouvoir, et le pouvoir étant source de richesse.

Une situation qui s’avéra identique dans presque toutes les ex-républiques soviétiques. Mais l’Ukraine se distinguait par une volonté de changement portée par des citoyens plus motivés à combattre cet état de fait. C’est là qu’intervint une fois encore leur éternel désir de liberté. En 23 ans d’indépendance, il y eut toute une kyrielle de contestations, les plus importantes d’entre elles pouvant être considérées comme des révolutions. Grâce à ces actions, l’Ukraine rappelait régulièrement son existence au monde. Dans les médias, un autre vocable d’origine turcique apparut : maïdan. Le mot ne désigne rien d’autre qu’une « place », mais dans le contexte ukrainien, il gagna un tout autre sens.

Révolution sur le granite (1990)

Pourtant, tout avait commencé sur une place justement, et plus précisément sur la place de la Révolution d’Octobre, au centre de Kiev. C’est ici que naquit en octobre 1990 une des premières contestations massives. Les étudiants s’installèrent au centre de la capitale ukrainienne, qui à l’époque était encore soviétique, et ils y plantèrent leurs tentes en déclarant qu’ils n’en partiraient pas tant que les autorités n’acquiesceraient à leurs revendications. La jeunesse luttait pour l’émancipation de la république par rapport au centre de l’empire, Moscou, et leur action soutenue par de nombreux grévistes de la faim compte vraiment parmi les facteurs qui provoquèrent la chute du pouvoir soviétique.

Le 24 août 1991, l’Ukraine devint indépendante, et cette place où les jeunes avaient mené leur grève de la faim devint par la suite Place de l’Indépendance. Cette « Révolution sur le granite » comme on l’appelle, lancée par les étudiants, fut le premier Maïdane au sens de mouvement populaire. Elle possédait déjà tous les attributs des futurs Maïdanes de 2004 et 2013-2014 : contestataires campant en permanence sur place et contrôlant le point central de la capitale, tentes, drapeaux, pancartes, concerts-marathons, rencontres, discussions.

Révolution orange (2004)

Si le premier Maïdane révéla la lutte des Ukrainiens pour leur indépendance, le second, en 2004 visait le droit à des élections libres. C’est ce droit qui distinguait le plus l’Ukraine des autres républiques, dont on l’avait pour ainsi dire chassé et réduit à une fonction purement décorative, bien utile aux régimes autoritaires. En Ukraine, excepté en 1999, les présidentielles amenèrent à chaque fois l’opposition au pouvoir, ce qui permettait une alternance au sein de ce dernier.

Une telle alternance était attendue en 2004. Le président Koutchma et ses partisans la redoutaient. D’autant plus que les sondages (très favorables au candidat de l’opposition, Victor Youchtchenko) ne laissaient aucun espoir de victoire à Victor Yanoukovitch, l’homme lige de Koutchma et peu soutenu dans l’Opinion. Les représentants du pouvoir décidèrent alors de truquer les élections de sorte à garder les rennes du pays. Ils le firent ouvertement et sans gêne : on bourrait les urnes, on faisait voter à plusieurs reprises en faveur du pouvoir, les décomptes officiels lors du dépouillement étaient falsifiés. Pour finir, le directeur de la Commission électorale centrale, Kivalov, annonça la victoire de Victor Yanoukovitch et l’absence d’incidents majeurs durant les élections.

Le 21 novembre, des citoyens en colère arrivèrent alors sur la place de l’Indépendance. Il y avait un grand podium, des concerts et des meetings en permanence. Tout autour il y avait des centaines de tentes, où dormaient les contestataires malgré la neige et le froid. Leur âpreté à combattre les intempéries et le pouvoir, à l’automne et l’hiver 2004, étonna le monde entier, ce qui plaça l’événement au centre de l’attention médiatique. Les mots Ukraine, Maïdane, Révolution orange tinrent la Une durant plusieurs semaines. Puis les spectateurs attirés par l’Ukraine eurent droit à un happy end : après des semaines d’un terrible face-à-face avec le pouvoir, les gens finirent par l’emporter. Le chef de l’opposition Victor Youchthenko devint président. Beaucoup virent ce début d’année 2005 comme le début d’une nouvelle ère dans l’histoire de l’Ukraine.

Le soutien général du pays pour le nouveau pouvoir ne fit pas long feu. Les nouveaux dirigeants ne parvinrent pas à profiter de l’état de grâce pour entamer les réformes importantes. De plus, le camp « orange », naguère uni, connu de graves querelles politiques qui ramenèrent son principal opposant aux affaires. Victor Yanoukovitch sut si bien exploiter les déceptions de la société ukrainienne, aggravées par la crise économique de 2008, qu’il remporta les présidentielles en 2010.

Il prenait sa revanche. Et, comme la suite des événements allait le démontrer, c’était non seulement une revanche personnelle (on le croyait à jamais compromis), mais celle d’un passé totalitaire qu’on croyait définitivement vaincu.

Back to USSR (2010)

Victor Yanoukovitch ne tarda pas à démontrer sa volonté de changer le pays. Hélas, ces changements allaient à rebours de ceux qu’attendaient ses concitoyens. Sans égard pour la Constitution, il élargit considérablement ses prérogatives. Après quelques mois seulement, il était devenu clair que les trois pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) étaient tombés sous le contrôle du président. Cette concentration de pouvoirs, Yanoukovitch allait l’utiliser contre ses opposants. Ainsi, des membres de l’ancien gouvernement « orange » se retrouvèrent derrière les barreaux, et ils ne seront pas les seuls. D’autres deviendront prisonniers politiques, comme les militants osant contester la politique du pouvoir.

Les manifestations devenaient presque impossibles, on les interdisait, on les dispersait. Et parfois au prétexte qu’une autre manifestation avait lieu en même temps et au même endroit. Mais en faveur du gouvernement. Puis on finit par dépouiller peu à peu l’Ukraine d’un autre attribut que les autres pays postsoviétiques n’avaient pas : la liberté d’expression. Les médias alertèrent l’opinion. La censure était de retour.

L’Ukraine rattrapa rapidement sa voisine russe sur la voie de l’autoritarisme à la soviétique. C’est sans doute la raison pour laquelle le passé de l’URSS était présenté comme une expérience positive à même d’être renouvelée dans le présent. On ne parlait plus, au niveau de l’État, des crimes du régime communiste ; on les effaçait même des manuels d’histoire. En Russie, Staline devenait un « bon manager », bâtisseur d’un grand pays, l’URSS. En Ukraine, les communistes de retour aux affaires lui édifiaient un monument. On aurait dit que le pays glissait dans un passé « heureux ».

L’opposition n’était pas prête à suivre un tel rythme de bouleversements, et ses tentatives d’organiser la riposte de la société ukrainienne s’avérèrent peu efficaces. Les actions qu’elle lançait sous des noms retentissants — « Debout l’Ukraine ! », comptait trop peu de forces pour inquiéter le pouvoir et encore moins changer la donne. Les chances de voir apparaître un nouveau Maïdane semblaient vraiment dérisoires.

C’est pourquoi la fin 2013 surprit tout le monde : le pouvoir, l’opposition, le reste du monde. La probabilité du premier Maïdane était très forte, c’était la phase finale d’un bras de fer qui durait depuis des années entre le pouvoir communiste et le mouvement national-démocratique. De plus, cette révolution estudiantine était dans le sillage d’un mouvement plus large à l’échelle européenne, car c’était l’époque des révolutions de velours en Europe centrale. Le Maïdane de 2004 était lui aussi plus ou moins prévisible : l’opposition (qui soutenait un candidat bien placé dans les sondages) se doutait bien que des fraudes massives allaient être commises et se préparait à des actions de protestation. Par contre, fin 2013, il n’y avait pas d’alternative sérieuse à Victor Yanoukovitch. D’après les sondages, les trois leaders de l’opposition disposaient d’une marge trop maigre pour vraiment concurrencer Yanoukovitch lors des élections futures. Quant à la société civile, son niveau de mobilisation paraissait bien faible.

En milieu d’année, le président ukrainien, notoirement prorusse, se mit soudain à parler d’intégration européenne. C’était entre autres un moyen de couper l’herbe sous le pied à ses opposants et de les priver par là même d’un argument de poids contre lui. Le thème de la marche vers l’Europe était la base même de leur alliance politique. Les médias et de hauts fonctionnaires du régime commencèrent à parler des bienfaits de l’orientation européenne. Ce n’était pas une tâche trop ardue, les Ukrainiens étant clairement favorables à l’Europe, surtout la jeune génération. Beaucoup de jeunes avaient déjà eu l’occasion de voyager ou de résider à l’Ouest et de goûter aux avantages du mode de vie européen en terme politique, économique et d’expression citoyenne. Pour maints représentants de l’ancienne génération vivant encore à l’heure soviétique, le retour de l’Ukraine en Europe ressemblait fort à un dernier adieu au passé totalitaire et soviétique.

Yanoukovitch avait donc réussi à susciter l’espoir d’un avenir meilleur parmi des citoyens qui n’avaient jamais soutenu sa politique. Certains pensaient qu’il était devenu plus avisé, d’autres qu’il avait écouté ses conseillers, déjà dans la campagne pour les prochaines élections qui devaient se tenir dans deux ans. Les raisons se révélèrent bien plus triviales. Le petit jeu avec l’Europe n’était nécessaire à Yanoukovitch que dans la mesure où il lui permettait de surenchérir dans les négociations avec son principal allié et sponsor, le président russe Vladimir Poutine. Une fois parvenue à ses fins, « l’orientation européenne » du dirigeant ukrainien pouvait une nouvelle fois opérer un grand virage à 180°.

Pour annoncer l’arrêt du dialogue avec l’UE, entamé en vue de la signature de l’accord d’association, Viktor Yanoukovitch choisit bien mal la date : ce fut le 21 novembre, jour anniversaire du début de la Révolution orange neuf ans plus tôt. Il est possible qu’il ait fait cela en toute conscience, comme pour conjurer les frayeurs et les vexations subies alors qu’il n’était qu’à deux doigts de prendre le fauteuil présidentiel en 2004.

En réponse à l’abandon des pourparlers en vue de l’intégration européenne (annoncé par le Premier ministre parlant alors d’interruption), on appela les mécontents à se réunir sur la place centrale du pays qui n’était autre que le Maïdane. Moustapha Hayem, journaliste ukrainien très connu en Ukraine, relaya l’appel sur sa page Facebook. « Bien. Un peu de sérieux maintenant, écrivit-il. Voici la liste des gens prêts à rejoindre le Maïdane avant minuit ce soir. On ne comptera pas les likes. Seulement les commentaires avec la mention Présent ! Si vous êtes plus de mille, on s’organisera. »

Les gens répondirent, on s’organisa, on sortit dans la rue. Voilà comment commença le troisième Maïdane. Comme la raison immédiate en était la lutte pour la dimension européenne du pays, on le rebaptisa Euromaïdane.

  • Je vais par les ombres, clip et poème puissants en hommage à la Révolution. Paroles et musique : Dmytro Dobryï-Vetchir, interprète : Komu Vnyz. Sous-titres français.

Euromaïdane (2013-2014)

Du mouvement civique à la Révolution de la Dignité

Tout comme les autres Maïdanes, il fut appelé révolution : Révolution de la Dignité. Sûrement à cause du sentiment même qui avait incité des millions de personnes à sortir dans la rue (au lieu des motifs plus classiques comme les sujets sociaux ou économiques). Certes, la dignité par laquelle ils se distinguèrent tout au long du combat n’y fut pas étrangère. Malgré une âpre contestation de plusieurs mois, aggravée par des répressions et même des assassinats par les forces de l’ordre, les révolutionnaires firent preuve d’un niveau moral extraordinairement élevé. Malgré la présence dans les rues de citoyens en colère, il n’y eut aucun cas de pillage, pas une seule vitrine brisée ou de vol de magasin. On gagnerait à s’en inspirer en Europe ! Leurs seules « victimes » durant ces journées de protestation furent les statues à la gloire du leader communiste Vladimir Illitch. Le premier Lénine à tomber fut celui de Kiev, le 8 décembre 2013, suivi par des centaines d’autres à travers le pays. On appela cela le léninopad, « chute de Lénines ». Et malgré les efforts de Yanoukovitch et de la propagande russe pour présenter la démolition de ces monuments comme des exemples de vandalisme et de barbarie de la part des manifestants, elles révélaient en réalité leur volonté de rompre à jamais avec le passé totalitaire. Ce même passé vers lequel le président et son équipe essayaient de les tourner.

Mais revenons au début du Maïdane. Dès la première nuit, le 21 novembre, des militants, des journalistes et des politiques se rassemblent sur la place centrale de la capitale ukrainienne. Les politiques présents ne sont pas les organisateurs de l’événement, bien qu’ils lui soient favorables. Il est certain que personne n’en est le décideur, il s’agit très clairement d’un cas d’auto-organisation de différents milieux unis par un but commun, un réseau mêlant diverses forces vives.

L’inattendu de la situation fit que personne ne fut à même d’appréhender l’Euromaïdane comme il se devait. En tout premier lieu, vis-à-vis du pouvoir ce fut une bonne chose, car il se montra incapable de réagir en temps et en heure à la très rapide ascension du mouvement. Mais l’impréparation marqua elle aussi les premiers pas des contestataires, qui essuyèrent quelques échecs dans la coordination des actions. Malgré différents loupés, après quelques jours les Ukrainiens comprirent toutefois qu’ils pouvaient s’organiser rapidement par eux-mêmes. Ils se remirent à croire en eux. Le dimanche suivant, des dizaines de milliers de personnes sortaient dans les rues de Kiev. C’était la plus grande manifestation depuis la Révolution orange.

Puis le meeting prit fin, la plupart des gens s’en retournèrent chez eux, et aucun projet concret capable de changer la situation ne fut proposé. La plupart des participants craignaient qu’aucune action du même acabit n’eût encore lieu, et qu’une occasion unique de mettre la pression sur le gouvernement vînt d’être gâchée. En réalité, ce n’était qu’un début.

Histoire du Maïdane
De jeunes révolutionnaires appelle à manifester tambour battant. À leur côté, Andriy Paroubiy, alors commandant de l’autodéfense du Maïdane, aujourd’hui président de la Rada.

La semaine suivante on vit de grandes manifestations étudiantes. Le ralliement des étudiants fut l’élément qui déclencha la dynamique, on n’avait pas vu ça depuis 2004. La protestation se transforma alors en un véritable mouvement de résistance civique. L’influence des politiques sur les étudiants était infime. Cette génération, née dans l’Ukraine déjà indépendante, ne voyait d’avenir ailleurs qu’en Europe. Voilà pourquoi elle vit d’un très mauvais œil le revirement du gouvernement, qui tout d’un coup voulut mettre fin à l’intégration européenne de l’Ukraine. Les premières violences policières ainsi que les menaces de sanctions universitaires ne firent qu’accroître cette dynamique.

La première semaine de protestation avait un profil résolument jeune, c’était de joyeux meetings, avec des concerts de vedettes, dont Rouslana (vainqueur de l’Eurovision 2004) qui finit par devenir animatrice 24 h sur 24. La protestation n’avait pas encore les caractéristiques d’un Maïdane, la police empêchant l’installation des tentes. Elle se montrait particulièrement réactive à ce symbole de la précédente révolution. Les étudiants et les militants, qui n’avaient aucune possibilité de se réchauffer dans l’hiver approchant, décidèrent de se relayer nuit et jour en convenant d’une grille horaire.

Les mots d’ordre appelaient à une stricte non-violence ; on évitait les différentes provocations tentant de faire basculer le mouvement dans l’affrontement musclé. De la même façon, on tenait à bonne distance les représentants de l’opposition lorgnant d’un peu trop près le « pilotage » du mouvement. On ne laissait passer aucune revendication autre que celle de la signature d’Association. Tout le propos consistait à démontrer, aux yeux du pouvoir et du monde, que les jeunes Ukrainiens étaient prêts à défendre leur choix.

La contestation était aussi bonne enfant qu’irrévérente, c’est d’ailleurs ainsi que les médias du monde entier et les Ukrainiens la percevaient. Après la brutale dispersion du maïdane étudiant, dans la nuit du 30 novembre 2013, et le cruel matraquage de dizaines et de dizaines de jeunes, une énorme vague d’indignation parcourut la société. Le mouvement devint plus mûr dans ses actions, ses revendications, dans sa composition-même.

Histoire du Maïdane
La spiritualité fut un élément important de la Révolution de la Dignité

Le lendemain matin, des milliers de Kiéviens accoururent à la Cathédrale St Michel située sur les hauteurs de la ville, en surplomb du Dnipr ; c’est ici que s’étaient réfugiés les jeunes étudiants durant la terrible nuit. L’ambiance était devenue nettement plus radicale que par les jours précédents. Dissuader les gens d’agir de manière irréfléchie était devenu difficile. D’autres grandes violences pouvaient encore avoir lieu. On convint du prochain rassemblement, le 1er décembre, et en attendant, les manifestants se tinrent à l’abri dans l’édifice religieux qui leur servit de refuge jusqu’au soir. Des voitures sillonnaient les rues en appelant la population à venir protester, en province les gens se préparaient à partir pour la capitale.

Le 1er décembre est une date importante dans l’histoire de l’Ukraine. C’est un 1er décembre que les Ukrainiens dire oui à l’indépendance par référendum, en 1991. Et 22 ans plus tard, des centaines de milliers de personnes sortaient dans les rues de Kiev. Une interminable colonne partit du monument au plus célèbre des poètes ukrainiens, Taras Chevtchenko, jusqu’à la place centrale, lieu de toutes les précédentes révolutions : le Maïdane de l’Indépendance. La police essaya bien de les en empêcher, mais elle ne put résister à la masse des centaines de milliers de personnes rassemblées. Les manifestants occupèrent le Maïdane, fermement décidés à ne plus le quitter avant d’obtenir victoire. Comme en 1990 et 2004, des tentes se dressèrent.

Passage aux revendications politiques
(1er décembre 2013)

C’est ainsi que débuta la nouvelle étape de l’Euromaïdane, qui devint civique et à la fois politique, les partis et les organisations citoyennes y prenant part désormais. Le profil social était plus large, les revendications aussi. Outre celle du départ (retour à l’intégration européenne), on réclamait justice pour les étudiants tabassés et le retour à une Constitution sans amendements yanoukoviens.

Ce Maïdane rappelait plus que les autres celui de la Révolution orange. Il y avait des tentes, des gens vivant sur place, d’autres les soutenant (vivres, vêtements) et des concerts-meetings. L’animateur principal, comme en 2004, devint le jeune acteur Eugène Nichtchouk, une fois de plus « voix du Maïdane ». Mais cette comparaison se borne à l’aspect extérieur seulement. De l’intérieur, on pouvait sentir un mouvement beaucoup plus citoyen. La participation des partis politiques était utile à l’organisation, certes ils assuraient une grande part des besoins, mais la part essentielle dans le développement de la contestation ne vint pas d’eux. Contrairement à 2004, il n’y avait pas de chef unique – comme Youchtchenko, que le mouvement n’eût qu’à suivre. Malgré les tentatives des uns et des autres, partis et organisations ne purent se mettre d’accord sur la création d’un comité de coordination révolutionnaire unique. Le Maïdane était typiquement une structure en réseau, diverses organisations constituant sa base, de la société civile au monde politique : Secteur citoyen d’Euromaïdane, Euromaïdane-SOS, AutoMaïdane, Conseil de coordination étudiant, Alliance Démocratique, les principaux partis d’opposition (Patrie, Oudar, Svoboda). Ils représentaient divers courants de pensée, mais la plupart étaient pro-démocratiques quant aux valeurs qui les unissaient. Le peu influent à ce stade, groupement d’extrémistes (supporter ultras, membres de partis ultranationalistes) gravitait autour du Secteur droit.

L’activité des différentes organisations n’était que partiellement coordonnée, parfois elles se concurrençaient, parfois elles s’appuyaient mutuellement. La création d’un organe directeur unique (le « Conseil de rassemblement civique Maïdane ») fut ressentie par la plupart des participants comme une tentative de mainmise de la part des politiques sur le mouvement des simples citoyens. C’est effectivement ce qui arriva, et ce fut la raison de on échec.

La grande majorité des contestataires, comme en 2004, faisaient le pari que le pouvoir n’opterait pas pour la mise au pas violente. C’est pourquoi, le 1er décembre, les provocateurs envoyés par le gouvernement ne parvinrent pas à imposer l’idée d’une action violente. Tout se limita à des échauffourées près de l’Administration présidentielle.

Histoire du Maïdane
Le fameux piano jaune et bleu du Maïdane, un des symboles de la Révolution

Mais en règle générale, la population était bien plus remontée. Les partisans de l’option non-violente durent redoubler d’efforts pour éviter que le mouvement ne basculât dans l’action violente. Des dizaines d’autres actions plus créatives et intéressantes eurent lieu (la plus connue : celle du piano en face d’un cordon de police situé en face de l’Administration présidentielle, et qui est devenue le symbole de l’Euromaïdane). Elles démontrèrent le fort potentiel que pouvait avoir l’action non violente, mais, point crucial, elles commençaient à faire des sympathisants dans le monde entier. L’Ukraine et le mot « maïdan » revenaient à la Une des médias mondiaux. Sur le podium principal, des célébrités de la politique et de l’action militante mondialement connues prenaient la parole. Les Ukrainiens sentaient que le monde les soutenait, hormis leur propre gouvernement qui refusait tout compromis. Yanoukovitch était persuadé qu’il pourrait encore briser la vague du mécontentement.

Le moment le plus dramatique durant cette phase fut l’assaut du 11 décembre 2013 ; il commença aux alentours d’une heure du matin, le Maïdane étant alors presque vide, et dura toute la nuit. Pour les forces de l’ordre, le but était d’expulser toute présence en attaquant de tous côtés. Équipée de casques noirs, de boucliers et de matraques en caoutchouc, la police avançait mètre par mètre. Il est probable qu’elle eût atteint son objectif en quelques heures. Mais les Kiéviens accoururent en masse après avoir vu avec stupeur les images de l’attaque à la télévision ou en entendant sonner le tocsin d’église en église. Il y eut au final tellement de monde avant l’arrivée du jour que l’assaut dût s’arrêter. On créa dans la foulée un comité d’autodéfense contre les futures tentatives de dégager le Maïdane. Il ne fut jamais offensif, ses membres se limitaient à ce qui était leur devoir, à savoir assurer l’ordre sur le Maïdane-même et assurer sa défense en cas d’attaque.

Les actes de violence de la part des contestataires furent provoqués par le pouvoir, non plus en utilisant ses agents provocateurs dans la rue, mais par sa majorité au parlement. Le 16 janvier 2014, par des moyens frauduleux et d’une violence absolue, les députés adoptèrent une série de lois rendant de facto impossible toute manifestation pacifique, et compliquant significativement l’action citoyenne. Ces « Lois » interdisaient entre autres le port du casque (les maïdanistes utilisaient des casques de chantier, de vélo ou de moto pour se protéger des coups du « Berkoute », unité spéciale des « CRS » ukrainiens), elles interdisaient de former des convois de plus de 5 voitures, cataloguaient les militants civiques comme « agents de l’étranger » et pratiquement toute leur activité était qualifiée d’extrémiste, le moindre tract devenant un « document extrémiste ». Les journalistes pouvaient écoper de deux ans d’emprisonnement pour « diffamation », et s’ils cherchaient à trouver quelconques informations sur des berkoutes ou des magistrats connus pour prononcer des sentences contraires à la loi, c’était 3 ans. Pour un piquet près de la résidence d’un haut fonctionnaire, 6 ans. Et pour « troubles à l’ordre public massifs » 15 jours de prison. Ces lois transformaient l’Ukraine en État autoritaire.

Le Maïdane durait depuis presque deux mois à ce moment-là, la contestation était devenue plus longue qu’au temps de la Révolution sur le granite ou de la Révolution orange. Il était clair que le régime n’allait pas tomber de si tôt. Mais le peuple continuait d’affluer, malgré la fatigue et les débuts de déception, vers de grands conseils appelés vitchès. Chaque dimanche la foule se rassemblait ainsi pour décider de ce qu’il fallait faire. Ce fut en particulier le cas le 19 janvier.

Ce jour-là, le Maïdane ne ressemblait pas aux autres jours. Il y avait toujours autant de gens, peut-être même plus que d’accoutumée. Mais ils avaient changé. Cette fois, ils étaient vraiment remontés. Des centaines de milliers de manifestants, hors d’eux. L’origine de leur colère : le pouvoir. Non seulement il ignorait ouvertement les manifestations monstres qui avaient lieu depuis deux mois, mais les lois fraîchement adoptées lui permettaient de liquider le Maïdane en toute « légitimité ». Le texte des lois, inspiré des pires modèles russes, mais surtout la manière choquante avec lesquelles ils furent votés, tout cela agitait l’Opinion. Les votes à main levée et le décompte oral (le système de vote électronique à l’Assemblée venait d’être débranché) ne démontrait qu’une seule chose aux Ukrainiens : leur avis dans ce pays ne comptait pas.

Toutefois, ils n’étaient pas non plus en reste avec l’opposition. Les représentants de Patrie, Oudar, et Svoboda étaient totalement incapables de faire face. Leur attitude sous la coupole de la Rada, au moment même où le pays se transformait en une dictature, choquait autant que l’attitude révoltante des députés du bloc présidentiel.

Les leaders de l’opposition, apparemment, ne s’en rendaient pas compte. Les discours sur la scène n’y faisaient rien, il fallait combattre le régime, certes, mais concrètement aucune mesure n’était décidée. La question « Que faire à présent ? » flottait dans le vent glacial.

C’est un militant de l’Automaïdane (le maïdane en voiture) qui apporta spontanément la réponse. « Tous à la Rada, rue Hrouchevsky ! » Il avait en tête ce qu’il avait pris l’habitude de faire avec ses compagnons, bloquer la rue. Mais dans la mesure où l’action n’avait pas été discutée entre automaïdanistes, sans parler de l’accord préalable de l’opposition, les gens se mirent en marche avant même que les organisateurs se missent d’accord sur la manière de mener l’action. Avant même qu’ils n’arrivent devant la barricade rue Hrouchevsky, il y avait déjà des milliers de manifestants en colère et donnant libre cours à leur rage. Au début, ils bousculèrent et renversèrent un car de la milice au milieu du passage, ensuite des pierres volèrent en direction des forces de l’ordre. En réponse, celles-ci lancèrent des grenades assourdissantes, du gaz lacrymogène. À la nuit tombée, des cocktails Molotov apparurent, puis ils commencèrent à traverser la place tels des comètes. Le car s’embrasa, puis un autre. La Rue Hrouchevsky était devenue le théâtre d’une véritable bataille.

Point de non-retour
(19 janvier 2014)

À ce moment précis le Maïdane, distant de quelques centaines de mètres (de la place de l’Europe, la bien nommée) se remit à vivre, reçut une nouvelle bouffée d’air et reprit des forces après deux mois d’usure. En outre, le « Jourdain sanglant » amena la purification (la fête du Jourdain, célébrée le 19 janvier en Ukraine, correspond au baptême du Christ). Sur les barricades en flammes, sous les balles et les grenades, les intrigues politiques qui étouffaient la protestation s’envolèrent comme fumée au ciel. Le risque de perdre la vie ou la santé lui rendit sa sincérité originelle, l’action en soi ravivait l’enthousiasme. C’est vraiment le Maïdane qui nous offrit le plus d’images à même de rendre fiers les plus sceptiques. Patriotisme et Liberté, deux notions si souvent galvaudées par les orateurs du podium, recommencèrent à prendre de l’éclat après avoir baigné dans le sang des manifestants. Les bruits de tirs incessants auxquels l’oreille kiévienne s’était habituée dès le lendemain, le ciel noir au-dessus de la ville, les visages rembrunis faisant ressortir des yeux incroyablement clairs sur les barricades, et enfin, les morts et les blessés, tout cela en témoignait : la lutte entrait dans une nouvelle phase, elle exigeait maintenant davantage d’abnégation et de sacrifice. Les Ukrainiens étonnèrent une nouvelle fois le monde, monde auquel elle rappela que les valeurs se défendaient non seulement dans les discours, mais aussi dans les combats, au prix du sang. Les photos du Maïdane fixent à jamais le souffle épique de ces journées, tandis que les textes regorgent d’un inévitable pathos, mince rappel de l’incroyable charge émotionnelle régnant alors dans la rue.

Pour moi, le symbole le plus éloquent de ces journées demeure l’image d’un couple assez âgé, une dame et un monsieur largement septuagénaires. Je les ai aperçus la nuit où le Maïdane étendit ses « domaines »,déplaçant la barricade de la rue Instytoutska vers la rue Olhynska. Ils la remontaient, par moins 15 sur une pente glissante. Ils s’appuyaient sur des bâtons de ski datant encore de l’Union soviétique. L’âge rendait leurs pas incertains, mais pas leur courage. Ils partaient rejoindre les nôtres contre le Berkoute…

Histoire du Maïdane

Depuis ce fameux dimanche, le visage du Maïdane avait changé. Son personnage type était à présent un homme d’âge moyen, armé d’une trique et d’un bouclier avec un casque (de soldat, de vélo, de moto) sur la tête. Mais les changements étaient aussi intérieurs. Des révolutionnaires professionnels (sans exagérer) étaient apparus, ils avaient passé le point de non-retour et savaient qu’ils n’avaient plus le choix. C’était soit la victoire, soit la prison. Ils devinrent donc le premier moteur de la contestation. L’image du maïdaniste type évolua au cours de la Révolution de la dignité, ce que démontrent à merveille les sondages de la fondation Initiatives démocratiques « Ilko Koutcheriv » et de l’Institut international de sociologie de Kiev en décembre 2013 et février 2014 (les résultats sont consultables ici). Mais un seul mot suffirait à la caractériser : radicalisation.

Histoire du Maïdane

Les contestataires avaient changé, mais l’ambiance sur la place centrale également. Elle était redevenue l’épicentre du combat après les batailles rangées de la rue Hrouchevsky. Elle n’était plus aussi joyeuse qu’au début. Au contraire, elle était austère et inquiète. La créativité délurée avait fait pour ainsi dire place à une discipline toute militaire. Les visages disparurent sous des cagoules noires, la grande diversité des tenues fit place à la monotonie des tenues de camouflage. Le Maïdane était devenu un camp retranché. Les soldats y tenaient le haut du pavé, tout le reste (ordinaire, podium, premiers secours) n’était que services auxiliaires. C’est à ce moment que les activistes du Secteur Droit commencèrent à se distinguer. Ils étaient prêts pour l’action violente et ne cachaient pas leur intention d’en arriver là.

Histoire du Maïdane

La mutation du Maïdane en mouvement violent ne manqua pas d’être exploitée par la propagande du pouvoir, et de celle du Kremlin qui était son allié. L’Euromaïdane était présenté comme « fasciste », « ultranationaliste », de sorte à discréditer les manifestants aussi bien aux yeux des citoyens ukrainiens qu’à ceux du monde.

Les pertes du côté de la contestation ne concernaient plus seulement les blessés et les personnes tabassées, mais incluaient désormais des morts. Tout un symbole, c’est un Ukrainien d’origine arménienne, Serge Nigoyan, qui ouvrit la liste des victimes. Et on ne peut pas dire qu’il correspondait à l’image du « fasciste ukrainien » créée par la propagande : il rêvait de devenir comédien et déclamait par cœur les vers de Chevtchenko.

Pour semer la panique, le pouvoir commença par lancer des vagues d’arrestations, les tribunaux rendaient des jugements ostensiblement injustes, des inconnus kidnappaient des manifestants, les torturaient : l’un d’eux, Youri Verbytsky, fut battu à mort.

Mais le Maïdan n’était toujours pas prêt à passer à l’action directe. La non-violence demeurait d’actualité. Les manifestations, chose importante, s’étaient étendues à la plupart des régions. L’extension du domaine de la lutte et l’énorme écho international qu’obtint le Maïdane contraignirent le pouvoir à des concessions. Une partie des prisonniers furent libérés, au parlement on abrogeait une partie des lois du 16 janvier. Mais l’essentiel des revendications (retour à l’euro-intégration, justice pour les victimes côté manifestants, abrogation des amendements illégaux à la Constitution) resta lettre morte. La résistance civique pouvait donc continuer.

Une grande action était prévue pour le 18 février, le but de cette « Offensive pacifique » était d’encercler le parlement par un cordon de manifestants et d’obliger ainsi les députés à voter les lois indispensables à la société. Des milliers de manifestants arrivèrent devant le palais de la Rada. En plus des miliciens, il y avait des titouchkas (du nom d’un des leurs), des petites frappes payées par le pouvoir, quasiment depuis le début de la révolution, pour casser les manifestations. En un éclair un pugilat éclata, qui se transforma en bataille rangée. Les policiers ainsi que leurs titouchkas auxiliaires firent usage de leurs armes, y compris à feu. Après quelques heures, on dénombrait 14 morts.

Le soir venu, le pouvoir annonçait le début d’une opération antiterroriste sur le Maïdane, l’assaut était donné. Les combats se déplacèrent vers la place centrale de Kiev et durèrent toute la nuit. L’encerclement policier était si serré, que des balles commençait à siffler sur le podium même. Cette nuit-là, la Maison des Syndicats prit feu, elle était vraiment proche de la scène et servait de quartier général aux manifestants. C’est dans ce bâtiment que se tenaient le centre de presse, l’intendance, les salles de réunion, et plus tard un hôpital de campagne. L’incendie s’était déclaré durant l’assaut et dura toute la nuit. Ce bâtiment, si emblématique de la Place de l’Indépendance était en ruines. Au matin, elles fumaient encore. La place était méconnaissable. Symboliquement, on pouvait y voir le signe que rien ne serait plus comme avant la Révolution de la dignité, non seulement sur cette place du Maïdane, mais dans le reste de l’Ukraine.

Le jour suivant, l’actualité se déplaça en province. Les gens se mirent à occuper les Hôtels de région, les bureaux de police, les antennes du SBU (sécurité intérieure). La troisième phase était en cours. C’était le soulèvement général du pays, excepté en Crimée et dans le Donbass.

Histoire du Maïdane
Volontaires de la XIVe Sotnia d’autodéfense, dite « des Gens libres »

Kiev demeurait toutefois l’arène la plus sanglante de la révolution, et plus précisément la rue Instytoutska (rue de l’Institut) qui relie le Maïdane au quartier gouvernemental. Ici, le 20 février, 48 militants trouvaient la mort. Touchés par des tireurs d’élite ou des armes automatiques d’unités spéciales de la police. Les victimes furent alors appelées Sotnia céleste (une sotnia est une compagnie cosaque) et cette page sanglante de l’Euromaïdane fut la dernière.

Le jour d’après commençèrent les pourparlers entre pouvoir et opposition en présence d’observateurs internationaux. Les politiques convinrent d’élections anticipées en fin d’année. Mais le Maïdane refusa. Les manifestants décrétèrent la prolongation du mouvement jusqu’à la victoire définitive : la démission sur-le-champ de Yanoukovitch. Personne ne pouvait plus les en dissuader, ni les leaders de l’opposition, ni les représentants des délégations étrangères. Les cercueils des héros tombés lors du Maïdane, et devant lesquels s’inclinait la foule, formaient l’argument le plus lourd en face des partisans d’un compromis.

Victoire du Maïdane et fuite de Yanoukovitch
(22 février 2014)

Une nouvelle étape dans l’opposition au pouvoir aurait dû commencer au matin du 22 février. Le régime venait d’être éclaboussé du sang de citoyens sur lesquels il avait fait tirer. Mais cette nouvelle ne vint pas. Yanoukovitch avait pris la fuite. La milice avait déserté les rues de Kiev. L’Euromaïdane avait vaincu. Les forces d’autodéfense prirent sous leur contrôle les bâtiments officiels. Après des semaines, le calme revenait enfin.

Ce Maïdane aura terminé d’une manière aussi inattendue qu’il avait commencé. Quelles seront les conséquences à long terme du troisième Maïdane de l’histoire ukrainienne : l’avenir le dira. Mais ce qu’on peut d’ores et déjà affirmer, c’est qu’il nous aura permis de ne pas retomber dans l’horreur du passé totalitaire. J’espère que l’Ukraine saura saisir cette chance cette fois-ci, et faire en sorte qu’elle n’ait jamais à recourir à un 4e Maïdane.

P.-S. L’idée selon laquelle les Ukrainiens auraient pu facilement ramener le calme et l’ordre dans le pays une fois Yanoukovitch en exil, s’avéra illusoire. La Russie, ayant perdu le contrôle de l’Ukraine en même temps que son homme lige, s’empara alors de la Crimée. À l’aide de ses troupes spéciales et des terroristes qu’elle soutient, elle fomenta une sanglante sédition dans le Donbass. En soutien, elle envoya même ses troupes sur le territoire ukrainien. Tout semble aujourd’hui indiquer que l’Ukraine et la Russie sont en guerre. Le crash du vol MH17 abattu par les terroristes démontre que de conflit n’a rien de local. Il concerne non pas un seul pays, mais le monde entier. Au moment où j’écris ces lignes, la guerre continue. Le combat des Ukrainiens pour la Liberté dure toujours. ◊

Volodymyr Vyatrovych 1
Photos Youri Bilak 2

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  1. Kiev, octobre 2014. Historien et activiste du Secteur Citoyen de l’Euromaïdane, directeur de l’Institut de la mémoire nationale. Il y a quelques jour de cela (février 2017) l’auteur de ce texte a été agressé par des « titouchkas » comme au temps du dernier Maïdane en 2014. Des individus masqués certainement envoyé par quelqu’un qui n’aime pas la mémoire nationale ukrainienne…
  2. Les photos et le texte ci-dessus sont extraits du nouveau livre de dont il sera prochainement question sur PanDoktor.

Bilak Maïdan Viatrovytch


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