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Holodomor 

Un Holocauste ukrainien? 

Un Holocauste ukrainien? 

Avec des pertes comparables à celles de la première guerre mondiale, la guerre paysanne menée par le régime russo-communiste en Ukraine apparaît comme l’une des plus vastes hécatombes de l’histoire universelle. Des villages entiers déportés, fusillés, affamés jusqu’à ce que mort s’ensuive. De nombreuses connivences, surtout en France au service des bourreaux… Voici en quelques mots la teneur de ce dossier en témoignage d’un crime qui tait toujours son nom.

HOLODOMOR, CRIME PLANIFIÉ,
ACCOMPLI ET PRESQUE « JUSTIFIÉ »

Les Français sont si mal informés !
Édouard Herriot, de retour d’URSS, 1933

De même qu’on dénombre « à cent millions près » les victimes de la faim dans le monde, de même, après des décennies de recherche, de censure et d’entraves de toute sorte, le sinistre inventaire de la Grande Famine de 1932 et 1933 en Ukraine semble toujours loin du solde. D’après les études récentes, on avance approximativement le chiffre de 6 à 7 millions de morts pour toute l’URSS, dont 4 à 6 millions en Ukraine soviétique : un taux de mortalité avoisinant les 15 % observés, en l’espace de quelques mois, sur l’une des terres les plus fécondes de la planète.

Mais à quoi bon mesurer avec précision ce que l’opinion ignore jusque dans ses plus élémentaires contours, et qui n’aurait sans doute pas eu lieu dans ces proportions si l’information essentielle, même erronée, avait suivi son cours ? Pourquoi ces chiffres sous-estimés ou distordus, et néanmoins vertigineux n’ont-ils soulevé aujourd’hui comme hier l’indignation des peuples ? Avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, 1933 fut effectivement l’année noire que l’on sait, mais le fut-elle seulement pour cela ?

Si les dernières grandes famines françaises sont aujourd’hui dissoutes dans l’amnésie collective, voire scientifique, malgré les millions de victimes qu’elles firent au XVIIIe siècle, on peut dire que le « Français moyen » ne risque pas d’oublier celle qui frappa l’Ukraine en 1933, étant donné qu’il n’en a jamais rien su et qu’il n’en sait toujours rien ou presque. Est-ce parce qu’il y eut dans l’Histoire plus de 400 grandes famines ou parce que d’entre toutes c’est la seule qu’on ait su lui dissimuler ? Il y eut bien sûr des tentatives, des appels désespérés aux nations pour empêcher la catastrophe, mais partout l’idéologie ou la raison d’État l’emporta. Pour brouiller les pistes, on sema autour de ce désastre plus de questions que de réponses et avec tant de maestria que l’érudite polémique dure toujours. Non que le débat actuel portât sur la réalité d’un crime qui n’est plus dissimulable, mais sur sa nature profonde, unique et imprescriptible. Qu’il soit celui d’un État contre une nation jugée rebelle, ou celui d’un parti contre une classe sociale, ce crime demeure à ce jour sans Nuremberg. Loin de le noter, nos manuels d’histoire n’y consacrent, au mieux, qu’un misérable paragraphe qui enseigne d’une des plus graves catastrophes humaines de l’Histoire qu’elle ne fut pas un crime contre l’humanité ni encore moins un génocide, mais une simple bavure du communisme. Autant dire, un détail.

Holodomor 
La fillette n’a pas plus de huit ans et porte des guenilles laissant apparaître ses jambes décharnées, avec par endroits des œdèmes, premiers symptômes visibles de sous-alimentation aggravée. Kharkiv, 1933.

Le premier génocide perpétré en Europe au XXe s. demeure donc invisible; au plus grand nombre il va de soi, mais aussi aux yeux de « spécialistes » qui pour étudier ce drame terrien paraissent bien loin du sol… Car au-delà des chiffres, rares sont les auteurs qui savent en discerner la substance. Faut-il appeler des juristes à la rescousse ? Saisir la Cour européenne ? Faire voter l’Assemblée nationale comme ce fut le cas pour les Arméniens en 2001? Organiser un Tribunal pénal international comme celui de La Haye pour l’ex-Yougoslavie ? Ou les Ukrainiens n’appartiennent visiblement pas à l’histoire des Hommes ? Des années après la chute du communisme en Europe, certains soviétologues se demandent encore comment ce crime planifié, accompli, et presque « justifié » puisse encore inspirer le doute.

CRIME PLANIFIÉ, car pour Staline et Molotov le problème national reposait avant tout sur le monde paysan, notamment en Ukraine, où il rejetait un régime qui en 1917 avait fait peau neuve, mais qui sur le plan national poursuivait la même proie. En outre, bien avant la révolution, le paysannat d’Ukraine avait appris à se méfier des villes-champignons apparues au sud et à l’est du pays; pire encore, il considérait avec dédain le sous-prolétariat urbain que le socialisme était censé régénérer. Particulièrement au seuil du XXe siècle, sous l’impulsion coloniale et industrielle, ces villes sans âme avaient contribué à russifier toutes les minorités qui y avaient été installées. De plus, syndicats, Église et administration russes y avaient favorisé l’installation d’ouvriers allogènes, cantonnant les naturels du pays dans leur rustique habitat. Sans surprise, le recensement de 1926 traduit bien cet état de fait : seuls 10% des Ukrainiens de souche sont à cette date citadins. Cependant, les ruraux représentaient encore 82% de la population totale et formaient, comparés aux villes largement déculturées, une masse ethniquement homogène, prolifique et nombreuse. Toujours d’après ce recensement, en Ukraine soviétique, sur 20 millions de ruraux, seuls 5% se déclaraient de nationalité russe. Or le nombre ne fait pas tout: si Moscou n’avait pas fusillé la « Renaissance ukrainienne »1 des années 1920, celle-ci aurait survécu en tutrice de l’urbanisation industrielle, et les villes d’Ukraine, conformément au programme de renaturation linguistique, n’auraient sans doute pas le visage qu’on déplore depuis. Gardons prudemment cette hypothèse au conditionnel, car dès le début des années 1920 le départ des Russes Blancs fut amplement compensé par un afflux de nouveaux arrivants favorables au régime, notamment dans les grands bassins industriels. En 1926, ¼ des Russes d’Ukraine déclaraient n’en être pas natifs.

Quoi qu’il en soit, pour Staline la culture ukrainienne ne devait jamais franchir le seuil du village. Ses rêves européens, universels et en quelque sorte citadins, ne devaient en aucun cas être exhaussés. Fils de la Chimère, les révolutionnaires ukrainiens y croiront pourtant jusqu’au bout. Mais au soir de la grande Famine, seul un mince dixième de tous les bâtisseurs de la nouvelle culture ukrainienne aura encore la vie sauve ou sera en instance de la perdre. Ainsi brisé, abattu et taillé en coupes réglées, il ne restait plus au grand chêne de la culture ukrainienne qu’à offrir ses vieilles racines paysannes…

Holodomor 

De cette steppe fertile dépendaient également l’approvisionnement et l’export céréaliers. Sans ces exportations, pas de machines-outils, la plupart d’importation occidentale. On le sait aujourd’hui, l’équipement de l’URSS représentera la moitié du commerce mondial de produits industriels, une véritable manne financière pour le commerce mondial en pleine déflation. Par ailleurs, décrétée lors du premier Gosplan (juste au moment où le cours du blé était au plus bas durant la grande dépression), l’industrialisation ultrarapide de l’URSS fit de l’Ukraine agricole la victime désignée d’un sacrifice. Pour les planificateurs, une famine de plus ou de moins dans un empire qui en avait connu une dizaine en un siècle, n’avait rien d’effrayant. Sous ombre de progrès, la nouvelle religion protégerait et renforcerait les « nouveaux tsars » aux pouvoirs démiurgiques. Même leurs laquais seront princes. A commencer par Viatcheslav Skriabine alias Molotov, petit cousin du grand compositeur. Envoûté par la violence, Molotov sera toute sa vie en adoration devant Staline; et la déportation de madame Molotova pour sionisme n’y changera rien. Le futur signataire du pacte hitléro-stalinien n’était alors que membre du Comité central, lorsque le 2 mars 1922 Lénine en personne lui écrivit une lettre secrète adressée en copie à toute la direction du Parti.

C’est maintenant où jamais, explique Vladimir Ilitch en parlant de la famine qui sévissait alors sous ses yeux. Selon lui, elle était la seule chance de ramener dans les rangs bolcheviques les populations hostiles à Octobre. En Ukraine, épuisée par deux longues guerres, dont une d’indépendance, un demi-million d’êtres humains était précisément en train de mourir de faim. En 1891, alors qu’il débutait sa courte carrière d’avocat, le futur bolchevik avait déjà rendu compte de l’outil que pouvait représenter la faim. Il plaidera même pour son utilisation en politique. Une vingtaine d’années plus tard, il allait encore affiner sa théorie en inventant la première manipulation humanitaire de l’histoire : accepter l’aide occidentale, mais en échange de la reconnaissance de l’État soviétique.

On peut dire que dans ce domaine Staline le suivit à la lettre. La famine qu’il créa et nia présente assurément un perfectionnement de ces vues. D’après le général Grigorenko (Hryhorenko) passé en dissidence dans les années 1970 et lui-même affamé en 1933, Staline aurait donné l’ordre non écrit d’abattre la paysannerie ukrainienne, trop nombreuse pour être déportée. Sur ce sujet le « petit père des peuples » nous a légué quelques riches aphorismes : « la question nationale est fondamentalement une question paysanne » ou encore : « sans paysannerie, pas de mouvement national fort ».

Sans paysannerie, pas de mouvement national fort

Joseph Staline, 1925

À l’aube du grand massacre, Molotov2 se rendit en Ukraine en tant que « super-commissaire » et y déclara à son tour que la clé du pouvoir se trouvait chez le moujik ukrainien et le kozatchok du Kouban, en d’autres termes sur les territoires ethniques et linguistiques ukrainiens ! Les cosaques du Kouban – bien qu’aujourd’hui largement russifiés – constituent en effet une tradition particulière qui fut amplement inspirée et du reste fondée par les Zaporogues, illustre branche de la cosaquerie ukrainienne aujourd’hui éteinte.3 Un peu plus d’un siècle après cet exode « dirigé », la plaine bordant la mer d’Azov côté Kouban se trouvait peuplée à 90 % de paysans et de cosaques d’origine ukrainienne, tandis que sur les contreforts du Caucase les Ukrainiens formaient environ la moitié de la population rurale. Comme Catherine II en Ukraine, Lénine avait lui-même entamé une décosaquisation du Kouban en 1919. En 1923, le seul fait de prononcer le mot cosaque devint passible de déportation, et à son tour en 1933 la langue ukrainienne fut décrétée hors-la-loi dans cette partie de l’empire. Nous voyons donc que décosaquisation et dékoulakisation4 riment avec dénationalisation, y compris hors des frontières officielles de la RSS d’Ukraine.

Hormis les deux millions de Koubantsi, d’autres régions peuplées en grande partie d’Ukrainiens furent touchées par la Famine, notamment celles qui avaient été rattachées à la République de Russie, avec ou sans statut particulier. Celles de Koursk (1,5 million), de Voronej (1 M), mais aussi celles de Sibérie, du Turkestan, du Kazakhstan, d’Extrême-Orient (0,6 M). Quant aux villes, bien que parfois touchées par la disette, elles ne furent pas volontairement visées. À la différence des villageois, les citadins bénéficiaient de coupons de rationnement ainsi que d’un passeport intérieur leur permettant de se déplacer d’une région à l’autre. Les villageois ne disposaient pas de sauf-conduit et ne pouvaient chercher de nourriture en ville ou en quelque autre endroit. Vulgairement parlant, ils étaient faits.

La grande faux de Staline s’abattra également sur les Allemands, les Kazakhs et sur bien d’autres minorités nationales, mais au total 80% des décès par famine ou autres moyens auront effectivement lieu en Ukraine, a fortiori dans la couche de population la plus ukrainienne, notamment en Ukraine centrale. En 2003, les déclarations de Poutine devant l’ONU à ce sujet frisent l’immoralité: fier du fait que la Russie puisse à présent contribuer au progrès d’aide contre la faim, le président Poutine présente le peuple russe comme ayant lui-même enduré la Famine de 1933 dans certaines régions (il ne dit pas qu’elles étaient peuplées d’Ukrainiens) et cite l’Ukraine non pas comme une nation victime de Moscou, mais comme un espace géographique dans lequel « des » peuples ont été affamés. On est encore loin des excuses que les autorités ukrainiennes de l’époque, d’ailleurs, ne demandent pas.

CRIME ACCOMPLI, car la collectivisation forcée servit non seulement un objectif officiel et clairement avoué – éliminer les koulaks en tant que « classe » –, mais permit surtout d’atteindre un but secret tout aussi indispensable au renforcement du pouvoir soviétique: la disparition de l’Ukraine nationale. Concept bolchevique, la dékoulakisation forcée fut imposée par Staline dès février 1930, au moment précis où il entamait une guerre ouverte contre l’intelligentsia ukrainienne, y compris celle qui se réclamait ou se soumettait au bolchevisme (ce que minimisent trop souvent les commentateurs français entre autres). Les autorités locales, fières de la politique d’ukrainisation qu’elles avaient pu mettre en œuvre depuis 1925, apprirent à leurs dépens ce qu’internationalisme voulait dire en URSS. Naïves ou fanatiques, il est étrange qu’elles n’aient pu s’en rendre compte avant d’être conduites au peloton ou acculées au suicide comme Mykhaïlo Skrypnyk, chef de file de l’ukrainisation (v. le sous-chapitre « Les grands suicidés de l’Holodomor »).

En plus de cette complicité extérieure, simultanée ou ultérieure, naïve ou frauduleuse, sur le plan intérieur la mécanique du crime fut littéralement implacable. Ceux qui donnaient les ordres en première ligne devaient vraiment haïr les paysans ukrainiens, ou bien leur patriotisme de parti n’était en réalité qu’une « assurance-vie ». Les déportations de villages étaient toujours préparées minutieusement et appliquées clandestinement selon des directives locales ultra-secrètes (aujourd’hui partiellement dévoilées dans l’enfer des archives). Après le premier échec de la collectivisation, 25.000 prolétaires non ukrainiens furent envoyés en Ukraine pour organiser les fermes collectives, c’est-à-dire la famine. Il y eut des révoltes. Contre certains villages, on fit même donner l’artillerie. Au total, en seulement quatre ans le nombre de kolkhozes passa de 2,5% à 77%. C’est à cette date, fin 1932, que la famine fut méthodiquement appliquée sur l’ordre et complet contrôle de Staline.

Holodomor 
A la mort de Staline, Molotov tombera en disgrâce et ne sera réhabilité qu’en 1984 par Tchernenko. Entre-temps, alors que les autorités soviétiques lui reprocheront publiquement ses crimes, il pourra aller et venir à l’Ouest sans jamais être inquiété par la justice…

Ses éminences grises (telles Postychev et Balytsky de nationalité russe, ou juive comme Lazar Kaganovytch et Mendel Khazaïevytch) eurent pour principale mission de faire régner la terreur totalitaire. Sous leur signature, des milliers de décrets de déportation ou d’exécution enverront à la mort des populations entières. À la veille de la Famine, 80% des secrétaires locaux seront déjà liquidés ou internés, rendant l’appareil du Parti communiste d’Ukraine opérationnel pour « l’action ». Radicalement épuré, y compris ethniquement (les Ukrainiens n’y furent du reste jamais majoritaires malgré une courte majorité d’adhérents) le parti bolchevique sera une pièce maîtresse du dispositif. Tout aussi contrôlée, aucune opposition de la part du monde des lettres ou de la presse ne pouvait plus perturber « le plan ». Le Kremlin avait déjà mis un terme au vœu de liberté culturelle émis par le deuxième peuple slave, et après l’esprit, à présent il s’attaquait au corps.

Bien que ce corps, en réalité, fût l’âme millénaire du pays. La campagne ukrainienne n’était pas seulement le riche grenier à piller. C’était par-dessus tout la base spirituelle, pour ainsi dire l’âme d’une culture en plein renouveau. Au vrai, les bolcheviks ukrainiens avaient eux-mêmes affaibli cette culture ancestrale en s’acharnant sur ses racines chrétiennes (loin d’être les seules). Avant que Moscou ne détruise ou exproprie 80% des édifices religieux dans les années 1928-1931, tout avait été entrepris pour neutraliser l’ »opium du peuple » en lui inoculant une forte dose de socialisme. En Ukraine, la Saint-Barthélemy stalinienne durera plusieurs années, ses plus lourdes pertes surviendront dans les rangs de l’Église orthodoxe autocéphale (créée à l’indépendance en 1918). Trente-quatre évêques et deux mille clercs mourront en martyres.

Le bolchevisme ukrainien avait aussi endormi l’Ukraine nationale en donnant chair à certains de ses rêves. Certes, il avait adopté une orientation pro-ukrainienne dans les années 1920. L’économiste ukrainien Michel Volobouïev5 n’avait-il pas courageusement dénoncé la mainmise de Moscou sur l’économie ukrainienne dans le très officiel Oukraïnskéï Bilchevék ? Mais cette politique du « laisser jouer » apporta à Moscou un bénéfice bien plus grand, notamment en apaisant un pays qui venait de perdre son indépendance au terme d’une guerre atroce. D’ailleurs, après la défaite des nationaux, la résistance armée conduite par l’UVO, organisation politiquement hétéroclite composée d’anciens combattants indépendantistes, ne trouva réellement de base qu’en Galicie, c’est-à-dire en Ukraine occidentale alors « polonaise », où les Polonais trahissaient leur promesse faite à Versailles de garantir les droits nationaux ruthènes, c’est-à-dire ukrainiens, et surtout la parole de Pilsudsky, allié des petliouristes (indépendantistes de gauche en 1918-1920). Qui plus est, à la faveur de cette habile politique voulue par Lénine, une partie de l’UVO se dit confiante en l’URSS pour libérer l’Ukraine occidentale. D’éminentes personnalités, dont le père de l’indépendance Michel Hrouchevsky, revinrent d’exil. Toutes le regretteront.

Pourtant, c’est un fait, jusqu’en 1933 l’ukrainisation bien qu’entravée par Moscou sera un succès majeur pour les marxistes ukrainiens; elle avait porté ses fruits jusque dans les villes, en vertu de la politique dite d’enracinement assignée aux prolétaires russes (ou russifiés) du pays. Signe incontestable, à cette date neuf journaux sur dix ne paraissent ou ne titrent qu’en ukrainien. Mais pour Staline, c’en était trop : pour cet affront à la doctrine de la fusion nationale entre les peuples, l’Ukraine devint la principale victime de la collectivisation forcée. Ce « traitement spécial » aura pour conséquence une violence totale, inédite, où l’expression ravager une culture prendra tout son sens…

Holodomor 
PERTES DIRECTES POUR LA RSS D’UKRAINE et la MOLDAVIE. Les taux de collectivisation proviennent des données officielles publiées en 1935 par Osatkine, apparatchik du politburo d’Ukraine fusillé en 1937. La mortalité est exprimée en p. mille.

CRIME « JUSTIFIÉ » enfin, car le bouc émissaire de cette entreprise criminelle fut le koulak, expression désignant à l’origine un paysan aisé, qui, fort de ses revenus, pouvait pratiquer l’usure, devenant ainsi un personnage particulièrement exécré des autres villageois. Avant 1917, les koulaks possédaient un tiers des terres. Hors-la-loi durant le communisme de guerre en 1917-21, puis à nouveau légalisée dans le cadre de la NEP (Nouvelle politique économique de Lénine), cette classe possédante ne fut cependant jamais reconstituée : quand fut décidée la dékoulakisation stalinienne, seulement 4% des terres appartenaient aux koulaks, et 90% d’entre eux n’employaient qu’un seul ouvrier agricole. Avec le second revirement du Parti qui voulut à nouveau les éliminer, chaque paysan hypothétiquement ou réellement réfractaire à la collectivisation, même très pauvre, fut arbitrairement déclaré koulak et soumis comme tel à d’insurmontables taxes et impôts. Incapables de faire face, les paysans cédaient leurs biens à l’État pour une bouchée de pain, pain qu’on leur retirera du reste systématiquement à partir de décembre 1932. Si cette violence a pu choquer le communiste de base, beaucoup d’intellectuels communistes feront en sorte de ne l’avoir jamais vue. Maxime Gorki, fils de paysans pauvres et amer critique de Lénine, n’était-il pas rentré d’exil pour défendre le Plan stalinien ? Boukharine, viré de la Pravda pour avoir critiqué la collectivisation, n’était-il pas revenu vers Staline dès 1934 ? Et Eugène Samuelovitch Varga, ancien apprenti boulanger hongrois devenu économiste officiel du PC, n’avait-il pas théorisé la famine ? Se sentant en grande estime pour sa contribution doctrinale, il se permettra même d’écrire au camarade Staline pour protester contre l’arrestation abusive de communistes comme lui réfugiés en URSS, à une époque où l’on risquait le Goulag pour moins que ça…

À travers leurs témoignages, certains affameurs – sans grade ou kapos des champs de la mort – soutiennent qu’ils se sentaient investis d’une mission sacrée. Ils pouvaient en bons communistes dépourvus de scrupules laisser mourir des familles entières, extirper des mains d’un pauvre enfant émacié jusqu’au dernier quignon de pain, ou retirer à une mère sans lait pour son nourrisson les dernières subsistances. La faim justifie les moyens, mais pour quels desseins ? Les paysans avaient déjà tout donné et ne pouvaient ni fuir, ni lutter.


DOCUMENTS PHOTOS

Dans cette collection sont rassemblées des photos d'amateur, officielles et policières, croisant ainsi des sources généralement cloisonnées. La plupart de ces photos d’époque ont été prises par un photographe amateur, Alexander Wienerberger. 
Holodomor 
Alexander Wienerberger

Capturé par les Russes en 1915, cet ingénieur autrichien (juif par son père) restera en Russie et en Ukraine jusqu’en 1934, d’abord en tant que prisonnier de guerre puis comme prisonnier politique; à ce titre, on l’enfermera longtemps au siège même de la Guépéou à Moscou en tant qu’espion potentiel et surtout en tant qu’antistalinien. A partir de 1930 (?) ce spécialiste des explosifs met en place plusieurs usines chimiques, gagne sa vie en tant que directeur d’exploitation et devient père d’une petite fille6 en 1931. Deux ans plus tard, il se trouve à Kharkiv dans l’est de l’Ukraine, pour y encadrer une usine de munitions. Il est à cette occasion témoin de l’Holodomor. Ses clichés — environ une centaine pris à l’aide d’un Leica — constituent une collection authentifiée, contrairement à la plupart des images de l’Holodomor qui datent en réalité des années 1920. Posséder une photo prouvant la famine vous mettait en danger de mort, vous et votre famille. C’est pourquoi ce matériau est particulièrement précieux.

Holodomor 
Wienerberger avait d’abord été affecté à Moscou puis à Kharkiv

De retour en Autriche en 1934, le photographe amateur fait don de sa collection au cardinal Theodor Innitzer, qui constitue alors un fonds documentaire sur la Famine de 1933. Wienerberger laisse en outre 25 photos commentées de sa main. Toujours à Vienne en 1935, le jeune quadragénaire Ewald Ammende, militant du droit des minorités, en particulier allemandes, publie quelques mois avant sa mort Muss Russland Hungern? (La Russie mourra-t-elle de faim?) un livre où 21 photos de Wienerberger sont publiées. En 1936, une version anglaise est parue. Il s’agit du seul livre d’époque dénonçant la famine de 1933. En 1939 Wienerberger publiera Hart auf Hart (Les temps sont durs) livre dans lequel il raconte son expérience soviétique, ce que le régime nazi ne pourra qu’approuver, tout en pactisant avec Staline… D’autres photos de l’Holodomor seront alors publiées.7

Innitzer tout comme Wienerberger eurent foi en l’Allemagne d’Hitler, ayant eux-mêmes de fortes convictions anti-bolchéviques. Parlant parfaitement russe, l’ingénieur s’engagera même dans l’Armée Vlasov sur le front de l’Est, comme il l’avait fait en Quatorze. Le cardinal Innitzer, primat d’Autriche, aura lui aussi à convaincre ses fidèles du danger bolchevique, mais aura tout de même maille à partir avec les nazis qui l’attaqueront en tant que patriote autrichien en 1938, juste après l’Anschluss pourtant approuvé par son Éminence…

Autres documents sur internet:

  • Photos par oblaste (région) durant la famine et la collectivisation en Ukraine sur cette page.
  • L’album du cardinal Innitzer avec les clichés originaux de Wienerberger.


CARTES ET STATISTIQUES


Chronologie succincte

  • Janvier 1928
  • Mars 1929, le 1er Plan qinquénal est voté au . Pour Staline et les bolcheviques, il s’agit de doter l’URSS d’une industrie lourde, tout en réduisant à néant la libre entreprise. Dans les campagnes, l’agriculture devra être motorisée et les « koulaks » (petits possédants) soumis de force à la collectivisation.
  • Novembre 1929
    Collectivisation forcée des campagnes votée au Plenum du Parti commniste.

  • Décembre 1929
    Staline annonce qu’il convient de procéder à une « liquidation des koulaks en tant que classe ». Le 30 janvier 1930, le Politburo vote une résolution « Sur les mesures à prendre pour la liquidation des exploitations koulak dans les régions de collectivisation totale ».

DES MOTS POUR L’HISTOIRE

Par le passé, les famines ont été généralement le fait de blocus ou de sièges, comme celui, proverbial, de Sancerre tenue pendant huit mois par les huguenots (1573). L’expression « avoir la faim de Sancerre dans les entrailles » est tombée depuis dans l’oubli, elle aussi. Oublié également le siège de Paris qui obligea Henri IV à prendre Corbeil (Essonne), alors « grenier » de la capitale. Surprise des racines cachées, Corbeil aurait donné corbillard, du nom des barques sur lesquelles étaient convoyés les cadavres… Grâce à la littérature, il reste toujours quelque chose, même d’infime, dans le langage. On ne sait quel mot serait à même de qualifier une famine organisée, si spécifique, unique, comme celle qui décima l’Ukraine en 1933. Dans le cas des Juifs, la question est sous haute surveillance. Depuis sa sortie en 1985, le documentaire de Claude Lanzman semble avoir greffé au français le mot hébreu Shoah (catastrophe), jugé plus adéquat qu’holocauste (du grec sacrifice rituel) même si on le privilégie toujours aux États-Unis (textuellement, holocauste signifie brûlé complètement). La banalisation supposée de génocide n’est certainement pas étrangère à cette politique des mots.

En Ukraine, un vocable en partie paronyme à holocauste, holodomor, désigne officiellement la famine de 1932-1933, tiré de holod (la faim) et de morété (détruire). Mor (la peste, le fléau) pourrait s’apparenter aussi à Shoah. Holodomor qui rime avec « mort » en final et « holocauste » en initiale, serait un bon candidat à la langue française.8

Les communistes, eux, ont toujours su manipuler le vocabulaire. À la Libération, le parti des fusilleurs devint le parti des fusillés; et le régime de parti unique, un centralisme démocratique. Comme le fait remarquer Vassili Grossman, fervent stalinien devenu antistalinien au regard de sa propre judaïté après l’affaire des Blouses blanches : rebaptiser koulaks les paysans ukrainiens contribuait à les déshumaniser. Mais bien plus encore, masquer le vrai visage des victimes, le marquer d’une cicatrice verbale afin de le rendre méconnaissable, là était la vraie manœuvre. Si pour les nazis les Juifs ne devaient pas être des Hommes, pour les staliniens les Ukrainiens ne devaient pas être des Ukrainiens, mais des « koulaks ».


OR CONTRE NOURRITURE
(les Torgsins)

Le génocide de 1932-1933 ne consiste pas uniquement en une famine artificielle, mais également en une exploitation mercantile des affamés. Le mécanisme est d’une simplicité déroutante: 1. on affame, 2. on dévalise, 3. on tue. 

A l’instar de ce qui sera mis en place par les nazis durant la Shoah, les bolcheviques vont réussir à éliminer une catégorie de la population tout en récoltant des tonnes d’or sur son dos. Cette rente infâme pourtant peu connue et peu étudiée représenterait 66 t. d’or pur et 1.439 t. d’argent. En ajoutant les autres valeurs, elle pèserait aujourd’hui quatre milliards d’euros.

Holodomor 
Devant un « torgsin », Kharkiv 1932-1933, photo de Wienerberger

Le 5 juin 1931, Molotov alors président du Sovnarkom (gouvernement soviétique) crée les Torgsin, contraction pour « commerce avec les résidents étrangers ». Malgré leur nom, ce sont des établissements commerciaux à but purement spéculatif qui l’année suivante seront ouverts aux citoyens soviétiques. Concrètement, en échange d’or ou de bijoux, un emprunteur pourra se procurer des produits de première nécessité dont la pénurie (artificiellement créée comme nous l’avons vu) gonflait dramatiquement les prix.

Holodomor 
Artur Staszewski (Hirschfeld), grand patron des « torgsins » durant la Famine. Ancien agent bolchevique en Europe et juif comme tous les autres directeurs du réseau. Fusillé en 37, réhabilité en 56. Routine

En Ukraine où la famine avait débutée au printemps 1932, on pouvait « grâce » à ce système acheter un peu de vivres, mais à des prix exorbitants. Une alliance en or pouvait valoir à peine 100 gr. de pain! En 1936 les torgsins sont dissous, mais les Ukrainiens affamés durant presque toute l’existence de ce réseau de magasins se retrouvent alors totalement spoliés de leur valeurs. L’année d’exploitation optimale correspond du reste à l’année la plus meurtrière en terme de famine (1933). Les malheureux jettent alors dans l’ignoble cagnotte l’équivalent de 45 t. d’or pur. Pour comparaison, de nos jours la Russie en produit 200 annuellement. Le plan est si bien conçu qu’il est achevé avec deux ans d’avance en 1935.

On s’en doute, 1933 est l’année où les populations rurales ont le plus recours aux torgsins. Les bas de laine constitués de pièces tsaristes, typiques de l’épargne paysanne, se déversent dans une proportion 2,5 fois supérieure à l’année précédente.

Cette sensible progression avait été prévue par le plan, preuve que la famine a bel et bien été planifiée. Les quotas exigés dans la rurale et par conséquent agonisante Ukraine équivalaient pratiquement à ceux de Moscou, riche capitale de l’empire et épicentre du réseau. Ces chiffres démontrent en outre que cette planification visait prioritairement l’Ukraine.

NSM

Sources en ligne:


UN GÉNOCIDE PEUT
EN CACHER UN AUTRE…

A l’Ouest et en particulier en France, peu firent contrepoids aux lourdeurs du matraquage soviétique.
Holodomor 
Raphael Lemkin, auteur du néologisme « génocide » en 1943, ainsi que de la proposition de résolution onusienne sur la prévention et la répression du crime de génocide. Il a défini la famine de 1933 en Ukraine de génocide.

Si Eisenstein avait pu faire croire qu’une poussette avait dévalé le grand escalier d’Odessa en 1917, d’autres cinéastes soviétiques, notamment ukrainiens, créeront autour de la collectivisation toute une imagerie qui plongera 1933 dans un épais brouillard. On ne gardera de la collectivisation que les clichés fabriqués trois ans plus tôt par le cinéaste Alexandre Dovjenko dans La Terre, pourtant critiqué pour son schématisme idéologique par la Pravda elle-même. Certes, Ivan, tourné en 1932 par le même auteur, sera tout aussi critiqué, mais cette fois pour les allusions au coût humain de l’industrialisation. Toutefois l’Ukraine de ce génial créateur restera conforme à ce que Staline voudra bien en montrer. Il n’y a pas non plus d’images documentaires de la Famine de 1933, mis à part la collection Innitzer dévoilant quelques clichés de Wiennerberger. À défaut, le film canadien Les moissons du désespoir utilise des photos de la famine des années 1920 : fin prétexte pour en empêcher la diffusion en France dans les années 80 et 90. En revanche, la Seconde Guerre mondiale et son flot de victimes, en particulier celles d’Auschwitz-Birkenau libéré par l’Armée Rouge, apportera une abondance d’images abominables qui deviendront « la » référence de l’horreur. Par ailleurs la Victoire permettra à l’URSS stalinienne d’obtenir le bon rôle à Nuremberg en y apparaissant comme juge.

C’est à cette occasion qu’on entendra pour la première fois le mot génocide. Il fut inventé par un Juif polonais réfugié aux USA, Raphaël Lemkin dont toute la famille à l’exception d’un frère, avait été tuée à Dachau. Lemkin avait déjà esquissé le concept lors d’une conférence internationale sur l’harmonisation du Droit en matière criminelle, à Madrid une certaine année 1933. Le professeur Lemkin eut vent de ce qui se passait en Ukraine à l’époque des faits. En tant que substitut du procureur de Varsovie et spécialiste du terrorisme, il avait suivi les attentats ukrainiens contre les plus hautes autorités polonaises (Pilsudsky en personne n’y avait échappé que de justesse en 1921). Parmi ces derniers, il en est un qui ne put laissé le juriste indifférent : l’exécution à Lviv, du consul soviétique par un nationaliste ukrainien au nom proche du sien : Mykola Lèmyk.9 Le jeune militant avait voulu par ce geste attirer l’attention des médias sur l’Holodomor.

Après la guerre, le juriste qualifiera l’Holodomor de génocide noir sur blanc. C’est ce qui apparaît dans un document « oublié » et fort heureusement retrouvé une soixantaine d’années plus tard par l’historien canadien Roman Serbyn.10 Ce document révèle enfin la pensée de Lemkine quant à la définition de génocide dans le cas de l’Holodomor.

On définit génocide comme la persécution d’un État souverain contre un groupe racial, religieux ou social (de genos, race, et caedere, tuer). Le terme fut utilisé pour la première fois par un tribunal le 18 octobre 1945 à Nuremberg dans l’acte d’accusation contre les criminels de guerre nazis. Il semble qu’à ce jour le terme ne recouvre, pour la justice française, que les événements de la Seconde Guerre mondiale, en particulier le génocide juif. En effet, depuis la fameuse Loi Gayssot de 1990 (du nom de l’ancien député et ministre communiste) les poursuites contre les négationnistes se sont bornées uniquement aux négationnistes de la Shoah. À titre d’exemple, les plaintes contre Le Monde et Bernard Lewis au sujet du génocide arménien (1915-1923) ont été rejetées malgré la double reconnaissance de ce génocide par les parlements européen en 1987 et français en 2001. Une proposition de loi dite « super-Gayssot » déposée en 2000 afin de permettre les poursuites contre tout négateur d’un génocide reconnu par la France ou par une institution internationale dont elle fait partie, n’a jamais abouti. Pour le rapporteur de cette loi, Roland Blum, député UMP des Bouches du Rhône, où vit une importante communauté arménienne, « il ne peut y avoir deux catégories de génocide et tous doivent être condamnés et leur négation doit être combattue de la même manière ». Entre-temps, le génocide arménien a été reconnu, mais le génocide ukrainien attend toujours sa reconnaissance par la France.

Reste à savoir si en France la représentation nationale s’apprête réellement à reconnaître le génocide de 1933, étant donné le passage aux oubliettes du projet de loi présenté devant le Sénat par MM. Jean-Claude Carle et Serge Mathieu le 10 mai 2001, par ailleurs auteurs d’une proposition similaire au sujet du Cambodge. Rebelote en novembre 2006, lorsque le député UMP Christian Vanneste dépose une proposition de loi relative à la reconnaissance du génocide ukrainien. Au titre de la nouvelle législature, il dépose à nouveau la proposition de loi le 9 octobre 2007. Sa proposition est cosignée par à peine une trentaine de députés centristes et conservateurs. C’est que les lois dites « mémorielles » ont la vie dure en France, Shoah exceptée. Bien que reconnu par la Nation, le génocide arménien peut impunément être nié, les sanctions prévues par la loi du 23 janvier 2012 étant pour le moment censurées par le Conseil Constitutionnel. Pour Robert Badinter, naguère président dudit Conseil, le Parlement n’a pas vocation à dire l’histoire. Certes, mais il n’a pas non plus vocation à légiférer en gardant la mémoire sélective…

L’ONU par ses déclarations sur la Famine (qui évitent le mot « génocide ») laisse à penser que rien ne sera fait de concret dans le cas du génocide ukrainien, bien que 27 pays (dont la Russie) aient déclaré prendre acte du crime, mais étendu aux victimes russes, kazakhes et autres nationalités. À ce jour, 16 États ont reconnu le génocide ukrainien. Le Congrès américain a voté une loi reconnaissant la famine de 1933 comme crime contre le peuple ukrainien. La seule assemblée siégeant sur le territoire de l’Union européenne à suivre cet exemple est le parlement basque. Le Parlement de Strasbourg évite le sujet. Le Conseil de l’Europe, qui a failli exclure l’Ukraine en 2001, ne donne guère plus d’éléments. L’Italie a, au nom de l’Union européenne, souscrit au texte onusien.

Comme la Turquie avec l’Arménie, la Russie de Poutine exerce une pression certaine sur les instances internationales. Son ancien Premier ministre, V. Tchernomerdyn (Staline étant géorgien) a prié les Ukrainiens de se tourner vers la Géorgie s’ils comptaient recevoir d’éventuelles excuses ! Aux Ukrainiens d’en tirer les leçons. En premier lieu en se mobilisant contre l’indifférence.

L’action entamée par la diaspora ukrainienne contre le prix Pulitzer de Walter Duranty (v. l’article dans ce dossier) en est un exemple encourageant. Rien ne saurait guérir tout le mal déversé sur les corps, sur les âmes, ni sur la mémoire des victimes, mais c’est un fait: parler de génocide ukrainien ne va pas toujours de soi dans certains milieux. Les Ukrainiens des États-Unis se souviennent encore des violences communistes ayant perturbé leurs manifestations dans les années d’Après-guerre. Depuis 2003, le dernier samedi du mois de novembre, les Ukrainiens du monde entier placent une bougie au coin de leur fenêtre en hommage aux victimes de 1932-1933. Ces dernières années, la couverture médiatique aurait pu être plus grande en raison de la guerre russo-ukrainienne, mais on a surtout vu les « amis » de la Russie en France parler de génocide sur les populations… du Donbass.


RECONNAISSANCE DU GÉNOCIDE UKRAINIEN DANS LE MONDE

Le génocide ukrainien de 1932-1933 est encore nié par Moscou et ses féaux d’hier ou d’aujourd’hui. La reconnaissance universelle progresse, mais trop lentement. La France notamment, malgré plusieurs tentatives à l’assemblée nationale, a décidé d’ignorer les victimes (v. plus haut). Le conseil de l’Europe a reconnu le crime contre l’humanité, mais pas le génocide. Nombreux sont encore les citoyens à n’avoir jamais entendu parler de cette infamie toujours niée.

En 2010, à l’heure où des monuments à la gloire de Staline faisaient leur (ré)apparition en Ukraine, l’action du gouvernement Yanoukovitch ne fut qu’une succession d’entraves à la reconnaissance pleine et entière du Holodomor en tant que génocide. La dernière en date: l’arrêt d’un monumental projet intitulé Livre de la mémoire nationale, initié en 2006 sous la présidence de Victor Youchtchenko. Il s’agissait d’un livre-mémorial qui en à peine deux ans avait déjà rassemblé 23.000 pages. L’objectif de l’ouvrage était de publier les témoignages de 200.000 témoins, l’identité de près d’un millions de victimes, et le nom de 14.000 villages réduits de sang froid à la famine. Autre élément important, le livre-mémorial devait inclure des informations relatives aux « Justes », honneur de la Nation et de l’Humanité, qui ouvrirent leur huche aux affamés. Ces travaux était placés sous l’égide de l’Institut national de la mémoire, liquidé par Yanoukovitch.

Chantage russe

Côté moscovite, Wikileaks avait relaté les pressions de Medvedev sur les anciennes républiques coloniales. Parmi les télégrammes de diplomates américains révélés par le scandale, il en est un qui flétrit considérablement l’honneur de la Russie et celui de son président en particulier. Il s’agit d’un document classé confidentiel, émanant de l’ambassadrice des États-Unis en Kirghizie. Mme Gfoeller, en poste depuis 2008, y relate les propos tenus par le Prince Andrew, duc d’York et deuxième fils de la reine Élisabeth, sur la reconnaissance du Holodomor et de ses implications diplomatiques. Il va sans dire que dans ce « cablegate », c’est la fameuse infirmière ukrainienne de Kadhafi qui intéressait la presse à l’époque.

La scène se déroule le 28 octobre 2010 dans les locaux de l’ambassade britannique à Bichkek, capitale de la Kyrghizie. Une réunion de travail y est organisée avec le duc et une délégation d’investisseurs du Commonwealth, juste avant leur rencontre avec le gouvernement kirghize. L’ambassadrice américaine, Tatiana Gfoeller, est la seule représentante d’un État non-sujet de la couronne britannique habilitée à participer à ce briefing; elle rend compte à sa hiérarchie des différents sujets abordés et note que le prince Andrew s’inquiète plus particulièrement de l’influence de Moscou dans cette région du monde. Toujours d’après l’ambassadrice, le duc confie aux participants la manière scandaleuse dont le président azéri Heydar Aliyev (ancien général du KGB) subit la pression du Kremlin.

Peu de temps auparavant, ce dernier aurait ainsi confié au duc la substance d’un courrier adressé par le président Medvedev en personne. Dans cette missive moscovite, on lui faisait comprendre qu’il pourrait faire une croix sur le Haut-Karabakh dans le cas où l’Azerbaïdjan venait à qualifier la famine de “génocide” devant les Nations-Unies (le Haut-Karabagh est un territoire toujours disputé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan). Et le Prince Andrew d’ajouter que chaque président de la région avait subi de telles « directives » de la part de Medvedev, hormis Bakiyev, l’ancien président kirghize renversé en février 2010. L’ambassadrice des États-Unis, en réponse à une question du prince Andrew lors de la réunion, confirmait à son tour ne pas être informée de tels procédés à l’encontre de Bakiyev.

Ce qui ressort de ce compte-rendu, est que le négationnisme niant le génocide ukrainien, n’est pas tant une question idéologique ou historique, qu’un levier important de la diplomatie mondiale (au fond, ce qu’il a toujours été). Reconnu dans nombre de pays, l’Holodomor en tant que génocide continue d’être nié à l’ONU, principalement par la Russie et ses féaux. Malgré sa prétendue campagne de « déstalinisation », Dmitri Medvedev alors président de la « Fédération » de Russie, n’échappait pas à la règle. On ne s’étonnera donc pas des réactions officielles du Kremlin tendant à minimiser l’affaire des fuites mises en ligne sur Wikileaks. Il n’y a rien qui soit intéressant ou qui mérite un commentaire dans les publications diffusées sur WikiLeaks et dans la presse, déclarait le porte-parole de M. Medvedev, Natalia Timakova. En somme, pour Moscou, toujours rien de tragique…

Moscou redoute toute reconnaissance du génocide par l’ONU notamment. Rappelons à ce propos que l’ONU ne place toujours pas l’Holodomor parmi les quatre génocides répertoriés du XXe siècle. Le 31 octobre 2008, la Fédération de Russie a même utilisé son veto pour empêcher la célébration du 75e anniversaire du Holodomor, portée à l’ordre du jour de l’Assemblée Générale de l’ONU.

Contre le négationnisme en Ukraine

En 2003, la Rada Suprême (parlement ukrainien) reconnaissait officiellement l’Holodomor comme génocide, sans pour autant donner à cette déclaration force de loi. Il fallut attendre l’arrivée de Viktor Youchtchenko au pouvoir pour qu’une courte majorité de députés (233 voix pour, dont seulement deux du Parti des Régions, soutien de Yanoukovitch) puisse enfin voter la loi du 28 novembre 2006 portant reconnaissance du Holodomor comme génocide. Les déclarations du président Yanoukovitch – pourtant garant de la Constitution – qui avait réfuté en 2009 devant le Conseil de l’Europe la thèse du génocide, n’étaient en rien constitutionnelles. La loi du 28 novembre demeure la seule expression de la souveraineté nationale en la matière.

Holodomor 

Pays ayant reconnu l’Holodomor comme génocide

Liste des États et institutions
internationales reconnaissant
l’Holodomor
Comme acte de génocide

Représentations nationales :

  • Sénats américain (2014), canadien et australien (2003). Depuis 2008 au Canada, le 4e samedi de novembre est proclamé journée du souvenir pour les plus de 7 millions d’Ukrainiens morts lors du génocide-holodomor.
  • Parlements australien (2008), estonien (1993), hongrois (2003), géorgiens (2005), péruviens (2007), mexicain (2008), équatorien (2007), paraguayen (2007) et espagnol (2007)
  • Diètes de Lituanie (2005), de Pologne (2006) et de Lettonie (2012)
  • Congrès colombien (2007) et américain (2006). Le Congrès US a voté en 2006 la construction d’un monument à Washington consacré à l’Holodomor.
  • Parlement portugais (2017)

Représentations régionales, provinciales et non-fédérales:

  • Le Parlement du Québec (2010) en s’appuyant sur la législation adoptée à l’unanimité par le Parlement du Canada en 2008, ainsi que sur les lois adoptées par les législatures provinciales de l’Alberta, du Saskatchewan, du Manitoba et de l’Ontario.
  • Le Parlement basque.

Comme crime

Représentations nationales:

  • Le Sénat argentin (2003)
  • Les parlements chilien (2007), slovaque (2007), tchèque (2007), ainsi que le Congrès américain (2003), ces deux derniers précisant qu’il s’agit expressément d’un crime dirigé contre le peuple ukrainien.
  • La Diète de Lettonie (2008), en tant que « répressions en URSS contre les Ukrainiens en 1932-1933 »

Représentations internationales:

  • L’Unesco, organe de l’ONU, avec 193 États membres, et à l’unanimité (2007)
  • Le Conseil de l’Europe (2008)
  • Le Parlement européen (2008) en précisant qu’il s’agit d’un crime dirigé contre le peuple ukrainien et contre l’humanité.

N.S. Mazuryk


RÉSISTANCES

A l’aube de la nouvelle terreur, la « terre des cosaques » n’allait pas se rendre aussi facilement. Contrairement à un mythe tenace, une résistance paysanne s’organise spontanément, et en dehors de toute implication étrangère.
Holodomor 
Des insurgés. Région de Donetsk, 1930.

La collectivisation et la répression religieuse rendent caduc le « compromis » des premières années de l’Urss. De 1929 à 1931, environ 1,5 millions d’Ukrainiens sont privées de leurs biens et terres. De grandes contestations traversent le pays. Par son insoumission, la République d’Ukraine si importante pour le régime, risque d’anéantir la légitimité de Staline.

A la fin du mois de février 1930, les paysans commencent à manifester leur colère. Les protestations les plus virulentes se font jour à proximité de la frontière polonaise, qui englobe encore l’Ukraine occidentale, elle-même en proie aux révoltes anti-polonaises et la « pacification » policière. Il s’agit en premier lieu de la Volynie orientale et de la Podolie, où les insurgés s’emparent rapidement de plusieurs cantons.

Holodomor 
Confiscation de grain. Novo-Krasnè, région d’Odessa, 1932.

Le premier de ces grands rassemblements paysans a lieu à Ploujni, district de Shepetivka. La région borde la frontière de l’époque, à proximité d’un important nœud ferroviaire. La manifestation se transforme en jacquerie anti-bolchevique lorsque les récalcitrants à la collectivisation font mine de passer la frontière, armés de faux et de fourches. Les baïonnettes des gardes-frontières les ramènent à la raison. Mais en rebroussant chemin, on appelle les campagnes à l’insoumission. Et elles accourent de toutes parts. Le lendemain, une vingtaine de paroisses alentours rejoignent la fronde. Le surlendemain, c’est plusieurs districts. On éjecte les conseillers ruraux, les réserves de grain abandonnés au parti sont redistribuées. Les activistes communistes envoyés par Kharkiv (alors capitale de l’Ukraine) ne parviennent pas à convaincre les paysans. L’ignoble Balitski, qui va devenir le « gendarme » du Holodomor, ne tarde pas à débarquer avec ses troupes. On arrête deux milles personnes, il y a des dizaines de morts et de blessés. Les environs sont quadrillés.

Mais Balitski n’a pas encore rendu compte à Kossior, le chef du parti ukrainien, qu’un autre bourg se révolte déjà. A Lioubar, non loin de là, un demi-millier d’Ukrainiens délogent les miliciens soviétiques. Du 3 au 5 mars 1930, la bolchevaille du coin y laisse ses plumes. Du komsomol au commissaire politique, à présent tout communiste risque d’être « refroidi ». Rien que dans la région, une trentaine de selsoviets (administrations rurales) sont démantelées. On règle ses comptes avec les accapareurs. La vengeance du peuple est sanglante. On se souvient de 1919, des armées de Petlioura et de l’indépendance. Tout le long de la frontière, les districts tombent un à un aux cris de « Vive l’Ukraine libre ! » ou encore « Petlioura, reviens ! »

Holodomor 
Copie d’un tract nationaliste contre la collectivisation retrouvé en 2010 dans la région de Konotop. Il appelle à prendre les armes.

Deux cents kilomètres plus au sud, dans la région de Toultchyn près de Vinnytsia, la situation préoccupe Staline. Il ordonne qu’on prenne des mesures « concrètes ». Le 25 mars 1930, le camarade Sergo (Grigory Ordjonikidze, bourreau de la Géorgie en 1924) écrit à son ami Staline : La rébellion est matée à l’aide de mitrailleuses et, par endroits, de canons. Ce qui n’empêchera pas les paysans du sud de prendre les armes à leur tour. Balitski se rend du reste à Odessa sans tarder. Dans l’est, la fronde s’étend de plus belle, elle progresse dangereusement vers Kharkiv, la capitale de la république.

L’expérience de la Guerre Civile dix ans plus tôt est encore dans toutes les mémoires, on sort les armes cachées, on creuse des tranchées, on organise les unités, des otamans11 réapparaissent. En à peine trois mois, on dénombre déjà 15 insurrections armées. Alors que la Guépéou annonce sa victoire sur les « organisations contre-révolutionnaires koulako-subversives », en avril éclate un autre grand soulèvement du côté de Pavlograd (région de Dnipropetrovsk). Trente bolcheviques y laissent leur peau. Au total, d’après les archives secrètes, en mars 1930 près de la moitié12 des manifestations paysannes qui secouent l’Urss se déroulent en Ukraine, bien qu’elle soit 5 fois moins peuplée que l’ensemble des républiques. Plus d’un million de personnes prennent part à ces actions. Les cas d’opposition répertoriés par le Guépéou sont en Ukraine 4,5 fois plus nombreux que dans la région de Moscou, où elles sont en revanche plus violentes. La collectivisation qui atteint un peu plus d’un quart seulement de son objectif est momentanément interrompue. C’est une victoire pour l’Ukraine, mais à quel prix ? Les déportations et les condamnations s’abattent sur les paysans, surtout les petits. Les autorités temporisent et n’appliquent pas leur plan dans l’immédiat, mais elles préparent déjà la contre-offensive. Le mouvement paysan est exsangue, et elles le savent.

Holodomor 
Des armes appartenant aux insurgés de Kourioukivka dans la région de Tchernihiv. Stepan Mosol devint l’otaman d’environ 200 villageois en 1930-1931. Les paysans ont formé une escouade de choc assez bien armée. Fusils de guerre, de chasse, canons sciés, revolvers, grenades et sabres.
Holodomor 
Les camarades Leonidov et Velytchko, lors d’une confiscation de grain. Novo-Krasnè, région d’Odessa, 1932.

L’année suivante, la stratégie de Staline est plus subtile. Les paysans libres sont taxés, tandis que les kolkhoziens sont favorisés par le fisc. En 1931, les soulèvements chutent à 319. Les paysans « armés » doivent alors agir en groupes restreints. La Guépéou en recense à peine 288, dont 28 politisés. Mais la répression des paysans collectivisés ne cesse pour autant. Les choses empirent au printemps 1932. La disette, et déjà la famine dans certaines régions se font sentir. Les kolkhoziens comprennent que la terreur fiscale n’est rien à côté des menaces de famine. En 1921 et 1922, les bolcheviques leurs avaient déjà fait le coup. La colère remonte d’un cran. Et l’Ukraine est une fois de plus à la pointe du mouvement. 56% des cas de protestations importants se déroulent dans la RSS d’Ukraine.

Holodomor 
Affiche des années 1920 incitant les villageois ukrainiens à entrer dans les kolkhoses. La langue et les personnages sont « ruralisés » à l’extrême, à la limite de la caricature.

Des vagues entières de déportations ne sont donc pas venues à bout du paysan libre ukrainien. Mais puisqu’il est impossible d’envoyer tous les Ukrainiens en Sibérie, on transformera l’Ukraine en grand ghetto… C’est la spécificité de la Grande Famine en Ukraine et ce qui la distingue essentiellement des famines qui ont lieu ailleurs dans l’empire. Notons que la Guépéou en Ukraine ne compte qu’une minorité de cadres ethniquement ukrainiens. En 1926, les statistiques indiquaient un quart d’Ukrainiens seulement, pour 40% de Russes et 26% de Juifs.

Le 18 novembre 1932, une directive secrète du Politburo ordonne qu’un plan « spécial » de liquidation des « koulaks et des pétliouristes » soit mis au point. Le bolchevique polonais Redens, patron de la Guépéou, demande alors à Kossior, un autre bolchevique polonais qui se trouve être chef du parti en Ukraine, de porter un coup fatal aux « ennemis de classe » dans 243 districts ! Le 18 novembre 1932, en Ukraine cette fois, le politburo local instaure la terreur. 15 fois plus d’arrestations entre l’été 1932 et le mois de décembre de la même année. Confiscations du grain et du bétail, inscriptions de villages entiers sur des listes noires les excluant du circuit économique et les privant de toute aide.

Holodomor 

Insurrections rurales en Ukraine au début de 1930, d’après les archives du Guépéou.
Holodomor 
Les listes noires (littéralement tableaux noirs) étaient inscrites sur l’ardoise et publiés dans la presse locale.

Il faut dire que des dizaines de kolkhozes (fermes collectives) avaient osé s’auto-dissoudre. Tout au long de l’année, des dizaines de milliers de paysans avaient tout bonnement démissionné ou quitté la campagne pour la ville. Les cas de « grève » et de refus de ramasser les moissons pour les kolkhozes s’étaient multipliés : 257 cas recensés rien que pour les 4 premiers mois de 1932. Des cadres locaux, pourtant communistes convaincus, avaient refusé d’obéir aux plans. En été et en automne 1932, 500 fermes collectives avaient refusé de céder leur grain.

Les grands suicidés de l’Holodomor

Si le sabotage des « livraisons » de grain fut de loin le moyen de résistance le plus répandu, le plus spectaculaire fut sans doute le suicide. Nicolas Khvylovy, une des grandes plumes ukrainiennes de l’époque – et qui le demeure à ce jour – avait sans doute déjà pris sa décision lorsqu’il lançait, deux semaines avant qu’il ne s’explose la tempe : Cette famine est un phénomène sciemment organisé. La famine et le désastre ne forment qu’une seule et habile machination pour régler une fois pour toutes le dangereux problème ukrainien. Comprenez-moi bien, faites-vous un tantinet « hérétiques ». Le choc ne fait que commencer. Ce plan quinquennal stalinien n’est rien d’autre que le troisième acte d’une tragédie. Il nous en reste encore deux à vivre. Suffira-t-il de nos nerfs d’acier pour tenir jusqu’au bout ? Je suis sûr qu’il se trouvera quelqu’un parmi nous, quelqu’un de courageux pour oser le dire en premier : « Assez! Rideau! »

Holodomor 
Les funérailles de Mykola Khvylovy se déroulèrent dans le plus pur style communiste. L’écrivain eut même droit à une fraîche « critique » posthume…

Par une belle journée de mai, l’intellectuel communiste s’en alla fort et joyeux vers la mort. Joyeux? Pas tout à fait. Son jumeau spirituel, Julian Shpol, venait d’être arrêté. C’était le début de la fin pour les piliers de l’ukrainisation.13 Mais heureux sans doute de mettre fin à des années d’ambivalence, de déchirements intérieurs, de bipolarité idéologique. Le nationaliste tuait enfin le bolchevique. Deux mois plus tard, harassé par une campagne de Postichev contre sa personne, ce fut le tour de Nicolas Skrypnyk. Un événement tout aussi symbolique pour la nation, car si l’homme et le révolutionnaire avait tenu un rôle politique important dans la république, et dans la montée du national-communisme ukrainien, il fut surtout le maître d’œuvre de l’ukrainisation entre autres en tant que commissaire à l’enseignement. Skrypnyk plaçait le communisme au-dessus de l’idéal ukrainien, mais force est de reconnaître qu’il avait toujours affronté Staline avec courage, et ce dès 1918.

Le suicide du principal promoteur de l’ukrainien et d’un bolchevisme local modifia quelque peu les plans du Kremlin. Au lieu d’accuser directement un responsable ukrainien d’avoir causé l’échec du plan quinquennal en Ukraine, Moscou dut s’en prendre à Kossior, un Polonais.

Tandis que la mort emportait l’Ukraine comme un fleuve sans murmure, ces deux coups de revolver avaient-ils une chance de briser le silence du monde ? Peu importe, il était bien trop tard. Staline mettait déjà fin à la famine.

Parmi les populations rurales, le suicide protestataire ou « à message » fut bien sûr moins audible. Ici, on crevait de faim. Et l’éducation chrétienne, tout comme du reste la morale communiste officielle, jugeaient inadmissible cet acte de violence contre soi. Les autres cas de suicides, parfois familiaux, furent par conséquent peu nombreux et s’expliquaient surtout par un geste impulsif ou désespéré. La majorité des cas dataient de l’hiver et du printemps. Les instituteurs et surtout les institutrices de village n’y échappèrent guère. Chez eux la vague de suicides avait commencé dès 1929, lorsque Staline commença à s’en prendre officiellement aux « koulaks » et autres « profiteurs » de la NEP.14 Ils assistaient, impuissants, au départ des enfants, à leur lavage de cerveau dans d’autres institutions qui servaient au moins un quignon de pain par jour. L’agressivité « de classe » qui s’en suivait excitait les plus jeunes contre leurs propres parents. Combien de pères et de mères ont-ils préféré tuer leurs enfants plutôt que de les voir agoniser, et combien ont craint de les voir se métamorphoser un jour en bolcheviques ?

NSM

Sources en ligne:


COLLABORATION

Entre silence, mensonge ou exploitation politicienne, l’Holodomor n’a jamais vraiment été compris. Le chapitre XVII des sanglantes moissons de Robert Conquest (1985) résume bien l’impasse commise par les médias. À l’époque des faits, toute la gauche européenne ainsi que la presse dite « neutre » ne voulut entendre parler de famine ou se laissa abuser par certains individus et non des moindres : hommes d’état, lords, prix Pulitzer, prix Nobel…

Seule la presse de droite et d’extrême droite à la diffusion plus restreinte (comme Le Figaro qui ne tirait qu’à 15.000 ex.) dénonça l’atrocité du crime dans ses pires détails au moment même où on le perpétrait. Condamnant les « complices » occidentaux de la Famine (comme Édouard Herriot), l’affaire prit rapidement un tournant politique fatal à la vérité.

Tout d’abord, comme le souligne Étienne THÉVENIN15, les Français ne disposent d’aucun correspondant permanent en Ukraine et aucun reporter français ne songe à s’aventurer là-bas. Non seulement ils n’envoient personne, mais ils minorent les sources anglo-saxonnes et s’autocensurent par strict intérêt, craignant d’éventuelles représailles « d’en haut ». Les communistes français publient quant à eux démenti sur démenti; on traduit même un rapport officiel de Stanislas Kossior vantant les progrès de l’ukrainien et la « cohabitation pacifique de plusieurs peuples en Ukraine » (grâce à la politique des Soviets, il va de soi). Léon Moussinac, totalement communiste et soviétophile, se déplace en Ukraine pour en revenir avec un odieux livre de propagande. Ce que fait également Édouard Herriot, qui n’est pourtant pas communiste. Dans son ouvrage Orient, il se couche devant Staline. Aucun livre n’explique la famine, aucun ne la dénonce. Même les anticommunistes de droite n’en publient pas.

Holodomor 
Édouard Herriot, plusieurs fois président du Conseil, se rend en Ukraine soviétique en été 1933 sur invitation de Moscou. Les rumeurs de famine doivent être dissipées. Herriot excelle dans le rôle de l’intellectuel français abusé. Je suis très frappé de vous voir concilier si habilement le respect envers l’esprit socialiste avec le respect du sentiment national ukrainien, déclare-t-il aux autorités soviétiques. Personne n’y croit, mais une alliance franco-soviétique contre l’Allemagne nazie est en préparation…

Pire, les Allemands et surtout les Italiens – très bien informés par leur personnel diplomatique – ne feront pas usage des documents rassemblés, dont certains annotés par Mussolini en personne. Tout d’abord parce que ces dictatures, pas plus que la social-démocratie weimarienne, ne voudront rompre leur coopération avec l’URSS. Hitler lui-même considérait d’un bon œil l’affaiblissement des Ukrainiens pour ses plans futurs et la colonisation de l’est. Les fascistes italiens signent même un pacte de non-agression avec les communistes russes en été 1933. Quant aux Américains, ils n’ont pour l’instant aucun intérêt politique en URSS. Hormis la diaspora ukrainienne d’Amérique du Nord, seules certaines organisations juives, précédées en cela par les protestants mennonites, y accréditent la thèse d’un massacre par la faim.

En 1926, le recensement montre que les trois quarts de la population juive d’Ukraine soviétique était citadine, mais plus de 200 colonies juives, cousines des kibboutzim d’Israël, exploitaient la plaine ukrainienne. L’exode rural provoqué par la famine et la collectivisation (sans parler des autres persécutions) accéléra la russification des Juifs d’Ukraine. Quant aux mennonites (protestants proches des Amish) dont une partie émigra aux USA en 1917, ils étaient allemands et avaient fondé dans la steppe azovienne de grandes et belles colonies agricoles. Toujours est-il qu’aux implorations pressantes de trois communautés différentes, l’administration Roosevelt répondit par… l’acte de reconnaissance officielle de l’URSS ! En 1934, l’URSS sera même admise à la Société des Nations. En février 1935, le pacte franco-soviétique d’assistance mutuelle et le Front populaire (« permis » par Staline presque au même moment) viendront achever l’œuvre de silence.

En Grande-Bretagne, la gauche russophile ne put que s’en réjouir. En particulier la très élitiste Fabian Society, animée par le tout premier travailliste à être anobli, lord Sidney Webb, et surtout le prix Nobel de littérature Bernard Shaw, qui avait pris l’habitude de tout rendre « scientifique » y compris les communiqués de la Guépéou ! Certes, une lecture trop fréquente du New York Times où sévissait depuis dix ans l’anglais Walter Duranty ne fit rien pour arranger leur mal… son Pulitzer non plus.

Le premier grand article français à dénoncer le crime et présentant d’emblée la famine comme un moyen de lutter contre l’identité ukrainienne, sort en première page les 29 et 30 août 1933 dans Le Matin. C’est Suzanne Bertillon, la nièce d’Alphonse Bertillon16 qui le signe, après avoir voyagé en URSS au début des années 30 et interrogé des expatriés. A cette date le journal est modérément conservateur, il est en revanche résolument anti-hitlérien, ce qui fait une fois de plus voler en éclat la théorie du Holodomor comme manipulation nazie et complot antisoviétique. La nature génocidaire et systématique de la famine artificielle ne fait aucun doute pour le Matin.17 Le même jour, Le Petit Marseillais (sous la plume de Robert de Beauplan) y voit également une volonté de punir l’Ukraine de sa longue résistance nationale. De Beauplan sera outrancièrement maréchaliste en 1940 mais on lui doit une sincère critique de l’antisémitisme nazi dans les années 30. Dans l’Ordre – journal conservateur, mais radicalement opposé aux thèses antisémites – la montée du nazisme ne provoque pas de russophilie spontannée: Charles de Peyret-Chappuis y dénonce l’indifférence du monde et l’abandon des Ukrainiens à leur sort.

Plus récemment en France, Annie Lacroix-Riz, partisane de la thèse du complot nazi, a su tirer parti d’un des relais majeurs de la propagande russe en France, le Réseau Voltaire (réactivé contre l’Ukraine cette année pour accuser les Ukrainiens comme par hasard de… génocide contre le Donbass !) Cette prof de Jussieu (aujourd’hui professeur émérite à Diderot et bien que non-formée au sujet) contestait non seulement le génocide, mais la famine en soi, ce que les historiens russes ne font plus eux-mêmes depuis longtemps… (v. les positions de Poutine à l’ONU plus haut). La petite polémique n’aura apporté qu’un peu d’écho à un sujet quasiment marginalisé, en France en tout cas. On a beau agiter le drapeau rouge: n’est pas le diable qui veut! En particulier lorsqu’on accuse les Ukrainiens de vouloir « concurrencer » le génocide des Juifs d’Europe en avançant le chiffre de 6.000.000 de victimes identique à celui de la Shoah. Le problème, c’est que ce chiffre est bien antérieur à la Shoah. Le reporter Gareth Jones en faisait état dans un des ses articles du New York Journal le 15 avril 1935.

1. De la négation au négationnisme?

En 1935, le Chicago American (quotidien du groupe Hearst de 1900 à 1974) entame une série de reportages sur la famine de 1933. Les négationnistes la qualifient de propagande nazie, thème ô combien familier aux thuriféraires de Staline. Certes, le journal appartient alors à William Hearst, un éditeur mégalo et manipulateur, caricaturé plus tard dans Citizen Kane par un autre manipulateur… Quoi qu’il en soit, combien pût être mauvaise la réputation de ce magnat des médias, les négateurs de la Famine oublient que le Jewish Forward de New York publia lui aussi une série d’articles alarmants sur la Famine. Qui pourrait accuser le quotidien yiddish d’avoir colporté de la propagande nazie ? Indépendant et influent (300.000 lecteurs à l’époque), le journal fut effectivement l’un des premiers à relater l’horreur de 1933, sous la plume d’un journaliste de gauche, Harry Lang, né en Ukraine où vivait encore un tiers de la diaspora juive mondiale. Enterrant définitivement ses idéaux de jeunesse, William Hearst lui-même publiera ces articles dans le New York Evening Journal. Éditorialiste, il avait été un fervent partisan de la révolution et de la reconnaissance de l’URSS par les États-Unis. Lâchant Roosevelt et les new-dealers, il adoptera enfin une vision lucide du communisme.

Holodomor 
Le Chicago American de William Hearst, faux argument des négationnistes de la Famine de 1933 en Ukraine.

Néanmoins, deux ans plus tôt, un négationnisme se constitue simultanément à l’accomplissement de la politique stalinienne. Le fascisme italien, le nazisme allemand et le bolchevisme russe s’entendent parfaitement sur ce plan. Malgré les rapports détaillés de leurs diplomates, Berlin et Rome font silence, et nient la famine-génocide malgré les informations fiables dont ils disposent. Sergio Gradenigo18, consul italien à Kharkiv, écrit à son ambassadeur à Moscou en 1933 : La colonisation russe de ce pays sera la conséquence de la tragédie actuelle en Ukraine et affectera sa composition ethnique. À l’avenir, ou même dans un futur proche, personne ne parlera de l’Ukraine ou du peuple ukrainien, et donc du problème ukrainien, car l’Ukraine deviendra de fait un territoire à la population majoritairement russe.

Si les faits sont de nos jours clairement établis, les négateurs de la Grande Famine, et a fortiori du génocide ukrainien agissent toujours avec le même cynisme que dans les années 30. Le contexte (géo)politique et idéologique ont évolué, mais la négation demeure au fond ce qu’elle a toujours été: une vérité artificielle fabriquée pour les besoins du Kremlin. Cela va des manipulations de statistiques à l’élimination physique en passant par le témoignage complaisant ou l’accusation d’antisémitisme, fascisme, nazisme etc… contre tout contestataire des thèses moscovites.

Ultime étape du négationnisme: la défense du mensonge pour lui-même, y compris dans le cas de crimes aujourd’hui dûment documentés et qui plus est reconnus par Moscou. Il s’agit pour le négationniste de préserver la vérité artificielle forgée par des décennies de censure et de propagande, non pas nécessairement les faits en soi, mais un ordre du monde symbolique dans lequel les Rouges, les Juifs et les Russes ne peuvent être exclus du cercle des « justes ». On retrouve invariablement à l’autre bout de l’axe moral, les Ukrainiens, les Nazis, le Américains. Le cas de Katyn est particulièrement intéressant à cet égard. De Gorbatchev à Poutine, les massacres de soldats et d’officiers polonais en 1940 avaient été reconnus par Moscou et un point final aurait pu être mis à cette affaire depuis longtemps. Mais à la place d’un des plus grands dogmes de l’historiographie soviétique tombés en même temps qu’elle, on se retrouve maintenant avec un grand trou noir en France. A la sortie du film éponyme d’A.Wajda, pourtant cinéaste de renommée internationale, la France ne comptait qu’un dizaine de salles pour accueillir l’histoire véridique de Katyn. Évidemment, la Pologne, ce n’est pas l’Afrique du sud et le communisme ce n’est pas l’Apartheid, me direz-vous. Sauf dans le cas de l’antisémitisme, qui demeure une accusation courante lorsqu’on veut faire passer les est-européens pour les Afrikaners de l’Europe.

2. Petite galerie négationniste
Négateurs français et étrangers de la famine-génocide appelée Holodomor, de 1933 à nos jours.

ENQUÊTE IMPARTIALE

Malgré toute l’intox organisée à l’échelle mondiale, en particulier en France, par les moscoutaires de tout poil, certains intellectuels occidentaux se sont joints aux historiens ukrainiens pour parler d’un « génocide occulté ».

Car le terme de génocide est bien celui qui manque à la complète reconnaissance du pire des crimes jamais commis contre l’Ukraine. À cet effet, le Congrès mondial des Ukrainiens libres (diaspora nord-américaine) convoqua à la fin des années 80 un comité de sept éminents juristes internationaux, lequel, bien que s’étant autoproclamé Commission d’Enquête sur la famine de 1932-1933 sans aucun mandat de l’ONU et donc sans aucun pouvoir de justice, devait rassembler avis et témoignages sur la nature de la Famine. Le but était de statuer sur la question du génocide tel que défini par la Convention de Londres (ONU). Cette enquête figure dans le Final Report publié en 1990. La majorité des experts y indiquent bien que la Famine présente un caractère génocidaire, sauf l’expert français G. Levasseur qui ne la considère qu’en tant que « crime contre l’humanité », dans la mesure où (selon lui) il n’existe pas de preuve tangible qu’on ait voulu détruire les Ukrainiens « comme tels ». Toutefois, les débats contradictoires de cette commission sont capables d’amener les historiens à la conclusion fondamentale : si, aux yeux de la loi, le crime de 1933 est effectivement un génocide.

Faute de responsables vivants, il n’y aura probablement pas de réponse judiciaire. Comme chez Brecht, les bourreaux meurent aussi, et dans le cas de l’Ukraine, souvent de leur belle mort… Mais au-delà même d’un hypothétique verdict émanant d’un encore plus hypothétique tribunal international, les Français doivent savoir. (Lire à ce propos dans ce dossier « UN GÉNOCIDE SOVIÉTIQUE EN UKRAINE » de Raphael Lemkin.)

A-T-ON VOULU AFFAMER
LA PAYSANNERIE UKRAINIENNE
EN TANT QUE GROUPE NATIONAL?

En vertu de l’article II de la Convention de Londres, un acte de génocide doit être exécuté de façon délibérée. Avec le Nacht und nebel déployé autour du massacre (dans toute l’URSS, quiconque prononçait le mot famine pouvait être légalement déporté), de par les mesures aggravantes (perquisitions, impôts, saisies) décrétées et appliquées à une population affamée, et par l’étendue géographique de la Famine (qui ne laisse plus de doute quant à la cible visée) cette condition légale est pleinement satisfaite.

Or, pour Me Levasseur, il n’en est rien. Il admet la destruction et la cruauté, mais réfute l’intention. Étant donné la désastreuse expérience léniniste de la collectivisation, parfaitement exposée et connue du monde entier dès 1921, aucun spécialiste soviétique ou occidental en 1932-1933 n’aurait dû ignorer les dangers d’une nouvelle expérience. Et pourtant… Les autorités du Kremlin ignorèrent les mises en garde y compris de communistes ukrainiens qui dès 1931 établissaient l’imminence d’une catastrophe humanitaire. En 1930 déjà, le polonais Kossior, Secrétaire du PC ukrainien, soupçonnait les Ukrainiens de provoquer une famine pour renverser le pouvoir bolchevique ! Sa fameuse phrase prononcée comme une menace à l’encontre du paysan ukrainien (« Nous lui montrerons ce qu’est la famine ») ne laisse aucun doute sur les événements futurs. L’infraction intentionnelle est donc patente, encore que, comme le remarque Marc Ferro, l’absence de preuves de décisions écrites condamne au doute. Au doute certes, mais pas à la négation.

Holodomor 
Vsevolod Balitski, un des responsables du génocide ukrainien. Chef de la Guépéou d’Ukraine en 1932, fusillé en 1937. Au début de la collectivisation, il sillonnait les campagnes révoltées pour étouffer tout soulèvement. En avril 1933, il interdit la délivrance de passeports intérieurs aux paysans, ce qui les condamne à mourir sur place.

Le besoin en grain pour financer l’industrialisation ; la collectivisation de la société comme point de départ du communisme ; l’élimination des opposants au régime – tous ces aspects sont généralement admis par les historiens. Mais le problème identitaire est-il envisagé comme un aspect possible, ou bien les ennemis de la thèse génocidaire se bouchent les oreilles dès qu’on leur parle de « lutte nationale » ? C’est en tout cas le seul aspect qui pourrait permettre de qualifier la Famine de génocide, car la définition onusienne du génocide exige qu’il y ait intention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel.

Le meilleur moyen de s’en convaincre est de vérifier si les trois premiers aspects évoqués (économique, idéologique et politique) se suffisent à eux-mêmes et justifient véritablement une famine organisée. Laurence Woisard (v. la Revue L’Intranquille, n° 2-3, 1994) nous donne avec talent la clé du problème : « En 1932, le pourcentage des kolkhozes atteignait presque 80 %. Par conséquent, la dékoulakisation était achevée avant l’apparition de la Famine. Dès 1931, les révoltes paysannes n’étaient plus à l’ordre du jour. Ainsi donc, en 1932, les koulaks ukrainiens, c’est-à-dire, non pas les riches et gros propriétaires fonciers, mais les récalcitrants en puissance ou en acte étaient de fait éliminés. Les fermiers étaient désormais des ouvriers agricoles, éventuellement salariés, mais dépouillés du sol, de leurs outils et des fruits de leurs travaux ». Autrement dit, la guerre menée par Staline contre la paysannerie ukrainienne entre 1929 et 1932 avait déjà atteint ses objectifs. Et quant à la réquisition du blé destiné à l’exportation, elle ne justifiait pas qu’on aille de maison en maison (comme l’avait ordonné Postichev) pour retirer tout produit comestible, jusqu’au dernier quignon de pain à un enfant malnutri… Soulignons à cet égard que Postichev sera limogé puis exécuté quand son « culte personnel » commencera à irriter Staline. Mais en tout état de cause, Postichev et Kossior seront tous deux réhabilités après la mort de Staline, comme pour rappeler aux Ukrainiens que l’épée pendait toujours au-dessus de leurs têtes…

Holodomor 
Le 7 août 1932, Staline, averti des difficultés de la collectivisation, fait promulguer la loi dite « des cinq épis » punissant de mort quiconque volera « la propriété socialiste », autrement dit le grain. Cent milles personnes seront fusillées. La stipulait en outre qu’un paysan trouvé en possession de cinq épis était passible d’une peine de prison de six à dix ans.

Ne pas vouloir prendre en compte l’aspect national, omniprésent tout au long de l’histoire ukrainienne moderne, et plus encore durant la Famine, revient à écarter délibérément un mobile possible. Les affameurs eux-mêmes ont expliqué, comme ultime ligne de défense, qu’ils cherchaient à détruire le « nationalisme ukrainien » qu’incarnait à cette époque la figure de Simon Petlioura. Seulement, ce dernier avait été assassiné à Paris sept ans avant les faits. Il n’existait donc en Ukraine soviétique aucun danger « nationaliste » digne de ce nom.

En 1929, un procès retentissant voulut d’ailleurs démontrer le contraire en condamnant une quarantaine de patriotes ukrainiens supposés diriger d’après l’accusation deux associations de type « fasciste » : le SVU et le SUM. Mais leur existence en tant qu’organisations et a fortiori d’organisations dirigées de l’extérieur n’a jamais été démontrée. Des organisations existaient en revanche en Galicie, territoire échu en 1921 à une Pologne qui comptait alors 40 % de non-Polonais, dont 6 millions d’Ukrainiens flanqués d’organisations révolutionnaires et nationalistes telle l’OUN (Organisation des Nationalistes Ukrainiens).

Holodomor 
La « défense » lors du « procès » dit de la SVU, Association pour la libération de l’Ukraine, organisation purement fictive inventée par la Guépéou pour terroriser les intellectuels ukrainiens à la veille du génocide, en mars 1930. Plus de 700 personnes arrêtées, dont 474 dans ce « procès » installé dans un théâtre de Kharkiv. 15 seront fusillées, 192 déportés et 87 exilées.

En somme, d’avoir provoqué une hécatombe pour briser un mouvement politique aurait bien arrangé les bourreaux communistes et leurs protecteurs, car la notion d’opinion politique n’entrant pas dans les critères définissant le crime de génocide, on ne pourrait plus les poursuivre comme on avait poursuivi les nazis, ni les mettre sur un pied d’égalité avec les concepteurs de la Solution finale. Il faudrait alors requalifier les faits en « crime contre l’humanité », crime moins unique. Mais il faut bien le reconnaître : les victimes de la Famine n’étaient ni des koulaks ni des activistes, on ne leur a pas ôté la vie pour avoir fait partie de telle ou telle catégorie sociale ou pour avoir émis telle ou telle opinion. C’était des familles unies par une langue, une tradition, une histoire, qu’on a massacrées sans distinction d’opinion, d’âge ou de ressources.

Holodomor 
Kaganovich, Staline, Postyshev et Voroshilov en 1934. Pavel Postychev, n°2 du PC ukrainien en 1933, fusillé en 1939; Lazar Kaganovitch, chargé de l’agriculture auprès du PCUS, survivra à l’URSS; Vorochilov, bientôt maréchal, n’est pas impliqué dans l’Holodomor, mais le sera dans le massacre de Katyn.

Le communisme a donc voulu dissimuler ce crime, d’abord en l’enrobant de secret puis en le cachant sous d’improbables motivations. Qu’elles aient été réelles ou non, rien ne justifie qu’on élimine physiquement une population entière si ce n’est dans l’intention première d’éliminer une identité. Ce fut le cas plus récemment des Noubas, affamés en toute impunité par les islamistes nord-soudanais. Ce génocide n’aurait peut-être pas eu lieu si les médias l’avaient couvert, s’ils avaient cherché à comprendre ce qui se cachait derrière cette nouvelle famine, créée et niée comme celle de 1933 en Ukraine. C’est ce que nous impose le devoir de connaissance.

« Plus génocidé que moi, tu meurs »

Si les médias emploient souvent le mot génocide à tort et à travers, malheureusement dans le cas de l’Ukraine le silence semble de rigueur. Dans une polémique avec Stéphane Courtois (Le livre noir du communisme), Gilles Perrault et Benoît Rayski ont affirmé que la mort d’un enfant ukrainien « ne valait pas » celle d’un enfant juif ! Sous prétexte que l’ukrainien pouvait faire carrière dans la société soviétique – ce que ne pouvait espérer aucun juif dans la société nazie –, le meurtre de masse y aurait été moins grave. Juste une précision : l’enfant ukrainien pouvait survivre, suivre des études, devenir cadre du Parti, mais en aucun cas en tant qu’ukrainien au sens absolu du terme. Au sens géographique ou « folklorique » pour les apparences, mais surtout pas au sens politique, historique, national, car cela revenait à nier le projet fondamental du bolchevisme russe.

Holodomor 
Caricature de Boïane Mazuryk publiée dans « Katchka, le canard ukrainien », octobre 2003

Ces « Ukrainiens » qui sont devenus de fervents patriotes soviétiques, dociles serviteurs d’un État qui avait exterminé une partie de leur famille, sont comparables aux janissaires du Sultan, c’est-à-dire des orphelins arrachés à leur patrie – dans leur cas, sans même l’avoir quittée – et rééduqués contre elle avec tous les moyens pédagogiques et politiques d’un régime totalitaire. Parfois, ces janissaires prirent conscience de cette conversion forcée, comme le général Grigorenko (Hryhorenko). D’une certaine façon, un couple célèbre de l’Histoire récente, Mikhaïl et Raïssa Gorbatchev, incarne cette classe de janissaires. Né au Kouban en pleine famine, Gorbatchev ne fit jamais sujet d’en parler dans ses mémoires. Des racines paysannes et ukrainiennes communes, des parents persécutés et disparus durant la Famine, tous ces éléments ne furent sans doute pas étrangers à la complicité qui unit l’ex-apparatchik à Raïssa Gorbatchev née Titorenko. Mais Gorbatchev défendit l’empire et le Parti jusqu’au bout ; son impasse sur les questions nationales, au Caucase, en Lituanie, et surtout en Ukraine, ont été les vraies raisons de l’effondrement soviétique : c’est le mur qu’on n’a jamais voulu voir. La part ukrainienne qui aurait pu vivre chez les Gorbatchev fut enfouie au fil des générations et les outrages d’une histoire tragique ; la famine n’en fut hélas qu’un épisode, sans doute le plus meurtrier, mais pas le plus efficace. Couplée aux meurtres de masse, l’éducation destructrice des valeurs ukrainiennes, et en premier lieu de sa langue, fit l’essentiel du travail.

Holodomor 
Maître d’œuvre du front anti-fasciste, Maxime Litvinov réussit à séduire la SDN, ancêtre de l’ONU, en plein Holodomor ! Juif de Bialystok, il avait commencé sa carrière de révolutionnaire en Ukraine. Il sera toutefois démissionné au moment où, pour pactiser avec Hitler, Staline lui préférera Molotov. Le Times l’encensa, tout comme William Hearst (qui n’était pas encore anti-communiste), poussant Roosevelt à reconnaître un régime devenu 100% stalinien. Litvinov s’est notamment distingué durant les années révolutionnaires en affirmant que « la nourriture est une arme ». Plus qu’un programme, une prédiction…

Affaiblir ainsi la nation, la démoraliser, la dénaturer, au point qu’elle rejette ses propres racines, en la culpabilisant, en falsifiant son histoire, en faisant apparaître toute revendication nationale comme une graine de fascisme, tout cela l’exposait à une disparition certaine, soit par dilution, soit par élimination physique comme ce fut le cas en 1933. Que les nazis aient été moins patients, qu’ils aient systématiquement rejeté les fils d’Israël, même ceux qui n’avaient plus conscience de l’être, pour « la pureté du sang », relève d’une barbarie démente et incompréhensible. Comment l’une des nations les plus avancées du monde a-t-elle pu concevoir et entamer l’élimination totale des Juifs ? Comment Mein Kampf a-t-il pu recueillir 43,9 % des voix aux élections de novembre 1932 ? On peut également se poser la question avec une idéologie réputée « généreuse », parlant plus d’égalité que de supériorité, d’universel que de particulier, et qui, se voulant l’antithèse du nazisme, n’en fut, dans les faits, qu’une proche parente.

Socialisme et barbarie

L’Etat-Parti qui a présidé aux destinées de l’empire (trompeusement) appelé « soviétique », pas plus que le communisme tropical ou asiatique, n’a pu traduire dans la réalité les idéaux socialistes, qu’on prend communément pour ceux de la liberté. Autour de ces idéaux, les outils aiguisés du marxisme-léninisme ont façonné un immense fouloir à broyer la démocratie, avec, pour moteur, un racisme social et national mal dissimulé. Dans les faits, le communisme russe a été la façade « avancée » d’un impérialisme parfaitement barbare.

« Il faut que le socialisme sache relier les deux pôles, le communisme ouvrier et l’individualisme paysan ». Cette phrase de Jean Jaurès, homme franc et réfléchi, avait posé bien avant la révolution la question à laquelle, partout, on répondit avec violence. Le marxisme orthodoxe exige en effet que la liberté individuelle naisse de la « liberté collective », de gré ou de force. Le fondateur de l’Humanité pensait exactement l’inverse : s’il avait su ce que deviendrait son journal ! Le transfert de ses cendres au Panthéon en 1924 rendit encore plus intransigeante la gauche « pure et dure », hostile depuis toujours au compromis républicain. Ayant prêté allégeance à Lénine, elle se moquera bien du bon Jaurès. Quant à la gauche de Blum et de Mendès France (ses disciples), elle n’aura jamais la franchise du maître, ni en trente-trois, ni en trente-six.

En 1933 Jaurès aurait eu 74 ans : qu’aurait-il fait ? Devenu un mythe après son assassinat, peu à peu sa vision critique du socialisme devint, dans l’inconscient collectif, « le » socialisme. Compris dès lors exclusivement comme un humanisme, ou comme une belle idée, peu s’imagineront en quoi consiste réellement, même à l’état théorique, le socialisme dit « marxiste ». Marx n’a pas créé la nature prédatrice de l’État moscovite, il l’a même critiqué. C’est l’État moscovite qui a changé et adapté le marxisme à ses propres fins. Néanmoins, les outils du marxisme ont forgé un super-État d’échelle mondiale et messianique. L’intoxication idéologique fit le reste. Dans les années trente, face à l’extrême droite et la menace allemande, la gauche française en profitera pour se rassembler y compris avec le soutien des staliniens. Un consensus se créera autour d’un mot commun : socialisme. Même la Ligue des droits de l’homme, virulente lors de l’affaire Dreyfus, se fera discrète devant le génocide ukrainien. Aragon, Eluard, Nizan, feront rimer stalinisme et héroïsme, rime qui sonne aujourd’hui encore comme une paire de claques lancée à la face des Ukrainiens.

Il faut bien le dire, depuis Jaurès les contradictions entre socialisme et démocratie, patriotisme et internationalisme, ou encore matérialisme et idéalisme, n’ont toujours pas été résolues. À force de l’attendre, bien des mirages nous sont apparus. Dans le cas de l’Ukraine, le socialisme a été l’un des piliers du mouvement national, souvent trop confiant envers le genre humain, et en particulier envers les « démocrates » russes. Les sociaux-démocrates furent plus prudents : dès 1903, la grande poétesse Lessia Oukraïnka, cofondatrice de la social-démocratie ukrainienne, prendra ses marques vis-à-vis du socialisme russe, et plus encore vis-à-vis du marxisme. Dix ans plus tard, constatant que les Russes étaient minoritaires dans l’empire tsariste (43 %), Lénine admettra le principe d’égalité nationale, mais imposera aux séparatismes d’être soumis au principe de « lutte des classes ». Le socialisme pur et dur sera donc idéalement adapté à l’extrême gauche russe, qui, derrière des notions parfaitement abstraites, pourra dissimuler son chauvinisme. En d’autres termes, si la lutte des classes fait inéluctablement avancer le monde vers la révolution prolétarienne, rien en revanche ne doit séparer l’Ukraine de la Russie ! C’est le sens de l’histoire d’après Lénine. Et c’est pourquoi ses statues parsèment le sol de l’ancienne République socialiste soviétique d’Ukraine.

Rien d’étonnant à ce qu’après la révolution, le projet national ukrainien ait buté non seulement sur un État-Parti, mais, encore aujourd’hui, sur le communisme mondial (et ses multiples ramifications) : un autre paradoxe, quand on connaît l’implication des communistes dans la décolonisation. Plus étonnant encore est le virage à 180° des extrémistes de droite, en France notamment, qui reprennent point par point les poncifs de la propagande soviétique contre les Ukrainiens libres : ils les traitent eux-mêmes de fascistes, les accusant même de génocide dans la guerre du Donbass, etc…

La perception même de l’Ukraine comme colonie a toujours été floue. Les Russes ont toujours considéré les Ukrainiens comme des Maloros, des Petits-Russiens, c’est-à-dire comme des Russes, mais subordonnés… Tant que l’Ukrainien se considérait lui-même maloros, il pouvait espérer une place près du maître. À ce propos, contrairement à ce qu’on a souvent dit, Khrouchtchev et Brejnev n’étaient pas ukrainiens (ni maloros). Le fait que Khrouchtchev ait voulu annexer à la République d’Ukraine les régions attenantes – comme celle de Chelm, où était née sa femme – n’efface pas l’essentiel de son action. Il pratiqua la même politique antinationale que son prédécesseur ossète. Flatter le sentiment ukrainien tout en massacrant les indépendantistes a été la clé de la politique soviétique. Les révolutionnaires catalans ont subi le même feu en 1937 durant la guerre civile espagnole. Le brejnévisme ne fut pas moins double : contraint de signer le volet humanitaire des accords d’Helsinki en 1973, Brejnev ne se privera pas d’interner pour « démence » les défenseurs des droits de l’homme.L’histoire même du PC ukrainien enterre définitivement le mythe d’une Ukraine socialiste pleinement intégrée au système. En 1917 déjà, créer un parti ukrainien, même au sens territorial, horrifiait les bolcheviks russes. Un Ukrainien ne prendra la tête du PC d’Ukraine pour la première fois qu’en 1953 ! Si l’est vrai que le PC ukrainien allait être un tremplin pour apparatchiks ambitieux, surtout sous Khrouchtchev, jusqu’à la chute du régime en 1991, aucun Ukrainien ne sera membre à part entière du Politburo, gouvernement réel de l’Union Soviétique. En 74 ans d’existence, la dictature russo-bolchevique ne laissera donc jamais aucun ukrainien participer aux grandes lignes de sa politique. Les seuls Ukrainiens habilités à diriger le PC d’Ukraine furent des janissaires, ou pire, des ambitieux sans scrupules, mais ils furent toutefois et de loin les moins nombreux.19

Holodomor 
Gregoriy Petrovsky, 1878-1958, un des rares bolcheviks de la première heure à ne pas avoir été inquiété par les purges staliniennes.

Parmi les communistes ukrainiens les plus ukrainophobes, citons Panas Lioubtchenko, affameur et russificateur, bien que lui-même fusillé en 1937 pour « nationalisme petit-bourgeois » ; Grigori Petrovski, qui a donné son nom à Dnipropetrovsk aujourd’hui rebaptisé Dnipro; Vlas Chubar (Tchoubar), reconnu coupable par la justice ukrainienne en 2010.

Le refus par Zinoviev, un Juif ukrainien pourtant réputé « ouvert » (mais seulement réputé) d’admettre au Komintern les nationaux communistes ukrainiens (les borotbistes) n’aura donc pas servi d’avertissement (en fait, en 1920, ce comité fera éclater les partis socialistes du monde entier). Là où les Ukrainiens s’étaient toujours distingués par leur individualisme et leur sens de la liberté, l’occupant imposera une pensée collectiviste et tyrannique. Marx, même mort, donnait pour cela les meilleures justifications idéologiques : une dictature si elle est « prolétarienne », n’est pas critiquable ! L’exploitation de l’homme par l’homme, si elle se fait dans un kolkhoze, n’est pas blâmable ! Même les trotskistes (dont Souvarine, un karaïte d’Ukraine qui fut parmi les premiers à critiquer Staline) n’admettront jamais que le marxisme et son matérialisme historique porte en lui les germes du fascisme rouge.

C’est d’ailleurs, malgré tout le jargonnage communiste, le seul terme qu’ont trouvé les fossoyeurs de l’Ukraine pour qualifier ses défenseurs : fascistes ! Les journaux dénonçant la famine en 1933 étaient déjà qualifiés ainsi. Viktor Youchtchenko, président modéré, en fit les frais, Porochenko également. Défendre la langue ukrainienne dans les régions où elle est devenue minoritaire expose encore à ce genre d’insultes. C’est l’une des nombreuses conséquences de la violence d’État que la Russie puis son avatar soviétique ont fait subir à l’Ukraine. Que l’élite médiatico-intellectuelle et, en France, le petit monde germanopratin, pourtant si prompts à dénoncer les crimes de la Terre entière, soient restés sans fièvre devant l’immonde vérité ; qu’ils n’aient jamais, devant le fait ukrainophobe, sorti un seul j’accuse, c’est leur affaire. Mais l’Ukraine a survécu sans eux. Elle n’a pas eu besoin de « crime fondateur » pour revivre, et c’est peut-être ce qui différencie encore Holocauste et Holodomor.

Comme l’écrit Sylvie Brunel, éminente géographe et dissidente de l’humanitaire, toute famine est une énigme. Celle de 1933 en Ukraine a encore maints secrets à nous révéler… pour peu qu’on veuille bien y prendre garde. ◊

Nicolas Sviatoslav Mazuryk


LA VÉRITÉ N’A PAS DE PRIX
(le cas Duranty)

Joseph Pulitzer peut se retourner dans sa tombe ! Pendant plus de 70 ans, le célèbre prix international du même nom aura récompensé les mérites d’un sombre propagandiste, au service de la machine à tuer stalinienne.
Holodomor 
Walter Duranty, 1884-1954

Plus grand menteur jamais connu par le journaliste M. Muggeridge, l’Américain Walter Duranty reçoit en 1932 l’insigne distinction en journalisme pour ses reportages sur le 1er plan quinquennal et les vertus du progrès soviétique. Au même moment sévit en Ukraine la désastreuse collectivisation forcée et bientôt l’un des génocides majeurs du XXe siècle. Correspondant à Moscou du vénérable New York Times, Duranty dupe avec un certain talent le monde entier, passant délibérément sous silence dans ses articles la famine artificielle organisée à des fins politiques par Staline qui ravage l’Ukraine. En privé, il avoue dans les salons de l’ambassade britannique à Moscou la disparition d’au moins dix millions d’habitants en URSS, liée à la famine, mais fait sienne la cynique sentence du camarade Staline : on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs.

Obnubilé comme bien d’autres Occidentaux par le petit père des peuples, ce carriériste tour à tour libéral puis bolchevique n’hésitera pas à pactiser avec le diable en devenant l’apologiste du régime le plus meurtrier au monde. Duranty s’assure ses entrées au Kremlin puis la gloire, aux dépens du principe le plus fondamental du journalisme et de millions de victimes. Et lorsqu’au printemps 1933, un jeune et audacieux journaliste gallois du nom de Gareth Jones ose relater en toute honnêteté la tragédie qui se joue dans la région « interdite » de Kharkiv, le corps de presse étranger de Moscou discrédite son témoignage sans ménagement avec Duranty en chef de meute. L’immaculé négationniste et ce cercle bien-pensant à la botte du censeur de la presse soviétique K. Oumansky auront finalement raison du jeune idéaliste, pourtant décidé à alerté l’opinion publique du sort des Ukrainiens lors d’une conférence donnée à Berlin le 29 mars 1933. Interdit de séjour en URSS par le pouvoir soviétique, ses articles publiés en avril dans la presse britannique, comme américaine, sombrent vite dans l’oubli pendant que Duranty déjeune à la table du président américain Franklin D. Roosevelt en juillet. Quatre mois plus tard, les États-Unis reconnaissent officiellement l’URSS, bien que la famine est désormais connue des diplomates occidentaux en poste en URSS.

Holodomor 
Gareth Jones, 1905-1935

Dans la grisaille de la Grande-Bretagne d’après-guerre, Gareth Jones brille par son talent. Fraîchement diplômé de Cambridge à la fin des années 20, il devient le conseiller en politique extérieure du Premier ministre britannique David Lloyd George. Russisant, il s’embarque à 25 ans dans une série de reportages en Union soviétique dès 1930, curieux de visiter l’Ukraine où vécut sa mère pendant trois ans. Professionnel jusqu’au bout des ongles, Jones se documente minutieusement sur la famine en interrogeant nombre de diplomates et consuls étrangers, mais surtout en arpentant clandestinement villages et fermes collectives d’Ukraine, à la rencontre des paysans pourtant surveillés de près par la police secrète de Staline, le NKVD. Partout régnait la plainte Il n’y a pas de pain, nous sommes en train de mourir, rapportera-t-il dans le Manchester Guardian. Son sens de l’aventure, du courage et de la justice lui coûteront sa réputation professionnelle, mais surtout sa vie.

Désenchanté, mais inlassable, il partira en 1935 dénoncer les machinations expansionnistes de l’armée japonaise dans le Far-East chinois, où il sera assassiné la même année à la veille de ses 30 ans. Âgé de 73 ans, Duranty meurt staliniste en 1957, et reste encore aujourd’hui honoré malgré les efforts de la diaspora ukrainienne pour révoquer son prix après une première tentative avortée en 1990. En 2003, une campagne internationale de taille lancée par l’Ass. des Libertés Civiles Ukrainiennes & Canadiennes (UCCLA) avait permis cette fois d’envoyer en signe de protestation plus de 20.000 cartes postales à l’effigie de Duranty et des victimes ukrainiennes de 1932-33 au Comité du prix Pulitzer. Peine perdue face à la mauvaise foi du Comité retranché derrière la date des articles récompensés, soit un an avant la famine. La démarche permit néanmoins de mettre en lumière la Famine-Génocide de 1933 à l’occasion de son 70e anniversaire, et de mesurer le chemin à parcourir pour la reconnaissance de ce crime contre l’humanité oublié. Le prestige du prix Pulitzer ne serait-il pas entaché s’il avait récompensé l’apologiste d’Adolf Hitler et du régime nazi ?.. ◊

Bohdàn Bohоun


UN GÉNOCIDE
SOVIÉTIQUE EN UKRAINE
(Rafael Lemkin)

Version écourtée ou résumée, en français, d’un texte fondamental de Rafael Lemkin, auquel nous devons la définition juridique du terme « génocide » ainsi que le mot lui-même. L’Holodomor y est clairement défini comme l’exemple-même du génocide de type soviétique. Il date des années 1950, mais n’a été retrouvé que récemment par Roman Serbyn, historien canadien d’origine ukrainienne. La version originale anglaise est consultable ici.

Compte tenu de ses richesses et de son importance stratégique, aussi longtemps que l’Ukraine conservera son unité nationale, aussi longtemps que son peuple continuera à se considérer comme ukrainien et à revendiquer son indépendance, l’Ukraine représentera une sérieuse menace pour le cœur même du soviétisme. Ce dont je veux vous parler est peut-être l’exemple type du génocide soviétique, son expérience la plus ancienne et la plus achevée en terme de Russification – la destruction de la nation Ukrainienne.

Holodomor 
Réquisition du blé

L’Ukraine est gravement menacée par le meurtre racial de catégories spécifiques, de sorte que les tactiques communistes sur place n’ont pas vraiment pris la même forme que les attaques allemandes contre les Juifs. Cette nation est trop peuplée pour être complètement et efficacement exterminée. Quoi qu’il en soit, ses leaders religieux, intellectuels, politiques et ses élites sont assez peu nombreux et ils sont éliminés facilement. Et c’est sur ces groupes que la toute-puissance de la machine soviétique s’est abattue avec ses armes habituelles que sont le meurtre de masse, la déportation et les travaux forcés, l’exil et la famine.

Le plan général de Moscou fut exécuté en 4 étapes. Tout d’abord, des attaques en règle contre l’intelligentsia, puis le clergé, ont été déclenchées bien avant et bien après le génocide lui-même. Ces attaques contre la Spiritualité, ont eu et continuent d’avoir des effets désastreux sur les élites de l’Ukraine, dans la mesure où ce sont les familles du clergé qui ont traditionnellement fourni une partie importante des élites, tandis que les prêtres eux-mêmes ont toujours été des leaders dans leurs villages et leurs épouses responsables d’organisations charitables (selon la tradition byzantine, les prêtres ont le droit de se marier et de fonder une famille – NDT). Les ordres religieux, de leur côté, géraient les écoles et s’occupaient des œuvres de bienfaisance.

Holodomor 
Kossior et Petrovsky honorés par des kolkhoziens en 1933, lors du congrès du comité exécutif central de la RSS d’Ukraine. Le présent symbolique est un « korovaï », pain de fête…

Cinq millions d’Ukrainiens sont morts de faim. Un acte inhumain que le 73° Congrès a dénoncé le 28 mai 1934. On a bien essayé de dissimuler ce sommet de la cruauté soviétique, de le réduire à un problème économique lié à la collectivisation des terres à blé et à l’élimination des koulaks (fermiers indépendants), qui apparaissait de ce fait indispensable. Il n’en reste pas moins que les grands propriétaires terriens étaient très peu nombreux en Ukraine, et très dispersés. L’auteur soviétique KOSSIOR a déclaré dans les Izvestias du 2 décembre 1933 que « Le nationalisme ukrainien est notre danger principal », et c’est pour cette raison, pour détruire ce nationalisme, pour mettre en place l’horrible uniformité de l’État Soviétique, que la paysannerie ukrainienne a été sacrifiée.

La méthode employée dans cette partie du plan n’a pas du tout été restreinte à un groupe particulier. Tous ont souffert : les hommes, les femmes, et les enfants. La récolte, cette année, était largement suffisante pour nourrir toute la population et le bétail d’Ukraine, même si elle était inférieure à celle de l’année précédente une baisse due, probablement, au combat contre la collectivisation. Mais une famine était nécessaire aux Soviétiques et ainsi en ont-ils décrété une, dans le cadre du Plan, au travers de réquisitions inhabituellement élevées au bénéfice de l’État.

Holodomor 
Stanislas Kossior, exécuté par Staline en 1939, réhabilité par Khrouchtchev en 1956.

La quatrième étape dans ce processus a consisté en une fragmentation brutale du peuple ukrainien par l’adjonction sur le territoire ukrainien de populations allogènes et la dispersion des Ukrainiens à travers toute l’Europe orientale, afin de détruire l’unité ethnique et de mélanger les nationalités.

Si le programme soviétique est mené à son terme, si l’intelligentsia , les prêtres et les paysans sont tous éliminés, alors l’Ukraine sera aussi morte que si tous les Ukrainiens avaient été éliminés, dans la mesure où elle aura perdu l’essence même de ce qui a permis de maintenir et de développer dans le temps sa culture, ses convictions, ses valeurs communes, et ce qui l’a guidée et lui a donné une âme, ce qui a, en résumé, fait d’elle une Nation et non pas simplement une masse de population.

La ville de Vinnitsya pourrait être considérée à juste titre comme le Dachau ukrainien. Là-bas, dans près de 91 fosses reposent les corps de 9 432 victimes de la tyrannie soviétique, abattues par le NKVD entre 1937 et 1938. Depuis cette date, les corps avaient été placés par une cruelle ironie sous un plancher de danse, au milieu des pierres tombales de vrais cimetières, dans les bois, jusqu’à leur découverte par les Allemands en 1943. La plupart des victimes avaient été déclarées comme exilées en Sibérie par les autorités soviétiques.

En dehors de la question cruciale des souffrances humaines et des droits de l’Homme, ce que nous désapprouvons totalement avec les méthodes soviétiques, c’est le gaspillage criminel des cultures et des civilisations. ◊


UN PEUPLE À ABATTRE
(Mykola Ryabchuk)

Longtemps occultées, l’histoire et plus encore l’interprétation de la grande famine de 1933 demeurent à ce jour un sujet de polémique. Dans cet article extrait de son intervention à la Penn State University de Philadelphie, l’écrivain ukrainien Mykola Ryabchuk nous livre ses réflexions sur l’épisode le plus tragique de l’histoire ukrainienne. Traduit de l’anglais par NSM, notes et titres du traducteur.

1. Aspect politique de l’Hololomor

L’abominable événement, quel que soit le vocable employé pour le définir (holocauste ukrainien, famine artificielle ou terreur-famine) comprend deux aspects aussi différents qu’importants. En examinant de plus près ces deux aspects, les faits qui se sont déroulés en Ukraine dans les années 1932-1933 nous apparaissent de manière plus nette. Quel en est le principal message, pour nous qui avons eu la chance de naître sous de meilleurs auspices ? Tout d’abord, l’aspect politique en ressort très clairement. Ainsi que le professeur Naïdan l’a justement formulé, le régime communiste a fait tout son possible pour éliminer les Ukrainiens en tant que nation, non seulement en les rayant de la carte, mais en les effaçant de l’Histoire, de la mémoire des peuples, de la conscience humaine. Il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour en faire une nation cachée, formule-titre d’un ouvrage d’Adrian Karatnytsky.

Comment se peut-il que presque dix millions de personnes soient mortes de faim en Europe au XXe s. sans qu’on le note, sans qu’on l’inscrive (selon l’expression de Robert Conquest) dans l’opinion publique occidentale ?

Il y eut deux holocaustes pratiqués à grande échelle au XXe s. en Europe, l’un commis par les nazis contre les Juifs, l’autre par les bolcheviks contre les Ukrainiens. Le premier est manifeste, largement médiatisé et reconnu, tandis que le second demeure voilé, ignoré par les médias et, jusqu’à il y a peu, non-reconnu. De nos jours encore, beaucoup de « post-soviétologues » s’efforcent de mettre l’accent non pas sur l’holocauste occulté, mais sur l’aspect lutte des classes ; non pas sur le génocide commis par le régime russo-bolchevique contre les Ukrainiens, mais sur la terreur pratiquée par les Soviétiques contre leur « propre » peuple, une terreur qui serait analogue à celle de la Chine des années 60 ou du Kampuchéa au Cambodge dans les années 70.

Évidemment, ni les nazis ni les bolcheviks n’ont considéré le génocide comme leur principal objectif ; il n’a été qu’un moyen parmi tant d’autres de réaliser leur utopique projet de société. Dans les deux cas, ces régimes totalitaires durent trouver une solution finale face aux minorités nationales qui se trouvaient sur le territoire de leur empire : la question juive dans le troisième Reich et la question ukrainienne dans la « Troisième Rome ».20 Les approches prussienne et russe, bien que distinctes dans leur forme, furent semblables en leur essence. À ce propos, Khrouchtchev fut un jour témoin de la contrariété exprimée par Staline : « Les Ukrainiens, malheureusement, sont trop nombreux pour qu’on les déporte en Sibérie ». Ils furent donc tués dans leurs villages.Les raisons pour lesquelles les nazis prirent en haine les Juifs sont largement commentées ; l’une des meilleures explications se trouve dans le livre d’Annah Arendt, Les Origines du Totalitarisme. Les raisons pour lesquelles les bolcheviques firent de même avec les Ukrainiens sont déjà moins claires : le terme de lutte des classes n’étant qu’un doux euphémisme qui désigne en fait un processus bien plus profond et déterminant, survenu en Russie soviétique, prétendument Union Soviétique, à savoir : la restauration et l’expansion de l’empire russe.Or les Ukrainiens ont fait figure de principal obstacle à ce processus : premièrement en tant que principale minorité nationale de l’Empire russe (puis soviéto-russe) ; deuxièmement, en tant que propriétaire du territoire le plus riche (en terme économique et géopolitique) ; et, troisièmement, en tant que principal, pour ne pas dire unique héritier de l’empire Ruthéno-Kiévien.21 Le terme « Russie de Kiev » est un anachronisme dans la mesure où « Russie » (Rassiya) n’apparaît pas avant le XVIIIe s. (de la forme grecque Rhossia), ce dernier point étant le plus important. C’est la clé du problème, sans quoi il pourrait paraître irrationnel ou improbable.

2. Tués au nom d’un mythe ?

C’est que les Ukrainiens, en affirmant leur existence en tant que nation distincte, défient le mythe le plus fondamental de la conscience historique russe : le mythe d’un État millénaire, d’une culture millénaire, à l’instar du sacro-saint Reich qui était censé durer mille ans. L’identité impériale russe se trouve sévèrement altérée par l’existence attestée de quelques « indigènes » ukrainiens sur le territoire de l’ancien empire ruthène, sur son espace géographique et historique. Mais qui sont donc ces Ukrainiens, et d’où viennent-ils ?

Des siècles durant, les Russes ont affirmé que les Ukrainiens n’étaient qu’une branche de la famille grand-russienne, tout juste un groupe ethnique du sud-ouest parlant son dialecte « petit-russien », mais dès que la nation moderne ukrainienne apparut (dans les années 1920, ce processus était arrivé à maturité, les différents obstacles ne pouvant plus résister), l’empire russe sous son avatar bolchevique intervint de manière radicale. Il ne s’agissait pas seulement de nationalisme, ni même de séparatisme. Il en dépendait et il en dépend toujours de l’existence même le l’empire russe à travers la clé de voûte de sa mythologie. L’héritage ruthéno-kiévien ne pouvait ni être partagé, ni être aliéné. Si cette conception devait perdurer, le droit revendiqué par les Russes à un empire temporairement expansif perdrait toute légitimité.

En effet, les Russes n’ont le choix qu’entre deux alternatives : ou bien créer un État-Nation moderne, ou bien refonder un empire archaïque. Dans le premier cas, ils peuvent changer leur identité, abandonner tout appétit et stéréotypes impériaux et laisser les Ukrainiens comme ils sont, là où ils sont. C’est la méthode la plus coûteuse, mais en même temps la plus prometteuse, défendue par une poignée de démocrates russes et occidentaux, dont l’un d’eux a récemment défini la chose comme suit : « Une Ukraine indépendante mettant fin à l’empire russe permet à la Russie, comme nation et comme État, de devenir démocratique et européenne » (Zbigniew Brzezinski).

Mais pour suivre le deuxième scénario, les Russes devraient éliminer les Ukrainiens, aussi bien de l’histoire que de la géographie. Ce ne fut pas chose aisée par le passé, ça ne le serait pas moins aujourd’hui. Depuis que les Ukrainiens ont cessé d’être une nation cachée, le seul moyen de les éliminer serait de les tuer. Un peu comme dans les contes médiévaux où un fils illégitime cherche à supprimer son demi-frère pour en récupérer l’héritage paternel et, par-dessus tout, le titre.

L’holocauste ukrainien de 1932-1933 est horrible, mais, dans les faits, il n’est que l’indice partiel d’un combat qui se tient en ce moment même. Aussi longtemps que les Russes voudront bâtir leur identité sur la base de mythes historiques provenant d’un héritage illégitime, les Ukrainiens ne pourront jamais se sentir en sécurité. Il n’y a pas de place pour un empire russe et une nation ukrainienne sur une même carte.

3. Aspect humain

L’autre aspect et enseignement de l’holocauste de 1932-1933 pourrait être qualifié d’« humain » ou d’« humanitaire ». Assez paradoxalement, ces évènements nous apportent non seulement l’évidence d’une brutalité empreinte de haine et de bestialité, mais aussi celle d’un comportement humain et inhumain (incluant le cannibalisme) avec des exemples frappants de compassion humaine, de solidarité et de sacrifice.

Les documents sur la famine sont aujourd’hui fort rares, à cause du voile dont les Soviétiques recouvrirent l’holocauste ukrainien ; il nous faudrait en découvrir davantage sur les simples paysans qui secrètement aidèrent leurs compatriotes, les Koulaks, en dépit de strictes interdictions ; ou bien sur ceux qui, parmi les soldats, membres du Komsomol ou du parti, furent moins appliqués à confisquer le grain exigé par leurs chefs ; ou encore sur les citadins qui nonobstant leur propre pauvreté essayèrent de secourir des paysans ukrainiens aux abois, et en particulier sur ceux qui aidèrent les enfants ayant pu rejoindre les villes malgré la vigilance policière. Il y eut des gens de toute sorte, de différentes nationalités – Russes, Juifs ou Ukrainiens russifiés –, mais tous devraient être reconnus pour avoir sauvé des Ukrainiens de la terreur bolchevique au péril de leur vie. Ils devraient être reconnus par les Ukrainiens en tant que Justes (ainsi que les Gentils, reconnus comme Justes par les Juifs).22 Ce serait la manière la plus appropriée de la part du gouvernement ukrainien de célébrer leur acte de bravoure.

4. Aspect métaphysique

Un autre aspect devrait être également mentionné ici, bien qu’il soit plus métaphysique et difficilement vérifiable. Plus je pense à cette tragédie, plus j’y entrevois un sursens. Dans une certaine mesure, on pourrait y voir une épreuve divine, comme celle de Jonas dans la Bible. Mais pour nous, simples mortels, elle ressemble davantage à un « retour de bâton » de l’Histoire contre les paysans ukrainiens, qui laissèrent passer leur chance en 1917-1920, la plupart ayant trahi la révolution ukrainienne en considérant naïvement ces événements barbares comme extérieurs à leur petit pré carré.

Je ne connais aucune famille en Ukraine orientale qui n’ait été touchée par la famine. Ma mère qui vivait dans la région de Kharkiv perdit tous ses frères et sœurs en 1933 ; ma belle-mère, de la région de Kyïv (Kiev), perdit elle aussi toute sa famille. Mais je sais aussi qu’avant que nos parents ne meurent en 1933, nos grands-parents désertèrent en masse les rangs de l’Armée nationale ukrainienne en 1918-1919, laissant la République démocratique ukrainienne (UNR) sans défense face à l’invasion bolchevique. Quinze ans plus tard, ils eurent tout loisir d’apprécier, avec leurs enfants, les marques de « gratitude » bolcheviques. De nos jours encore nous payons l’addition, et nos enfants la payeront tout autant. Je ne crois pas en la revanche, mais je crois aux leçons de l’Histoire. ◊

Mykola Riabtchouk (Ryabchuk)


FAMINE-GÉNOCIDE,
LE TÉMOIGNAGE D’UN SURVIVANT

Paris. Quelque part dans un appartement de la capitale, un survivant de la grande famine se souvient pour “Katchka” des atrocités de 1933… Soixante-dix ans après les faits, le récit poignant de M. Mykolenko.
Holodomor 
Je me souviens de ceux qui confisquaient le pain et jusqu’à la dernière poignée de grain. Ce n’était pas Staline ou Molotov, mais les nôtres, les habitants du même village, on les appelait les « activistes ». Photo: Cyril Horiszny.

Je suis né à dans un village de la région de Kyïv (Kiev), mon père était menuisier ; nous étions trois enfants dans notre famille, mes deux sœurs aînées aujourd’hui décédées et moi-même avons été les seuls à survivre à la famine de 1932-33. Mon père ne possédait pas beaucoup de terres et vivait de son métier. Il fabriquait des meubles, réparait les tonneaux et tout ce qui était utile à l’agriculture. En outre, il exploitait un moulin avec un voisin. Mes parents avaient aussi une vache, un cochon, des volailles. Avec l’apparition de la collectivisation, toutes les terres furent expropriées et données au kolkhoze. Non seulement les terres, mais également les gens, forcés d’y travailler par le régime soviétique. En 1932, toutes les personnes qui stockaient du pain ont commencé à disparaître, on les emmenait dans des endroits spéciaux, puis au paradis… 1932 n’était pas encore la pire année, mais en 1933, ils ont pris tout ce qu’il restait, tout ce qu’on avait pu cacher, et les gens mourraient de plus en plus de faim. Mes parents sont morts en 1933, c’était très difficile, car il n’y avait rien à manger, nous mangions tout ce que l’on pouvait, les racines, ce qu’il restait dans les champs. Nous avons passé l’hiver en mangeant des pommes de terre et des betteraves gelées. Ensuite, nous avons mangé les écorces d’arbres, surtout de tilleul, car son écorce était plus douce. On la séchait, on en faisait de la poudre pour en faire des lipiochky (sorte de galettes). On enflait bien sûr, notamment des jambes à cause de cette nourriture et de la faim : les produits étaient pourris et malgré tout, nous avons survécu mes sœurs et moi, on a passé 1933.

Le printemps 1933 fut pourtant une saison de morts massives. Il n’y avait plus de place dans les cimetières pour enterrer les gens. J’étais encore l’année dernière dans le cimetière en Ukraine où sont enterrés mes parents, mais nous ne savons pas où exactement. Les villageois emportaient un mort de leur famille, lui creusait un trou, mais le temps de ramener la dépouille, il y avait souvent deux ou trois nouveaux corps dans la tombe. Le cimetière était ravagé dans tous les sens, comme après un bombardement. Mes sœurs sont aujourd’hui décédées, mais ignoraient également l’emplacement de la tombe de mes parents, sans monument. C’était le printemps 1933.

En fait, en ce temps là, j’avais dix ans, que pouvais-je faire ? Quelle réaction pouvais-je avoir quand il fallait trouver n’importe quoi pour survivre ? D’après les livres et ce qu’on raconte, il y avait des morts dans les villes, moi je suis paysan, je ne l’ai pas vu de mes propres yeux, mais je parle de mon village, de ma rue. Mais je ne pouvais pas avoir d’impression bien précise, ou réaliser, parce que j’étais encore enfant.

Holodomor 
Réunion des activistes préposés à la confiscation du grain, village de Novo-Krasnè, région d’Odessa, novembre 1932.

Je me souviens de ceux qui confisquaient le pain et jusqu’à la dernière poignée de grain. Ce n’était pas Staline ou Molotov, mais les nôtres, les habitants du même village, on les appelait les « activistes ». Ils extirpaient tout le pain de maison en maison sous la pression des émissaires de Moscou ou de Leningrad qui avaient des bottes et de courtes vestes en cuir. On voyait bien que ces Russes n’avaient pas faim…

Comment une personne affamée, étendue les jambes enflées, pouvait-elle opposer une quelconque résistante, lorsqu’à l’agonie elle ne peut que prier ? Dans mon village en tout cas, personne ne résistait. Je suis resté dans mon village jusqu’en 1942 avant de quitter l’Ukraine pour la France à l’âge de 19 ans. Jusqu’à ce moment, personne ne parlait même de la famine, pas même les survivants, comme si elle n’avait jamais existé. Comment dans ces conditions peut-on parler de résistance ? Lorsque le peuple est ainsi éduqué et apprend à se taire, à ne pas se souvenir que dix ans auparavant il a eu faim…

De 1934 à 1937, il y eut les « rafles » du NKVD, le Commissariat Populaire des Affaires Intérieures, qui emmenait des villageois on ne sait où.

Ils disparaissaient ainsi jusqu’à ce qu’éclate la guerre en 1941 et que l’on prenne conscience qu’ils avaient certainement été déportés, torturés puis tués quelque part en Sibérie. Il s’agissait probablement de nationalistes ukrainiens et de leurs sympathisants qui avaient pris part au grand soulèvement contre les bolcheviques dans mon village de Medvyn en 1920. Ceux-là surtout étaient déportés, car ils résistaient à ceux qui prenaient les restes de pain, ils ne voulaient pas les donner à l’État bien sûr et les cachaient. Mais je suis né trois ans après ce soulèvement donc je n’ai pas vu de mes propres yeux les agissements des rebelles.

Dans mon village, il n’y avait pas de riches, tous avaient été tués dans les villes et dans les villages pendant la Révolution et la guerre civile. Il n’y avait plus beaucoup de koulaks en ces temps-là déjà, encore moins pendant la famine, quasiment aucun à vrai dire, tous ayant été tués auparavant. Lorsque je parle de ces Ukrainiens qui ont été déportés, je ne pense pas qu’ils étaient riches, ils étaient comme nous et comme tous les autres. Notre village n’était pas très riche et tous les paysans vivaient plus ou moins normalement.

A la venue du printemps, chacun cherchait à survivre en mangeant des fleurs d’acacia ou des épis verts pas encore mûrs lorsque le blé commençait à grandir. On les cueillait, les séchait, puis on en faisait de la farine et cela donnait un peu de pain. Mais aucune entraide n’était possible malheureusement. L’Amérique savait ce qui se passait, même l’Ukraine de l’Ouest le savait. Ils auraient pu aider les gens, mais Staline niait l’existence de la famine en Ukraine et refusait toute aide. Il organisa cette famine délibérément pour que les gens meurent de faim, mais entre nous on ne pouvait s’entraider. Comment mon voisin pouvait m’aider s’il était comme moi ? Il avait faim, il avait les jambes enflées, de même, comment pouvais-je l’aider ? Le plus souvent, il n’y avait même personne pour prendre ceux qui mourraient pour les emporter au cimetière.

Je suis retourné en Ukraine en 1992, après la chute de l’URSS, cinquante ans après mon arrivée en France. J’habitais Paris où la liberté était bien plus grande qu’en Ukraine, sous le régime soviétique. Pendant tout ce temps-là, ce régime ne voulait pas admettre l’existence de la famine, il proclamait sans cesse à travers le monde que le citoyen soviétique était le plus heureux, que son enfance était la plus heureuse. Les gens étaient éduqués par cette propagande, il ne fallait par conséquent surtout pas parler de la Famine bien qu’ils savaient… mais il fallait se taire et oublier petit à petit, certains ont oublié. Ma sœur restée en Ukraine et décédée il n’y a pas longtemps, affirmait que nos parents n’étaient pas morts de faim. Pouvez-vous vous imaginer ? Ils sont morts au printemps 33 et elle soutenait que son père et sa mère n’étaient pas morts de faim alors qu’elle avait douze ans de plus que moi. Elle le savait bien, mais ils lui ont bourré le crâne comme à beaucoup d’autres, en prétextant la mort naturelle, la maladie et les épidémies pour expliquer ce carnage. C’est seulement parce que l’Union soviétique avant sa chute a commencé à reconnaître et à comprendre qu’il y avait la famine, qu’on en parle aujourd’hui.

Je ne peux pas oublier. Lorsque mon fils vivait avec ses parents et qu’il ne voulait pas manger, je lui disais que si nous étions en 1933, il mangerait bien !

Malheureusement, tous ceux qui sont maintenant dans les villes, les députés et les ministres encore éduqués et intoxiqués par le régime de Staline et de Brejnev réfléchissent à la manière soviétique et ne s’occupent pas de mettre en lumière la vérité. En fin de compte, il existe un monument consacré aux victimes de la Famine, mais tout petit, ils l’ont dressé dans un endroit où personne ne le voit. Il faut faire quelque chose de plus grand. Mais qui va le faire ?… Koutchma ? C’est le même communiste que tous ceux qui l’entourent. Ils vivaient bien déjà à l’époque soviétique et continuent à bien vivre. ◊

Cyril Horiszny
Photo et entretien, novembre 2003
Publié dans Katchka n° 17-18


SÉQUELLES PSYCHOLOGIQUES

Holodomor 


BIBLIOGRAPHIE

Tout d’abord quelques notes historiographiques au passage, encore très largement lacunaires. Brouillon.
1. En français

Il existe relativement peu d’ouvrages en français sur le génocide ukrainien. Si une brochure d’information d’une cinquantaine de pages fut publiée par l’émigration ukrainienne en 1933 à Bruxelles au moment des faits  (La famine en Ukraine. Ses horreurs, ses causes et ses effets) ce sera durant 64 ans à peu près tout. Le livre d’Ammende avec les photos de Wienerberger ne sera jamais traduit en français, malgré les démarches de l’auteur. Les « soviétologues » dans les années 50 à 80 n’aborderont même pas la question, hormis le chercheur italien Andrea Graziosi dans une traduction des Lettres de Kharkov assortie d’un commentaire parue dans les Cahiers du Monde russe en 1989.

Il faut attendre la chute du système soviétique et l’ouverture partielle des archives du KGB pour que les premiers ouvrages de fond paraissent en anglais. Les années 90 restent pourtant timides en ce qui concerne l’édition française : strictement rien dans les ouvrages généraux grand public hormis le très médiatisé et très critiqué Livre Noir du Communisme dirigé par Stéphane COURTOIS (Laffont, 1997). C’est la première fois qu’on osait comparer en France les crimes nazis et communistes. Mais ce fut aussi la dernière avec un tel scandale.

Nicolas WERTH y rejetait encore la thèse du génocide. Cependant, et à la différence d’autres historiens français, il revient progressivement (grosso modo depuis 2007) sur ses lacunes passées. Non seulement il traite du sujet avec toute l’attention qu’on lui doit, en menant même ses propres recherches de terrain, mais admet à présent, au vu des « nouveaux éléments », la thèse du génocide ukrainien. Yves TERNON, dans son ouvrage Guerres et génocides au XXe siècle : Architectures de la violence de masse (Odile Jacob) avait ouvert la même voie au même moment, en 2007.Dans les années 1990 et 2000, les rares spécialistes de l’Ukraine publiés en français traitaient encore de la Famine-Génocide sous l’angle d’une simple collectivisation, voire d’un crime de masse, mais non celle d’un génocide. La question commençait à poindre néanmoins dans certaines revues spécialisées (notamment L’Intranquille, n°2-3, 1994). Dans sa Petite histoire de l’Ukraine (1997), Andreas Kepler ne faisait pas grand cas d’un des plus grands crimes occultés de l’Histoire. Il admettait cependant que l’attaque de Moscou contre l’Ukraine était évidente au moment de la collectivisation; il la définit même comme la plus vaste agression jamais commise en Urss contre une élite non-russe. Pourtant, rien qui ne ressemble à un génocide selon lui. Dix ans plus tard, et malgré l’avancée spectaculaire des recherches après la Révolution orange23, Nicolas Lebedynsky, dans « Ukraine, une histoire en questions » (2008) répondait sans trop chercher à comprendre, que le génocide n’avait été qu’un crime de masse comme les autres !24

Le sujet du génocide n’avait pourtant rien de nouveau en France, on l’avait déjà abordé dans la diaspora ukrainienne, et ce dès 1983 dans un ouvrage de Borys MARTCHENKO : La Famine-Génocide en Ukraine 1932-1933 (L’Est Européen).

En 1986, un témoignage de Miron DOLOT sur l’Holodomor publié chez Ramsay, Les Affamés, évitait de mêler ce dernier à l’Holocauste. Pourtant, le titre original en américain ne faisait pas dans la dentelle: The hidden Holocaust (1985, W.W. Norton). Un Holocauste caché,

Vingt ans plus tard, au Canada, la diaspora ukrainienne joua un rôle capital dans la transmission « à l’Ouest » des nouvelles recherches d’archives. Le professeur québécois Roman SERBYN (qui retrouvera, encore quelques années plus tard, le texte de Lemkin au sujet du génocide ukrainien) publiait en 2006 dans une revue historique grand public la version française de l’ordre d’extermination lancé par Staline en janvier 1933.25

En 2000, le livre-mémorial de l’écrivain et journaliste ukrainien Volodymyr MANIAK, rassemblant des milliers de témoignages de survivants, est enfin traduit en France dans une grande maison d’édition.26 Il est présenté sous une forme abrégée, mais expose parfaitement les détails du crime. Dans sa préface, le chercheur français Georges Sokoloff met en avant la volonté d’anéantir la paysannerie, mais sans exclure une punition du nationalisme ukrainien. Pour mémoire, cet ouvrage est d’autant plus précieux que son auteur est mort « d’un accident » peu après les premières publications…

En 2003, France MESLÉ et Jacques Vallin publiaient en français leur étude Mortalité et causes de décès en Ukraine au XXe siècle, paru en anglais un an plus tôt et consultable en ligne sous le titre Mortality and causes of death in 20th-century Ukraine. Les démographes français ne parlent à aucun moment de génocide et n’abordent pas la question des interprétation. Constatant la falsification évidente des statistiques officielles soviétiques, l’étude propose des projections visant à les « corriger ».

En 2004, parue chez Armand Colin, l’étude comparative de l’historien français Bernard Bruneteau Un siècle de génocides consacrait un chapitre entier aux politiques génocidaires bolcheviques. La famine artificielle de 1932-1933 en Ukraine y est présentée comme un génocide, crime à ce jour quasi-inconnu des Français. Comme le dit lui-même l’auteur, un immense travail de vulgarisation reste toujours à faire. Ce livre a tout récemment été réédité (2016).

En 2005, l’Institut national d’études démographiques (INED) publiait une petite brochure comparant la France et l’Ukraine d’un point de vue démographique dans France-Ukraine : des jumeaux démographiques que l’histoire a séparés par France MESLÉ, Gilles PISON et Jacques VALLIN. La famine de 1933 y est évoquée.

En 2009, un autre témoignage traduit en français, celui d’Anastasia LYSSYVETS était publié dans Raconte la Vie Heureuse (L’Harmatan). Les souvenirs d’une survivante de la « grande famine » en Ukraine, dit le sous-titre.

Plus proche de nous, en 2013, reparaissait aux éditions Noir sur Blanc la traduction française des Lettres de Kharkov, documents diplomatiques italiens d’époque (v. le chapitre De la négation au négationnisme? sur cette page). Andrea GRAZIOSI y parle d’une « nouvelle interprétation ». Mais, page 44, le chercheur italien place soudain la Shoah au sommet d’une pyramide et l’Holodomor… proche du sommet, mais pas tout à fait au sommet. On dirait que tout est dans ce « pas tout à fait » depuis des décennies de tabous sur la question des génocides.

2. En anglais

De loin plus fournie et plus longue à présenter que la bibliographie française. Citons pour commencer les plus récents, qui sont aussi les plus intéressants à lire aujourd’hui. Ils commencent à peine à creuser en profondeur un sujet qui ne fut traité qu’en surface des décennies durant. Sujet tabou, écrasé par de vaines polémiques. Sujet difficile à travailler sur un plan scientifique également, les archives d’État n’étant pas accessibles (c’est encore le cas, mais dans de moindres proportions). Les colloques scientifiques consacrés au génocide ukrainien sont donc moins ennuyeux qu’auparavant, libérés des longues justifications au sujet de leur tenue même, et s’appuient désormais sur un solide corpus documentaire.

Holodomor 
Rédaction: Andrea Graziosi, Lubomyr A. Hajda et Halyna Hryn.

En 2008, le Ukrainian Research Institute d’Harvard en organisa un, et en janvier 2014 sortait un compte-rendu très complet, After the Holodomor : The Enduring Impact of the Great Famine on Ukraine. (Section à approfondir).

Notons également une incursion dans le secret des archives vaticanes: The Holy See and the Holodomor (University of Toronto, 2011). Un travail encore superficiel, mais très prometteur, à partir des documents d’époque, notamment ceux d’un jésuite français chargé des relations avec la Russie, Msg d’Herbigny. Laura PETTINAROLLI, une chercheuse française, y a brillamment exposé le fond du problème. Le Vatican négociait un Concordat avec l’Allemagne au moment des faits, or cette dernière entretenant des relations ambiguës avec Moscou, n’avait pas souhaité intervenir réellement. Ce fut aussi la position du Vatican au moment des faits, État pourtant bien informé sur la famine et tout le reste. {Version provisoire, brouillon!}

Parmi les « pionniers » du sujet, James Mace réédita en 1984 le premier livre jamais publié sur l’Holodomor, à savoir celui d’Ewald Ammende dans sa version anglaise. (v. le chapitre Documents photos.)

3. En ukrainien

Quelques ouvrages remarquables issus de recherches approfondies. Une liste en ligne d’ouvrages choisis.

Nota Bene ! Cette page est encore en construction et demandera encore un peu de patience, merci! En couverture : le personnage de Gareth Jones (incarné par James Norton) dans le film d’Agnieszka Holland, « Mr Jones ». Ci-dessous illustration de Boïane Mazuryk publiée dans Katchka, le canard ukrainien en 2003.

Holodomor 
  1. L’expression renvoie à la vague de talents exceptionnels, surtout littéraires et artistiques, qui soutinrent l’ukrainien et le renouveau de la culture ukrainienne aux premiers temps de l’URSS.
  2. De molot, le marteau, la masse
  3. Elle fut déplacée vers l’Est à la fin du XVIIIe siècle.
  4. Expropriation des paysans dits aisés.
  5. Arrêté en décembre 1933 et condamné à 5 ans de camps pour conspiration contre-révolutionnaire, malgré son auto-critique en tant qu’économiste « nationaliste ». Son article fondamental consacré à l’économie ukrainienne est en ligne.
  6. Lire son témoignage publié récemment dans « Masks of Holodomor ».
  7. Hart auf Hart. 15 Jahre Ingenieur in Sowjetrussland. Ein Tatsachenbericht. Mit 52 Original-Leicaaufnahmen des Verfassers.
  8. Mais d’ici qu’il entre dans le Larousse, il faudrait déjà qu’un documentaire sur l’Holodomor puisse être diffusé en entier sur une chaîne nationale… Le Prince Jaune de Vassyl Barka (parue chez Gallimard), un des rares romans sur l’Holodomor, n’y fera rien.
  9. Ce membre de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN) sera pendu par les Allemands durant la guerre.
  10. V. la revue Commentaire, n°137, automne 2009. Traduction en français dans le présent dossier.
  11. Chefs cosaques, ou seigneurs de la guerre durant la Guerre Civiles.
  12. Soit 2.945 sur 6.528 manifestations. 4098 pour toute l’année 1930.
  13. En réalité, si l’ukrainisation fut tolérée comme concept dans la première décennie de son existence, elle fut contrariée et freinée dès son application sur le terrain. Très courte, elle aura eu cependant des effets quasi immédiats sur l’instruction publique et le renouveau de la culture. L’ukrainien fit même son entrée dans les instances administratives, notamment au PC d’Ukraine, sous la grogne des russophones. Étant née de considérations purement tactiques, elle n’était d’évidence pas faite pour durer…
  14. Nouvelle politique économique, mise en œuvre en URSS à partir de 1921 et synonyme de relative libéralisation économique.
  15. « Ces famines qui ont bouleversé notre monde, du XIXe siècle à nos jours », 2008.
  16. Père de l’anthropométrie judiciaire.
  17. Le numéro du 29-08-33 est disponible en ligne sur Gallica. Il insiste sur l’horreur en parlant des cas d’anthropophagie. Celui du 30 août est plus explicatif sur la situation politique de l’Ukraine soviétique.
  18. Extrait de la dépêche envoyée par le consul Gradenigo, in « Lettres de Kharkov » d’Andrea Graziosi, 1989. De son vrai nom Augusto Sergio Bienenfeld, écrivain, traducteur, explorateur des Alpes, le consul italien s’engagera même en Abyssinie, à cinquante ans passés. Ses dépêches furent visées par le Duce en personne.
  19. Le premier dirigeant de l’Ukraine bolchevique fut Christian Rakovski, roumain d’origine bulgare, issu d’une famille de propriétaires terriens. Voici une liste des 14 secrétaires généraux « ukrainiens » du PC d’Ukraine dans l’ordre chronologique. Ceux qui ont directement participé au génocide ukrainien sont signalés par une astérisque : Piatakov (famille de riches sucriers russes d’Ukraine, colon), Serafima Hopner (famille de petits commerçants juifs d’Ukraine), Emmanouil Kviring (Allemand « volksdeutsche » de Russie, colon), Stanislaw Kossior* (polonais russifié de Mazovie, famille ouvrière, un des artisans du génocide ukrainien), Viatcheslav Molotov* (de son vrai nom Skriabine, noblesse russe, né en Russie, parachuté dans le Donbass, un des artisans du génocide ukrainien), Manouïlski* (Ukrainien d’Ukraine occidentale, famille de pope, un des artisans du génocide ukrainien), Lazare Kaganovitch* (Juif d’Ukraine, d’origines modestes, un des artisans du génocide ukrainien), Leonid Melnikov (Russe de Russie, famille paysanne, stalinien, carrière dans le Donbass), Alexei Kiritchenko (Ukrainien de Kherson, famille ouvrière, n°2 du PC soviétique sous Khrouchtchev, un des commanditaires du meurtre de Stepan Bandera), Nikolaï Podgorny (Ukrainien de Poltava, famille ouvrière, chef de l’État soviétique, fonction essentiellement honorifique, contribua à l’éviction de Khrouchtchev), Petro Chelest (Ukrainien de Kharkiv, origines paysannes et cosaques, contribua à l’éviction de Khrouchtchev, défendit en sous-main les droits culturels et socio-économiques des Ukrainiens, salua l’indépendance en 1991), Volodymyr Chtcherbytskiï (Ukrainien de Dnipropetrovsk, russificateur, conservateur anti-perestroïka), Volodymyr Ivachko (Ukrainien de Poltava, dernier secrétaire du PC d’Union soviétique), Stanislav Hourenko (Ukrainien de Donetsk, dernier sec. gén. du PC d’Ukraine soviétique).
  20. La théorie russe de la Troisième Rome définit l’Empire russe comme héritier de Byzance, elle-même ayant succédé à Rome en tant que pôle spirituel et politique de la civilisation ; d’où le terme de 3ème Rome proclamé par les Russes en parlant de Moscou, bien que Kiev y soit pour l’essentiel.
  21. L’empire de Kiev (IX-XIIIe siècles), c’est-à-dire l’ancienne Ruthénie, du latin Ruthenia ; en ukrainien et en russe : Rous’.
  22. Le terme « gentil » désigne tout individu non-juif. Le mémorial de Yad Vashem en Israël rend hommage aux gentils (les Justes) qui sauvèrent des Juifs, sous la forme d’un olivier planté par eux-mêmes ou en leur nom. De nombreux Ukrainiens y ont leur arbre, mais aucun personnage politique ou religieux, comme par exemple le Cardinal Andreï Sheptytsky qui prit sous sa protection les Juifs de Galicie (il écrivit une lettre officielle de protestation restée célèbre à l’adresse des occupants nazis : « ne touchez pas à mes Juifs ! »
  23. En particulier grâce aux travaux de l’historien ukrainien Youri Chapoval.
  24. Il demeure cependant un excellent spécialiste sur d’autres sujets, peu étudiés en France eux aussi.
  25. « La circulaire qui donnait l’ordre d’extermination », in Aventures et dossiers secrets de l’histoire, N°32 hors collection, « L’holocauste ukrainien : Holodomor. Les mensonges de la propagande stalinienne ».
  26. 1933, l’année noire, témoignages sur la famine en Ukraine, traduit de l’ukrainien par Volodymyr Bojczuk, Kaléna Houzar-Uhryn et Oles Plioutch, présentation de Georges Sokoloff. Albin Michel.

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  1. Bundestag : refus de prendre en compte une pétition citoyenne demandant au parlement allemand la reconnaissance de l’Holodomor en tant que génocide. Motif : le terme juridique n’existe que depuis 1948 dans les conventions internationales. Mais alors, en Allemagne, l’Holocauste et le génocide arménien ne sont donc pas reconnus comme génocides ? C’est exact. Le Bundestag a voté en 2005 une résolution condamnant les massacres contre les Arméniens dans l’empire ottoman sans utiliser le mot « génocide ». En revanche, les répressions de Namibie (1904) alors sous domination allemande, ont bel et bien été reconnues comme « génocide » (Völkermord) par le Bundestag. Les députés ont cependant précisé qu’aucune conséquence juridique au titre de génocide ne saurait être envisagée, vu l’absence d’un tel terme en 1904. La question à présent est de savoir pourquoi le Bundestag s’est refusé à voter une résolution similaire dans le cas du génocide ukrainien.

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