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Intraduisible Donbass
"Chroniques d'une anarchie anachronique"
By Anna Khartchenko Posted in Lettres, Traduction on 2 mars 2017 12 min read
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Traduit de l’ukrainien par NSM

Non, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas à cause d’une surdose d’obscénités russes « version locale ». En réalité, les raisons en sont plus profondes et partent d’une veine plus philosophique. Le problème, estime lui-même le toujours très pertinent Victor Erofeyev, écrivain et traducteur russe, c’est que la langue de nos protagonistes est déjà originale en soi, tout comme peut l’être leur système de pensée en général. Leur patrie, ce n’est pas la fameuse DNR, autrement dit la république populaire (très populaire…) de Donetsk, ni même leur fantasmée Novorossia, mais une… ville utopique, Tchevengour, que les lecteurs d’Andreï Platonov connaissent bien. Ville fictive donc, et pour une fois au sens littéraire, et pas uniquement politique.

Pour tout problème traductologique, on peut se fier à Victor Erofeyev: c’est non seulement l’un des auteurs russes contemporains les plus connus dans le monde, mais surtout un être biculturel de nature, autotraduit en français et en quelque sorte un enfant de Paris. Il est issu d’une famille elle-même assez originale, ses parents ayant tous deux traduit et, à ce propos, son père qui faisait partie du corps diplomatique soviétique, fut même l’interprète personnel de Staline dans la langue de Molière.

Revenons donc un siècle plus tôt, quand Andreï Platonov était en train de devenir l’écrivain que nous connaissons. Ce n’est peut-être pas le plus lu d’entre les classiques russes, mais il en demeure sans doute le plus actuel. Ces incomparables héros sont encore à la page et semblent vivre parmi nous. Et si, comme le proclame Alexandre Nevzorov, la littérature russe – entre l’hystérie des cherchent-dieu à la Dostoïevski et les peines d’amours inassouvies des chlorotiques demoiselles en crinoline de Tolstoï – est aujourd’hui largement périmée, l’œuvre de Platonov quant à elle résiste toujours au temps qui passe, et vivra tant que vivra l’immortelle âme russe. Car selon la très juste formule de Victor Erofeyev, le génial Platonov n’est rien moins que le Jung du peuple, l’analyste, pour ainsi dire, de l’inconscient russe et le guide des plus sombres, des plus occultes tréfonds de leur âme nationale. Et il y a découvert quelque chose que le peuple plein-de-dieu, ni ses thuriféraires étrangers ne veulent ni voir ni entendre, aimant comme toujours l’âme russe à distance et à travers ces nobles intellos névrosés qu’on rencontre chez Tolstoï, Dostoïevski et Tchekhov.

Contrairement à ces derniers, Platonov était issu du peuple ; c’était qui plus est un « vrai » ingénieur, et pas juste un ingénieur des âmes humaines, comme Staline aimait appeler les hommes de lettres. Il connaissait donc le mécanisme interne de son peuple sur le bout des doigts et pouvait littéralement le démonter pièce par pièce pour nous en restituer la moindre fibre, mettant à nu ces archaïques, anté-logiques et pré-rationnels structures mentales, qui n’étaient au fond que celles de sa propre tribu avec tout le soubassement de leurs antinomies primaires: familier/étranger, supérieur/inférieur, fort/faible, noir/blanc, etc. Après avoir, de sa plume acérée, extirpé la psyché populaire qui gisait au plus profond du for intérieur collectif, il lui offrit sa Parole. Mais une parole à part, barbare, puérilement naïve, primitive, truffée de subtilités, défigurés et ipso facto à peu près impropres à la traduction.

Cette image n’est claire pour personne, sauf pour nous. Platonov est intraduisible, car les autres langues ignorent les valeurs et les « notions » décrites par Platonov dans Tchevengour.

Victor Erofeev

Platonov est impérissable également de par l’Utopie dont il traite dans ses œuvres. L’Utopie n’existe pas seulement en dehors de la géographie réelle, comme nous le savons, mais aussi au-delà du temps, au-delà de l’histoire.1 Tchevengour, ville éponyme du principal roman de l’écrivain, n’est pas localisable avec précision, mais on devine que l’action se déroule quelque part aux confins de l’Ukraine et de la Russie, dans le terroir natal de l’auteur lui-même, perdu entre Voronej et Belgorod – c’est à dire dans une zone de turbulence accrue, où perdure l’éternelle bataille des limites, y compris des limites civilisationnelles. On aurait pu, avec autant de fortune, planter l’action quelque part entre Thorez et Anthracite, ou disons un quelconque Léninabad2 qui à l’inverse de son prototype historique, résiste aux cataclysmes de l’histoire et ne suit pas la grande vogue ukrainienne des léninopads (comprenez : chutes des statues de Lénine).3

Intraduisible Donbass
Dolorosa prolétarienne, Boris Zabirokhine

Ainsi l’auteur fera plonger Tchevengour dans une sorte de brèche spatio-temporelle dans laquelle elle restera un certain temps, aucune ATO bolchevique4 ne pouvant plus l’en déloger. Forts de cette aubaine, les communards locaux vont être propulsés à l’avant-garde de l’histoire humaine sous la prépotence d’une brigade de tchékistes : ils aboliront le travail, exploitation de l’homme par l’homme, mettront la bourgeoisie au supplice et le reste de la population dans la steppe, puis voudront tout bonnement « supprimer » le temps, vivant dès lors comme des bienheureux sur leur île perdue, avec leur propre calendrier révolutionnaire ayant pour date ultime l’avènement du communisme. Entre la chasse aux « salauds subsistant » et celle des derniers poulets dékoulakisés miraculeusement échappés à l’expropriation, ils s’adonnent aux cogitations collectives et pensent l’avenir en tant que paradis global. Mais l’inexorable limite qui sépare leur vocabulaire de l’étendue de leur pensée finit par créer une certaine dissonance cognitive les condamnant assez vite au silence, qu’ils compensent en apaisant leurs démangeaisons intellectuelles par des séances d’épouillage collectif…

À tout prendre, ce ne sont pas de si mauvais bougres, c’est juste qu’ils ont eu la malchance de naître orphelins, leurs parents étant morts dans le tourbillon des révolutions, des guerres et des famines. Ces excentriques marginaux sont appelés protchiyè, littéralement le restant : prolétaires lumpenisés, mauvais champis sans foi ni loi, petits gavroches sans feu ni lieu, éléments déclassés, fouille-peau, hommes de sac et de corde, philosophes des rues, beaux merles et irrécupérables gueux. Cette faune arrive de toute la goubernia5, alléchée par la rumeur d’une naissance du communisme qui aurait eu lieu au milieu de la steppe chenue… Pour chacun de ses personnages, Platonov ne manque pas d’empathie prolétarienne ; ses proscrits et autres affamés vont enfin trouver leur petit coin de Paradis en s’en créant un sur mesure, à Tchevengour, où ils proclameront la fin de l’histoire, histoire d’échapper à l’exploitation séculaire. Ils y trouvent un foyer et la fraternité universelle de leurs rêves, avec Lénine dans le rôle de Dieu le père. Hormis les statues de Lénine, ils aiment aussi (par esprit de classe) leur prochain, ainsi que l’internationale prolétaire tout entière. Par contraste, ils détestent la bourgeoisie, les capitalistes, les amerloques, les oligarques, les nationalistes khakhols6 et bien sûr tout le reste : youpins, francs-macs, Uniates-hérétiques, homos, onanistes, pacifistes, Baptistes et surtout les « connards qui nous empêchent de vivre »…

Mais à part ça, ce sont des gens vraiment charmants, et ce ne sont pas tous des marginaux, il y a parmi eux des bourreaux romantiques, des poètes mystiques, des inquisiteurs intellos, ou encore des tchékistes ultrareligieux, à l’instar de ce fameux Guirkine, habile chef de guerre et par ailleurs reconstituteur de batailles historiques, et bien entendu des gars pleins de tendresse et de douceur, amoureux des doudous. Mais ce sont surtout de fervents admirateurs de la technique et du progrès: tout ce qui est locomotives, tanks, grads, buks, Boeings… Ils ont même réussi à descendre « un oiseau d’acier » avec leurs flèches rapides et leurs tomawaks. Ce dernier, voyez-vous, volait sans l’autorisation du revkom7 de Tchevengour et qui plus est, avec des « cadavres avariés » à son bord. Mais comment auraient-ils pu être frais, si le temps historique dans lequel se déplaçait le Boeing et celui dans lequel vivent nos héros ne se touchent pas d’un cil! Le futur dont ils venaient ne pouvait qu’altérer leur fraîcheur. Du reste, on a beau voir Lénine allongé dans son mausolée sur la Place rouge comme un anachronisme des plus rances, pour d’autres, Vladimir Ilitch sera toujours le plus vivant de tous les vivants… Dès lors, pourquoi nos Tchevengouriens changeraient-ils ? Ils ne seront jamais que les sempiternels contemporains de leur illustre camarade à jamais jeune. Le seul hic étant que le monde alentour, lui, a bien changé. Voilà pourquoi ils s’acharnent à le mettre en conformité avec leur monde intérieur.

Intraduisible Donbass
Les nouveaux dirigeants de Louhansk (images réelles)

Comme de coutume dans la droite ligne révolutionnaire, l’histoire doit être abolie et le calendrier remanié. Ainsi se croient-ils aujourd’hui en… 1941. C’est la Grande Guerre Patriotique.8 Ils s’affairent tous, accoutrés d’improbables uniformes d’occasion récupérés dans les surplus de l’histoire. Car les otaniques fascistes sont aux portes, et les pravosektaires bandéristes9 se tiennent prêts à leur tirer dans leur dos. Pour faire face aux menaces, nos Tchevengouriens ont restauré et renvoyé au front un char soviétique qui jusque là servait de gentil monument. Ils ont posté des gardes armés jusqu’aux dents autour des glorieux tchékistes. Ils ont ressuscité le PCUS et le KGB, avec bien sûr leurs corollaires: dénonciations et exécutions sommaires. Leur modèle économique s’inspire des chasseurs-récolteurs: grappillage des riches survivants, cueillette des cartes de crédit et autres effets personnels trouvés dans les Boeing ennemis qu’ils abattent. Pour sa part, le reste de la population se contente d’aide humanitaire ainsi que des promesses de bonnes pensions russes, sans oublier la future manne tombant directement des gazoducs soviétiques, pourtant obsolètes depuis longtemps. Pendant ce temps on envoie les vieux toucher leur misérable retraite fasciste dans la région voisine – là où le communisme tchévengourien n’a pas encore vaincu et où le paradis n’a pas encore été décrété…

Figé par la stupeur, le monde s’efforce sincèrement de comprendre et d’entendre le Donbass. En vain! Nonobstant, Tchevengour fut tout de même traduit en français, à deux reprises même, et dans deux versions différentes.10 Mais on ne les a pas lu, indique Erofeyev. Les Français adorent Boulgakov mais n’ont que faire de Platonov. Boulgakov plaît, ses personnages tiennent un discours intelligible et ne quittent jamais leur veston. Tandis que le héros de Platonov, étripe trivialement l’ennemi de classe comme un vulgaire poulet et n’arrête pas de baragouiner des formules de propagande trouvées dans la Pravda sur le radieux printemps communiste et l’inévitable « résurrection générale ». Eh oui, dans sa première version, le roman de Platonov s’intitulait justement Les bâtisseurs de printemps, de printemps russes s’entend, avec leurs inimitables façons de « fleurir ». Vous pourrez prendre les meilleurs traducteurs, cette langue demeurera à jamais intraduisible. Que voulez-vous, ils n’ont vraiment pas les mêmes… « notions » !11


  • Article en russe de Victor Erofeyev au sujet du Tchevengour donbassien
  • Les classiques russes périmés en Russie même ? (article en russe)

  1. v. les écrits du critique russo-américain Mikhail Epstein au sujet de l’uchronie comme produit du chronocide, ou meurtre de l’histoire 
  2. ville tadjike russifiée 
  3. Phénomène récent « quasi-naturel » apparu après la répression de l’EuroMaïdane. 
  4. ATO, opération anti-terroriste, nom donné à la guerre qui se déroule en ce moment même entre Kiev et Moscou dans le Donbass 
  5. gouvernorat 
  6. Péjorativement, les ukrainiens. De khahol, la houpette que portaient les cosaques zaporogues 
  7. comprenez : du comité révolutionnaire local 
  8. Nom donné à la seconde guerre mondiale par les Russes qui ne veulent pas évoquer leur collaboration active avec les nazis durant les deux premières années de guerre et durant les années 30. Ce dogme de la grande guerre patriotique fut imposé à l’Ukraine « libérée » par l’Armée rouge. 
  9. Praviy Sektor, le Secteur Droit, organisation apparue vers la fin du Maïdane. Bandériste : terme péjoratif en russe, vient de Bandera, chef nationaliste ukrainien. 
  10. Les Herbes folles de Tchevengour, Stock, 1972; Tchevengour, Laffont, 1996 
  11. Note du traducteur : un jeu de mots, bien sur… intraduisible. Notions (en russe : poniatia) voulant dire aussi en argot codes d’honneur des voyous

Andreï Platonov Donbass Novorossia Opposition russe Victor Erofeyev


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