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Itinéraire d'un soldat ukrainien 
Chroniques de la vieille Diaspora (2) 
By Philippe Naumiak Posted in Chronique, Mémoire on 4 février 2019 8 min read
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Itinéraire d’un soldat ukrainien

ou

La valse des uniformes…

 

Par Philippe Naumiak

J’ai rangé la bibliothèque d’un vieil Ukrainien défunt. On m’a préposé à ce « tri sélectif », ce qui n’est pas pour me déplaire. Je suis tombé sur le journal d’un soldat ukrainien de la Division Galicie édité en Argentine en 1952. Ce soldat raconte avec brio, humour et tristesse les périples de son engagement sous l’uniforme allemand : le recrutement, les classes en Allemagne, l’entraînement en France, la vie culturelle et religieuse… Il y évoque même le Père Levenets, l’aumônier de son régiment qu’il a bien connu, tout comme moi qui fus à Paris son enfant de chœur.

Quand son régiment stationnait à Tarbes, les compagnies se rendaient chaque dimanche aux messes célébrées dans toutes les églises et chapelles de la ville. Les Français ouvraient leurs fenêtres car nos Ukrainiens chantaient en marchant, et « ils chantaient rudement bien, ces SS Ukrainiens… »1

Dans son « journal » il évoque les destins rocambolesques et les méandres de certains de ses frères d’armes. Voilà ce qu’a pu être le destin de l’un d’eux, l’un de ces milliers de soldats ukrainiens anonymes, que j’ai tenté de reconstituer d’après mes lectures. Appelons-le Ivan. Accrochez-vous.

Il naquit en Galicie polonaise en 1918. En 1938, service militaire et premier uniforme polonais. En 1939, comme deux cent mille autres Galiciens sous les drapeaux, il combat pour la Pologne contre l’envahisseur russe sur le front est. Il est fait prisonnier et part au Goulag porter la veste rayée des prisonniers, les zeks. Deuxième uniforme. Fin 1942, le gouvernement polonais en exil à Londres obtient de Staline, en échange de la promesse d’ouvrir un nouveau front à l’ouest, la restitution de 70 000 prisonniers pour intégrer l’armée polonaise sous uniforme britannique du général Anders. Notre Ivan quitte la Sibérie pour l’Iran où les attendent des navires anglais. Troisième uniforme, so british. Il participe au débarquement en Afrique du nord puis en Italie ainsi qu’aux terribles combats de Monte-Cassino contre les Allemands dont certains détachements de la Division Galicie. Ukrainiens contre Ukrainiens… Il est fait prisonnier. Les Allemands lui proposent de rejoindre la Division ukrainienne plutôt que le camp de prisonniers, entre les deux son cœur ne balance même pas et il retrouve ses compatriotes sous un quatrième uniforme, allemand. Il est envoyé sur le front de l’est, retour à la case départ six ans plus tard et juste le temps d’aller embrasser sa maman ! Puis départ pour des manœuvres et une reformation de l’armée ukrainienne en France, à Tarbes. Après le débarquement des Alliés en Normandie, son bataillon monte vers le nord. Craignant d’être engagé contre les Américains, il déserte et rejoint la résistance française gaulliste. Cinquième uniforme. A la Libération, afin d’éviter la traque par les communistes français et d’être renvoyé en URSS, il s’engage dans la Légion étrangère et part combattre cinq ans les communistes en Indochine. Sixième uniforme. Libéré, il émigre en Amérique du nord et plus aucune trace de sa personne.

Cet homme a connu douze ans d’armée, six uniformes, a parlé le polonais, l’ukrainien, le russe, l’anglais, l’allemand, le français. Il a fait le coup de feu contre les Russes, les Allemands et le Vietminh. Il a combattu avec les Polonais, les Ukrainiens, les Anglais, les Allemands et les Français.

Il a foulé quatre continents : l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique. Il a parcouru près de cinquante mille kilomètres à pied, en camion, en train, en bateau.

J’ignore s’il est retourné en Ukraine après l’indépendance et si sa maman était vivante pour des retrouvailles que j’imagine bouleversantes après un demi-siècle d’absence. Je l’espère et j’aurais aimé être une petite souris pour voir et entendre un tel témoignage de vie.

Notre Ivan serait digne d’un film à la Clint Eastwood ou à la Mel Gibson, le cinéma américain nous proposant encore des films avec des héros non castrés par l’antiracisme à deux balles ou non châtrés par l’historiquement correct. A l’heure où j’écris ces lignes, cher ami ukrainien, vous êtes probablement mort, enseveli quelque part dans un cimetière au carré ukrainien d’une grande ville américaine ou autour d’une chapelle ukrainienne dans l’ouest canadien. Je me plais à imaginer votre tombe : Тут спочиває Іван … Вічна йому пам’ять.2 Mais quelle médaille militaire est gravée sur le marbre ? Je suppose qu’une dame ukrainienne, votre épouse, repose près de vous. Vos enfants n’ont peut-être jamais rien su de vos engagements militaires, les Ukrainiens de votre époque étaient peu loquaces, comment raconter les méandres de cette guerre et ses atrocités dans le nouveau monde qui souhaitait vivre et s’amuser après le  désastre ? Comment expliquer à un Américain de souche ou à un Canadien d’origine irlandaise :

  • que vous étiez soldat polonais mais pas Polonais du tout car Ukrainien,
  • qu’en 1939 les Allemands étaient vos libérateurs des Russes mais pas les libérateurs des Polonais,
  • que si les Allemands vous avaient fait prisonnier en 1939 ils ne vous auraient probablement pas considéré comme un Galicien et vous auraient fait périr dans un stalag,
  • que le goulag était une atrocité socialiste digne des camps nazis d’Allemagne,
  • que les Anglais vous ont bien accueilli… en Iran,
  • que les Ukrainiens de la Division Galicie n’étaient pas des nazis et rêvaient d’une Ukraine libre,
  • qu’à Tarbes, en France, vous avez fait le coup de feu contre les FTP communistes qui combattaient non pas pour la France mais pour Staline,
  • que les FFI gaullistes étaient vos frères d’armes contre les Allemands,
  • qu’à la Légion étrangère vous avez combattu le communisme avec certainement des anciens SS allemands qui méprisaient, en leur temps, les Ukrainiens soviétiques et les Polonais,
  • que vous êtes un patriote ukrainien mais que peut-être vous avez voulu d’abord sauver votre peau sans pour autant vous compromettre et en choisissant le moindre mal ?

Un Nord-Américain peut encore l’écouter, un Français, c’est peine perdue… Ils ignorent ces dilemmes de l’histoire, des frontières et des armées.

A votre mort, vos enfants ont dû constater que vous touchiez une pension de la France pour ces cinq années de Légion « en Indochine », lisent-ils. De ce monde lointain ils ne connaissent que le restaurant asiatique du coin et le patron se contrefiche autant de la présence française en Indochine que de son premier canard laqué pékinois. Nulle trace dans vos papiers au grenier des armées polonaise, allemande, anglaise et du goulag. Prisonnier des Allemands après Monte-Cassino on vous a dépouillé de votre uniforme britannique. Quand vous avez rejoint la résistance française vous avez dû brûler votre uniforme allemand. Peut-être avez-vous gardé votre croix de guerre allemande, mais il valait mieux ne pas la montrer après la guerre, vous étiez dans le camp des méchants… Aux fêtes annuelles ukrainiennes, patriotiques et religieuses, tout au plus vous échangiez un bref propos avec l’un des vôtres, vous pensiez à votre mère en Ukraine et en voyant vos enfants s’amuser sur les airs de la folk-music ukrainienne vos pensées s’égaillaient. Peut-être de temps à autre un journal ukrainien, la lettre des Anciens de la Légion arrivaient jusqu’à votre boîte aux lettres… Ainsi va la vie, mais la vôtre cher Ivan aura été tout de même des plus rocambolesques!

  1. On prend un cachet de Padamalgam et on se calme… Il s’agit de la Division Waffen SS Galicie composée de volontaires ukrainiens galiciens. Ces soldats combattirent le bolchevisme sur le front de l’est et ne furent en aucun cas des « SS » au sens allemand du terme, ils ne participèrent jamais à aucun massacre de quiconque et refusèrent de combattre contre les Alliés. La Galicie fut moins maltraitée par les nazis que la Pologne ou l’ex-Ukraine soviétique car elle avait été dans l’empire autrichien. Pour les Galiciens l’occupation allemande était préférable à l’occupation russe tout en espérant le chocolat américain qui n’arriva jamais…
  2. Ici repose Ivan… Vitchnaya pamyat, mémoire éternelle.

Combattants ukrainiens Division Galicie Seconde Guerre Mondiale


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