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Jersey 
Chronique de la vieille diaspora (3) 
By Philippe Naumiak Posted in Chronique, Mémoire on 2 mars 2019 5 min read
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JERSEY

Par Philippe Naumiak

Jersey… île fascinante au large de Saint-Malo et de la Normandie, mélange so british de l’Irlande, de la Bretagne, de la City londonienne et des cottages du Yorkshire. On y roule à gauche, on y pense à droite, on y croise les derniers gentlemen du monde britannique révolu, on y vit paisiblement en qualité de sujet du duc de Normandie gouverné par un bailli assisté de sénéchaux élus par les paroisses ; on y refait le monde au pub… mais fuyez l’exécrable “cuisine anglaise” – un oxymore en soi !

Avant d’être britannique, Jersey était française. Puis Guillaume-le-Conquérant allant conquérir l’Angleterre rattacha l’île à la couronne anglo-normande. De la France restèrent les noms de familles et toponymiques typiquement français : Saint-Hélier et Saint-Martin, chemin de la Chouquette, rue du Mont du Presbytère… Durant les persécutions religieuses en 1793 et en 1905, tout un clergé catholique français y trouva refuge contribuant à une francisation culturelle de l’île. En témoignent les belles églises catholiques où l’on y découvre bannières, drapeaux et chapelles dédiées à Notre Dame de Lourdes ou à Sainte Thérèse de Lisieux. Ainsi, j’ai vu à l’église Saint-Thomas un drapeau français frappé du Sacré-cœur et, brodé de fils dorés, la prière : Espoir et Salut de la France. Dire qu’en France pour si peu on vous cataloguerait de fasciste… Ah, la tolérance anglo-saxonne a du bon !

Mais venons-en aux faits qui nous intéressent ici. Jersey et les îles anglo-normandes qui l’entourent (Guernesey, Sarck, Herm et Alderney) furent les seuls territoires britanniques occupés par les nazis. Les Allemands y débarquèrent sitôt la France occupée et ne la quittèrent qu’en mai 1945, une fois Hitler suicidé. La Normandie visible des côtes de l’île était déjà libérée depuis un an… Mais les Anglais ne tentèrent pas un débarquement qui aurait tourné au désastre car l’île était fortifiée d’une ceinture de bunkers – monstruosité architecturale du nouvel art gothique national-socialiste, – érigée par l’organisation Todt. Quatre types de travailleurs y résidèrent, et quatre pieds sous terre pour les nôtres. En haut de l’échelle : ouvriers allemands et artisans français, payés et sous contrats. Derrière eux: ouvriers français du STO, peu payés mais néanmoins nourris et récipiendaires de colis de la Croix-rouge. En dessous : prisonniers de guerre français des colonies et réfugiés espagnols – exploités mais bénéficiant d’un uniforme et d’un statut de prisonniers. Puis les sous-hommes, le bas de l’échelle raciale nazie, la lie: les prisonniers de guerre ukrainiens, russes et polonais. Ils furent 1500 à être passés par les chantiers de l’île. Exploités, maltraités, nourris à coups de sifflet et payés à coups de matraque et de bottes. Plusieurs dizaines y succombèrent. Leur martyre choqua profondément les Jersiais qui, après la guerre, témoignèrent du sort qui leur fut réservé.* Or, ce qui est remarquable, c’est que dans les témoignages oraux et dans les livres, tout comme au musée de l’Occupation qui occupe les tunnels qu’ils creusèrent, les Ukrainiens sont reconnus comme “Ukrainiens” et ne sont pas confondus avec les Russes ou effacés de l’humanité sous le terme de “soviétiques”. Cette distinction nationale était inimaginable en France. J’avais déjà pu me réjouir de cette reconnaissance identitaire au musée de l’immigration d’Ellis Island à New York et au musée national d’Ottawa. Ah, la largesse d’esprit anglo-saxonne a du bon !

Qu’advint-il, au lendemain de la libération, de ces Ukrainiens et Russes enterrés à Jersey ? Staline considérant que le soldat soviétique ne se rendait jamais à moins d’être un traître à la mère-Patrie, les ignora. Alors les Allemands firent un geste : Nous les avons tués, nous les enterrerons parmi les nôtres. Ils reposent au cimetière militaire allemand d’Huisnes en Normandie, avec vue sur la baie du Mont- Saint-Michel en guise de consolation…

Bien avant de déménager à Saint-Malo, ville portuaire d’où ma mère française était originaire, Jersey ne m’était pas méconnue. Je travaillais à Leuville-sur-Orge dans la banlieue parisienne près de la résidence des Géorgiens de Paris. Je m’étais lié d’amitié avec un vieux Géorgien nationaliste (double pléonasme, pardonnez la redondance) qui durant la guerre s’était engagé comme officier dans la Wehrmacht. On l’avait envoyé à Jersey inspecter un bataillon géorgien sous uniforme allemand. Il se souvenait de ces prisonniers soviétiques faméliques et hagards de maltraitances…

Chaque année j’allais en “pèlerinage” à Jersey avec mon père, lui même ancien déporté Ostarbeiter du kommando concentrationnaire de Köln-Buchenwald. Le rituel était le même : visite du musée avec un arrêt chargé d’émotion devant la statue et les photos des déportés ukrainiens, minute de silence devant la plaque de marbre évoquant la souffrance d’un prisonnier ukrainien… et on allait refaire le monde, ou plutôt l’Ukraine, au pub à coups de pintes de Guinness.


*) Les quelques Juifs qui vivaient à Jersey n’appartenaient même pas à l’humanité. Donc inutile de les faire travailler. Ils furent déportés en Allemagne et assassinés.

Géorgiens Huisnes Jersey Seconde Guerre Mondiale


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