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La Constitution de Bendèr
Texte précurseur de la démocratie européenne?
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers, Sciences politiques on 11 février 2017 116 min read
De la Tauride à la Crimée  Previous Next
En 1710 une Constitution cosaque s'adressait à des hommes libres capables d'entreprendre de profondes réformes et d'en faire naître les vertus publiques.

Pour la première fois en Europe continentale, ce texte instaurait une SÉPARATION DES POUVOIRS, et malgré trois siècles de distance, la quinzaine de thèmes abordés dans les Pactes et constitutions de l’Armée zaporogue demeurent d’une singulière actualité en Ukraine. Libérer le pays de l’emprise à la fois politique et religieuse des Moscovites, trouver de solides alliés en Occident, sauver l’Ukraine de l’exploitation étrangère, garantir l’inviolabilité des frontières & le retour des prisonniers, organiser l’autonomie de certains territoires, rétablir l’Armée, aider ceux qui se battent pour l’Ukraine, soutenir leurs familles, lutter contre la corruption & l’émigration économique, assurer l’Égalité des citoyens devant la loi, et enfin, rendre illégale la privatisation de l’État.

Les lois sont comme des toiles d’araignées: petits et faibles s’y feront prendre, riches et puissants les rompront facilement.

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Georges Washington n’était pas encore né, Voltaire ne se faisait pas encore appeler Voltaire que déjà, à l’autre bout de l’Europe un cosaque éclairé signait la première Constitution ukrainienne, en réalité l’une des premières jamais écrites sur le continent. Philippe Orlyk avait accepté le sceptre des Hetmans au pire moment de leur histoire. Se retrouvant en exil avec les débris de l’armée ukrainienne, le quadragénaire fraîchement élu avait la ferme intention de libérer l’Ukraine et d’y restaurer son pouvoir. Il lui fallait pour cela fédérer les différentes forces ukrainiennes et révolutionner leur « culture politique » désormais incompatible avec l’édification d’un État moderne. Certains considèrent le texte de Bendèr comme absolument unique au point de le mythifier, quand d’autres n’y voient qu’un simple compromis entre puissants, voire une simple charte de type médiéval.1

Daniel Beauvois entre autres, traite de mégalomanes les historiens ukrainiens vantant le texte comme étant bien une « Constitution ». Le chercheur, spécialiste de l’ancienne Pologne, s’en prend directement à Philippe Orlyk, ne voyant en lui qu’une des plus parfaites incarnations du machiavélisme.2 Une sentence légèrement excessive. L’histoire des Cosaques en général et celle de Philippe Orlyk en particulier forment un subtil mélange de contradictions, encore que le louvoiement entre puissances ne soit pas une contradiction en soi, mais une tactique largement à l’honneur aux XVII-XVIIIe ss. dans des États plus ou moins souverains comme la Valachie, la Transylvanie et le Khanat de Crimée auxquels ressemblaient beaucoup les États cosaques. Or, au-delà de ce double-jeu permanent, si l’on devait résumer l’idée orlykienne, elle consisterait justement à sortir l’Ukraine de cet étau.

Il va de soi qu’une étude de personnalité un tant soit peu poussée ne pourrait que nuire à la réputation d’un texte écrit par des politiques. Souvent, c’est par petitesse qu’on hait l’inégalité des conditions, disait un bon moraliste français ; et pour certains, la lutte anti-corruption s’avère plus juteuse que la corruption elle-même. Mais cela n’enlève rien au bien-fondé des lois et des principes constitutionnels signés de leur main. Que l’on résume la carrière politique de l’hetman à une ambition irréfrénable ou que l’on compare sa vie à celle d’un martyre national, le texte et l’homme sont si liés que l’on ne saurait certes étudier l’un sans étudier l’autre. À cette différence près que le texte de Bendèr ne sort pas seulement de sa plume. Il a été rédigé par un collège d’officiers aux mille petits intérêts opposés, dans un petit milieu fait de vanités qui se croisaient et s’entrechoquaient — ce qui rend toute cette cosaquerie émigrée non moins digne d’analyse. Mais on ne devrait pas instrumentaliser une foule de détails personnels pour rabaisser un grand texte collectif. Après tout, La Fayette n’était pas non plus un saint, ce qui n’enlève rien aux « éternels principes de Quatre-vingt-neuf ».

Pour ce qui est du texte en soi, force est de constater que les « Pactes et Constitutions des droits et libertés de l’armée zaporogue… » brouillent eux-mêmes quelquefois les pistes au point de laisser le champ libre à différents schémas interprétatifs plus ou moins objectifs. Plus qu’une Constitution stricto sensu, le document peut être lu comme un récit national entrecoupé d’articles législatifs assortis de conventions, le tout s’achevant par le Serment hetmanal. On y trouve une légende du passé, un portrait réaliste du présent et une vision idéaliste de l’avenir. Mais que la Benderska Konstitutsia comme on l’appelle en Ukraine soit une charte de type constitutionnel ou d’un type plus traditionnel, au fond là n’est pas l’essentiel. Au-delà de la lettre, il y a l’esprit.

En regardant de plus près les propriétés politiques, éthiques et sociales du document puis en les comparant à d’autres Constitutions du XVIIIe s. établies ailleurs sur le continent, il apparaît que l’élite ukrainienne indépendantiste avait suivi sa propre voie sans avoir eu besoin d’attendre l’Europe. La Constitution de Bendèr couronne un processus entamé une ou deux générations plus tôt, et peut être considérée comme une synthèse de la conscience politique ukrainienne, avec sa part de rêves et de réalisme. Comme telle, elle fut enfouie au propre comme au figuré, et depuis sa redécouverte les débats à son sujet sont rarement dénués d’apriorismes. Entre le chauvinisme des anciens colonisateurs et le patriotisme par trop idéalisateur des historiens ukrainiens, le texte de Bendèr et son auteur principal demeurent bien plus controversés que réellement étudiés.

Qu’à la froide analyse se substituent parfois des réflexes plus irrationnels que scientifiques relève sans doute du genre. Aucun personnage un tant soit peu révolutionnaire n’y échappe et celui d’Orlyk, héros de la cause ukrainienne, sera toujours l’objet de procès en légitimité. La Cosaquerie elle-même peut être vue comme une caste d’exploiteurs autant qu’une fraternité militaire, et sa raison d’être pourrait s’apparenter autant à l’esprit de domination qu’au désir de Liberté. Toutes ces nuances forment le fond du tableau que nous allons observer.

Y’A BON, KONSTITUTSIA!

En revanche, nier l’originalité du texte voté à Bendèr (aujourd’hui Tighina en Moldavie) ou nier qu’il s’y couve quelques-uns des thèmes centraux des futures Constitutions démocratiques avant l’avènement des Lumières proprement dites, relève d’une certaine condescendance pour les marges orientales de l’Europe et celles de la Pologne-Lituanie en particulier.3 Après tout, la steppe est un peu comme la brousse : que pouvait-il y avoir d’éclairé à part le bivouac des « sauvages », ou d’intéressant à part leurs archaïques mélopées ?

Souvenons-nous de notre XIXe s. inapte à imaginer une civilisation authentiquement africaine dotée de temples et de châteaux médiévaux. Et pourtant elles étaient bien bantoues les murailles d’Ophir.4 Au début du XIXe siècle justement, un mémoire polonais adressé au gouvernement français au sujet des Cosaques d’Ukraine nous apprenait que le grand législateur (entendez Napoléon) en ferait des hommes et qu’une fois indépendants ils formeraient une nation… civilisée (SIC!)5 Notre siècle n’est pas moins condescendant avec d’autres parties du monde. Et la France, qui n’a jamais vu l’Ukraine qu’à travers le prisme russe ou polonais, ne peut toujours concevoir l’Ukraine des XVII-XVIIIe ss. comme une civilisation capable de progrès. Certains intellectuels français, comme Emmanuel Todd justifient leur parti-pris en faveur de la Russie au détriment de l’Ukraine, parce que, disent-ils, cette dernière n’aurait jamais été à l’origine de progrès significatifs.6

Or, le plus remarquable dans le texte bandérois n’est pas tant la limitation du pouvoir que sa naissance dans l’esprit d’un hetman, chef d’État absolu entouré de généraux corrompus. Qu’à Londres en 1689 un parlement ait cherché à limiter le pouvoir royal et instaurer la liberté de culte nous paraît aujourd’hui naturel (le Bill of rights anglais étant l’aboutissement d’une longue évolution spécifique au Royaume d’Angleterre) mais en réalité cette fameuse révolution pacifique de 1688-1689 éclate après les atrocités et le fanatisme ayant ensanglanté le royaume tout au long du XVIIe siècle. De ce point de vue, on pourrait déduire qu’en 1648 l’Angleterre de Cromwell et l’Ukraine de Khmelnytskéï se trouvaient l’une comme l’autre aux antipodes de l’Europe dite « civilisée ».7 Au moment où elles légiféraient pour l’Histoire, leurs élites respectives n’avaient rien d’angélique non plus. Le pas qu’elles faisaient vers la Liberté n’était qu’un pas égoïste, et sans doute ne l’eurent-elles pas fait si la guerre civile eût renforcé leur pouvoir. Du reste, en 1689 les Anglais proclamèrent la liberté du Culte, mais en la refusant précisément à ceux qui en avaient le plus besoin : aux catholiques. Les idées orlykiennes apparues une petite vingtaine d’années après ce Bill of Rights, avaient certes fleuri sur un terreau théoriquement moins propice à la tolérance. Dans cette Ukraine cosaque où régnaient les coutumes militaires et l’autocratie moscovite par définition arriérées, elles n’auraient jamais dû confluer avec les meilleures traditions de la monarchie anglaise. Et pourtant…

Cette nouvelle conception de la nation et de la chose politique portée par l’élite cosaque en un siècle où l’Europe continentale n’avait d’yeux que pour les monarques absolus est un fait qui, avouons-le, paraît d’autant plus insolite dans le cas d’un État soumis à la discipline militaire et le caractère généralement guerrier de la cosaquerie. Oui, les institutions cosaques, par définition plus proches de la junte et de l’Orthodoxie que de la République au sens moderne du terme, peuvent nous inspirer des aprioris en partie justifiés. Mais c’est ignorer la part de progrès intellectuel et laïc apparue en Ukraine à l’orée du XVIIIe. Non seulement ici, mais aussi en Ruthénie Blanche (Bélarus) et en Lituanie. Les circonstances particulières (guerre, défaite, fuite puis préparatifs de reconquête) propres aux élites ukrainiennes après Poltava ont sans doute rendu propice l’aspect déclaratif de ces progrès. Malheureusement la défaite définitive de l’Hetmanat a sans doute compromis l’aspect plus « cartésien » et approfondi de la pensée politique ukrainienne. Les premiers traités fondamentaux sur la théorie générale de l’indépendance ukrainienne ne seront publiés que deux siècles plus tard.

Nous verrons néanmoins dans cette étude que la Constitution de Philippe Orlyk, malgré sa forme littéraire archaïsante, son ton par endroits terre-à-terre ou au contraire exalté s’avère d’un propos tout à fait novateur pour l’époque. Elle appelle de ses vœux une refondation politique, une autre manière d’aborder les rapports entre les Corps constitués de l’État et en ce qui concerne l’Ukraine rien moins que l’Indépendance assise sur des bases juridiques plus saines que sous n’importe quelle autre Loi ou Traité. Pour les Cosaques, tout cela bien sûr avait un prix et ils étaient parfaitement conscients que la Liberté si chère à leurs yeux n’allait pas leur être servie sur un plateau. De nombreux compromis tant internes qu’externes expliquent le maintien d’articles plus ou moins stagnants sur le plan social ou philosophique. Le texte de Bendèr penche tantôt pour la tradition, tantôt pour la réforme. In medio stat verum… dirait le juriste. Dans ce jeu d’équilibriste, que d’embarras, mais aussi que d’enthousiasme !

CONTEXTE HISTORIQUE

L’Ukraine éternellement divisée

Depuis la mort de Bohdàn Khmelnytskéï en 1657, aucun autre homme d’État ukrainien n’avait goûté aux succès militaires du père fondateur de l’Hetmanat. En 1648, le petit noblaillon avait mis à genoux la Pologne puis en 1654 l’hetman ukrainien avait tout misé sur la Moscovie, en signant le traité de Pereïaslav.8 Paralysé par ses contradictions et trahi par le tsar, l’État cosaque allait tomber en ruine quelques années après sa fondation. Youri, le fils et successeur du premier Hetman, se fera moine. Pavlo Teterya, un noble qui avait repris la boulave (sceptre) des hetmans au moment où l’Ukraine commençait à comprendre l’erreur de Pereïaslav, se mettra en tête d’effacer l’alliance russo-ukrainienne qu’il avait lui-même élaborée à Moscou. Ses tendances résolument polonophiles placeront les Cosaques demeurés fidèles au tsar dans une position délicate ; en conséquence ces derniers choisiront pour hetman un anti-hetman promoscovite. Toutefois, un de leurs chefs, le populiste Ivan Brioukhovetskéï finira lui-même par rejeter la « protection » tsarienne.

Cette politique du double-jeu permanent entre Moscovie, Turquie et Pologne allait non seulement valoir les pires déconvenues à plus d’un hetman — Brioukhovetskéï sera impitoyablement lynché par les cosaques qu’il avait bernés —, mais de telles oscillations chroniques allaient faire péricliter l’État ukrainien lui-même. À partir de 1663, l’Ukraine sera divisée en deux Hetmanats, l’un à l’ouest du Dnipr sur la Rive Droite, l’autre — sur la Rive Gauche plus faiblement peuplée, mais incluant Kiev le plus souvent.

Perdant leur autonomie au fur et à mesure des nouvelles conditions dictées par leurs protecteurs respectifs, les deux Hetmanats espéreront recouvrer leurs privilèges et l’unité perdue en s’alliant aux Ottomans. Toutefois le partage de l’Ukraine déjà acté par divers traités russo-polonais semblait désormais inscrit dans le marbre.

L’Ukraine unie et forte n’était pas dans l’intérêt de la Porte ni d’aucune puissance voisine. Encore un point commun avec notre époque… Ainsi en 1775 le grand vizir confiera-t-il à l’hetman Pierre Dorochenko les trois entités cosaques : Rive gauche, Rive droite et Sitch, mais ce ne sera qu’un bout de parchemin. La Porte préparait un mauvais coup et pensait déjà remplacer Dorochenko par l’ancien hetman Youri Khmelnytskéï, personnage dépourvu de caractère et manipulable à souhait. Par ailleurs, la population ukrainienne rejetait en bloc l’islamisation du pays et la sombre perspective de le voir transformé en sandjak. Quelques mois plus tard, Dorochenko en sera tellement discrédité qu’il devra abdiquer, se soumettre au tsar et s’exiler en Moscovie. Il y finira le reste de ses jours.

La religion orthodoxe en tant que marqueur identitaire aurait pu être un facteur d’unité. Mais à la fin du XVIIe s. l’Église ukrainienne avait cessé d’exister en tant que telle, se trouvant entièrement soumise au Patriarcat de Moscou. Sur les marges polonaises, la situation n’avait guère été plus brillante pour l’Orthodoxie ukrainienne. Près d’un siècle plus tôt une poignée d’évêques ruthènes en Bélarus et en Ukraine occidentale étaient devenus uniates, c’est-à-dire unis à Rome tout en gardant les attributs du rite orthodoxe byzantin. Pour la plupart des Cosaques d’Ukraine centrale et orientale, l’uniatisme était synonyme de trahison, voire de piège tendu par les jésuites polonais.9 Depuis l’Union de Berestia en 1596, les Ukrainiens demeuraient divisés sur le plan religieux. Il le sont toujours. Quant aux Orthodoxes, ils subissaient un état de ségrégation intolérable que la cosaquerie ukrainienne ne pouvait accepter.

L’origine de la cosaquerie ukrainienne provient en partie de cette ségrégation. Dans le sud-est du pays, sur le cours inférieur du Dnipr, une première entité semi-étatique était apparue à la fin du XVIe siècle, la Sitch zaporogue. Sorte de république militaire orthodoxe, mais aussi refuge des réprouvés, cette Confrérie était antérieure à l’État cosaque ukrainien et n’acceptait l’autorité d’aucun des Hetmanats. L’Armée zaporogue10 avait en un peu plus d’un siècle acquis une belle réputation dans l’Europe entière, mais se trouvait encore incapable de concevoir un projet politique d’envergure. C’est pourtant sur elle que Philippe Orlyk et l’élite cosaque allaient fonder leurs espoirs.

À la fin du XVIIe siècle, quand la menace turque commencera à se dissiper et que la Cosaquerie ne sera plus utile aux Polonais sur la Rive occidentale du Dnipr, il ne restera plus qu’à liquider l’Ordre cosaque. En 1699 la Diète polonaise s’en chargera, provoquant bientôt une vaste fronde unissant cosaques, nobles, paysans et bourgeois. Leur meneur, le colonel Paliy ambitionnait de réunir toute l’Ukraine, quitte à la placer sous protectorat moscovite. La Moscovie et la Pologne – toujours prêtes à s’entendre contre l’Ukraine – feront mine de s’allier contre les insurgés, tandis que l’Ukraine orientale théoriquement promoscovite était déjà en train de déchanter, constatant à son grand dam que les promesses de protection offertes par le tsar s’étaient transformées en une annexion de facto. Après avoir loyalement servi le tsar, l’ambitieux hetman Ivan Samoïlovétch voudra à son tour réunir toute l’Ukraine de la Galicie aux territoires francs de l’est. Sans surprise, en 1687 un coup d’État promoscovite fomenté par la haute cosaquerie le déposera et son riche bras droit Ivan Mazèpa sera « élu » à sa place, et à l’aide des baïonnettes russes. Cet « avancement » de Mazèpa devait ancrer l’élite cosaque, la Starchéna, aux côtés du tsar.

Plus au sud, la Turquie n’avait pas tout à fait renoncé à ses projets et cherchait à accroître son influence en Ukraine. Le Khanat criméen déjà touché par les guerres russo-turques en payait les frais. Dans le plus grand secret, Mazèpa s’apprêtait à poursuivre les plans d’unification de Dorochenko et de Samoïlovétch. La belle comtesse polonaise Anna Dolska avec laquelle il entretenait une relation érotique, avait prévenu l’hetman des projets du tsar à son égard. À l’instar des Polonais sur la Rive occidentale du Dnipr (Rive droite) Pierre 1er voulait tout bonnement abolir l’Hetmanat de la Rive gauche et transformer l’Ukraine en une simple province russe. Le favori du tsar Menchikov se voyait déjà gouverneur. Mazèpa n’avait à présent plus d’autre choix que de soutenir les Polonais pro-suédois (dont Stanislas Leczinski, parent à la fois de Louis XV et de la belle comtesse). L’intrusion de Charles XII dans le jeu trouble des relations russo-ukrainiennes allait bientôt le décider.

Juste avant Bendèr,
la carte suédoise et française

En 1702, l’agressivité de Pierre 1er poussant vers le nord, obligeait les Suédois à lui répondre par l’invasion de la Pologne. Les Cosaques de la Rive droite dominée par la Pologne se proclamèrent alors « libres » et prêtèrent allégeance au tsar ainsi qu’à Mazèpa. Or Pierre 1er qui n’avait aucune intention d’unifier l’Ukraine et préférait laisser la moitié occidentale de l’Ukraine à ses alliés polonais, ordonna de leur restituer les forteresses prises lors du soulèvement. Le colonel Semen Paliy, principal meneur des rebelles, opta alors pour la désobéissance, et Mazèpa, prenant prétexte de mater la fronde, occupa la Rive droite avec l’accord de son suzerain Pierre 1er.11 Pour Mazèpa, il ne s’agit que d’une maigre compensation. Les sacrifices consentis par l’Ukraine, notamment depuis la Guerre du Nord entre la Suède et la Russie, avaient saigné le pays. Avec la probable défaite du tsar, Mazèpa n’allait pas en rester là.

En 1707, la guerre se rapproche brusquement. Pierre 1er refuse de protéger l’Hetmanat et place donc la Moscovie en contradiction avec tous les traités signés depuis 1654 avec l’Hetmanat urkrainien. Mazèpa est sur le point de franchir le Rubicon. Coincé entre trois empires, il doit choisir pour protecteur de l’Ukraine le plus éclairé et le plus puissant d’entre eux — la Suède. Choix auquel son bras droit et successeur Philippe Orlyk ainsi que le Sénat des officiers (c’est à dire la Starchéna) et plus tard la Sitch autonome vont autant que possible rester fidèles. D’où la Constitution de 1710.

Malgré le brusque renversement des forces survenu après la défaite de Poltava en 1709, la prépondérance des Moscovites n’allait pas refroidir les mazépiens. Résolus, les émigrés ukrainiens voudront non seulement reconquérir leur pays, mais entendront lui donner un régime plus souple. Corollairement, ils devront soumettre leur Constitution à l’approbation de monarques étrangers, en tout premier lieu à celle de Charles XII, un des rois les plus absolus de ce siècle. Leurs idées réformistes dénotaient quelque peu, mais le Suédois paraphera les Pactes et Constitutions de Bendèr, apportant ainsi son approbation implicite au système parlementaire ukrainien, système qui ne pourra voir le jour en Suède que dix ans plus tard, une fois l’impétueux monarque et son régime de fer enterrés. Les Suédois considèrent toujours leur Regeringsform comme la première Constitution jamais écrite en Europe continentale. En réalité, la Constitution suédoise de 1720 livrait tout le pouvoir aux partis, faisant place à une sorte d’absolutisme parlementaire. Du reste, les articles anti-corruption n’empêcheront pas les députés (irrémédiablement divisés en deux camps) d’accepter l’or français pour les uns, l’or russe pour les autres…

Europe et Droit international

Jouer la carte de l’équilibre européen comme le fera Orlyk n’allait pas non plus de soi — fût-ce au nom du droit des peuples à vivre libres. Quant à vanter la primauté du Droit sur la force, c’était encore une bizarrerie de plus qu’on ne pouvait entendre que dans les salons d’Angleterre. Certes, de Louis XIV à Louis XV, la France soutiendra l’Ukraine, mais pour des raisons strictement stratégiques et militaires. Si les Suédois, Polonais, Cosaques et autres Turcs brisaient effectivement l’axe austro-russe hostile aux intérêts français, le discours sur la liberté des peuples et la morale dans les relations internationales étaient encore prématurés. À ce jour, l’internationalisation des constitutions nationales demeure largement utopique.

L’Ukraine intéressera les Français surtout dans les années 1730, quand Stanislas Leczinski, roi de Pologne, beau-père de Louis XV et ami de Philippe Orlyk, sera en difficulté face aux Moscovites. Mais après la mort de Charles XII et malgré les missions secrètes du comte Grégoire d’Orlik (fils de l’hetman) cette armée cosaque plus ou moins fantôme et entretenue par la France ne se mettra jamais en marche.12 Quasi-romantique avant l’heure, la thèse essentielle de la pensée politique ukrainienne, à savoir l’idée de Nation, se heurtait également à la nature réelle de la Constitution bendéroise. Celle-ci n’émanait pas du peuple à strictement parler, mais de ce qu’on pourrait appeler une « cosaquocratie ».

Cette caste de cosaquocrates qui se réclamait à la fois de la noblesse et « du peuple » était déjà en ce début de XVIIIe en voie d’idéalisation, notamment à travers l’image de la Sitch zaporogue farouchement orthodoxe et républicaine. Cette dernière, éloignée des villes et des perpétuelles belligérances intestines de la rive ouest, vivait à part, dans un environnement libre et sauvage, où ses forces se développaient en marge de la population au point d’apparaître comme la puissance messianique qui allait libérer l’Ukraine et la délivrer du « mal ». Aux yeux des idéalistes ukrainiens, la Sitch devait apparaître comme la quintessence du pouvoir populaire opposé à l’autocratie.

Mais les Cosaques de la Sitch étaient loin d’être des anges accourant au secours du pauvre peuple ukrainien. De même, ils avaient appris à se débrouiller seuls, et pour la plupart d’entre eux, la problématique européenne ou ukrainienne importait moins que leur propre condition. Ils se contentaient de peu, péchaient dans leur coin quand ils ne guerroyaient pas pour le compte des tsars ou d’autres puissants, et si la Russie imposait à l’Ukraine de n’exporter ses biens qu’à travers le port d’Azov, sans connexion avec l’Europe (oukase de 1701) on ne peut pas dire que les Sitchoviks se sentissent vraiment concernés. Au contraire, au regard des revenus que la guerre russo-turque allait leur apporter, ils avaient plus intérêt à pencher du côté moscovite, – et tant pis si les ambitions tsariennes sur les territoires turco-tatars d’Ukraine méridionale allaient priver l’Ukraine de littoral, ce qui plus que jamais demeure encore d’actualité. Au vrai, la Constitution bandéroise ne prétend pas sérieusement que la Sitch allait sauver l’Ukraine, et si le document s’applique à réguler les relations entre l’Hetmanat et la Sitch, c’est que précisément ces relations n’étaient ni stables ni idéales. En 1692 par exemple, la Sitch à l’aide des Zaporogues et des Tatars de Crimée s’était insurgée contre les « oligarques » de l’époque en appelant à déposer l’Hetman Mazèpa et rompre avec les Moscovites.13

Orlyk en tant qu’allier de la France, puissance occidentale la mieux implantée en Crimée et en Turquie, devait donc à tout prix trouver un compromis avec la Sitch. L’hetman en exil n’avait toutefois aucun contrôle réel sur les troupes cosaques ayant atterri à Bendèr durant la fuite de Mazèpa et elles suivront plus puissant que lui – fût-ce un vizir, un Pacha ou un Khan14 – une fois conclu l’arrangement diplomatique russo-turc. Et pourtant force est d’admettre que depuis son exil l’hetman n’allait jamais cesser de croire en la Sitch. Quelque temps avant sa mort, dans une lettre de 1741 destinée à Versailles, Orlyk revendique encore les droits de la nation cosaque sur l’Ukraine. Son fils Grégoire est plus réaliste et présente l’année suivante un mémoire au premier ministre du Roi, De Fleury, dans lequel il fait valoir l’idée d’une coalition contre la Russie, coalition comprenant entre autres la Porte et la Pologne ainsi que la Nation cosaque secrètement rattachée à celle-ci. En 1746, le comte d’Orlik ira encore plus loin en proposant de soudoyer les Turcs et fomenter une révolution en Ukraine.

FONDEMENTS CONCEPTUELS

Vertus nationales et cosaquerie

On comprend à présent pourquoi les Articles de Bendèr ne pouvaient complètement trancher avec la tradition des pactes et constitutions telles que pratiquée dans la République nobiliaire de Pologne. Mais comme nous allons le voir, toutes ces contingences essentiellement liées à la fortune des armes ou des coups diplomatiques n’enlèvent rien à l’originalité du texte. La Constitution de Bendèr qui tente de concilier des impératifs géostratégiques et idéologiques contradictoires, table sur le sentiment patriotique et la fraternité, pertinence qui suffit à la distinguer des chartes antérieures. Sans ce sentiment, le consentement donné par chacun pour former un seul et même corps, former un État distinct et séparé, une Nation comme on le dira en 89, eût été chose impossible. Il s’agit bien de CONSTITUER un État national régi par une assemblée, des lois, des valeurs et des priorités politiques communes. Ainsi la Sitch si libre et si orthodoxe devait-elle tout de même composer avec l’Hetmanat et le Khanat criméen.

Si le document n’est pas une Constitution, il en a bien l’esprit. Naturellement, en 1710 la Sitch n’existe plus physiquement et malgré leur extrême prépondérance dans l’Armée d’exil, les Zaporogues étaient devenus largement dépendants de l’Hetman, ce qui n’était pas dans leurs habitudes et n’allait pas durer… Mais Constantin Hordiyenko (Kost’ Gordienko) otaman-général de la Sitch, chef de guerre alors fort respecté et obéi de ses hommes, corédigera lui-même en latin la Constitution de Bendèr en y défendant les intérêts de l’Ukraine et de l’Armée. Malgré le dégoût que lui inspirait Mazèpa, ce nouveau partisan de l’alliance ukraino-suédoise avait rejoint l’Hetman quelques mois seulement après le passage de l’Ukraine aux côtés de la Suède. Détail important, au printemps 1708 les Russes avaient essayé de soudoyer la Sitch en y mandant tout un charroi d’ambassadeurs, de popes et de prélats. Si les Anciens de la Sitch se laissèrent corrompre, les plus jeunes et les plus radicaux demeurèrent implacablement fidèles à l’Ukraine. Une nouvelle génération de Cosaques était apparue. A la Rada sitchovienne qui se tint à Perevolotchna, on vota la guerre à outrance contre l’occupation moscovite, quitte à s’allier aux lignards protestants mettant l’Ukraine à feu et à sang. Aucune neutralité n’était plus de mise.

Les Moscovites répliquèrent illico en massacrant la garnison de Perevolotchna, forteresse stratégique sur le Dnipr, puis la horde prit soin de détruire les embarcations zaporogues de sorte à couper la retraite éventuelle des alliées vers la rive ouest.15 C’est précisément par le gué de Perevolotchna que Charles XII, salement blessé et Mazèpa exténué, passeront sur la rive droite à bord d’une petite barque de pêcheur. Poursuivis par Menchikov qui avait déjà plusieurs massacres de civils et de cosaques à son actif, Philippe Orlyk, Kost Hordienko et tous ceux qui risqueront la noyade plutôt que de finir en Sibérie ou devant le peloton, réussiront tant bien que mal à surmonter le courant du fleuve impétueux. À dos de cheval ou sur des radeaux de fortune, quelques milliers d’hommes toucheront l’autre rive, tandis que le gros des troupes suédoises se rendra.16 Puis à travers la steppe sauvage le reliquat de l’armée rejoindra en bon ordre la forteresse ottomane de Bendèr bordant le Dnistèr. Sans l’excellence des charpentiers et des éclaireurs zaporogues, il n’y aurait sans doute jamais eu de Constitution de Bendèr.

Mazèpa mourra à Bendèr quelques mois après Poltava. Les douleurs de son âme avaient surpassé en cruauté celles de son corps. Mais entre l’Hetmanat, la Sitch et les Anciens prévalait à présent l’union sacrée. Le slogan L’Ukraine par-dessus tout! tant de fois entendu sur le Maïdane empuanti par la mort trois siècles plus tard, aurait pu figurer dans le préambule de la Constitution orlykienne. Oui, les Anciens y tenaient le haut du pavé, mais on pouvait enfin s’attaquer aux vices, vénalité et autres dérives institutionnalisées sous l’hetmanat mazépien. Philippe Orlyk, proche conseiller et successeur de Mazèpa, était plus enclin à la morale et la philosophie que son maître et prédécesseur. Dans son journal d’exil, il note : l’argent corrompt toute chose. L’idée maîtresse, clairement mise en projet dans sa Constitution, consistera à sortir des vices évoqués sans pour autant écorner le portrait de l’illustrissime défunt. Ce pas en avant vers la Liberté ne remettra donc pas en cause l’absolutisme en soi, mais l’adaptera aux vertus démocratiques antérieures ou du moins prônées comme telles au sein des armées cosaques depuis presque trois siècles. Du reste, le thème des libertés cosaques n’aura rien de nouveau en soi, il était même inscrit dans la tradition et tirait sa substance de tous les traités importants passés entre la nation cosaque et les monarchies censées la respecter et la protéger.

À Zboriv, en 1649, Bohdan Khmelnytsky avait obtenu des Polonais l’autonomie politique pour les territoires cosaques et avait fondé l’Hetmanat, État dont les charges publiques devaient exclusivement incomber à des Orthodoxes, ou pour le dire autrement, échapper aux Polonais. Qu’ils fussent catholiques ou orthodoxes, l’hetman avait également obtenu l’amnistie pour les nobles ayant pris part à la guerre polono-ukrainienne. Mais il n’était pas homme à partager le pouvoir avec la roture ni encore moins à réformer la société.

En somme ce qui distingue la Constitution de Bendèr des capitulations cosaques de type plus classique est qu’elle s’attaque aux vices aristocratiques « importés », vices auxquels il n’y a plus qu’à substituer des vertus d’ascendance plus nationales. Un raisonnement toujours d’actualité en ce XXIe s. globalisé, le véritable enjeu pour l’Ukraine n’étant pas de devenir autre, mais de savoir rester elle-même. Rousseau n’écrira pas autre chose au sujet de la Constitution corse.17 La différence est que Rousseau lui-même doutera de la mise en pratique de ses idées. Sur ce point les Ukrainiens seront plus optimistes et garderont foi en la Nation. Trois cents ans plus tard les fusillades du Maïdane ne les feront pas reculer; et malgré des siècles de distance les jeunes générations s’inspireront encore de l’imaginaire et des valeurs de la Sitch. En plein cœur de Kiev, sur le Maïdane, dans la cité des tentes peu à peu transformée en camp retranché, ils finiront par construire une Sitch spirituelle.

En Ukraine l’idée de progrès s’accorde toujours avec les traditions historiques. On pourrait lire le document de Bendèr selon la même formule.

RÉSUMÉ ET STRUCTURE

Les circonstances particulières ayant enfanté la première Constitution ukrainienne de 1710 — à savoir la chute et l’exil des mazépiens, mais aussi leur rapprochement avec la Crimée, leurs dénonciations des vices récurrents de la vie politique ukrainienne, sans oublier la question de la « fédéralisation » du pays — confèrent à ce jour une valeur particulièrement symbolique à ce document historique.

On peut y lire une déclaration d’indépendance tant politique que religieuse, moyennant un protectorat militaire demandé à la Suède, une alliance « sincère » proposée au Khanat de Crimée, mais surtout un programme de réformes institutionnelles fondamentalement nouvelles pour l’Ukraine. L’Hetmanat ukrainien entend s’organiser selon ses propres lois, sans toutefois enfreindre les traités précédents — à l’exception bien sûr de la prétendue « union » de Pereïaslav en 1654, fausse et désastreuse alliance avec la Moscovie désormais dénoncée comme caduque. Si en 1687 un traité russo-ukrainien encourageait les officiers cosaques à prendre des femmes russes pour épouses (véridique!) cette continuité-là n’était plus de mise. Les Cosaques ne devaient plus défendre les intérêts du tsar, mais ceux du peuple ukrainien. La continuité de l’État cosaque demeure fondamentale, mais ses lacunes n’en sont pas moins dénoncées. Ainsi l’état social du pays est-il pointé du doigt par la caste dirigeante elle-même.

La Constitution se compose d’un préambule et de seize articles dont le prédicat pourrait s’articuler selon trois points essentiels : 1) l’Ukraine et son peuple sont naturellement libres — 2) L’oppresseur moscovite doit donc être bouté hors d’Ukraine et les libertés cosaques restaurées — 3) L’État ukrainien soutiendra ses combattants et leurs familles. En résumé, la Constitution de Bendèr promet une Liberté élargie dans le cadre d’un contrat équitable et réciproque qui tient en peu de mots : à l’Ukraine de secourir ceux qui l’ont secourue et vice versa. En revanche si le préambule met en exergue la continuité historique de l’alliance suédo-ukrainienne et la signature d’un traité perpétuel (article II) rien n’est encore précisé au sujet des contreparties à verser aux alliés. Les négociations secrètes menées entre Mazèpa et Charles XII ne nous en apprennent pas davantage, mis à part l’établissement de quatre camps suédois fortifiés en cas de guerre.

La Constitution s’achève par le serment de Philippe Orlyk, jurant non seulement de protéger l’intégrité du territoire, mais d’étendre les lois & libertés zaporogues, dont les griefs à l’endroit des tsars sont patiemment énumérés. On lit dans le préambule que l’Imperium Moscoviticum avait tenté de transformer les Cosaques en une armée régulière, d’assujettir les villes ukrainiennes à son pouvoir, de violer les lois et les libertés cosaques, et même d’éradiquer l’Armée Zaporogue pour en effacer le nom à jamais.18

1. Territoire national
  • I – Religion d’État et monopole orthodoxe : La Constitution de Bendèr définit l’Ukraine comme la patrie des Ruthènes, pays aux racines certes orthodoxes, mais indépendantes de l’État et de l’Église moscovites. En conséquence, l’Église kiévienne placée sous la tutelle tant matérielle que spirituelle des différents occupants devra être restaurée en tant qu’institution nationale en communion avec le siège apostolique byzantin à l’exclusion de toute autre confession dite « étrangère ». Aucune modification au droit canon dans ses applications civiles n’est mentionnée comme telle. Le « jugement divin » demeure la référence juridique traditionnelle. En revanche le clergé est tenu d’appliquer la Constitution, notamment en matière fiscale et territoriale sans abus de ses privilèges (articles V, XII et XIV).
  • II – Protectorat suédois et Inviolabilité des frontières : L’Ukraine est définie comme Ruthénie Mineure, c’est-à-dire noyau historique de l’empire kiévien. L’ouest de l’Ukraine n’est cependant pas revendiqué, il demeurera en territoire polonais conformément aux limites fixées par l’Hetman Khmelnytsky deux générations plus tôt. La Moscovie devra s’acquitter des réparations de guerre et libérer les prisonniers ukrainiens détenus sur son territoire. Les rois de Suède seront à perpétuité protecteurs de l’Ukraine.
  • III – Amitié ukraino-criméenne : Les liens de profonde sympathie et d’amitié avec les Tatars de Crimée doivent être protégés contre les éléments « non-contrôlés » qui enfreignent les traités (allusion aux aventuriers cosaques ou sortant du contrôle hetmanien). L’article souligne les liens de parenté antique et médiévale unissant l’Ukraine et la péninsule, mais aussi à Charles XII, qui signe au bas de l’acte confirmatoire : « par la grâce de Dieu roi de Suède, des Goths et des Vandales« . Les Khazars « aux origines gothes » sont décrétés « ancêtres des Cosaques« .19
  • IV – Retour des territoires zaporoques : Le cours inférieur du Dnipr sera placé sous la protection de l’Hetman et tous les forts moscovites seront détruits ; nulle exploitation ou occupation du territoire ne seront permises aux Russes.
  • V – Protection des intérêts zaporogues : La ville de Trakhtemyriv fera office de ville-hôpital pour l’Armée et sera restituée aux Zaporogues. Monopole commercial des Zaporogues sur certains territoires. Le passage stratégique du Dnipr à Perevolotchna demeure sous contrôle zaporogue (Charles XII, Mazèpa et Orlyk l’avaient emprunté lors de leur retraite vers la Moldavie).
2. Institutions politiques
  • VI – Contre l’absolutisme despotique : Responsabilité de l’Hetman devant les Anciens et la Rada générale, corps législatif composé de membres éligibles indépendamment de leur naissance ou de leur condition, convoqué régulièrement au moins trois fois par an à date fixe (tradition de la Sitch).
  • VII – Séparation du pouvoir judiciaire : L’Hetman ne pourra interférer en aucune manière dans les affaires du Tribunal général.
  • VIII – Séparation des intérêts privés : Aucune intervention de personnes privées dans les affaires publiques. L’Hetman ne devra tenir compte que de l’avis de ses ministres choisis parmi la Starshyna, hauts dignitaires de la république militaire.
3. Trésor et fisc
  • IX – Séparation des biens publics et privés : Le trésor public n’appartient pas à l’Hetman ; ce dernier ne saurait l’employer à l’entretien de sa cour ou à ses œuvres de bienfaisance (spécialité de Mazèpa).
  • X – Contre l’émigration, la corruption et l’abus d’autorité : Les chefs de corps et autres fonctionnaires importants seront toujours élus par vote libre avec cooptation de l’Hetman, de sorte à empêcher les ambitieux et autres corrupteurs d’abuser de leur autorité sur plus faible que soi, cause principale de l’émigration vers l’étranger.
  • XI – Exemption fiscale : Ni charges ni corvées pour les familles cosaques restées sans ressources après le décès ou le départ en mission de l’époux.
  • XII – Équité des corvées vicinales : L’Hetman répond de l’application des règles en la matière. Pas de passe-droits accordés par les plus riches. Un inventaire général des alleux et autres parcelles publiques, dressé par des commissaires élus, sera transmis à la Rada ou Conseil général, lequel déterminera sur la base dudit rapport les droits et devoirs de chacun sur ces parcelles.
  • XIII – Droits municipaux préservés : À Kiev et dans les autres villes d’Ukraine où le droit de Magdebourg demeure en vigueur, garantie constitutionnelle de l’Hetman. (NB : Dans sa version polonisée, ce statut bourgeois était très inégalitaire pour les pauvres, les Juifs et les femmes.)
  • XIV – Contrôle des Frais de bouche et d’entretien : Établissement d’une Poste publique de sorte à éviter les abus commis sur le petit peuple souvent forcé d’entretenir routes, voitures et voyageurs à ses propres frais, y compris en dehors du service de l’État. À cet effet, établissement d’une Trésorerie municipale distincte de celle des régiments cosaques.
  • XV – Contrôle des Frais militaires : Abolition des redevances et logement forcés dus à certaines compagnies cosaques au détriment des citoyens. Le Trésor et la Rada devront déterminer la quantité de troupes à entretenir sur fonds publics.
  • XVI – Allègement des taxes : L’Hetman seul désignera les marchandises imposables par les fermiers généraux ainsi que le montant des octrois (droits de passage).

D’un point de vue plus universel, il va de soi que le lecteur d’aujourd’hui sera davantage sensible à la partie « institutions », de loin la plus remarquable de par son aspect novateur. Pour la première fois de l’histoire continentale, une Constitution instaurait une séparation des pouvoirs, véritable fondement et condition première de toute démocratie ; sans oublier la séparation des biens privés et publics des gouvernants, que la séparation des pouvoir devra justement rendre possible et contrôlable. On y mentionne clairement la limitation de l’exécutif et, chose inédite, l’instauration d’un corps législatif composé de membres éligibles indépendamment de leur naissance ou de leur condition. Jusqu’ici l’usage avait privilégié la Starshyna ou Conseil général des officiers – qu’on pourrait aussi appeler « Anciens » ou « Sénat des officiers » – faisant de cette junte cosaque un organe exécutif réservé aux plus gradés ou aux plus fortunés. En s’aristocratisant peu à peu et en se substituant à l’ancienne noblesse polonisée, elle avait fini par devenir héréditaire, et ce singulièrement sous Mazèpa. A présent elle s’ouvrait aux Cosaques plus modestes au nom de la justice sociale et d’une certaine Égalité.

La Constitution de Bendèr
Sceau de l’Armée zaporogue vers 1710. Le thème du fantassin cosaque, mousquet à l’épaule, daterait de 1576.

Mais cette belle prédication avait-elle vraiment une chance de prendre chair ? Dans le cas d’une libération du pays par les rédacteurs de la Constitution — peut-être. Néanmoins ce texte écrit et ratifié en exil avait toutes les chances de rester lettre morte. Comme nous l’avons vu, en 1710 la situation politique de l’Ukraine était au plus mal. Le tsar Piotr 1er venait de détruire la Sitch, il avait aussi réduit en cendres et fait massacrer Batourén, la capitale résidentielle de l’Hetman.20 Un an plus tôt la défaite de Poltava en Ukraine centrale avait mis Charles XII de Suède en déroute. Ivan Mazèpa, hetman de la Rive gauche, ainsi qu’une partie de la Starshéna avaient suivi le « Louis XIV » scandinave à Bendèr-Tighina sur le Dnistèr, frontière actuelle entre l’Ukraine et la Moldavie.21 A présent, toutes sortes de plans et d’alliances étaient à l’étude pour reconquérir le territoire national et regagner la confiance du peuple.

Mais la pente était rude. Si rude qu’à lire le texte original, une fois passés la difficulté de la langue, du style baroque et l’affreux paysage politico-social dressé en quelques lignes, on ressent comme un souffle. Une puissance se dessine. Une bouffée d’enthousiasme, pour ne pas dire un idéalisme utopique supplantent toutes les autres considérations. Plus qu’une Constitution, on pourrait presque y voir un manifeste révolutionnaire et un texte de foi régénérant. Nous sommes aux antipodes des constitutions bourgeoises du XIXe siècle et de leur « moralité » comme condition du bien-être. Le Cosaque est l’homme qui se bat pour son pays, il devient le protecteur des faibles et pratique la guerre comme on pratique la vertu. Oui, c’est une Constitution démocratique, mais c’est avant tout une Constitution d’Hommes libres.

LES LUMIÈRES AVANT LES LUMIÈRES

À strictement parler, la Benderska konstytutsiya apparaît dans une période charnière de l’histoire européenne. En France nous prenons bien souvent l’an de grâce 1715 pour l’Année Zéro des Lumières. Certes, à cette date le roi Soleil n’est plus, mais les penseurs français ne sont pas encore ceux des Lumières. Ce mouvement d’idées né outre-Manche une génération plus tôt n’est lui-même qu’une volonté de réformer la société en préservant ses bases. Or nous adorons définir le XVIIIe s. occidental particulièrement riche en concepts, comme une révolution systématique de la pensée, cependant que la Révolution française s’inspire plus qu’on ne le pense du passé, quitte à l’idéaliser à extrême. Les Lumières ont aussi leurs ténèbres. Il est vrai néanmoins que le XVIIIe va commencer à chercher les sources de la légitimité morale et philosophique sur laquelle s’appuie la société. C’est le siècle de l’individu et du raisonnement. Les traditions de gouvernement deviennent discutables et discutées. Peu à peu la notion de Liberté de conscience s’impose ; et si le bon Thomas d’Aquin y avait déjà pensé cinq siècles plus tôt, il faut admettre qu’il était bien seul. Désormais, user de son esprit sans être guidé par autrui va devenir le but de tout philosophe. Oser penser par soi-même, disait Diderot. Telle était la devise de l’homme des Lumières.

Cet esprit de progrès, en France tout du moins, finira toutefois par devenir celui des grands systèmes, de l’idéologie de masse, de la suspicion et du terrorisme d’État provoqués par une poignée d’excités déjà fascinés par les futures perversions totalitaires. Rousseau et Voltaire érigés en culte en lieu et place des Saints : était-ce bien raisonnable ? Pourtant, aux États-Généraux de 1789 les députés du Tiers n’avaient tiré leur engagement que de leur expérience personnelle de la chose politique, à savoir au niveau régional ou municipal — et non d’une philosophie abstraite. Ils voulaient des réformes, pas une révolution. Ce qu’on a voulu appeler Liberté s’est peu à peu heurté au non moins grand désir d’Égalité, et il a fallu écrire une Constitution, puis deux, puis trois pour équilibrer ces deux grands balanciers et en quelque sorte stabiliser la machine. Ainsi pensait-on dans la Déclaration de 1789 que toute société dans laquelle on n’avait pas assuré les droits ni séparé les pouvoirs, n’avait point de Constitution. Et on avait raison! Très peu de Constitutions avaient jusqu’ici pensé à dire qu’elles en étaient. Désormais le critère introduit par La Fayette les en dispenserait. Après tout, n’avait-on pas appelé Articles of Confederation la première Constitution américaine en 1777 et Acte gouvernemental la prétendue Constitution polonaise de 1791 ? Comparée à la Constitution française écrite la même année, et même à celle de l’Ukraine écrite quatre-vingts ans plus tôt, cette « Constitution » jamais appliquée renforçait la monarchie et l’Église polonaise au détriment des Lituaniens jusqu’alors unis à la Couronne. La Nation n’y était pas clairement définie, mais en excluait par contre les citoyens sans terre, c’est-à-dire la majorité écrasante de la population. De plus, le servage n’y était pas vraiment aboli, mais seulement limité.

Il en va de même avec ce titre à rallonge de la constitution orlykienne : Pactes et Constitutions des lois et libertés de l’Armée Zaporogue entre l’illustrissime seigneur, le seigneur Philippe Orlyk, hetman nouvellement élu de l’Armée Zaporogue, et entre les généraux, colonels, et la même Armée Zaporogue, convenus publiquement par les deux parties, et corroborés en libre élection par un serment solennel de ce même illustrissime hetman, le 5 avril de l’an de grâce 1710, à Bender.22 Texte qui d’ailleurs ne fait pas dans le laconisme en général et demeure attaché au style luxuriant de l’époque. Il faudra attendre les textes juridico-administratifs des révolutionnaires français pour obtenir le style « constitutionnel » tel qu’on le conçoit encore de nos jours.

Séparation des pouvoirs
ou partage « à la cosaque » ?

Conception révolutionnaire venue d’Angleterre, reprise par Montesquieu dans L’Esprit des Lois une trentaine d’années après le manifeste bandérois, la séparation des pouvoirs voulue par Orlyk et les officiers zaporogues aurait donc trouvé grâce auprès de l’élite cosaque au moment où les Lumières commençaient à poindre sur le continent, notamment à travers les idées de John Locke et de Grotius. Au vrai, les pratiques démocratiques et républicaines étaient déjà bien ancrées dans les traditions ukrainiennes. Droit naturel et Droit cosaque se confondaient par endroits. Mais ces traditions dites « ancestrales » étaient quelque peu inadaptées dans le cadre d’un État moderne qui restait à construire. D’ailleurs le principe électif n’était pas une nouveauté en soi. En ce qui concerne les chefs de garnisons ou colonels-de-ville, à la fois administrateurs locaux ou ministres-conseillers de l’Hetman, ce principe avait été déjà inscrit dans un traité russo-ukrainien signé par l’hetman Brioukhovetsky en 1659. Cette « concession » du tsar cachait bien sûr une réalité plus sombre ; et si l’ambitieux populiste ukrainien avait flatté les plébéiens de Petite-Russie, ce n’était que pour mieux les sacrifier à ses ambitions despotiques. Le tsar ne tolérait les Hetmans ukrainiens que dans la mesure où son propre pouvoir n’en prenait pas ombrage.

Tant que l’éligibilité des colonels ne restait qu’un vague principe sans définition constitutionnelle et réglementaire, on ne pouvait pas parler de réelle démocratisation. Avec le texte de Bendèr, les pouvoirs locaux se dotent de mécanismes administratifs équilibrés et pour la première fois de l’histoire inscrits dans la Loi cosaque avec toute les précisions nécessaires. Le colonel civil, sorte de préfet, ne sera plus seul à gérer son « bailliage ». Le gouvernement militaire d’échelon local sera désormais composé de sages et de trésoriers régimentaires démocratiquement élus avec l’aval du colonel. Les fonctions électives, nous le savons que trop bien, ne sont pas un gage d’efficacité ou d’honnêteté. L’important est que le territoire soit administré par des professionnels compétents. Dans les provinces françaises, certains intendants furent remarquables ; et si la noblesse locale, surtout depuis Richelieu, les détestait en tant qu’agents du centralisme monarchique, les administrés des classes populaires y voyaient surtout des collecteurs d’impôts plus prompts à servir le roi que leur province.

En Ukraine, le principal souci était de rendre le Trésor réellement public en le plaçant à l’abri des tentations privées. Les revenus de l’Hetman et ceux des gouvernants devaient être distincts de ceux de l’Armée (République). C’est pourquoi la Constitution de Bendèr prévoit un audit annuel des comptes avec obligation de remboursement en cas de défaillance de l’Hetman et autres gouvernants (art. IX et XIV). Pour ce faire, les « constituants » imaginent l’élection d’un Trésorier général et de deux Trésoriers régimentaires avec aval à la fois de l’Hetman et du colonel-de-ville. Ces élus doivent être financièrement indépendants, compétents et résolus à occuper leur fonction pour le seul bien public en toute transparence. Si les taux d’imposition sont fixés par l’Hetman au niveau national, l’impôt est collecté par chaque gouvernement militaire à l’échelon territorial avec consignation des comptes dans des rapports tenus par les Trésoriers régimentaires. Nous sommes très loin d’une charte médiévale. D’autant que les bailliages ukrainiens tels que définis en théorie sont aussi des circonscriptions électorales. Il faudra attendre 1789 pour que la même chose arrive en France. De ce point de vue, une contagion de la liberté s’était donc répandue en Ukraine bien avant d’atteindre le royaume de France.

À ce propos, le traité dit « Union » de Pereïaslav conclu entre l’Ukraine en révolution et la Moscovie tsariste en 1654 ne découlait pas du droit naturel cosaque — il en était même l’antithèse —, mais un Bohdan Khmelnétskéï à bout de souffle aurait-il pu se passer de la protection tsarienne ? Vu les abus moscovites commis par la suite au détriment de l’Ukraine et des accords mêmes de Pereïaslav (dont l’original est curieusement perdu…) nous voudrions répondre que le jeu n’en valait pas la chandelle, ou comme le dit si bien le poète en laissant parler la mère-patrie : Oh, Bohdan, mon petit Bohdan, tu n’étais pas très fin… Si j’avais su, je t’aurais étouffé dans ton couffin! (Fameux vers de Taras Chevtchenko.)

Le constitutionnalisme ukrainien ne pouvait que condamner les Articles de 1654, ce qu’expliquent très bien les auteurs-mêmes des « Pactes et Constitutions » dans leur préambule. Dès 1657, soit à peine trois ans après l’erreur de Pereïaslav, le Traité de Korsun signé entre la Suède et l’Hetmanat déclarait le peuple ukrainien pro Libera Genta et nulli subjecta, ou en bon français Peuple libre et souverain. L’expression, assez rare en soi ou à tout le moins inédite, avait peut-être été introduite par Youri Nemérétch, diplômé ès droit de la Sorbonne et artisan dudit Traité.23 Dans la Constitution orlykienne, l’influence d’Hugo de Groot dit Grotius, père du Droit international d’inspiration libérale, est assez perceptible. Il ne s’agit pas seulement de « liberté », mais de droit à défendre cette liberté, et pour être tout à fait précis, d’un droit de rébellion. En clair, la Nation souveraine dispose naturellement d’un droit légitime et peut divorcer de son Hetman si les droits ancestraux viennent à être bafoués, notamment par une « union » illégitime avec un autre État. Nicolas de Condorcet ne dira pas autre chose quatre-vingts ans plus tard : les nations libres ou esclaves peuvent, au jour, à l’instant qu’elles le veulent, rompre les traités honteux que leurs tyrans leur ont fait souscrire.24 Le révolutionnaire français s’appuiera lui aussi sur le concept de légitimité populaire en prenant le cas polonais pour exemple : Si la diète eût appelé les paysans à la dignité d’hommes libres, toute la puissance de la Russie se fût brisée contre l’enthousiasme d’une nation rétablie dans la jouissance de ses droits, et Catherine eût bientôt craint pour elle-même cette contagion de la liberté, qui effraye aujourd’hui les despotes voisins de la France.

À la veille du protectorat suédois et des campagnes militaires qui allaient suivre, le message à faire passer auprès du peuple – qui n’était pas représenté en tant que tel, ni par la « constituante » bandéroise ni par les Ordres traditionnellement admis au suffrage – revêtait donc une importance cruciale. Comme aux États-Unis d’Amérique quelques décennies plus tard, la pleine représentation du Peuple s’avérait évidemment impossible, de surcroît en exil. On admettait en revanche que cette représentation pouvait être partielle et qu’elle ne pouvait réellement s’exercer qu’à travers la présence, dans les institutions, de certains individus issus du « peuple » ou, plus concrètement, de la bourgeoisie des villes.25

Droit naturel, Orthodoxie
et anti-judaïsme

Si la Constitution marque d’importantes avancées sur le plan social et judiciaire, il n’en va pas de même sur le plan de la tolérance religieuse. Comme nous l’avons vu, la Constitution orlykienne stipule (Art. I) que l’unique religion officielle devra demeurer l’Orthodoxie d’obédience constantinopolitaine par définition indépendante de Moscou, et que tout prosélytisme étranger y sera prohibé, notamment judaïque. Du reste, en Europe occidentale les premiers édits de tolérance vis-à-vis des Juifs seront assez tardifs. La France ouvrira la voie juste avant la Révolution ; l’Autriche de Joseph II également, quoiqu’en partie seulement. En général, d’un bout à l’autre du continent, judaïsme et fonction publique apparaissaient comme antinomiques.

« Judaïsme trompeur »

Pour Orlyk, il était essentiel de définir une religion d’État qui distinguerait l’Ukraine des puissances voisines (Pologne, Moscovie et Turquie) compte tenu de l’importance stratégique que tenait l’institution ecclésiastique dans l’opinion. La conscience nationale et historique en dépendait. L’Hetman prenait également en compte le climat globalement défavorable aux Ukrainiens orthodoxes, visés jusque dans leur religion par les différents colonisateurs. Quelle que soit son obédience, l’Église ukrainienne en tant qu’institution avait toujours été prise pour cible. Après avoir dirigé la chancellerie du métropolite kiévien, Orlyk savait de quoi il parlait. Malheureusement, son texte n’explique pas en quoi le judaïsme était, de tous les autres, le prosélytisme le plus « trompeur ».34 La chose devait être suffisamment évidente en son temps, mais il n’y a pas forcément d’apriori ethnique dans la démarche de l’hetman Orlyk.

Les traditions zaporogues avaient le mérite d’être pragmatiques et ne souffraient pas d’un besoin exagéré de progrès philosophique ; ainsi tout homme, quelles que soient ses origines, condition ou confession, pouvait entrer dans la Sitch ou l’Armée zaporogue, devenir cosaque et même entrer dans l’élite politique ou hiérarchique de l’État en échange d’une conversion volontaire. Cette condition avait pour origine les fondements même de la Sitch en tant que fraternité d’hommes libres, apparue comme refuge des orthodoxes persécutés sur les confins du très-catholique empire polonais. Gagnant en influence dès la fin du XVIe siècle, l’antisémitisme des jésuites polonais poussera les Juifs vers ce même refuge, tout comme les persécutions contre l’Orthodoxie pousseront les Cosaques et les Ruthènes à s’installer « au-delà des rapides ».35

On trouve, parmi les Cosaques des Juifs très officiellement convertis au nom du code zaporogue dont le pivot était avant toute chose, nous disent les historiens romantiques ukrainiens, la « fraternité d’armes » et la « noblesse d’esprit ». Mais la politique demeurant ce qu’elle est, c’est-à-dire globalement une histoire d’intérêts, l’élite cosaque accueillera des convertis au sommet de l’État pour des raisons parfois plus terre-à-terre (et singulièrement sous Mazèpa plus qu’à un autre moment de l’histoire). Si la Starshéna – composée de hobereaux de vieille noblesse ruthène ou issue de familles jadis puissantes – avait pu prospérer et s’enrichir de larges terres à la faveur de leur bravoure sur les champs de bataille, il semble que le « critère d’entrée » dans le cas de certaines familles juives ait été leur activité commerciale, bancaire ou financière. Comme en Pologne, la gestion des ressources économiques y compris ecclésiastiques étaient laissées aux Juifs. Or, dans les rangs de la haute noblesse tout ce qui se rapportait à l’argent étant considéré avec dédain, l’administration des biens était laissée aux Juifs.

Les besoins pécuniaires de Mazèpa, grand mécène et homme de goût, étaient des plus conséquents. On peut même dire que l’art et l’architecture de la fin du XVIIe siècle en Ukraine (qui forment un style en soi, le Baroque ukrainien) sortent directement de sa bourse. D’où lui venait cette richesse ? On trouvera un début de réponse dans une lettre de dénonciation au tsar, et signée de la main d’un rival.36 On y append que l’hetman aurait parrainé le baptême d’une jeune-femme juive, ce qui devait être chose courante vu le nombre de familles converties à cette époque. En échange d’une protection en haut lieu, de riches familles israélites concédaient de grands prêts à taux avantageux. On peut dire que dans ce cas précis, la discrimination leur offrait plus d’avantages que d’inconvénients. En règle générale, la haute starshéna était devenue quasi-consanguine et les relations de parenté entre tous ces nouveaux aristocrates un dense réseau. Mais l’adhésion des familles juives à l’idée ukrainienne pouvait être tout à fait sincère, tout comme l’adhésion d’Orlyk lui-même qui, après tout, n’était pas Ukrainien de naissance. Ainsi Jacques Markevitch (Markiewicz) issu d’une famille juive convertie, et dont le père avait été ministre des Finances, souhaitera sa vie durant la restauration de l’État ukrainien.37

Pas plus qu’en Russie, l’esprit de tolérance religieuse telle qu’on pouvait la concevoir en Hollande ou bien outre-Manche au début des Lumières n’était une préoccupation philosophique. Exception faite pour les protestants d’Ukraine et d’obédiences libérales, elle ne le deviendra que bien plus tard dans le siècle, entre autres sous l’influence des loges maçonniques, notamment ukrainiennes ou du moins en leur sein. Au fond, la bienveillance des élites ukrainiennes vis-à-vis des convertis les plus fortunés ne pouvait qu’aggraver la méfiance et le mépris des cosaques de moindre échelon. Orlyk, pour rééquilibrer le contrat social, se devait de faire un geste en leur faveur. D’autant que l’implantation massive des Juifs en Ukraine résultait d’une politique russe et polonaise au service des colons.38

« Comme une rose entre les épines »

Le monopole accordé par la Constitution à l’Église orthodoxe ukrainienne, qui à l’instar de la Nation devait être restaurée et devenir l’un des piliers du futur État, témoigne d’une histoire et de situations fort douloureuses pour les patriotes ukrainiens. Au cours des derniers siècles, la noblesse ruthène en se convertissant au catholicisme romain, s’était polonisée et faisait à présent partie des gros propriétaires terriens assimilables aux colons. Mais ce n’était rien au regard de ce qui se déroulait parmi les Ukrainiens restés dans l’Orthodoxie. Certains, et parmi les plus érudits, passaient sans vergogne dans le camp moscovite. Un Eléazar Prokopovitch (1681 – 1737) par exemple, pouvait composer un panégyrique pour Mazèpa juste avant Poltava, et un autre pour Pierre 1er juste après. Ces opportunistes, véritables « jésuites » de rite byzantin, rampaient sur les marches du trône. Bien avant l’apport occidental et français notamment, ce sont eux les véritables idéologues du tsarisme pétrovien. De nos jours, de tels concepteurs du despotisme russo-orthodoxe comme Prokopovitch auraient défendu Yanoukovitch. La théorie de l’État que développe Prokopovitch consacre l’absolue légitimité du prince. Du moment que l’ordre moral demeure intact, et quand bien même le prince aurait rompu le contrat social, il a le droit d’oublier le bien commun. En clair, d’oublier ceux qui lui ont confié le pouvoir. Pour Prokopovitch, la seule partie contractante ayant obligation de respecter les termes de l’accord demeure le peuple. Une théorie parfaitement scélérate et antidémocratique à laquelle Piotr 1er ne pourra que souscrire — et ce pour quoi un prélat petit-russien comme Prokopovitch et ses semblables seront choisis pour supprimer le Patriarcat russe, et surtout l’Hetmanat.39

La question du clergé revêtait donc pour Orlyk autant d’importance qu’elle en aura pour les révolutionnaires de 1789. La constitution civile du clergé d’inspiration gallicane et janséniste voudra s’assurer de la loyauté du catholicisme français face à la monarchie française de droit divin et la papauté, tout comme le monopole du patriarcat de Kiev devait assurer l’indépendance du clergé ukrainien face au patriarcat de Moscou, déjà pointé du doigt dans une charte cosaque de 1686.40 Aussi influentes sur le plan intellectuel et aussi présentes dans la vie sociale l’une que l’autre, ni le catholicité française ni l’orthodoxie ukrainienne ne pouvaient échapper aux secousses politiques, a fortiori révolutionnaires. L’Église française avait déjà connu des poussées démocratiques et souverainistes, mais elles furent impitoyablement matées, du reste au moment où à l’autre bout de l’Europe les Ukrainiens cherchaient à mettre en œuvre leur première Constitution.41 En Ukraine, la création de cette Église nationale n’aura lieu qu’en 1917 et sera l’un des premiers actes constitutionnels de la Rada (à majorité athée). Sans royauté, et donc sans « corps mystique » de la Loi, l’autorité spirituelle en phase avec l’autorité temporelle pouvait faire l’affaire.

Orlyk tenait également à effacer les stigmates laissés par la propagande russo-orthodoxe à l’encontre des indépendantistes ukrainiens. Il se souvenait que l’Église orthodoxe avait jeté l’anathème sur l’hetman Mazèpa dès sa soudaine prise de position en faveur de l’indépendance — anathème qui du reste n’est toujours pas levé. La propagande russe qui donnait déjà dans la mise en scène populiste, avait traîné Mazèpa dans la boue en instrumentalisant l’Église, vieux truc qui marche encore de nos jours. L’effigie de l’Hetman avait été jetée au bas de l’autel pour que des popes y pratiquent une sorte de rituel macabre, ratatinant son cadavre en chantant des psaumes et tenant des bougies noires renversées. La scène était censée apporter une force dramatique aux ridicules accusations présentant Mazèpa comme cryptocatholique…

Certes, religion et politique ne font jamais bon ménage. Mais Orlyk ne pouvait ignorer le poids du haut clergé ukrainien. À l’époque, ce dernier appréciait la stabilité offerte par les tsars et ne pouvait se projeter dans l’Ukraine des Hetmans sans cesse divisée. En 1674, une chronique très diffusée (le Synopsis de Sofonovitch) avait occulté les exploits des Cosaques indépendantistes, insistant en revanche sur Moscou « troisième Rome » et les bienfaits de l’autocratie… L’alliance de Khmelnytsky avec le tsar y était présentée comme une bénédiction divine, et des gravures y montraient trois vierges comme allégorie des trois Russies en tant que nations orthodoxes à jamais unies, anticipant ainsi le concept soviétique des trois répupliques-sœurs (Ukraine, Russie, Bélarus).

Si l’indépendance de l’Ukraine est avant tout un concept cosaque, cette pensée laïque était prise en otage tant par les rapports de force politiques avec les puissances « spirituelles » ayant la haute main sur l’imprimerie notamment, que par la religion orthodoxe comme religion « nationale ». Après avoir inventé le mythe khazar et fait remonter leur légitimité en tant que caste militaire dans les temps les plus reculés, cette fois les Cosaques tenaient à maintenir leur légitimité en tant que défenseurs de la foi, donc du peuple. Restait encore à justifier la Liberté comme « droit naturel ».

NOUS, PROTECTEURS
DU PEUPLE LIBRE RUTHÈNE

Qui ça « nous » ?

Pas de « We the People » donc, mais un Nous, Officiers généraux, Otamans de la Sitch et toute l’Armée zaporogue protecteurs du peuple libre ruthène. Ce même Nous cosaque, déjà présent dans le préambule, est réitéré à l’article VI, le plus important. L’Otaman de la Sitch, jadis appelé Hetman, était traditionnellement élu par l’ensemble des Cosaques composant la Sitch, une armée distincte de celle dite Zaporogue. Les Officiers généraux, membres de la Starshyna générale, composaient le gouvernement de l’hetman. Le Conseil ou Rada générale réunissait les Cosaques, parfois des bourgeois, et plus rarement des paysans.

Pas les paysans

Sur la Rive gauche, région dirigée par Mazèpa et beaucoup plus stable que la Rive Droite, le paysannat était théoriquement libre, possédait les mêmes droits que la basse cosaquerie ainsi que des terres plus vastes comparées à l’Ukraine de l’autre rive ; seules les obligations militaires de la paysannerie différaient. Des Cosaques nantis y accueillaient les réfugiés chassés par les guerres intestines, parfois même allaient les chercher de force, en leur offrant des terres et des franchises à long terme, mais on imagine bien que ce n’était guère par souci des humbles. Tôt ou tard les plus pauvres finissaient par être attachés au sol qu’ils cultivaient pour des maîtres, tombant ainsi dans la triple dépendance cosaque, féodale et moscovite! Sous Mazèpa notamment, les terres « gouvernementales » et les paysans qui vivaient dessus étaient massivement offerts à titre de récompense aux familles de la haute cosaquerie. Le temps du servage était revenu, seuls les drapeaux avaient changé.

Après la Révolution ukrainienne de 1648, Khmelnytsky avait pourtant interdit le système des grands domaines semi-féodaux où sévissait le servage. Il avait également interdit aux Anciens de reprendre les domaines confisqués aux colons polonais puis « nationalisés » par l’Hetmanat. Les Anciens s’entendirent alors avec des fonctionnaires de Moscovie, où le Code de 1649 interdisait le tabac, mais garantissait le servage… Ainsi dès 1654 la haute noblesse, le haut clergé et certains Cosaques fortunés obtinrent des privilèges féodaux sur de vastes terres en Ukraine. Terres et paysans devenaient exploitables et corvéables à merci. Théoriquement les paysans n’avaient pas le droit de quitter ces domaines et étaient offerts aux riches Ukrainiens par le tsar en personne. En 1667, l’Hetmanat lui-même finit par entériner le principe du servage sur ses domaines. Plus le servage s’étendra, plus la paysannerie s’appauvrira. L’Ordre cosaque s’en trouvera mécaniquement menacé, le nombre de paysans capable de se cosaquiser allant diminuant. En 1760, le servage sera étendu aux domaines privés et en 1783 son statut sera codifié pour « toutes les Russies ». Ajoutés à cette autodissolution, plusieurs décrets tsaristes persécutant les Cosaques et interdisant la Sitch allaient achever l’Ordre. Au XIXe siècle, la Cosaquerie ukrainienne ne sera plus qu’un vague souvenir.

À Bendèr, en 1710, les paysans modestes ne font pas partie des « constituants » en tant qu’ordre ou classe, mais certains de leurs intérêts sont tout de même défendus. Ce sera également le cas en France durant la Révolution, où l’ordre social d’Ancien régime ne s’effondrera qu’après la Grande Peur, c’est-à-dire les violentes jacqueries ayant précédé la fameuse nuit du 4 août 1789 qui vit les privilèges de la noblesse (auto)abolis. On notera également que 75 % des constituants de 1789 étaient des citadins, soit l’image inverse de ce qu’était la population française à cette époque. Sans surprise, en 1795 la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen sera modifiée, on y supprimera la mention déclarant tous les hommes égaux par nature et devant la loi. Les plus riches étaient entre-temps devenus les plus égaux. Le texte de 1795 abandonnera aussi les principes de libertés religieuses et d’opinion qui avaient fait la singularité des Révolutions française et anglaise. Les platitudes du genre « Nul n’est bon citoyen, s’il n’est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux » annonçaient déjà la mentalité du siècle bourgeois.

Pas les nobles non plus ?

À aucun moment la Constitution de 1710 ne mentionne les termes « noble » ou « noblesse », que ce soit pour abolir ou pour définir des privilèges. Mais il y est moins question d’abattre la société d’ordres que de confirmer l’Ordre unique des Cosaques. Malgré la primauté quasi-aristocratique des Anciens, la cosaquocratie ukrainienne se voulait championne du combat contre les injustices faites aux paysans ukrainiens au cours des derniers siècles, et sur ce point on peut dire que le texte de Bendèr est bien plus proche d’une Constitution au sens moderne du terme que des Statuts de Lituanie-Ruthénie, base du droit en Ukraine du XVIe au XIXe ss. Ces statuts étaient bien plus « médiévaux » que notre texte. Selon le Code lituano-ruthène, un moujik avait moins de valeur qu’un lévrier… On y défendait surtout les nobles contre les magnats ; mais le servage, lui, demeurait intact et inaltéré.

Quant au texte de Bendèr, il reconnaît certes les abus de l’hetmanat mazépien, mais ne dit mot sur la réforme agraire (qui du reste se fait toujours attendre). Quoi qu’il en soit, la Rada générale se réunissait toujours pour voter et délibérer des questions majeures telles la guerre et la paix, l’élection des officiers, du gouvernement, etc. Possible réminiscence des assemblés de guerriers pré-chrétiennes scandinaves et germaniques, ou bien des agoras médiévales de type Vitchè ou Vetch, sorte de « démocratie directe » des populations slaves.26 Le texte de Bendèr cherche à constitutionnaliser cet héritage, encore que rien ne soit vraiment précisé. Il s’agit d’une vieille tradition sitchovienne, non d’un début de parlement. Mais le premier est fait pour rendre cette future assemblée plus « nationale ».

Dans les conclusions du Préambule, le nouveau schéma s’annonce comme suit : le souverain de Suède protège les Anciens, qui protègent le peuple, qui protège le Droit en cas de défaillance de l’Hetman. Il ne saurait par conséquent être question de souveraineté du peuple, mais la place qui lui est accordée en tant qu’allié des Anciens contre les abus éventuels de l’Hetman, voire contre une intervention moscovite est déjà conséquente pour l’époque. C’est en cette absence d’énoncé trompeur sur la prétendue souveraineté populaire que les Pactes et constitutions de l’Armée zaporogue se distinguent fondamentalement des Constitutions américaines et européennes rédigées plus tard dans le siècle. Or au bout du compte, en sont-ils vraiment éloignés ?

Très proche de la conception américaine, la notion de peuple est pour les « constituants » ukrainiens de 1710 en réalité celle de Nation, c’est-à-dire de peuple doté d’une histoire, d’une culture, d’une spiritualité et d’une aspiration naturelle à la liberté. Liberté qu’aucune loi ou abus despotique ne saurait dénaturer. Ce qui est remarquable, c’est que la Constitution de Bendèr raconte justement cette « histoire » – ou cette légende pour mieux dire – de la liberté cosaque héritée des « Khazars ». On dirait qu’écrire une Constitution passe forcément par quelques tours de passe-passe… et en l’occurrence, c’est le cas. Les adjectifs khozarskyi et kozatskyi (c’est à dire khazar et kozak) sont utilisés comme par jeu de mots, créditant à peu de frais les Cosaques des quartiers de noblesse manquants.

Mais la théorie khazare n’est pas qu’un jeu. Elle évite d’inclure dans l’Ukraine cosaques la Galicie-Volynie, pourtant héritière de l’ancienne Kiévie-Ruthénie. Grégoire Hrabyanka, officier cosaque et auteur en 1710 d’une histoire de la révolution ukrainienne de 1648, prend quant à lui cette « origine » très au sérieux : pour lui le particularisme ukrainien et l’État cosaque ne font qu’un. Hrabyanka parle d’ailleurs non pas des Khazars que nous connaissons aujourd’hui, à savoir un peuple en partie turcique, mais plutôt des Scythes et des Alains, peuplades indo-européennes parlant toutes deux des langues proches de l’iranien. Le paysage même de la steppe ukrainienne parsemée de kourganes remplis d’armes et de bijoux antiques unissait les Cosaques à leurs prestigieux « ancêtres ». Ainsi la caste guerrière des Scythes qui occupait jadis ces étendues rendait la présence des Cosaques sur ces territoires d’autant plus légitime.

Si la question de la légitimité des Cosaques se posait face aux monarchies, elle se posait tout autant face à la population elle-même. Le seul fait que la Constitution de Bendèr ait été diffusée à la fois en ukrainien et en latin atteste de cette volonté d’ouverture au peuple, ou tout du moins à son écoute. Au XVIIe s. les documents juridiques étaient le plus souvent écrits en latin ou en d’autres langues que l’ukrainien. Les officiers de la Starshéna connaissaient assez bien la langue des Romains, langue enseignée à l’Académie de Kiev et largement répandue à travers l’Europe comme langue des gentilshommes lettrés. Or, si la haute cosaquerie était parfaitement formée aux langues et usages d’Occident, la Sitch zaporogue privilégiait quant à elle l’ukrainien littéraire. Il en allait de son identité et donc de sa légitimité. De ce point de vue le texte de Bendèr est un parfait exemple de conscience linguistique.

Chose importante, « peuple » ne veut pas dire populace dans la tradition ukrainienne. Le peuple a droit lui aussi au style, aux études, à l’éducation, à l’art baroque — et certains villages ukrainiens en étaient emplis grâce au mécénat des Hetmans.27 Aussi la Constitution est-elle non seulement écrite en ukrainien, mais dans un ukrainien raffiné, puisant aussi bien aux sources juridiques latines (le mot korruptsiya par exemple), aux nobles archaïsmes hellénisants ou slavonisants, ou bien encore à la modernité et la coquetterie du polonais, langue de l’écrit par excellence dans l’Ukraine du XVIIe s. (le journal de Pylyp Orlyk est du reste rédigé en polonais.) Pour l’anecdote, une copie russe de la Constitution inscrira en marge la traduction des termes juridiques alors inconnus en Moscovie. Au-delà des termes strictement juridiques, on dénombre pas moins de 538 mots traduits au total. La rédaction finale de la Constitution est l’œuvre du lexicologue Ivan Maksémovétch, auteur du Dictionarium latino-slavonorossiacum. Les Ukrainiens avaient en ce temps-là et en ce domaine une petite longueur d’avance sur les Moscovites.

Définir l’Ukraine et ses origines

Chez Voltaire, l’Ukraine elle-même n’est pas considérée comme slave, dotée d’une langue originale, ou ayant été le cœur politique et culturel de la Rous’ (l’État ruthène avec Kiev pour capitale). Les Ukrainiens, qu’on nomme Cosaques, sont un ramas d’anciens Roxelans, de Sarmates, de Tartares réunis. Cette contrée faisait partie de l’ancienne Scythie.28 Dans cette brève « définition » du pays, reprise plus tard dans l’article « Ukraine«  de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, Voltaire ne fait que reprendre la version moscovite de l’histoire alors hostile à toute idée de consanguinité entre Russes et Ukrainiens. Mais comme nous l’avons vu, c’est aussi la version orlékienne. Une trentaine d’années plus tôt Voltaire avait préféré le point de vue de Charles XII, bien plus favorable à ses alliés ukrainiens en guerre contre l’empire moscovite. Le Français moquait alors amplement les troupes russes : barbares arrachés à leurs forêts, couverts de peaux de bêtes sauvages, les uns armés de flèches, les autres de massues. Décrivait-il des Iroquois ? On ne mord pas la main de celui qui vous nourrit…

Mais au fond, le terme Roxolans ou Sarmates n’a rien de péjoratif en soi ; il est au contraire anoblissant, car c’est vraiment ainsi que se définissaient eux-mêmes les nobles ruthènes de Pologne-Lituanie. Cette mode, y compris vestimentaire avait pour but de les distinguer à la fois du bas-peuple et des nobles polonais, qui eux se disaient « sarmates ». Or dans l’Antiquité les Roxolans avaient dominé les Sarmates!

En latin, pour désigner l’Ukraine, Philippe Orlék emploie tour à tour le terme Ucraina, Rossia (Ruthénie), Rossiaca Patria (Patrie ruthène) ou encore Roxolana Patria. Mais en employant le gentilé Roxolans y compris dans la version ukrainienne, il entend montrer aux « plébéiens » qu’il les considère au même titre que la noblesse ou les Cosaques comme partie intégrante de la Nation. La plebs misera, les Cosaques et les riches marchands, tous sont inclus dans un espace unique où les privilèges abusifs des plus nantis devront être abolis par l’Hetman.29 S’agissant des plus faibles, la Constitution prévoit également de redonner à la ville de Trakhtomériv en Ukraine centrale, le rôle de ville-hôpital qu’elle avait pu tenir avant l’occupation moscovite. Comme on le dirait aujourd’hui, les Cosaques blessés ou trop âgés pour le service pourront y être pris en charge à 100 %.

Quant aux Tatars (de Crimée), Voltaire a bien raison de les inclure dans l’Ukraine. Ils sont en effet partie intégrante de l’Ukraine, du moins le revendiquent-ils de nos jours.

Pas une déclaration des Droits de l’Homme

La liberté et la vertu se sont à peine reposées un instant sur quelques points du globe : Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses.

En revanche, si cette Constitution post-mazépienne s’appuie bel et bien sur le contrat social et le droit naturel, il serait vain de chercher dans son préambule le moindre article qui ressemblerait de près ou de loin à une Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. Ce n’est pas la tolérance que les Cosaques réclament, mais la Liberté. Ou plus exactement, le droit de la conquérir et de l’étendre. Sur ce dernier point, le préambule et le serment sont clairs. L’alpha et l’oméga de la Constitution orlykienne consiste en la défense des intérêts nationaux sans intrusion ou immixtion étrangère.

Les Constitutions américaines ne dissertent pas non plus sur les Lumières : Locke, Montesquieu, Rousseau, Burke, tout cela était bon pour le vieux continent, pensaient les pères fondateurs, souvent gros propriétaires d’esclaves. À ce propos, la Constitution cosaque de 1710 ne considère pas l’Égalité comme un don de naissance, mais comme un droit qui se gagne, au besoin par le sabre. Une Constitution d’Hommes libres, disions-nous, et d’Hommes libres qui n’ont pas l’intention d’abandonner leur pays ni leur peuple. Si le texte comporte un volet moral indéniable, il demeure suffisamment pragmatique pour ne pas imposer une universalité des valeurs « à la française » ou sans rapport avec les réalités. Réalités qui rattraperont les révolutionnaires français eux-mêmes quelque temps seulement après la Déclaration de 1789 avec l’instauration d’un État ultra-centralisé, national et jacobin, quitte à passer par des comités aussi tyranniques que sanglants.

Quant à Démocratie et régime militaire, Robespierre le « démocrate » aurait certainement apprécié l’élan des Cosaques d’Ukraine vers la Liberté. Ne dit-il pas que Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses ? Seulement, en quoi la manie antiquisante des révolutionnaires français serait-elle plus « moderne » que les références aux castes scythes chères aux rédacteurs des Pactes et Constitutions de l’Armée zaporogue ? On se demande aussi en quoi l’utilité du sentiment religieux dévolu à l’Être suprême serait plus fondée que la foi des Cosaques ? Certes, la destinée beaucoup plus sublime des Français était de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu, comme le disait Maximilien! On l’aura compris, une Révolution n’a pas d’autre choix que d’afficher sa mégalomanie. Elle doit surtout inspirer l’effroi quand elle se sent menacée. Voici pourquoi Robespierre, une fois son discours sur la démocratie spartiate dépassé, se mettra à marier deux notions jusqu’alors incompatibles comme la Terreur et la Vertu. Rien de tel encore chez nos Cosaques ; et il est à cet égard remarquable de constater l’absence de toute mention à un quelconque « cabinet secret » ou une « police politique » dans leurs écrits. Tout ce qui leur importe est de vivre en nation libre capable d’enfoncer les hordes moscovites. Cet idéal les rapprochait des soldats suédois. Rien n’a changé en Ukraine de ce point de vue-là. L’agression russe de l’automne 2014 n’a pu être contenue que par cette force d’âme.

Conformément au contexte idéologique de l’après-Poltava, la Benderska konstétoutsiya met l’accent sur le caractère national de l’État cosaque administré par l’Armée zaporogue. L’Ukraine y est définie comme une entité nationale possédant sa propre langue et religion. Si cette Ukraine cosaque est appelée Ruthénie Mineure ou Petite-Russie, il est bien précisé que sa religion est orthodoxe dans la communion avec Constantinople et non Moscou. Le terme grec Rossia (qui donne aujourd’hui Russie) voulait alors dire Rous’ (Etat de Kiev) mais tenant à ce qu’on les distinguât des Moscovites, ce sont les Ukrainiens eux-mêmes qui choisirent de s’appeler Ruthénie mineure (Mala Rous’) abusivement traduit en français Petite Russie. Distinguer les deux Eglises revenait donc à distinguer les deux territoires. Bohdan Khmelnétskéï parvint à faire reconnaître cette distinction par les Moscovites eux-mêmes dans les années 1650.

Et si le texte de 1710 ne manque pas d’impliquer le Père éternel dans les destinées du pays, c’est qu’une fois encore, pour des raisons réellement politiques de cohésion nationale, la constitution prévoyait la restauration de l’Église ukrainienne. Cette dernière avait été perdue au XIVe s. par le transfert du siège métropolitain de l’Église kiévienne à Souzdal puis Moscou. Au cours des siècles suivants, la moscovite l’avait totalement phagocytée et l’employait à russifier l’Ukraine. Une question elle aussi demeurée d’actualité. Tout récemment, près du front, dans la petite ville minière sinistrée de Vouhlèdar comptant un tiers de Russes « ethniques », la population s’est érigée contre la construction d’une église orthodoxe du Patriarcat moscovite (certainement financée par… le saint esprit). Considéré désormais comme agents du « monde russe » et de son expansion idéologique, le clergé ukrainien d’obédience moscovite est de plus en plus contesté. En revanche, contrairement aux Cosaques d’Orlék, les autorités actuelles ne prennent aucune mesure pour contrôler ou limiter son influence.

Après tout la France révolutionnaire de 1789 ira encore plus loin dans la mystique, par exemple dans ce préambule de la Déclaration des Droits de l’Homme qui débute en présence et sous les auspices de l’Être Suprême. Une formule là aussi très politique. Les députés prélats étant tous nobles et issus des plus grandes familles, il fallait à tout prix effacer le nom de Dieu. Mais deux révolutions plus tard, les quarante-huitards reviendront à des formes plus communes et suivront l’exemple des constitutions américaines écrites en présence de Dieu et au nom du peuple. Au tout début de la Révolution française le catholicisme était encore considéré comme religion nationale ; l’ordre nouveau ne le rejettera pas d’emblée et bénéficiera même de ses rituels. Tout changera en 1790 avec la Constitution civile du clergé, sans doute trop brusque pour le haut-clergé et trop libre avec le Droit canon. De nos jours encore, la Constitution française proclame la laïcité, mais ne l’applique pas sur tout le territoire de la République dite « indivisible ». Quant à l’Ukraine, la Constitution de 1996 continue de prendre Dieu à témoin tout en garantissant, sans craindre les contradictions, la liberté de conscience… Bien entendu, il s’agit moins de bigoterie que de l’élément divin en tant que code symbolique du serment. Du reste, la formule choisie par l’Hetman s’inspire des documents polonais rédigés en latin à la même époque et demeure tout à fait conforme aux normes communément admises dans les chancelleries est-européennes au début du XVIIIe.

Dans un tout autre contexte, pour les Cosaques il s’agit surtout de rétablir les bases de l’État ukrainien tel que les avait conçues l’hetman Bohdan Khmelnytsky un demi-siècle plus tôt. Un premier État ukrainien avait été créé ex nihilo après la Révolution ukrainienne de 1648 et la guerre avec la Pologne qui s’en était suivie. D’abord reconnu, puis rapidement étouffé par Moscou après la pseudo-union de Pereïaslav, cet État devait reposer sur des bases identitaires selon des critères, il est vrai moins déterminants à l’époque, comme la langue et la religion. Mais la première Constitution ukrainienne fixe surtout les droits cosaques indépendamment de l’emprise envahissante de la Pologne ou de la Russie sur les élites ukrainiennes. Si l’unique institution ukrainienne reconnue par les puissances voisines est l’Armée Zaporogue, le texte bandérois cherche également à intégrer la Sitch (entité politique et militaire alors distincte) dans une convention à caractère civil et territorial posant les bases du futur État ukrainien. Très largement autonome, en cas d’agression la Constitution et l’Armée zaporogue devaient protéger et assister la Sitch.

Assez novatrices en leur temps, ces bases jetées par Bohdan Kmelnétskéï en 1648 allaient être transmises à l’ère mazépienne après moult batailles et péripéties. L’arrivée de la Suède de Charles XII dans le jeu est-européen allait bouleverser le frêle compromis passé entre l’Hetmanat et la Moscovie pour enfin donner une seconde chance à l’Ukraine. Mais Mazèpa échouera à rassembler une cosaquerie ukrainienne éternellement divisée. S’en suivra la défaite de Poltava et l’exil…

ORLYK, UN EXILÉ
EN QUÊTE DE LÉGITIMITÉ

Toute Constitution ayant pour origine une crise de légitimité, par cet acte constitutionnel Philippe Orlyk entendra tout d’abord asseoir aux yeux des monarchies européennes l’idée d’une république militaire ukrainienne dépourvue de couronne ou de dynastie. Or, si elle n’hésitera pas à s’imposer par les armes, y compris suédoises, tatares, turques ou polonaises, l’Ukraine cherchera à tirer sa légitimité en tant qu’État à partir de son identité nationale distincte, ce qui en ce temps-là devait paraître légèrement prématuré, — de même que ses assemblées élues sur une base « universelle ». Néanmoins Charles XII comme d’autres monarques opposés à l’empire russe, considérera valables les principes énumérés dans cette Constitution. Les Pacta et Constitutionnes de 1710 seront votés vraisemblablement en sa présence, du moins les confirmera-t-il à Bendèr pratiquement dans la foulée. Ce n’est pas le monarque absolu et le despote qui les signera, mais l’allié et le protecteur du futur État ukrainien.

C’est sur le plan intérieur qu’Orlék devait surtout renforcer sa propre autorité, ce dans un contexte des plus exécrables comme nous l’avons vu. Détruite par les Russes en 1709, la Sitch zaporogue n’existait plus en Ukraine, Mazèpa fort âgé et mortellement déçu, s’était éteint en émigration quelques mois après Poltava. Le Trésor hetmanal étaient vide. De surcroît, un conflit assez considérable d’ordre matériel et juridique menaçait la cohésion des émigrés. Le neveu de Mazèpa, Andriy Voïnarovsky, revendiquait l’héritage de son oncle. Or cet héritage comprenait à la fois les biens privés de l’hetman et les biens publics de l’État ; biens qui n’avaient jamais été distingués sur un plan patrimonial. La Benderska Konstétoutsiya découle directement de cette controverse, d’autant que Charles XII en tant que président du Collège des officiers exclusivement suédois devant statuer sur l’affaire, avait tranché en défaveur de la Starshéna. Son jugement correspondait aux intérêts de la Suède. Les sommes en jeu étaient proprement colossales, l’équivalent de plusieurs villes prospères ou de ports commerciaux. Or Mazèpa avait emprunté au monarque suédois environ 40 % de la somme. Traiter avec un seul homme pour récupérer son dû allait être plus simple qu’avec des cosaques peu commodes et complètement ruinés. La Starshéna se retrouvait donc sans l’autonomie financière escomptée ; toute son activité militaire ou diplomatique s’en trouvait compromise.

Il fallait une Constitution, avant tout parce que les Statuts de la Sitch zaporogue entraient en conflit avec ceux de l’Hetmanat, et ceux de l’Armée zaporogue avec ceux de l’Hetman. Malgré quelques velléités de régulation sous Mazèpa, mais aussi sous Brioukhovetsky – toujours en faveur des caisses moscovites –, la question du Trésor demeurait pour le moins floue et imposait tout naturellement l’idée d’une convention durable entre les différents Ordres cosaques. Les pactes personnels tels que pratiqués en Europe centrale au Moyen-Âge notamment, ne pouvaient plus convenir aux (re)fondateurs de l’État ukrainien.30 La Constitution ou la guerre civile : pour une fois les Cosaques faisaient le bon choix.

La corruption, déjà…

Pour autant, les pouvoirs réduits de l’hetman ne le mettaient pas à l’abri d’un « mauvais tour », bien au contraire. Si le transfert des prérogatives tsariennes vers le Parlement cosaque constituait un progrès indéniable sur le plan du Droit et de l’indépendance nationale, la Rada de l’époque, pas moins que celle d’aujourd’hui demeurait corruptible et corrompue. D’ailleurs en 1712, l’émigration cosaque se trouvera de nouveau divisée. Invité par les Tatars de Crimée à faire campagne sur la Rive droite, Orlék prudemment hésitera. Craignait-il un coup d’État en son absence ? Les chefs tatars, assez fourbes de nature, voulaient-ils soudoyer les officiers de la Sitch avec laquelle ils entretenaient de bonnes relations ? Le fait est que la Sitch ne reconnaîtra plus l’autorité de l’hetman dès le mois de mars 1712. On en revenait à la situation d’avant Poltava. La campagne russe pour le contrôle de la rivière Prouth (1711) avait déjà démontré la corruptibilité du Sultan qui en échange de quelques caisses d’or avait laissé les Moscovites pourtant défaits à plate couture rebrousser chemin en direction de l’Ukraine centrale. La restauration de l’Ukraine unie de l’Est à l’Ouest n’était donc pas pour tout de suite. Question des plus actuelles encore de nos jours.

Dans ces conditions, reprendre le flambeau ou plus exactement la boulave d’hetman impliquait de la part de Pylyp Orlyk un certain doigté. D’autant que la Constitution n’accordait aucune immunité judiciaire à l’Hetman et à en croire le texte, n’importe quel député des états cosaques pouvait désormais le destituer en saisissant la Cour générale de Justice (Art. VII). D’une certaine façon, on passait de l’absolutisme hetmanien à l’absolutisme parlementaire. Choix que fera la Suède elle-même dix ans plus tard, après la mort de Charles XII et l’installation durable d’une conjoncture militaire et politique tout aussi délicate pour les Suédois. La Constitution suédoise de 1720, une des premières du continent, n’y fera rien.

Si l’on devait trouver des faiblesses à cette première Constitution ukrainienne, il faudrait souligner d’emblée qu’elle repose, au fond, sur une contradiction fondamentale. On y traite avec une certaine insistance de la corruption de l’hetman, ce qui est un progrès, mais beaucoup moins de la corruption des officiers. De fait, Mazèpa avait tendance à nommer des colonels ou des hauts fonctionnaires en échange d’avantages. Pour éviter cela, la Constitution d’Orlyk prévoit de territorialiser la distribution des charges en rendant la fonction de colonel-de-ville élective avec aval préalable et confirmation par l’hetman ; puis le même schéma devant se répéter sur toute la chaîne de commandement jusqu’aux grades les plus modestes. L’idée d’impliquer tout le régiment dans l’élection donnait des gages à une certaine démocratie populaire, mais on ne voit pas vraiment en quoi la corruption s’arrêterait devant cette barrière, d’autant qu’à cette époque, de la Pologne à la Russie, l’entretien de la soldatesque ne reposait alors que sur la para-corruption, à savoir une corruption admise comme nécessaire, et ce depuis des siècles. Il arrivait même que des troupes passassent d’un camp à l’autre des belligérants en fonction des « cadeaux » trouvés sur son chemin. Parfois, des commissions étaient réunies pour enquêter sur des cas de corruption aggravée, mais les archives regorgent d’exemples où lesdits commissaires finissaient par se faire corrompre eux-mêmes !

Les civils n’étaient pas moins astucieux. Sur la Rive gauche (partie orientale de l’Ukraine) les paysans nantis dissimilaient souvent leurs véritables revenus de sorte à tomber sous la protection des officiers cosaques ; c’était pour eux une manière d’échapper aux impositions fiscales et surtout au service militaire.

À ce jour l’Ukraine souffre de ce mal qu’aucune Constitution ne peut guérir. Au-delà des mandats politiques, des instruments constitutionnels limitant la corruption ou la dissimulation restent encore à trouver. Mais en ce début de XVIIIe s. les fondateurs de l’État ukrainien n’avaient pas encore assez de recul pour comprendre que, le ver étant déjà dans le fruit, démultiplier les charges électives ne pouvait avoir pour effet que de démultiplier la corruption. En revanche, le seul fait de mentionner la corruption des élites rongeant la vie publique au plus haut de l’État suffit à confirmer l’étonnante modernité des Pactes et Constitutions de l’Armée zaporogue. En atteste l’emploi du mot « korouptsiya » fraîchement importé d’Occident.

La Constitution de Bendèr
Version originale en vieil ukrainien portant la signature de l’hetman Orlyk

Certes, dans ces milieux déjà très corrompus, l’ancien bras droit d’Ivan Mazèpa espérait encore redorer son blason grâce au seul nom de l’hetman défunt, et ce malgré la catastrophe de 1709. À l’âge avancé de 70 ans, Mazèpa dont la fortune et la situation politique étaient assurées, avait voulu mettre fin à l’exploitation de la « Petite-Russie » par la « Grande ». Cette dernière était toujours en quête de soldats et de revenus à même de prolonger l’interminable Guerre du Nord dans laquelle l’Ukraine cosaque n’avait aucun intérêt, pas plus qu’elle n’en avait eu dans la conquête du sud de l’Ukraine ou de la Crimée pour le compte des Russes. En cas de succès, le tsar n’aurait plus besoin des Cosaques et les aurait liquidés en tant qu’armée et classe, comme cela arrivera en 1775 sous Catherine II. Plus près des événements de 1709, les Cosaques avaient été réquisitionnés pour de pénibles travaux de fortification, et servaient, humiliés, de main-d’œuvre aux garnisons russes en Ukraine. Plus grave, l’économie ukrainienne se trouvait considérablement affaiblie par les routes commerciales de la Baltique désormais privilégiées par le tsar. Pierre 1er avait donc largement outrepassé les termes de l’autonomie hetmanale et Mazèpa qui était fin psychologue, voyait clair dans le jeu de l’excentrique autocrate. Depuis plusieurs années, il se méfiait des honneurs & avantages que lui offrait le tsar en compensation des pertes et autres désavantages subis. Hésitant longuement à prendre parti, l’Ukrainien c’était brusquement décidé en faveur des Suédois après une manœuvre fort imprudente de la part de Charles XII. Bloqué devant Smolensk, au milieu de campagnes dévastées sur 200 km par les Russes eux-mêmes, le Suédois s’était soudainement replié vers le Sud, pensant trouver en Ukraine toutes les ressources nécessaires à la suite des opérations. Mais la plupart des régiments ukrainiens se trouvaient encore dans le nord. Pour la bataille qui s’annonçait, Mazèpa ne disposait que de 4.000 hommes au lieu des 30.000 escomptés par Charles XII. Qui plus est, ce dernier aura la mauvaise idée de s’évanouir lors de la bataille décisive de Poltava. Passant pour mort, ses troupes déjà trois fois moins nombreuses seront déboussolées. Poltava sera la dernière bataille russo-ukrainienne de l’ère cosaque.31

La Constitution de Bendèr
Mazeppa par Vernet

Quant à Mazèpa, figure même du protecteur quasi-monarchique des arts et de la culture ukrainienne, son nom demeure à ce jour entouré de charisme, sinon de gloire, quand en Russie c’est l’image du traître ukrainien par excellence. Au XIXe siècle, bien que pour des raisons moins politiques qu’artistiques, la jeunesse non moins mouvementée de Mazeppa inspirera nombre d’artistes européens, dont Victor Hugo.32 Mais en 1709 la réputation du vieil hetman passé de la cour de Pologne au service des Moscovites était celle d’un opportuniste sans scrupules. Et la fameuse propagande moscovite, déjà à l’œuvre, n’arrangeait rien. L’Ukraine « d’en bas » n’accordait aucune confiance au prince ; celle d’en haut attendait sa déchéance. Dans ces conditions, aller à la bataille était purement suicidaire. Mais en mars 1709 le passage de la Sitch aux côtés de l’Hetman confortera Mazèpa dans sa décision. À Poltava, le 8 juillet 1709 allait se jouer le sort de l’Ukraine pour les siècles à venir.

Convaincre l’Europe, vieille histoire

Après la défaite et la mort de Mazèpa, environ cinq milles Cosaques de la Sitch et une cinquantaine d’Anciens éliront Philippe Orlyk en avril 1710 sur la base de ses « mérites personnels » comme il était d’usage parmi les cosaques depuis le XVIe siècle. Mais ce choix était dans une très large mesure conditionné par la situation matérielle des émigrés politiques, à présent totalement dépendants des Suédois. Sur le front diplomatique, le nouvel Hetman n’aura cesse d’exhorter les souverains d’Europe et d’Asie à bouter les Moscovites hors d’Ukraine au nom de l’équilibre européen. La « crise » ukrainienne, comme on l’appelle euphémiquement aujourd’hui, a donc plus de trois siècles et s’inscrit dans un élan général vers l’esprit de liberté et d’égalité qui distingue les Ukrainiens (notamment) des Moscovites. En témoigne cette fameuse Constitution de Bendèr si peu connue en France. Et pour cause! Bien après le siècle des Lumières, la version latine sera retrouvée dans un pot de terre cuite, enterrée et cachée quelque part en Suède pour on ne sait quelle raison. Quant à la version ukrainienne, elle croupira jusque récemment dans les fonds russes, ce qui revient à peu près au même.

Au cours de son exil, Orlyk parviendra par ses talents de diplomate à persuader les Ottomans en jouant sur les différends frontaliers opposant les Russes à la Porte. Dans le droit sillage d’un Charles XII, il se lancera même dans une campagne de reconquête quelque peu hasardeuse. Mais à deux doigts de la victoire, les officiers tatars le trahiront. Pourtant le khan de Crimée Devlet II Guiraï avait bel et bien décidé de rejoindre l’alliance ukraino-suédoise au nom de ses intérêts, qui n’étaient pas exactement ceux des Turcs. Après la défaite des Suédois en 1709, le Khanat criméen s’était même porté garant de la Constitution bandéroise. Seulement, prise entre la poussée moscovite et la satellisation ottomane, la Crimée se trouvera bientôt à bout de souffle. Elle accueillera néanmoins les réfugiés ukrainiens comme l’Ukraine accueille aujourd’hui les réfugiés tatars. Cette amitié ne touchait pas le peuple ukrainien, au contraire, elle rendait Orlyk impopulaire parmi les paysans, victimes des razzias et du rançonnement pratiqués par les Tatars depuis des siècles. En 1711, alors que les Cosaques ukrainiens sont défaits, les Tatars de Crimée porteront un coup fatal aux armées du tsar sur la rivière Prouth. Mais ce sera la dernière grande victoire tatare de l’histoire.

Quant à convaincre l’Europe au sujet de l’Ukraine, ce n’était déjà pas chose aisée au XVIIIe siècle. Rousseau excepté, la France des Lumières finira par conserver pour le tsar Piotr, tortureur et assassin de son propre fils, plus d’égards que pour le Roi Soleil en personne. Les intellectuels français salueront même l’ouverture d’esprit de ce grand excentrique. Une tradition qui perdure jusqu’au règne du petit Vladimir, juste et cohérent réhabilitateur de Staline…

Les victoires diplomatiques de la Russie pousseront l’exilé au désespoir. En 1712 le tsar obtient la Rive Gauche, en 1714 la Turquie « vend » la Rive Droite aux Polonais. À la fin de cette année, l’hetman déjà sans territoire, se retrouve sans armée. Il mourra en terre étrangère, pauvre et loin des siens en 1742.

La Constitution de Bendèr
Version latine et résumée des articles convenus entre l’Hetman et le Roi
Les premiers « émigrés » ukrainiens de l’Histoire et la France

Après la perte de l’Indépendance, Pylyp Orlyk et son entourage devinrent les premiers « émigrés » ukrainiens de l’Histoire. En France, son fils Grégoire deviendra général en se faisant appeler comte d’Orlik – à ce propos, Orly ne vient pas d’Orlyk, c’est une légende ! — et plus de deux siècles plus tard, bien d’autres combattants de l’indépendance lui emboîteront le pas après la brève mais intense existence de l’Ukraine entre 1917 et 1920.

Si ces faits historiques sont aujourd’hui largement occultés en France, comme du reste l’ensemble de l’histoire ukrainienne, c’est que la tradition « romantique » française qui avait choisi le personnage de Mazepa pour son caractère révolté, s’était en grande partie inspirée de Pouchkine et de Voltaire. Ce dernier, loin d’être candide, avait présenté deux versions différentes du soulèvement de l’Ukraine contre la Russie de Piotr. La première, publiée en 1731 dans L’histoire de Charles XII, roi de Suède et allié de Mazèpa, présente l’hetman ukrainien avec respect ; il parle même de la supériorité de ses lumières. Le fait aurait été confirmé par un diplomate franco-polonais, Jean-Casimir Baluze, qui visita Mazèpa en 1704 et qui fut impressionné autant par l’homme que par sa cour.33 Orlyk lui-même était fort impressionné par la culture de Mazèpa, qui possédait sans doute une des plus belles bibliothèques d’Ukraine. A contrario, Voltaire dépeint Piotr comme un autocrate portant sur lui toute la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible à ses sujets qu’admirable aux étrangers, et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses jours. En revanche, Voltaire changera d’optique une trentaine d’années plus tard dans La Russie sous Pierre le Grand, ouvrage qui ne fait que dénigrer les Cosaques, passe sous silence les crimes commis contre eux et suit à la lettre l’interprétation à ce jour dogmatique d’un Mazepa félon à son suzerain et à sa foi. Il va de soi que cette version russe des événements n’eût jamais vu le jour sans l’imprimatur de Saint-Pétersbourg. Orlyk n’est mentionné à aucun moment, encore moins la Constitution de Bendèr.

AUX HOMMES LIBRES

Certains peuvent encore comparer le texte orlykien à une banale charte ou un inventaire de franchises. Certes, il ne va pas jusqu’à honorer « le règne éternel d’une paisible liberté », comme dirait Condorcet… juste avant la guillotine; et cette Constitution cosaque voulue par l’hetman Philippe Orlyk, il faut bien le dire, ne sera jamais appliquée.42 Mais les patriotes d’Ukraine ne vont jamais tourner bride et vont poursuivre sans relâche tout au long de leur pénible chemin le rêve de l’hetman-philosophe. C’est lui qui le premier théorisa le concept de « peuple cosaque » comme antithèse de l’autocratisme.

Quant à la légende de la Sitch « populaire », bonne âme et conseillère des hetmans, elle appartient au chroniqueur Samiïlo Velytchko. Bien que contemporain d’Orlyk et proche de la haute cosaquerie, l’auteur de la monumentale compilation consacrée à la Révolution cosaque de 1648 ne joua aucun rôle pratique dans l’histoire de la Benderska Konstytutsya.43 Mais à la manière d’un roman épistolaire, les liaisons dangereuses entre l’hetman Bohdan Khmelnitsky et le tsar moscovite sont analysées à travers une correspondance fictive au cours de laquelle le lecteur découvre une Sitch zaporogue pleine de sagesse et de bienveillance toute patriotique pour l’Hetman. Sauf que les rapports réels — historiques ceux-là — entre la Sitch et l’Hetmanat furent des plus conflictuels. Dès le début de la Révolution, ils étaient même devenus répressifs. Khmelnytsky ne voyait dans la Sitch anarchique rien qui pût soutenir l’État ukrainien. Mais Velytchko était un bon styliste disposant de sources documentaires directes. Sa mystification fait toujours illusion.

Ce n’est pas dans cette voie qu’un État normalement constitué – civilement parlant – aurait pu chercher et encore moins trouver la solution à ses problèmes. Et c’est pourtant bien ainsi que se déroulent encore les choses en Ukraine. Sans l’engagement de volontaires et l’apparition de bataillons armés soutenant le front, l’Ukraine aurait bien pu disparaître en 2014. De par son esprit la Constitution de 1710 rappelle bien des événements survenus en Ukraine ces deux ou trois dernières années. Presque tous les articles de 1710 à l’exception des moins tolérants seraient bien plus adaptés à la situation que la Constitution actuelle, qui par exemple interdit la présence de bases militaires étrangères (art. XVII) ou encore la militarisation des organisations politiques (art. XXXVII). A l’instar de la Constitution française de 1958, la Constitution ukrainienne de 1996 n’a tout simplement pas prévu l’effondrement de l’armée ou de l’État, ni encore moins d’invasion étrangère.

En 1710, la réponse à l’invasion pétrovienne qui préluda au démembrement systématique des institutions ukrainiennes ne fut pas que militaire. Elle s’adressa à des hommes libres, capables d’entreprendre de profondes réformes et d’en faire naître les vertus publiques. Cette réponse sera-t-elle enfin entendue ?

NSM


  • Source : édition électronique du texte original de la Constitution de Bendèr en latin, vieil-ukrainien littéraire, ukrainien et français modernes.

  1. L’original en latin, en vieil-ukrainien, ainsi que la traduction en français et en ukrainien moderne sont juxtaposés sur cette page
  2. Daniel Beauvois, Le journal de Philippe Orlyk : du mirage d’exil au mythe identitaire ukrainien, in Mazepa e il suo tempo, Edizioni dell’Orso, 2004. Une traduction parue en ukrainien est consultable en ligne dans le Bulletin annuel d’archéologie de l’Académie des Sciences d’Ukraine, 2004. 
  3. La Ruthénie, c’est-à-dire l’Ukraine et la Bélarus, n’a jamais été acceptée en tant que partenaire égal, que ce soit au sein de la Pologne-Lituanie ou de l’Autriche-Hongrie. 
  4. Dans le sud-est de l’Afrique, le géologue allemand Karl Mauch croyait trouver les mines du roi Salomon. C’était celles du Grand Zimbabwe, un empire médiéval bantou. 
  5. Mémoire du général Solkoniski en 1812, sur les moyens de restaurer l’État polonais. « Les Cosaques unis aux Tatars de la Crimée pourraient former un seul État dont le beau nom de Tauride profané aujourd’hui serait vengé en prenant celui de Napoléonide. Cet État composé de peuplades toujours à cheval étant gouverné par un seul chef au moyen d’une constitution conforme à leur manière d’être, et avec la perspective d’une indépendance politique formerait bientôt une nation civilisée qui ferait une des plus fortes barrières aux projets ambitieux de la Russie et à ses prétentions sur la mer Noire et le Bosphore […] Ces peuplades, pour être ignorantes et abruties n’en sont pas moins douées d’une certaine perspicacité d’esprit naturel et d’une élévation de sentiments que n’a point communément le peuple russe. Elles supportent très impatiemment le joug et l’opprobre dont les charge ce dernier […] Les Cosaques Zaporogues surtout […] qui sont bien faits, robustes, adroits, braves, infatigables et très intelligents seraient les premiers à lever le bouclier et entraîneraient indubitablement les autres dans leur parti. Et quant aux Tatars de Crimée, on trouverait facilement à les influencer au moyen de leurs anciens frères les Tatars domiciliés en Lithuanie dont nous avons prouvé l’attachement et la fidélité à leur patrie. Je le répète, ces peuplades bien organisées formeraient par la suite une nation et pourraient même atteindre à un degré de civilisation bien supérieur à celui que ni les ukases éphémères ni le knout permanent des Russes ne sauront jamais donner aux Moscovites travestis en Européens. Et cette nation pourrait même porter le nom du grand législateur qui en ferait des hommes (Napoléonide) et qui fourniront une excellente cavalerie légère (de 40.000 hommes) dont 10.000 pourraient être employés dans les armées impériales et royales où ils seraient très utiles. » 
  6. Emmanuelle Todd, Après l’empire, 2002. « L’Ukraine n’est, historiquement et sociologiquement, qu’une zone mal structurée, floue, jamais à l’origine d’un phénomène important de modernisation. (…) Son rapprochement avec la Russie est vraisemblable, tout comme l’impossibilité d’une reprise en main pure et simple par Moscou. (…) La Communauté des États indépendants pourrait devenir une forme politique réelle et nouvelle, combinant leadership russe et autonomie de plusieurs couronnes successives. La Biélorussie serait annexée de fait, l’Ukraine resterait réellement autonome, mais redeviendrait une seconde Russie, petite ou nouvelle. » 
  7. La Révolution ukrainienne avait été très violente. 
  8. Lire la version française du traité de Pereïaslav traduit par Stepankowski. 
  9. Ce ne sera plus le cas au XXe s. L’Ukraine occidentale à majorité uniate deviendra même un des bastions du nationalisme ukrainien. 
  10. Le terme zaporogue vient de « za », derrière », et de « porohy », les rapides. 
  11. Mazèpa ne pouvait voir en Paliy qu’un dangereux rival. Du reste, à Poltava Semen Paliy combattra aux côtés du tsar. 
  12. Au passage, en tablant sur l’Europe, Porochenko est en train de commettre l’erreur d’Orlyk. Seul un allié déterminé à affronter la Russie impérialiste pourra mettre l’Ukraine hors de danger. 
  13. Le soulèvement indépendantiste de Pierre Soulyma, dit Petryk, fit long feu, mais sans véritable succès. 
  14. En 1728, les Zaporogues désobéiront à Hordiyenko et quitteront leur camp d’exil pour rejoindre la Sitch originelle. Mais les Russes, désireux d’éviter toute complication diplomatique avec le Khan de Crimée, leur interdiront le territoire. Ils seront contraints de revenir sur les bords sauvages de la Mer noire et finiront par se disperser. 
  15. La forteresse zaporogue est aujourd’hui engloutie par les eaux du bassin artificiel situé en amont de Dnipro, anciennement Dnipropetrovsk. 
  16. Commandées par le général Levenhaupt, lequel avait ordre de rejoindre les troupes tatares plus au sud. Mais incapable d’improviser la moindre contre-attaque, il préféra se rendre et livrer ses Cosaques à Menchikov qui les fit exécuter devant ses yeux… 
  17. Dans les années 1760, toute l’Europe libérale et philosophique admirait le courage de Paoli s’attaquant non seulement aux Génois, mais aux vices ancestraux des insulaires, comme la vendetta notamment. « J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe« , écrit J-J. Rousseau dans le Contrat social
  18. Exercitum Zaporoviensem, in inferioribus partibus Borysthenis degentem, eradicare et nomen eius in aeternum delere 
  19. Lire à se propos la chronologie détaillée « http://pandoktor.fr/la-crimee-occupee/« . 
  20. La « presse » française de l’époque en a parlée. Voir « Baturine » dans le Mercure de janvier 1709, tome 46. 
  21. La région est occupée par les Russes de Transnistrie depuis 1991 
  22. Pacta et Constitutiones Legum libertatumque Exercitus Zaporoviensis inter illustrissimum dominum dominum Philippum Orlik, neoelectum ducem Exercitus Zaporoviensis, et inter generales, colonellos, nec non eundem Exercitum Zaporoviensem, publico utriusque partis laudo conventa ac in libera electione formali iuramento ab eodem illustrissimo duce corroborata, anno domini 1710, Aprilis 5, ad Benderam
  23. En 1658, lors de la paix de Hadiatch, Nemyrych imagine une Union des trois nations, entre Pologne, Lituanie et Ruthénie. 
  24. Discours « Aux hommes libres », 1790. 
  25. On serait quelquefois en droit de se demander si cette représentativité du peuple au Parlement n’est pas qu’une pure vue de l’esprit encore de nos jours… 
  26. Le mot Rada, conseil, assemblée, proviendrait du vieux-norvégien Råd
  27. Je pense aux églises et aux icônes baroques, comme celles de Krasnopil près de Poltava, village que Nicolas Hohol a rendu célèbre dans La foire de Sorotchintsy
  28. Voltaire, Histoire de l’Empire de Russie, 1759. 
  29. Voir la conclusion de l’art. XII : Pour cela, l’illustrissime hetman ne manquera pas, par ses Universaux, de faire rentrer dans leur devoir tant les paysans, protégés par les Cosaques, que les marchands, et d’empêcher qu’on ne les protège encore. 
  30. À propos d’Europe centrale médiévale, le titre d’Hetman, dérivant de l’allemand Hauptman, chef militaire, provient justement de Bohème. En 1419, le soulèvement de Prague conduit par Jan Žižka pour les hussites déboucha sur un conseil insurrectionnel composé de 12 hetmans. 
  31. Il n’y aura pas d’autres batailles russo-ukrainienne avant 1918, mis à part l’écrasement russo-polonais des serfs ukrainiens insurgés en 1768. 
  32. Voltaire écrit : Une intrigue que Mazeppa eut dans sa jeunesse avec la femme d’un gentilhomme polonais ayant été découverte, le mari le fit lier tout nu sur un cheval farouche et le laissa aller en cet état. Il s’agit bien évidemment d’une légende. 
  33. Source : Bib. Nationale. Fonds Baluze, Vol. CCCLI. D’après Elie Borschak. Source à vérifier
  34. Le mot est dans le texte : praestigiosus. « …praesertim vero praestigioso Iudaismo cohabitationem in Ucraina non concedet… » En français : « … avec interdiction, surtout au judaïsme trompeur, de résider en Ukraine ». 
  35. C’est l’étymologie même du mot Zaporogues. Les îles naturellement fortifiées du Dnipre inférieur offraient un abri idéal. 
  36. Lettre adressée à Pierre 1er par Vasyl Kotchoubeï, secrétaire général de l’Hetmanat et ennemi juré de Mazèpa. 
  37. Par ailleurs, son journal est un précieux témoignage qui regorge de détails sur ce que pouvait être la vie quotidienne d’une riche et puissante famille dans l’Ukraine du XVIIIe siècle soumise aux tsars. 
  38. En 1791, la Russie instaurera même une Zone de Résidence pour les Juifs, qui les exclura de la Russie « ethnique » ; les plus pauvres se trouveront alors concentrés dans des villages-shtetls et des quartiers-ghettos. 
  39. Au cours du XVIIIe s. le Patriarcat moscovite sera remplacé par le Saint-Synode, ce qui ne changera rien à sa politique russificatrice en Ukraine, tout au contraire, notamment après la création du « Collège petit-russien » en remplacement de l’Hetmanat », et la fin de l’État zaporogue remplacé par la Goubernia de Novorossia. 
  40. Interdiction au Patriarche moscovite de s’immiscer dans les tribunaux ecclésiastiques ukrainiens. Un siècle plus tard, l’Église ukrainienne était tenue par oukase du tsar d’appliquer le droit canon impérial. 
  41. En 1711, l’abbaye de Port-Royal est rasée. Le cimetière des jansénistes est profané, alors que Racine y est enterré! 
  42. du reste, pas plus que celle de 1791 en France 
  43. Velytchko se trouvait aux arrêts de 1708 à 1715.

Bender Constitution Orlyk


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