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La Crimée, le Gotland des Russes ? 
  
By PanDoktor Posted in Sources, Traduction on 28 mars 2014 16 min read
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Malgré leur intérêt soudain pour la péninsule ukrainienne, les médias français et occidentaux parlent assez peu des Tatars de Crimée. Dans cet extrait tiré d'un ouvrage de Neal Ascherson (The Black Sea, 1995) leur histoire tragique est retracée dans les grandes lignes. On y apprend comment les nazis, à l'instar des Russes, ont voulu coloniser l'ancien royaume des Goths... 
La Crimée, le Gotland des Russes ? 

Le gotique [sans h], langue des Goths, ainsi que le grec et l’hébreu, était l’une des langues encore parlées en Crimée au début de l’ère moderne ; ce fut également une langue littéraire. Au IVe s. l’évêque Ulfilas traduisit partiellement la Bible en gotique occidental pour les Wisigoths. En Crimée, le gotique survécut même à l’extinction du dialecte occidental. En 1562, le diplomate Flamand Ogier Ghislain de Busbecq, célèbre ambassadeur du Saint-Empire en Turquie à qui l’Europe doit ses premiers bulbes de tulipes, rassemblait un lexique de 96 termes et phrases en langue gotique rapportés à Constantinople par des Criméens. Le dernier locuteur de cette langue disparut probablement au XVIIe s.

La forteresse de Mangoup-Kalé 1 et « la question des Goths de Crimée » ont fait couler beaucoup d’encre, bien qu’en réalité il n’y eut jamais de « question » à proprement parler, mais une récurrente et frauduleuse tentative de considérer, à des fins politiques, la société antique selon les critères ethniques contemporains. Des fouilles eurent lieu sur les hauteurs de Mangoup au XIXe s. Des antiquaires, tels Ouvarov, Brun et Lepier exposèrent leurs théories. Les savants allemands, emballés par l’ethnicité allemande des Goths, voulurent trouver en Crimée les vestiges de l’État teuton, peuple dominateur qui construisait des ponts de pierre. Cependant, les témoignages rassemblés se révélèrent indigents. Le fantasme d’une Crimée « proto-allemande », dont la civilisation teutonne et urbanisée aurait été l’héritière de Rome après sa chute, fut par la suite rejeté par l’ensemble de la communauté scientifique.

Les nazis reprirent l’idée initiale, mais cette fois en lui donnant une portée politique. Leur prétendue histoire allemande incluait la Crimée, qui devait être à nouveau soumise et un État goth restauré. Débarrassée des Tatars, des Juifs et des Russes (esclaves mis à part), la péninsule devait accueillir les premières vagues de colons allemands. Sébastopol porterait le nom de Theodorichafen 2; Simferopol – Gotenberg, et la Crimée serait rebaptisée “Gotland”.

Hitler, en privé, se montrait perplexe quant à ces départements du IIIe Reich destinés à la fabrique de l’histoire. L’engouement de Rosenberg et d’Himmler pour l’archéologie l’incita un jour à leur demander : « Pourquoi donc vous évertuer à démontrer au monde que les Allemands n’ont pas de passé ? ». Mais la Crimée l’excitait. Ainsi, deux mois seulement avant l’invasion de l’URSS par le Reich en juin 1941, on planifia le rattachement de la Crimée à l’État fantoche ukrainien [attention! Hitler, malgré les conseils de Rosenberg, n’étudia jamais vraiment la possibilité d’un État ukrainien]. En juillet, dès que les troupes allemandes furent suffisamment avancées, Hitler convoqua une réunion sur la politique à mener en Crimée. Le projet Gotland fut finalisé. Les Tatars de Crimée allaient être déclarés racialement inaptes – comme les Juifs –, mais leur déportation ne serait pas à l’ordre du jour, pour éviter de froisser la Turquie, naturel protecteur des Tatars. En revanche, le véritable intérêt d’Hitler dans cette affaire se trouvait loin de Crimée : le projet Gotland lui permettait en fait de régler le problème du Sud-Tyrol.

Dans la vallée de l’Adige méridional, la population germanophone se trouvait isolée sur l’un des débris de l’empire habsbourgeois que l’Italie victorieuse avait récupéré grâce à l’Entente en 1918. Cette opération devait sceller l’engagement de l’Italie contre les Empires centraux. Après quelques années, les habitants du Sud-Tyrol s’adressèrent au nouveau régime allemand ; or le programme du parti nazi prévoyait dans le cas des minorités germanophones, soit l’annexion (comme pour les Sudètes) soit le déplacement (Heim ins Raich) dans les confins du Reich élargi. Dans la mesure où Mussolini était l’allié d’Hitler, le Sud-Tyrol devait être considéré comme une exception. On ne toucherait donc pas aux frontières, mais cette petite population proto-allemande (probablement lié aux Cimbres que Marius éradiqua en 101 et dispersa le long du Pô) allait être déplacée vers l’Allemagne, selon un accord bilatéral germano-italien.

Ce compromis ne plaisait pas à Hitler. Aussi proposa-t-il une autre solution : les Allemands du Sud-Tyrol seraient plus utiles dans le Gotland. Après tout, la région était riche en sources, en abondantes vallées et en montagnes boisées. Il y avait aussi des vignes, plantées à l’origine par des colons, encore au temps de l’impératrice Catherine ou bien par des propriétaires russes. La qualité n’était certes pas celle du Bolzano ou du Merano, et n’aurait pas enrichi les paysans tyroliens, mais le Fleiss allemand et l’expérience des Sud-tyroliens auraient été un plus.

Finalement, ni eux ni aucune autre population allemande ne s’implantèrent en Crimée. Au contraire, le projet Gothland n’eut que des retombées négatives. Jadis, c’est l’alliance entre Tatars et Ottomans qui avait eu raison de la Gothie. À présent l’échec du plan Gothland livrait les Tatars à la catastrophe.

Le groupe d’armées « Sud » de von Rundstedt entra en Crimée en septembre 41. En novembre toute la péninsule était aux mains des Allemands, à l’exception de Sébastopol qui tint jusqu’en juin 42. Au début les Tatars de Crimée saluèrent l’arrivée des Allemands, ou plus exactement, le départ des forces russo-soviétiques. Il y avait à cela quelques raisons.

En 1854, soit après un demi-siècle de colonisation russe, les Tatars – qui avait vu à la fois leur nombre et leur importance diminuer sous l’action des colons russes ou européens – ne représentaient pas plus de 60% de la population criméenne. En 1905, il étaient déjà réduits à l’état de minorité sur une terre qu’ils considéraient encore comme leur. Le « réveil national » des Tatars de Crimée avait débuté à la fin du XIXe s. sous l’influence de l’intelligentsia. Elle avait salué les révolutions de 1905 et de 1917 comme une rupture avec le régime colonial, et non comme une lutte des classes. Mal lui en prit. La révolution de 1905 apporta l’espoir d’une indépendance ou d’une autonomie, mais la victoire bolchevique ne fit que jeter la Crimée dans une nouvelle spirale d’atrocités et de souffrances.

Après une première vague d’extermination qui toucha les nationalistes tatars en 1920, survint la famine de 1920-1922, bien pire que dans le reste de la Russie méridionale ou de l’Ukraine. Près de la moitié de la population de Bakhchiserai fut décimée par la faim, ce qui eut pour effet de réduire la population tatare à un quart de la population criméenne en 1923. Les purges staliniennes commencèrent sous la forme d’une dékoulakisation [collectivisation], mais s’attaquèrent rapidement aux intellectuels tatars d’avant la révolution. La culture tatare fut frappée d’interdit. L’historien Alan Fisher dans son ouvrage « The Crimean Tatars », estime à 150.000 le nombre de Tatars exécutés, déportés ou forcés à l’exil jusqu’en 1933, soit la moitié de la population tatare de 1917. Durant les Grandes Purges de 1937-1938, une nouvelle vague de répressions s’en prit aux Tatars instruits ainsi qu’aux religieux musulmans.

Compte tenu des motifs susdits, on ne s’étonnera guère de ce que les Tatars, au moment où les Allemands revenaient, gardassent de la précédente occupation allemande une certaine nostalgie. Comparée au régime bolchevique, l’occupation allemande de 1918 leur semblait un régime de relative liberté. Cette année-là, les leaders nationalistes comme Cafer Seidahmed et le général lituano-tatar Sulkiewicz avaient organisé une unité musulmane soutenue par les troupes allemandes en Crimée. Les nationalistes tatars gardaient le souvenir d’une possible indépendance, promise en échange de leur soutien contre la Russie, et ne rejetaient pas à présent l’hypothèse d’un scénario similaire. Ce en quoi ils se trompèrent lourdement. Le manque de cohésion qui régnait au sein des différentes autorités allemandes − comme prises dans un processus de sélection darwinienne, dont la rivalité était modérable dans les limites du Reich, mais hors de contrôle dans les territoires conquis − ne tarda pas à mettre en péril tout plan d’ensemble prévu par Hitler en Crimée.

Trois pôles de force y menaient trois politiques différentes. La première, mise en place par l’Armée et Von Manstein, successeur de von Rundstedt à la tête de l’état-major, entendait mettre à profit le mécontentement des Tatars quant au régime bolchevique. On créa des bataillons contre les partisans soviétiques, ainsi que des groupes d’autodéfense villageoise contre les pillages perpétrés par les débris de l’Armée rouge encore actifs. Mais en soldat qu’il était, von Manstein se montra assez prudent pour ne pas créer de force politisée, susceptible d’irriter la majorité non-tatare de la population.

La ligne protatare s’avéra plus saillante au sein de l’administration civile. Le « General Kommissar » Frauenfeld caressait l’idée d’une renaissance du peuple tatar en tant que Kulturvolk [autrement dit, nation à ne pas exterminer]. Il rouvrit à cet effet les écoles et donna aux Tatars quelque moyen de renouer avec leur langue et leurs traditions. Un Théâtre ainsi qu’un journal tatars réapparurent, on pensa même fonder une université. Cette politique était en partie basée sur le principe du « diviser pour mieux régner », mais on peut sans aucun doute y voir l’enthousiasme intellectuel allemand pour la culture populaire, qui selon Herder est le critère de base distinguant les « nations historiques » des autres. Fraunfeld installa des « comités musulmans », on fonda à Berlin une petite mission diplomatique, sans pour autant la sortir du cadre colonial. La politique de Fraunfeld contredisait donc le projet Gotland, lequel prévoyait à terme la destruction ou le déplacement des Tatars, réduits dans l’intervalle au statut d’esclaves soumis aux colons aryens.

Enfin, la troisième parmi ces différentes politiques, fut mise en œuvre après l’arrivée de la SS dirigée par Otto Ohlendorf, ainsi que des unités d’extermination sous commandement SS, endoctrinées et racistes, fermant la marche de chaque groupe d’armées. En Crimée, c’était l’Einsatzgruppe D, programmé pour l’extermination méthodique de tout élément indésirable. La cruauté des SS incita les Tatars à rejoindre les partisans, ou à créer leurs propres groupes de résistance, là où les Tatars n’étaient pas acceptés. Quand fut libérée la Crimée en avril 44, Ohlendorf avait déjà liquidé 130.000 personnes : Tsiganes, Juifs, mais aussi la plupart des Karaïtes, malgré les directives ethnologiques de Berlin [les Karaïtes sont ethniquement différents des Juifs, bien que leur religion les en rapproche]. Les Tatars furent eux aussi, par dizaines de milliers, massacrés par d’Ohlendorf.

Le chimérique projet Gothland fut donc avorté dans le sang et le chaos. Il n’engendra rien d’autre que la haine de Staline envers les Tatars de Crimée, injustement accusés de collaboration générale avec les nazis. Ce type d’accusation n’avait rien de nouveau. Staline ne fit qu’ajouter sa pierre à plus d’un siècle de propagande russe, laquelle, en dépit des preuves contraires, affirmait que les Tatars n’étaient qu’une sous-famille d’origine turque, avant tout loyale à l’Empire Ottoman et l’Islam. Durant la guerre de Crimée (1854-1856) on ne constata pourtant aucune défection des Tatars en faveur des Anglo-Français, arrivant en Russie. On fit entendre au tsar Alexandre II, monté sur le trône durant cette guerre qui s’éternisait, que les Tatars représentaient une menace pour le pays, ce qui entraîna leur émigration. Durant les conflits ultérieurs avec les Turcs, les Tatars ne montrèrent aucune sympathie particulière pour leurs coreligionnaires, mais leur évidente loyauté n’eut aucun effet sur la paranoïa russe, qui prévalait toujours à leur encontre. Toute nouvelle guerre russo-turque allait plonger les Tatars dans le désespoir et provoquerait de nouvelles vagues de départs.

Au vrai, la plupart des collabos en Crimée n’avaient rien à voir avec les Tatars. 50.000 d’entre eux servirent dans les rangs de l’Armée rouge. 20.000 dans les groupes d’autodéfense, où la plupart des volontaires désiraient seulement se protéger des raids de partisans russes et ukrainiens, raids qui se terminaient souvent en pogroms racistes. Près de deux fois plus nombreux à entrer dans ces groupes d’autodéfense, les Tatars de la Volga ne subirent pourtant aucune mesure punitive.

En Crimée, les exécutions se passèrent de justice. Certains détachements de partisans fusillaient déjà les Tatars qui voulaient les rejoindre. Quelques jours après le retour du pouvoir soviétique en avril 44, des villages entiers furent rasés, on pendait les Tatars aux lanternes de Simferopil. Mais ce n’était qu’une entrée en matière.

Dans le vaste espace soviétique, Staline pouvait à loisir exercer sa vengeance. Les groupes sociaux qui pour une raison ou une autre ne lui revenaient pas, pouvaient être anéantis si nécessaire, ou bien être entièrement déplacés à des milliers de kilomètres de chez eux, comme l’aurait fait un empereur romain ou un vice-roi colonial avec une peuplade sur ses confins.

Les Tatars de Crimée sont la première minorité ethnique a avoir subi une déportation totale. Quelques semaines après la resoviétisation, toute la population criméo-tatare fut déplacée de Crimée en Asie centrale 3.

Moscou ne fit aucune déclaration au sujet de cette déportation sur le moment. Au bout de deux ans, on finit par citer le Code de procédure pénale russe, Article 58, paragraphe 1, portant sur la « trahison d’Etat », en ajoutant que les Tatars de Crimée, les Tchétchènes ainsi que les Ingouches du Nord-Caucase « avaient été déplacés dans d’autres régions de l’URSS, où un territoire et des aides publiques destinées à les soutenir économiquement leur avaient été alloués ».

Onze ans plus tard, en 1956, lors du au XXe congrès du Parti, Nikita Khrouchtchev dénonçant le culte de Staline, déclara illégale la déportation des Tatars. Depuis Tachkent, les Tatars prièrent prudemment Moscou de leur permettre un retour sur leur sol. S’en suivirent trente années de déclarations, manifestations, délégations ; de mensonges officiels et de « réhabilitation » sans effets ; de lutte des Tatars, mais aussi d’opposants démocratiques au régime, tel le général Grigorenko, vétéran soviétique de 2e Guerre mondiale et anticommuniste, qui voua sa vie, sa liberté et sa santé à la reconnaissance de l’injustice qui avait été faite aux Tatars de Crimée. ◊


Post-scriptum:

Le pire reste à craindre pour les derniers Tatars de Crimée, depuis que l’agression et le rattachement forcé de la péninsule les place entre les mains d’une administration historiquement hostile à l’existence des Tatars de Crimée… en Crimée. On cause beaucoup de « géopolitique » dans les médias, la propagande moscovite en appelle à la « défense des russophones », à la légitimité historique des Russes sur cette terre, et crée de toute pièce les fameuses « menaces ukrainiennes », mais en réalité il est un tout autre facteur qui favorise l’annexionnisme russe en Crimée. Et ce facteur est: le désir d’être un empire.

Le paradoxe, c’est qu’on ne parle pas du tout de l’aspect culturel de cette conquête, alors que les Russes ont réellement enraciné leur imaginaire en Crimée et la veulent justement pour son reflet culturel. La péninsule, qui regorge de souvenirs grecs et byzantins, leur livre ces attributs impériaux comme autant de trophées. Les nazis avaient le même fantasme, au point de voir en cette poche par définition multiethnique, la patrie des Goths (et uniquement cela). Les Moscovites, eux, y trouvent un substitut à Constantinople, qu’ils n’auront jamais. Les Turcs, leurs jumeaux eurasiatiques, l’ont prise avant…

 
 
  1. Forteresse gothe fondée au IIIe s. non loin de Sébastopol.
  2. En hommage à Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, restaurateur de l’empire romain sur ses terres et grand rival de Clovis, mais sans rapport direct avec les Goths de Crimée qui ne le suivirent jamais dans ses conquêtes.
  3. Plus de détail sur le « Surgûn », la génocide criméo-tatar, dans cet article. On trouvera sur ce site du Comité international pour la Crimée de plus amples informations au sujet des Tatars de Crimée en tant que culture et minorité organisée (en anglais).

Crimée Gotland Tatars de Crimée


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