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L'Après-Maïdan vu de l'intérieur 
La grosse allemande et l'indic unijambiste 
By PanDoktor Posted in Maïdan, Reportages, Traduction on 21 avril 2014 22 min read
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Parmi les changements survenus sur le Maïdan depuis la chute du régime Yanoukovitch, c'est l'affaiblissement du soutien populaire et la baisse du niveau socioculturel qui sautent le plus aux yeux. Ce dernier serait aujourd'hui plus proche du niveau moyen ukrainien que du niveau moyen de la capitale. Les files de voitures qui naguère apportaient du bois de chauffe et de vieux pneus ont aujourd'hui disparu. 

Traduit de l’ukrainien par NSM

«Si nous sommes ici, c’est par et pour nous-mêmes » – affirment en russe comme en ukrainien, des dizaines de personnes. À présent, le nombre de maïdanistes résidant de manière permanente sur la place tourne aux alentours de 2.000 à 3.000 personnes. Près d’un millier d’activistes de différentes sotnias 1 vivent sous des tentes. Plusieurs centaines d’entre eux résident dans la Maison de l’Ukraine, située sur la place de l’Europe; tandis que l’Hôtel de ville (KMDA), peu à peu délaissé pour l’hôtel Kozatsky, en abrite un demi-millier.

Plusieurs activistes demeurent toujours au Palais d’Octobre (un imposant centre culturel), ainsi qu’au Conservatoire, au Département d’architecture, au Conseil national de l’audiovisuel, dans les bureaux de la Poste centrale, dans les locaux de Kïvstar 2, ou ceux de Bosco Sports 3 et autres boutiques de moindre taille. Le siège du Parti communiste d’Ukraine, occupé par des anticommunistes, forme une sorte d’« annexe » du Maïdan.

Cette foule est pour le moins hétéroclite, ce qui occasionne certains frottements. Par exemple, entre la « modérée » Maison de l’Ukraine et l’Hôtel de Ville, plus radical. Quoi qu’il en soit, personne ne soutient le nouveau pouvoir. On entend ici et là des « c’est bonnet blanc, blanc bonnet », ou encore des « on s’est fait rouler ».

Près d’une barricade symbolique, n’excédant guère la hauteur du genou et barrant la rue Prorizna (perpendiculaire à l’avenue centrale, le Khrechtchatyk), une passante s’en prend aux jeunes : « Qu’est ce que vous foutez là encore ? Vous avez fini de dégueulasser la rue comme ça ? »

Je pose à mon tour la question à des dizaines de personnes : alors « pourquoi ? ». Les réponses sont diverses et variées, mais une d’entre elles, apportée par un quinquagénaire originaire des Carpates, pourrait faire office de synthèse: « Parce qu’on est pas contents ».

S’engager dans une sotnia et passer la nuit dans le camp n’est pas évident. Je passe de tente en tente, me présentant en ma qualité de reporter. Malgré ma sincérité, je sens qu’on ne me fait pas confiance. Je reçois la formule type en guise d’exemption: « C’est pas les kozatchoks qui manquent ici, ni les provocateurs ». 4

Je parviens tout de même à m’enrôler et me présente à la nuit tombée. Liouba, une gradée, m’inscrit pour le tour de garde suivant avec trois autres types. L’unité a beau porter le nom d’une ville de l’ouest, je me retrouve en compagnie de volontaires de l’est et du sud. Il y a Valera, un ouvrier du BTP originaire de Zaporijia ; Pavlo, un élève ingénieur en informatique arrivant de Poltava ; et il y a Serhiy, de la région d’Ouman. Quant à notre intendant, c’est Azat, un Arménien. Son bivouac lance des reflets sur la tente, à une centaine de mètres de la barricade. Il passe nous voir de temps en temps ; tout seul, il s’ennuie, et nous sommes quatre.

Le premier tour de garde est perturbé par un papy à barbe blanche ; il nous bassine avec ses appels à reprendre la Rada (le parlement) mais cette fois-ci pour l’incendier : « Et je ne suis pas le seul à le vouloir », ajoute-t-il en ukrainien. Valera n’en peut plus : « Papy, tu nous soûles ».

« Non, je ne suis pas le seul à le vouloir ! Z’avez pas une clope ? ». Les cigarettes, c’est le sujet épineux du moment. Il n’y a pas pénurie de nourriture ; mais pour ce qui est des cigarettes, c’est chronique. Après avoir fini la sienne, papy finit par s’en aller. Mais un autre type débarque, gros manteau et large sourire. « Regardez-le, dit-il en russe, en montrant l’arrière-fond. Quels dégâts peut faire l’alcool sur un bonhomme. Et… un petit poème, vous n’êtes pas contre j’espère ? ».

La récitation s’avère un peu longuette. C’est sur Jésus. Mais ça, c’est rien encore. Le type enchaîne sur les robots: chaque famille devrait en avoir un, il faut soumettre l’information à l’Assemblée nationale. On finit par l’éconduire à son tour, mais un vieux béquillard se traînant sur une canne en alu fait son apparition.

« Vous ne venez pas pour déclamer au moins? » – « Ah, on vous a fait le coup ? Non, moi je planche sur des projets de loi… »

Sur le coup des deux heures, le calme commence à s’installer. La nuit est douce, mais un bon brasero ne gâche rien. Comme il n’y a plus de bois, on se sert directement sur la barricade. On y trouve des tas de planches à moitié cramées. De préférence sans caoutchouc, parce que ça fume trop.

Rien de tel que la façade calcinée de la Maison des syndicats en toile de fond pour les récits nocturnes. Nous veillons depuis longtemps déjà, et Valera nous endort de sa voix hypnotique.

On pense alors aux ouvriers agricoles massacrés dans « Cent ans de solitude ». Notre « Sotnia céleste » 5 c’est au minimum un régiment. « J’ai vu, de mes propres yeux, une rivière de sang couler le long de la rue Institoutska » 6, me lance droit dans les yeux Pavlo. Ils ont l’air d’y croire.

Serhyi découpe du bois dans l’obscurité, il nous en apporte. Des étincelles se mettent à fuser.

Il y a aussi cette histoire, avec le Mouchard unijambiste qui vécut trois mois dans la Maison de l’Ukraine. « Et là le toubib se pointe et vas-y qu’on se met à cogner l’estropié. – Vous vous en prenez aux handicapés? – Mais il était aussi infirme que toi et moi le mec!  En gros, c’était le mouchard des condés ; il était pas bien gros et avait réussi à enfiler les deux jambes dans une seule manche. »

«Mais tout ça, c’est du passé – conclue Pavlo en ukrainien,  et t’es au courant de ce qui se passe maintenant ? » Je lui fais signe que oui. Depuis trois jours j’entends parler de règlements de comptes, de « plusieurs tués chaque nuit », et « qu’on a protégé un type avant-hier ». «Et pourquoi l’info ne passe pas ? T’as remarqué ne serait-ce qu’un seul flic ici ? »

Les activistes pensent que le pouvoir dissimule la vérité au sujet des morts survenues sur le Maïdan après la révolution et qu’il rendra publics tous ces faits par la suite, pour les coller sur le dos de terroristes, et trouver ainsi un prétexte pour balayer la place. « Ces trois dernières nuits, tout est devenu étrangement calme… » ajoute Valera.

(Cette histoire d’assassinats colportée par tant de monde autour de moi va beaucoup me tarauder. Il est clair que la police n’est pas présente sur le Maïdan, mais des urgentistes sont toujours de garde dans les antennes médicales installées dans l’Hôtel de Ville et la Maison de l’Ukraine. Après avoir moi-même assisté aux sanglants épisodes du 18 février à l’Hôtel de Ville, je demande à plusieurs médecins si des blessés par balle ne seraient pas arrivés ici au cours de ces dernières semaines. On me répond : « Dieu merci, non! »)

« Eh, dis voir, et cette «grosse allemande», la Maybach noire, tu l’as bien vue toi-même, non ? – continue Pavlo. Serhiy opine du chef en jetant quelques bûches dans le brasero. « Oui, une Maybach noire, avec le logo de la Tchorna Sotnia, la Compagnie Noire. »

Dans l’heure qui suivit, je pouvais constater par moi-même la véracité de leurs propos. Une voiture noire arborant le logo de la « Tchorna Sotnia » sur le capot s’est approchée de notre poste. Sauf que c’était une KIA, vraisemblablement de la gamme Magentis, je dirais des années 2006-2008. Elle vaut dans les huit à douze milles dollars en Ukraine.

À trois heures du matin, sur le Khrechtchatyk 7, des coups de feu ou des explosions se font entendre. « Ah ! C’est l’Hôtel de Ville qui s’amuse ! » rigole Valera. – Je vous avais bien dit que c’était étrangement calme depuis trois nuits ».

Les copains me racontent de drôles d’histoires au sujet des types qui avaient investi l’Hôtel de Ville, après que les « Svoboda » 8 aient libéré les lieux, juste avant de les reprendre. Valera est persuadé que des « câbles » ont été installés entre les étages, autrement dit, que les escaliers ont été piégés suite à des dissensions entre groupes rivaux. Évidemment, après de telles rumeurs, je ne résiste pas à la tentation d’aller faire un petit tour dans les parages.

Mais je veux d’abord me rendre à la Maison de l’Ukraine. Les gars m’ont dit en plaisantant que je finirai dans les sous-sols, en parlant de la Maison de l’Ukraine. Ils sont persuadés qu’on y mène des interrogatoires. De temps à autre, ont trouve sur Facebook le récit d’atrocités qui seraient encore commises dans ces caves.

D’autres sentinelles viennent nous relever sur la barricade. Leur chef est un petit jeune pas très haut, livreur de son état dans une boucherie industrielle de Krasnodon près de Louhansk 9.

On me mène à l’entrée, sans badge, mais avec un sauf-conduit provisoire. « Ah, votre sotnia vient juste d’arriver, elle n’a pas encore de badges ? » – demandent les gardes. L’air impassible, on fait signe que non. Ils nous laissent passer.

Dans la Maison de l’Ukraine, tout est calme et, curieusement, c’est même propre. Pas de laisser-aller, ça ne sent pas le squat, on lave et on balaie les sols. Les copains vont même se laver les mains, ce que je n’aurais pas fait sans eux.

Le Maïdan est un mouvement continuel où arrivent toujours et encore de nouvelles têtes, de nouvelles histoires, qui racontent les journées de combats et parlent de charges, de BTR brûlées et de mains coupées.

« On casse une graine? » – demande Valera. « Du sarrasin aux carottes ? » 10 ironise Pavlo. « Ouais, avant, ici c’était le communisme, c’était bien. Mais ça n’a pas duré…», dit-il en russe. Tous les trois s’abstiennent de me montrer ces maudits sous-sols. Ils ont la frousse. « Tu n’en reviendras pas, ils te saigneront comme un porc en chambre de torture ». «Et c’est où ? – Près de la Sotnia des Arts. » Ils me font redouter le pire, mais je décide de descendre quand même. J’ai pris mes rations de survie : du thé et des sandwichs au beur. Je fais semblant de visiter l’expo de la sotnia, et en arrivant au bout de la galerie, je tombe sur une pancarte avec un bonhomme barré et cette phrase: « Penses-y à deux fois ». Un type bouquine à côté, ce doit être le gardien des lieux.

Nina Potarska, de la Sotnia des Femmes, me l’a par la suite confirmé : on y menait bien des interrogatoires. Un homme, qui vit là actuellement, m’a dit la même chose, mais il n’a rien entendu d’autre quant aux traitements des interrogés, si ce n’est qu’ils n’avaient pas le droit de téléphoner. Ni de fumer.

Je reviens sur mes pas et me balade dans les étages. Une compagnie féminine existe toujours, avec ses propres quartiers. Mais des femmes s’engagent également dans les sotnias ordinaires. Je suis même surpris de la galanterie avec laquelle ces femmes y sont accueillies. «  Moi je crois pas », me fait comprendre un homme âgé d’Ivano-Frankivsk 11 qui hoche la tête en signe de dénégation.

Il part à la pêche. L’homme a fait des études supérieures. Entre autres choses, il m’a donné la réponse la plus précise sur la nécessité ou non de continuer le Maïdan. « Je pense que la Maison de l’Ukraine devrait faire office de Maïdan permanent afin de contrôler le pouvoir et permettre, en cas de besoin, une mobilisation rapide. » Nous passons le reste de la nuit à refaire le monde. Le Maïdan est un mouvement continuel où arrivent toujours et encore de nouvelles têtes, de nouvelles histoires, qui racontent les journées de combats et parlent de charges, de BTR 12 brûlées et de mains coupées.

« Là-haut, sur la Hrouchevska, y’avait un gars, qui d’ailleurs venait de Donetsk, et qui disait : je m’en tamponne de votre révolution, tout ce que je veux, c’est planter un poulet, – nous raconte « Bison » en souriant. – « Et ce type de Donetsk s’est mis en première ligne sur la Hrouchevska, pour être aux premières loges quand les flics arriveraient. Mais il a loupé son coup apparemment, alors il attend ici avec nous qu’il en vienne d’autres », continue-t-il en ukrainien. Bison est de la région de Kherson, il a une tête imposante et de gros bras. Il regrette que les policiers capturés le 18 février aient été relâchés. « Personne ne les a fait payer, on aurait dû le faire nous-mêmes ».

On peut voir, à la Maison de l’Ukraine et à l’Hôtel de Ville, des affiches pour l’aide psychologique adressée aux personnes « lourdement affectées par les derniers événements ». Les gens à qui j’en ai parlé déclarent ne pas y avoir eu recours.

Le lendemain matin, sur le stand du Pravyi Dektor, « Secteur droit » 13, situé en face de l’Hôtel de Ville, j’aperçois un pistolet. Compte tenu de l’ostentation et de l’insouciance avec lequel on l’exhibe, j’en déduis qu’il est factice.

Il y a bien des armes

Depuis le premier jour, je remarque la présence, chez certains individus, de pistolets placés sous les gilets pare-balles. Mais il m’est difficile de dire si ces armes sont réelles. Les récits faisant état de kalachnikov sont aussi crédibles d’après moi, que toutes ces histoires glauques au sujet de la « Maybach » ou du Mouchard unijambiste. Après avoir rattrapé mon sommeil, et par l’intermédiaire indirect d’une de mes connaissances, je décide d’aller voir une des compagnies de l’Hôtel de Ville. Je me présente une fois de plus en toute bonne foi en tant que reporter, et demande à participer à la garde de nuit.

« Bien, mais chez nous, les gars tournent avec des fusils mitrailleurs – me lance le gradé en répondant à ma requête. – Il y en a qui aiment faire joujou avec les flingues; mais ça ne donne rien, n’importe comment, ils y a toujours autant de voleurs. » « Je ne demande pas à en avoir… » On me conduit alors à l’Hôtel de Ville. Je croise des fusils mitrailleurs. Cette nuit, j’ai vu six personnes armées de kalachnikov. Deux d’entre eux, avec qui je discute, m’inspirent pleinement confiance. « De braves gens », comme dirait l’autre. C’est la seule sotnia réellement disciplinée qu’il m’ait été donné de voir.

Un des gardes, la kalache au poing, est un jeune et paisible volontaire de la région de Donetsk ; on l’appelle Dontsov 14. Il énonce clairement ses idées et raisonne avec sobriété. Il se dit anarcho-nationaliste et affirme avoir lui-même coordonné les jeunes qui se trouvaient dans un magasin incendié près de la barricade de la rue Hrouchevsky. Il a par la suite opté pour cette sotnia et s’est installé à l’Hôtel de Ville.

J’y passe la nuit, au lendemain de la mort par balle d’Alexandre Mouzytchka (alias Sachko Bilyj) et de l’arrestation d’une poignée d’activistes du « Pravyi Sektor » à Poltava. Tout le Maïdan affiche déjà le portrait de Sachko Bilyj orné d’un ruban noir, mais je n’entends personne parler de héros.

« Si le Secteur Droit et les flics commencent à se tirer dessus, ça risque de bien se passer ! – lance Dontsov en russe. – Pour l’instant, on joue la neutralité. Mais si ça devait tourner au vinaigre, on préférerait bien sûr ouvrir le feu sur les flics, plutôt que sur le Pravyi Sektor. » Je me demande encore si Bison ne me racontait pas ses légendes en pensant à Dontsov.

Il y a encore un garde armé d’un AK, les gars de l’Hôtel de Ville l’apprécient beaucoup bien sûr, et l’appellent Tonton Anatole, « Dyadya » Tolik. C’est peut-être le plus âgé des volontaires de l’Hôtel de Ville, où 90% des effectifs sont composés d’hommes jeunes. Dyadya Tolik est encore plus calme que Dontsov, il parle peu.

Autour du bâtiment une foule se forme ; on s’accroche ; parfois le ton monte. Il y a des gens pris de boisson, mais en moindre proportion que dans un foyer de SDF, ou le soir dans mon quartier. Le problème, c’est que l’un des types avinés tient une kalach. Cela me fait penser qu’une rixe entre le 7e et le 8e étage avait éclaté pour savoir lequel des deux « avait le plus œuvré pour la révolution ».

Ça fanfaronne pas mal. Un garde bien en chair interpelle en russe, et d’une voix fluette, un jeune barbu haut de deux mètres :  « Tu connais le Ché, le type avec la barbe ? » – Ben ouais quoi ! « Tu sais quoi ? Eh ben c’est mon frère ! Et c’est lui qui m’envoie ».

À 01h30 du matin j’entends des bruits de pas. Tout un groupe de jeunes munis de battes. Ils enfilent des gilets pare-balles. Deux portent une kalachnikov. Ils tentent de passer la barricade près de l’Univermag. Au bout de dix minutes, les voilà de retour. « Alors, c’est pas encore pour ce soir, on dirait? » – demande le garde bien en chair à la voix fluette. « Et c’est comme ça toutes les nuits. Je vais vous dire ce qui va se passer. Le Maïdan va venir nous donner un coup de main. » Il rigole. Le groupe se disloque, qui pour dormir, qui pour courir d’autres aventures.

Deux heures du matin, je vois deux adolescents entre quinze et dix-sept ans en train de cacher un calibre derrière leur ceinture. « Doucement avec ça les gars ! » – lance Dyadya Tolik aux ados. L’officier d’un des groupes cantonnés à l’Hôtel de Ville est descendu. Il se plaint de ne pouvoir gérer ses hommes sans problème. Puis Tonton Anatole ajoute : « Je vous le dis, il faut vraiment qu’on se tire, ça fait cinq cents « titouchkas » dans un seul bâtiment. » 15 Comme me le dira plus tard Dontsov, on protège l’Hôtel de Ville avec des kalachnikov afin d’éviter, entre autres, que des gangs d’ados dans le style des « Guerrier de Narnia » 16 ne dévalisent les garde-manger. C’est qu’ils ont tout le temps faim ces petits.

La garnison de l’Hôtel de Ville se distingue aisément de celle de la Maison de l’Ukraine. Autant la première paraît évoluée, autant la seconde donne plus dans la jeunesse « sans toit ni loi ». « Les batailles de rue sont terminées, alors ils s’en cherchent d’autres », – commente en russe un quinquagénaire de Kirovograd 17. C’est mon binôme, car de visiteur je suis passé à l’état de garde et je vérifie les badges tout en n’ayant toujours pas reçu le mien. Quand je lui demande ce qui l’a poussé à venir ici, il me répond franchement : « Moi en fait je cherche du boulot, il faut bien poser ses valises quelque part ».

La nuit j’arpente les étages en évitant de regarder de trop près les plantons qui surveillent chaque étage en me zyeutant, l’air suspicieux. À la maison de l’Ukraine, c’était moins cossu, mais plus propre et plus ordonné, et là je vois des cloisons percées, des meubles en morceaux, des canapés en cuir déchirés… Le garde qui m’avait demandé à l’entrée de quel étage j’étais, est en train de tenir assez rudement un inconnu. Il appelle Tonton Anatole : « J’ai un type là, qui rôde et qui a l’air d’espionner ! Il écoute ce qu’on dit ! » Le sotnyk descend et confirme que c’est un de ses hommes.

Et dire que j’allais aux toilettes pour prendre des notes, sans m’enfermer. Et si quelqu’un était entré ? J’avais aussi un appareil photo caché sous mon blouson, même si je ne prenais pas les visages. J’essaie de ne pas trop m’éloigner de Tonton Anatole et de son PM.

Un garçon s’approche de nous, longs cheveux bruns et regard de feu. Il pointe du doigt son mobile et nous avertit, en russe : « A trois heures du matin les « Alpha » 18 passent à l’attaque. Évacuation totale. De sources sûres. » C’est un grand classique ici, à l’Hôtel de Ville. Mais à quatre heures du matin Dontsov relève Tonton Anatole, et à cinq heures je ne tiens plus debout et pars me coucher. Car rien n’arrivera plus. Dans un dernier effort, j’essaie juste de me déchausser, je me trouve une petite place dans la troupe et en moins de deux je m’endors comme un sonneur. ◊

Par Artem Tchapaï, journaliste, pour INSIDER

  1. Ou compagnies: l’organisation du Maïdan est paramilitaire. La sotnia était une centurie (unité) de cent cosaques.
  2. Opérateur téléphonique boycotté par les manifestants.
  3. Sorte de Décathlon russe.
  4. Kozatchok : textuellement « petit cosaque ». On appelle ainsi les nervis du camp ennemi, par référence aux pseudocosaques promoscovites, mais surtout les « taupes » employé au sens figuré.
  5. On appelle ainsi les manifestants tués sur le Maïdan
  6. Située en pente, entre la place de l’Indépendance et le Palais présidentiel
  7. L’avenue principale de Kiev
  8. Principale force nationaliste
  9. Extrême sud-est de l’Ukraine
  10. Des graines de sarrasin, autrement dit « le plat du soldat ».
  11. Ukraine occidentale
  12. Blindés légers qui avaient tenté d’écraser le Maïdan
  13. Organisation dite « d’extrême droite » apparue après le début du Maïdan. Le nom veut également dire « tribune de droite », comme référence à un groupe de supporters
  14. fameux maître à penser du nationalisme ukrainien dans les années 30
  15. Titouchka : autrement dit des casseurs et autres briseurs de manif. Du nom de l’un d’entre eux.
  16. Fameux braqueurs de Kiev
  17. Partie sud de l’Ukraine
  18. Groupe d’élite, les snipers du 18 février auraient à voir avec eux, dit-on

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