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Le 9 mai 1945, drôle de victoire pour l'Ukraine
By PanDoktor Posted in Mémoire, propagande on 3 mai 2017 12 min read
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Tous les 9 mai, c'est la même histoire. Ou plutôt, la même version de l'histoire. L'Armée Rouge a libéré l'Ukraine et vaincu le fascisme. Vous me le copierez cent fois si vous n'y croyez pas !

Le dogme soviétique de la libération de l’Ukraine en 1945 serait un peu comme ces dogmes des temps antiques, révérés comme sacrés et voués à être transmis dans les siècles postérieurs; de ceux dont on ne polémiquerait même plus, car l’enjeu tant pratique qu’idéologique n’en vaudrait plus la peine. Pourtant, ce dogme soviétique est bien, de tous les autres, le plus abrutissant. Il court-circuite toute réflexion sur la nature réelle des relations entre deux peuples qui risquent dorénavant de s’affronter à tout moment.

Le 9 mai 1945, drôle de victoire pour l'Ukraine
Mykola Ostachevsky, 92 ans, vétéran de l’Armée rouge durant la guerre et originaire de Dnipropetrovsk, rempilait en 2014 pour cause d’invasion russe, dans les rangs de l’autodéfense ukrainienne. « Je n’ai rien contre les Russes, déclare-t-il, on a durement lutté ensemble pour arracher la Victoire. Simplement, j’aime passionnément l’Ukraine ».

Dogmatisme historique

D’après Poutine, la Russie aurait vaincu l’Allemagne même sans l’Ukraine (16 décembre 2010). Des propos qui blessent encore profondément les vétérans ukrainiens de l’Armée rouge. De Stalingrad à Berlin, en passant par la grande bataille de Koursk et le sanglant passage du Dniepr (500.000 morts, 10 fois le Débarquement en Normandie) ils ont tenu le front dans les pires souffrances. L’Ukraine fut détruite et pratiquement pas indemnisée, elle dut même reconstruire la Crimée dans les années 60. Quatre citoyens soviétiques sur dix tués durant la Seconde Guerre mondiale furent ukrainiens. Mais comme Poutine, la France n’en tient pas compte. Les 9 millions de morts ukrainiens ne valent pas même une pâquerette lors des cérémonies nationales. Il en est tout autrement des honneurs dévolus aux Russes, lesquels ont été conviés par la République aux cérémonies de 2016, et ce malgré la « crise » ukrainienne. C’est donc Poutine qui a « représenté » l’Ukraine sur les plages du Débarquement le 6 juin, juste après l’arrivée à Saint-Nazaire de 400 marins russes, débarquant en France pour se former à bords de navires d’assaut et de commandement Mistral. 1

Quant au 9 mai ukrainien, il avait pris en 2014 après la révolution du Maïdane, un goût particulier. Aux parades habituelles du souvenir s’était ajoutée l’odeur du sang et de la poudre. On aurait dit une chasse aux hérétiques. A Donetsk, le chef de la fanfare ayant eu le tort de jouer l’hymne ukrainien, en fut quitte pour une gifle publique. Mais à Marioupil (ville totalement russifiée) les soldats ukrainiens venus libérer la préfecture aux mains des « terrorusses » se firent traiter de fascistes. On vit des civils, sans armes, en train de pourchasser les « nazis de Kiev » comme des fanatiques allant au martyre. L’effet « 9 mai » tous les ans redouté redoublait t’intensité. De nombreuses provocations avaient déjà eu lieu, avec blessés pas balles et rixes mémorables. Mais cette année-là on peut dire que la réalité dépassa la fiction. On rejoua littéralement la « libération » de l’Ukraine. Pas avec des figurants comme auparavant, mais à balles réelles.

Mémoire réglementaire

Vers la fin des années 50, un culte de la « Grande Guerre Patriotique » fut instauré et demeure à ce jour quasi intact en Russie, en dépit de tous les changements de régime. On le suit tel quel y compris dans le sud-est de Ukraine et dans les régions les plus nostalgiques de l’URSS (souvent celles où résident le plus de Russes et de russophones). On n’y célèbre pas la fin de la Seconde Guerre Mondiale comme les autres Alliés, mais un jour plus tard, comme par snobisme prolétarien. En réalité, ce n’est ni anti-occidental, ni prolétarien, mais Staline ayant débuté la guerre aux côtés des vaincus et l’ayant fini aux côtés des vainqueurs, on a inventé une guerre à part pour un peuple à part avec un but à part. Le nom n’a rien d’extraordinaire pourtant: la « guerre patriotique », c’est déjà ainsi qu’on appelait celle de 1812, contre Napoléon. On l’a juste rendue majuscule. Comme tout ce qui était soviétique…

En Ukraine, la guerre fut encore plus particulière. Aux combats des Soviétiques s’ajoutèrent les combats de l’UPA, l’armée insurrectionnelle ukrainienne. Dans la partie occidentale du pays, on ne fit l’adieu aux armes que beaucoup plus tard; ici, la lutte pour l’Ukraine continua sous forme de guérilla jusqu’en 1958. Les indépendantistes ukrainiens, déjà aux prises avec les Hongrois en 1938, les Polonais en 1939 puis les Allemands en 1941, devaient encore lutter contre les NKVD-istes et les troupes spéciales de l’intérieur soviétiques.

Mais cette mémoire-là est vouée à la damnation. Dans la version réglementaire, et en quelque sorte stalino-poutinienne de la Grande Guerre Patriotique, il ne peut y en avoir qu’une. Le « pays des vainqueurs », c’est la Russie, toujours d’après Poutine. Même si d’après la sacro-sainte règle bolchevique, il est depuis le début stipulé que c’est le glorieux peuple soviétique. L’embrigadement des mémoires continue donc de plus belle sous Vladimir Vladimirovitch. Les défilés et les discours du 9 mai sur la Place Rouge, mais aussi à Sébastopol en Crimée anschlussisée, rappellent que la guerre contre le « fascisme » n’est pas terminée. Une manière de faire du Hitler contre Hitler en quelque sorte. Pour qui ne serait pas d’accord avec cette politique, des lois historiquement-correctes existent. Elles visent en Russie quiconque salirait le « peuple à part » avec sa « guerre à part ». On se doit de respecter le dogme et de porter le ruban de St Georges, bandes noires sur fond orange. Mais en Ukraine, on a changé de code. Depuis les bouleversements causés par l’agression russe, on célèbre le 9 mai avec des coquelicots comme dans les pays anglo-saxons. On ne désire au fond qu’une chose: célébrer la fin de cette guerre mondiale avec l’ensemble de la communauté mondiale. Car au fond, de quelle mémoire les Ukrainiens doivent-ils se réclamer ? De la soviétique, de la russe, de l’européenne ou de l’ukrainienne? Et le 9 mai est-il vraiment jour de victoire quand on se définit euro-ukrainien?

Stalin und Hitler kaput

Comparabilité ne vaut pas identité. Leurs politiques furent différentes, mais nazisme et stalinisme, sur le plan moral et intellectuel, ont aspiré au même et, surtout, ont abouti au même. On ne voit donc pas très bien comment le mal combattant le mal aurait pu faire triompher le bien. Mais d’un point de vue russe ou communiste, c’est ainsi qu’on fête la « Victoire ».

En Ukraine, c’est le point de vue qui prévalait encore avant l’agression russe. Trois quarts des citoyens ukrainiens considèrent toujours le 9 mai comme une grande célébration. Mais avec l’invasion des « petits hommes verts » et avec l’Armée rouge 2.0 à ses portes, l’Ukraine s’est mise à réfléchir. Oui, la soumission, le dévouement complet de l’individu à la collectivité, les valeurs de patriotisme et surtout d’héroïsme, sont toujours chantés. Mais comme il s’agit de libérer l’Ukraine en temps réel, et qu’une guerre ouverte risque d’éclater, on est pris entre slogans pacifistes et nationalistes en même temps. Par une concomitance inouïe, il s’agit de commémorer la fin d’une guerre terriblement meurtrière quand une autre risque d’éclater à tout instant. Le peuple « à part » n’existe plus. Il ne célèbre plus le 9 mai avec les mêmes valeurs; il s’agirait presque de terminer la guerre plutôt que de la commémorer.

Côté moscovite, la propagande du Kremlin vise cette propension typiquement russe à parler du bien au nom du mal. L’idée d’anéantir le fascisme (mais en réalité l’Ukraine libre) demeure très forte. Culture de guerre, primat de la violence, principe du chef, mystique de l’État: tout ce qui caractérise le nazisme est encore célébré sous le signe de l’étoile rouge en toute impunité. Le 9 mai, les antifascistes sont pareils aux fascistes. Et on les laisse parader.

Côté ukrainien, c’est l’aspect plus doux du soviétisme de façade qui est prisé. La fraternité, la tolérance, et… bien sûr la soumission. L’éducation soviétique est passé par là. Y compris après l’indépendance somme toute théorique. Tant qu’on célébrait les valeurs de patriotisme au profit de feue l’Union Soviétique, on était une belle personne. Dès qu’on le faisait au profit de l’indépendance réelle, on devenait illico un vilain nationaliste.

Comparer nazisme et bolchevisme

C’est en France encore assez difficile, l’image du régime stalinien n’y étant pas entachée de souffrances ou d’horreurs directement vécues. Mais dans le cas du régime soviétique, on est allé plus loin. dans le totalitarisme. Contrairement au fascisme et au nazisme, le bolchevisme réussit à atteindre tous les degrés de l’État totalitaire. En URSS, contrairement à l’Allemagne ou à l’Italie, l’État-parti est parvenu à ne faire qu’une bouchée des trois dimensions essentielles de l’existence humaine: vie politique, vie économique et vie spirituelle. Pire, les prétentions universalistes du communisme n’ont fait qu’accentuer sa dimension propagandiste. Et cette propagande n’est pas morte avec l’État qui l’avait incarnée. Aujourd’hui, la Russie s’en sert quasi naturellement et la détourne à son profit. Mais, au juste, que serait l’image du communisme sans la « victoire » du 9 mai 1945, ou plus exactement, sans l’engagement de l’URSS aux côtés des alliés?

Le comparatisme entre nazisme et communisme s’arrête précisément ici. Dès lors qu’on parle de la Shoah, il n’est plus question de titiller cette grave question, pense-t-on encore. Car sans l’engagement et le sacrifice de 20 millions de Soviétiques (dont 40 % d’Ukrainiens, rappelons le encore) les camps nazis auraient continué de tuer. Peu importe si Staline n’avait rien à faire du sort des Juifs, peu importe si les camps nazis furent découverts par hasard sur la route de l’Armée rouge vers Berlin, peu importe si le bolchevisme tua plus que le nazisme. L’Armée rouge est « l’armée de la liberté »: c’est une chanson qui le dit, et cela suffit.

La mémoire comme recueillement

Entretenir le mythe de la libération des pays frères ou des républiques sœurs ainsi que du combat contre l’idéologie nazie (de laquelle elle ne se différencie en rien) reste un des grands axes de la propagande moscovite. Cette tâche est largement facilitée par la docilité des opinions publiques, notamment en Ukraine où la réapparition de Staline sur les terres qu’il avait affamées et génocidées dans les années 1930 ne s’est produite que sous les vaines protestations de l’extrême-droite nationaliste. Mais depuis 2014, Kiev poursuit une politique mémorielle différente de celle de Moscou. C’est peut-être l’effet Maïdane et son souffle libérateur. Le 9 mai est désormais en Ukraine un temps de prière et de recueillement, loin du clinquant et pompeux pathos soviétique. Avec 9 millions de morts, comment pourrait-on encore vouloir la guerre? 2

Néanmoins, il n’est un secret pour personne que Moscou continue de guigner l’Ukraine comme un amant malchanceux sa belle. Le mythe de la Grande Guerre Patriotique n’avait été en Ukraine qu’un Cheval de Troie pour la reconquérir. Si le peuple ukrainien n’avait pleinement pris conscience de ses immenses sacrifices, mais aussi de sa force, de sa volonté et de son bon droit, il n’aurait été condamné à n’être que la victime éternelle de cette propagande. Il n’a pas eu besoin d’une profonde réflexion pour cela. Poutine a tout mis par terre lui-même, en insultant les vétérans et en attaquant leurs petits enfants.

Ce qui devait arriver arrive: les chevaliers blancs de « l’antifascisme » reviennent en Ukraine ramasser leurs éperons perdus. Ils ne célèbrent même plus la fin de la guerre, mais prônent et même entament sa reprise. Toute la question est de savoir comment les Ukrainiens vont lui répondre. Je l’espère, pas qu’avec des prières ou des serments. ◊

NSM

  1. Le nouveau président ukrainien, Pierre Porochenko, a été invité au 70e anniversaire du Débarquement de Normandie après la première publication de cet article en 2014; c’est une première historique.
  2. En janvier 2017, un projet de loi proposait quelques réformes à ce sujet : le 9 mai ne serait plus férié, mais demeurerait fêté en tant que « Jour de la victoire contre le nazisme ». Le 8 mai deviendrait férié et serait une « Journée de souvenir et de réconciliation ».

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