menu Menu
Lettre de Donetsk
By PanDoktor Posted in Traduction littéraire on 29 juillet 2014 5 min read
A LA RUSSIE SANS AMOUR Previous Un Boeing de la Malaysian abattu dans le Donbass Next
A Donetsk, les gens parlent beaucoup moins qu'avant. On ne s'appelle presque plus pour faire causette. On sait qu'on devra inévitablement aborder des sujets dont on ne veut même pas prononcer le nom.

Du russe par NSM et Anna Khartchenko

… Vous souvenez-vous de ce fameux film dont l’histoire se déroule durant la guerre, Ici les aubes sont calmes ? Les Allemands n’y apparaissent jamais complètement. L’ennemi passe, furtif, comme une ombre. Mais il est bien là. Cruel et insidieux.

Dans nos rues, on ne voit presque pas d’hommes en armes. Mais ils sont là.

Et tant qu’ils seront là, on ne pourra jamais vivre normalement. Comme si un mal inconnu nous frappait de l’intérieur. Un virus. Impossible à isoler. Impossible à évacuer…

Il doit y avoir un virus chez nous. L’aire de jeux, parfaitement saine, est totalement vide, comme s’il était cinq heures du matin.

Les quatre éternelles planchettes de la balançoire – bleue, verte, jaune et rouge – sont comme flambant neuves. Il n’y a plus personne pour les user. Plus d’enfants avec leur vacarme incessant. Plus de mamans éternellement irritées, la voix éternellement irritée.

Il y a le soleil, des arbres vivants et même des vendeurs dans leurs magasins. Mais pas de monde. Ils ont dû tomber malades.

L’Ukraine, elle non plus, n’est plus là.

Vous souvient-il, quand vous étiez enfants, de votre pire vexation ? Quand maman partait et ne nous emmenait pas avec elle. On pleurait et on se promettait de ne jamais oublier cette trahison.

L’Ukraine est partie sans nous. On dirait bien. C’est idiot. Mais on dirait, oui.

Et elle n’a pas l’air de revenir.

… Quand des tirs commencent à faire rage, mes vieux ferment la lumière de la chambre et se tiennent assis pendant des heures sur leur lit, l’un à côté de l’autre. Silencieux et résignés. Ils ont été bien utiles durant leur longue vie, mais de cette vie, personne n’en a besoin maintenant. Ils l’ont bien compris.

A cause de leur résignation et de l’impossibilité de l’évacuer, j’ai envie de hurler.

La langue russe s’est adaptée aux événements en faisant preuve d’économie. Notre expression favorite « p.. de konnarrs » suffit maintenant à résumer des pages et des pages nécessaires à la description de ce qu’on voit au quotidien : ponts détruits, enlèvements, vols de banques, nouveaux postes de contrôle… Et de tout ce qu’on peut entendre : ces rumeurs sur l’eau qui va être coupée dans une ville d’un million d’habitants. Et de tout ce qu’on peut voir sur les chaînes russes. Car d’ukrainiennes, il n’y en a point.

Internet a remplacé les toilettes. Ce n’est pas une métaphore. En se levant, on va d’abord sur les sites d’infos. On passe au petit coin ensuite. Mais la nouvelle qu’on attendait n’arrivant pas… ça ne vient pas non plus. Et on se fait lentement à l’idée qu’elle ne viendra plus.

Tous ceux qui en ont eu la possibilité sont partis. A présent, ils nous appellent depuis leur havre de paix et nous prodiguent leurs bons conseils. Tous les jours nous appellent des gens de la famille qu’on n’a jamais vus, habitant des villes dont on ne connaît même pas le nom. Ils regardent les actus sur l’Ukraine à la télé, nous demandent une foule de détails inutiles, et finissent toujours par nous poser cette absurde question : Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ?!

Ma famille, comme la plupart des familles de Donetsk, s’est heurtée à une cruelle réalité : « Personne ne nous attend nulle part ».

Partez, ça, on l’a entendu. Mais personne ne nous a jamais dit : « Venez ».

Il nous a fallu de longs et précieux efforts pour le comprendre : quand on est Ukrainien, on ne peut compter que sur soi-même.

Durant tous ces jours, j’ai surfé sur les pages ukrainiennes à la recherche d’info, enfin soi-disant. Mais en fait, c’était de l’espoir que je cherchais. Je cherchais quelque chose sur le thème « Donetskiens, tenez bon, de grâce ». Mais je n’ai rien trouvé.

On n’existe pas pour l’Ukraine, même si on en rêve si fort, qu’on ne voudrait jamais se réveiller.

Les chats ont déserté la ville. On dirait qu’ils sont partis les premiers. L’idée de se retrouver en Russie n’est manifestement pas de leur goût.

Je ne sais pas si on lira cette lettre jusqu’au bout, ni ce qu’on en pensera. Mais ce n’est pas grave.

Ce qui importe, c’est qu’il y ait des villes pleines de monde et de chats, avec une foule de sujets à discuter, où l’on attend le matin parce que c’est le matin, et pas parce qu’on attend une dépêche sur un site d’info. Ça, c’est cool.

J’y crois encore, l’Ukraine reviendra chez elle, à Donetsk, et s’occupera bien de sa ville et de ses enfants.

  • Traduit du russe par NSM
  • Source: publié le 25 juillet 2014 par « Alex Grine » sur life.pravda

­

Donbass Donetsk Front antiterroriste traduction


Previous Next

Laisser un commentaire

keyboard_arrow_up