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Le linceul du "monde russe" sera orné de broderies ukrainiennes
Interview d'Alexandre Nevzorov
By PanDoktor Posted in Entretiens, Traduction on 1 mars 2017 23 min read
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Dans une interview d’Unian, le légendaire journaliste russe Alexandre Nevzorov explique pourquoi Russes et Ukrainiens ne sont pas des peuples frères et pourquoi le « monde russe » n’est pas constructible.

Alexandre Glebovitch Nevzorov était l’un des journalistes russes les plus en vue à la fin des années 1990. Son émission 600 Secondes rassemblait des millions de téléspectateurs. L’homme avait « pris part » à pratiquement tous les conflits postsoviétiques au nom des « intérêts de l’empire », selon sa propre formule. Aujourd’hui c’est l’un des rares en Russie à nommer les « maquisards » du Donbass de leurs vrais noms : malfrats et terroristes.

Dans cette interview, le journaliste russe 1 se penche sur la question du « monde russe » 2 dont il juge l’avènement impossible et nous explique pourquoi la Russie tôt ou tard livrera elle-même à l’Ukraine les boïeviks (combattants hors la loi) du Donbass. D’après lui, Poutine n’aura aucun mal à trouver un quelconque prétexte pour plaquer le Donbass et définitivement enterrer le mythe de la « Novorossia ». 3 Mais quoi qu’il arrive, ajoute Nevzorov, cette tentative de reconstituer l’empire, les Russes la paieront très cher.

Traduit du russe par NSM et Anna Khartchenko

Alexandre Glebovitch, comment votre façon de voir a-t-elle pu changer aussi radicalement, vous qui au début des années 90 défendiez activement l’unité de l’Union soviétique, en allant vous battre en Transinistrie, au Nagorny Karabakh et dans les autres points « chauds » où la Fédération de Russie était directement impliquée, et qu’à présent vous refusez catégoriquement de soutenir les boïeviks des régions de Louhansk et de Donetsk ?

A chaque fois qu’on me pose cette question (et on me la pose souvent), je réponds en m’appuyant sur une kyrielle d’exemples. A commencer par celui de Max Planсk, qui avait espéré démonter la théorie du corps noir et tenté de prouver l’inanité du facteur atomique en réfutant bec et ongles la théorie de l’atome, et qui pourtant devait devenir quelques années plus tard un des plus illustres représentants de la physique quantique. Il est un grand nombre de gens qui, dans des questions beaucoup plus sérieuses que la politique, ont changé d’avis sous l’influence de faits incontestables, de nouvelles informations, d’une nouvelle ère scientifique. Prenez le grand géologue Charles Lyell : il mit du temps avant de reconnaître la théorie selon laquelle des icebergs avaient pu déposer de grosses roches à de longues distances, mais en toute honnêteté, il finit lui-même par reconnaître au bout de la sixième édition de son œuvre qu’il s’était trompé.

nevzorov kitsia

Pour ce qui est de l’empire, mon point de vue est assez particulier, sans doute plus que chez n’importe qui d’autre. Oui, j’ai été un légionnaire de l’empire, j’ai été son dernier soldat, et à la différence de tous les nostalgiques d’aujourd’hui, j’ai défendu cet empire en me battant pour lui les armes à la main. J’ai tout fait pour qu’il refleurisse, mais avec l’âge et l’expérience j’ai fini par comprendre que rien n’était plus fragile et stupide que l’empire. Aujourd’hui sa chute en deux-trois mois ne présenterait aucun effort particulier. C’est une construction non viable. Dans la mesure où j’ai pris part à la chute de l’empire et à différents coups d’État, je sais avec quelles rapidité et quelle facilité cela peut être fait.

En fait, quand on parle de ce que fait la Russie en Ukraine, on comprend bien qu’à la place de l’Ukraine on aurait pu mettre n’importe quel pays. L’Ukraine rend l’erreur impérialiste de la Russie plus épicée, mais elle n’est qu’un des symptômes de son impérialose, et non un but en soi. Il fallait qu’elle pose sa botte sanglante quelque part, peu importe sur qui. Ça n’a pas marché en Ukraine.

A mon grand étonnement, l’Ukraine a démontré sa capacité à résister et obtenir d’éclatantes victoires. La Russie aurait fait la même chose ailleurs. Mais on constate que c’est en Ukraine que le « monde russe » s’est fracassé. Le linceul de l’idée russe sera d’abord orné de broderies ukrainiennes avant d’être couvert d’arabesques.

Les broderies ukrainiennes en seront le motif principal, parce que tout ce qui s’est passé au Donbass n’a été qu’une gangstérade ; il n’y a donc pas de cadres pour instaurer le « monde russe ». C’est un ramas de zonards, avec un certain contingent de sadiques criminels et crétins absolus. La Russie n’est plus en mesure de proposer de grandes vues historiques. Tous ces Guirkine, ces cosaques d’opérette, ces porte-flingues, petite frappes et terroristes, qui ont fait du Donbass un repaire terroristico-criminel sont tout ce qu’il reste de la Russie au XXIe siècle. Rien de plus.

– Vous voulez dire que l’idée d’instaurer le « monde russe » est une utopie?

Le « monde russe » est impossible. Pour de nombreuses raisons. L’une d’elle vient d’être démontrée dans le laboratoire qu’est le Donbass : conclusion, il n’y a pas de cadres. On ne peut vraiment pas prendre au sérieux les militaires d’active. Nous la connaissons cette armée russe, nous savons comment cette grande armée a été vaincue par la minuscule Tchétchénie. Par cette Tchétchénie qui fait payer un tribut à la Russie, par cette Tchétchénie qui oblige la Russie à fermer les yeux sur tout ce qui se passe sur son territoire.

Le « monde russe » n’a pas seulement été vaincu par manque de cadres. Il est impossible en soi. Tout comme il est à ce jour impossible de cloner les dinosaures, malgré toute leur force, leur quantité de dents et leur carapace. On ne laisserait pas cet animal courir en liberté dans un parc forestier. On ne le pourra jamais. Le dinosaure serait obligatoirement abattu. Parce que personne n’en a besoin. C’est une forme de vie non viable.

– Ce sont vos pronostics pour le Donbass « russe » ?

Le Donbass, je pense, sera nettoyé. Il y a même une petite chance pour que les terroristes s’éliminent entre eux. Dans l’idéal bien sûr, comme je l’ai toujours dit, les troupes russes ne devraient intervenir dans le Donbass que dans un seul but : s’unir aux forces ukrainiennes de l’ATO 4 pour en finir avec cet essaim criminel. La vie est pleine de surprises. Il est fort possible que cela se termine ainsi. La qualité de vie des Russes est déjà en décomposition.

– Mais alors la cote du président russe tomberait, on dira qu’il a « vendu les Russes », « plaqué » le Donbass, qu’il s’est « couché devant les Amérloques »…

Je crois que pour ses 86 % Poutine trouvera une explication. Il a sous ses ordres un bon appareil de propagande et il s’y connaît en volte-face diplomatiques. Il trouvera les mots. Surtout quand il faudra coller l’affaire du Boeing 5 sur le dos de quelqu’un, là on dira que ces gens n’ont rien à voir avec le pouvoir russe, que ce sont des voyous, des vauriens. Ça risque d’être intéressant à observer, la Russie livrant à Kiev les chevaliers donbassiens du monde russe, par petits lots ou par exemplaire unique.

Le linceul du "monde russe" sera orné de broderies ukrainiennes

Que Poutine soit bon ou mauvais n’a aucune espèce importance, connaître son passé ou ses penchants non plus. Il considère que l’idée impériale mérite qu’on lui sacrifie bonheur, vie et prospérité sur deux, trois ou quatre générations. C’est évidemment l’influence de la grande culture russe, comme on dit, et de l’orthodoxie. Ce sont avant tout des facteurs philosophiques, des idées. Et je suis très sérieux en disant cela ; par exemple, le nazisme allemand aurait été impossible sans les romantiques allemands et sans le socle créé par d’admirables et sublimes personnalités. Toute l’idéologie nazie n’a pu être bidouillée qu’en fouillant au grenier du génie allemand, dans les premières tentatives allemandes de concilier philosophie et idéologie.

Parfois les choses ne prennent pas la direction qu’on aurait souhaitée. Poutine est un homme profondément dévolu à l’idée impériale. Il y voit peut-être sa mission historique. Le public applaudit. C’est vraiment le cas. Les 86 % dont j’ai parlé, ce n’est pas une invention des instituts de sondage. Sauf que le jeu de la propagande n’a pas été mené de façon tout à fait correcte.

S’il avait été dit à ces 86 % que tout allait bien se terminer avec le « monde russe », que nous autres Russes serions terriblement grands ; que le bien-être et la prospérité nous étaient assurés pour les siècles des siècles ; et que tout ceci se trouvait dans la gangue de la grandeur nationale, que nous devions cultiver et faire croître – mais avec une petite mise en garde, à savoir l’éventualité d’une issue totalement merdique, et une contrepartie pour cette grandeur nationale cher payée par beaucoup d’entre nous : de nos vies, de notre prospérité, de notre abondance, de la possibilité de voir le monde, de manger normalement, d’éduquer nos enfants… Et que, quoi qu’il advienne, nous aurions finalement le « monde russe », chose qui comme tout les empires, serait fragile et pourrait tomber en un rien, sous l’action d’un doigt expert…

Mais Poutine ne l’a pas fait, et c’est là, peut-être, le seul reproche que je puis faire à son endroit. Pour le reste, il se débrouille très bien, il recolle les morceaux de l’empire très méticuleusement et scrupuleusement.

Le linceul du "monde russe" sera orné de broderies ukrainiennes
L’expression « Krym nash » (la Crimée est à nous) fait également partie des collocations sémantique typiques de l’ère Poutine, comme « monde russe » et « écrous spirituels ».

Il avait besoin de la Crimée, non parce qu’il en avait besoin pour elle-même, mais parce qu’il lui fallait une annexion, peu importe de quoi, du moment qu’il pût s’illustrer dans une posture impériale. J’ajouterais aussi qu’il est mal. Car une chose est de constituer un empire de millions de serfs, avec un niveau de développement comparable à celui des sauvages de Bornéo et de Papouasie ; une autre est de constituer un grand empire avec les déjections du monde actuel.

Au final, même si nous transformions ces déjections en bonbon, je ne crois pas qu’il durerait bien longtemps. Les dinosaures n’ont pas disparu parce que quelqu’un leur en voulait ou parce que leurs manières indisposaient. Non, c’est juste que l’oxygène était devenu beaucoup plus rare pour des raisons naturelles et scientifiquement démontrables : de 31 % d’oxygène dans l’atmosphère on était passé à 21. Or tout le système respiratoire, le format des poumons, la dimension de la trachée et la pression artérielle étaient réglés sur 31 % d’oxygène. Aujourd’hui, il en est strictement de même ; l’empire ne dispose plus des facteurs indispensables à son existence en quantité suffisante. De plus, la Russie, hélas, ou heureusement pour tout le monde, est faible. Ce que nous a démontré la guerre en Tchétchénie.

– Je ne voudrais pas vous attirer des ennuis avec le Code pénal de la FR, mais je ne peux pas ne pas vous poser de question au sujet de l’avenir de la Crimée…

Par cette question, d’une manière ou d’une autre, vous me placez dans une situation délicate, car je suis passible de poursuites en exprimant certaines idées à ce sujet. Je n’ai vraiment aucune envie d’en faire l’expérience, alors je ne dirai rien. Mais vous savez que je n’en pense pas moins. 6

– Dans le cadre de vos réflexions sur l’empire, pourriez-vous nous dire en quoi la Russie actuelle se distingue de l’URSS, qui inspire autant de nostalgie à un si grand nombre de personnes ?

Je n’ai aucune nostalgie. L’URSS, pour moi, a été aussi bonne que mauvaise. C’était ma Patrie à une époque où je prenais le mot « patrie » au sérieux. Et quand je prends une chose au sérieux, je suis capable de me battre pour elle. Quant à savoir à quel point ce fut une ignoble, antinaturelle, implacable et stupide réalité – de nostalgie, de fourvoiements ou d’illusions, je ne m’en connais guère.

A l’heure d’aujourd’hui, heureusement je n’ai plus de Patrie, dans la mesure où la Russie n’a encore rien fait pour mériter ce titre. Qu’elle fasse ce qu’il faut, et ensuite, qui sait, je la choisirai. Mais jusqu’à présent, elle n’a fait que des conneries.

– Pourquoi la Russie en est-elle réduite à ne voir que des ennemis à l’extérieur, et à l’intérieur, des écrous spirituels 7 et une orthodoxie de façade comme un des piliers de l’État ?

L’orthodoxie en Russie n’a pas de faux-semblant. Vous pensez en vain qu’il y aurait d’un côté quelque chose de spirituel et de sublime, qui rendrait l’homme meilleur, et de l’autre des officiels comme Goundiaïev et Chaplin 8, dansant leur horrible cancan sous de petits manteaux jaune doré et des barbes postiches. Vous pensez en vain qu’il s’agit de deux phénomènes distincts. Mais tout cela réuni, c’est l’orthodoxie. Ce discours tyrannique, intolérant, agressif, est la vraie orthodoxie.

Considérons un instant l’idéologue du nazisme et du chauvinisme russes, Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski. En son temps, c’était une personne tout à fait normale qui lisait à voix haute, dans les cerces d’étudiants, les lettres de Bielinski à Gogol. Mais après l’épisode de la place Semionovski 9, Fédor Mikhaïlovitch pète les plombs et cette terreur en fait le chantre absolu du régime, le Prokhanov de l’époque. Lisez-le, vous verrez que cette orthodoxie ne connaît aucune pitié. Non par une quelconque déviance. C’est sa doctrine, son essence même.

Vous avez en tête une religion abstraite et inexistante, une espèce de spiritualité, mais la religion et la spiritualité – c’est justement ce qu’exhibe la Russie d’aujourd’hui. C’est Guirkine, les kosakoterroristes, c’est les tapis de bombes russes dans les déserts de Syrie, c’est les appartements du patriarche Goundiaïev. Voilà l’orthodoxie !

– En tant qu’athée déclaré, ce n’est pas trop dur de vivre en Russie ?

Non, je n’ai jamais eu de problème avec ça, personne ne me reproche ces opinions. D’ailleurs tout le monde ou presque est athée, mais en cachette.

Le monde a pu échapper à la Russie parce que l’orthodoxie est totalement fictive. Oui, elle fait peur à voir, mais par chance elle est fausse. Tous ceux qui se présentent comme des croyants sont pour l’essentiel des hypocrites. Nous savons par l’histoire de l’Église, par la vie des saints, comment doit se comporter un croyant, ce qu’il doit faire de particulier pour sa conduite. Et nous voyons que tout ce que démontrent les orthodoxes d’aujourd’hui n’a aucun rapport avec ça.

Croyez-moi, dès que vous entrez chez un ecclésiastique haut placé, tous les murs sont pavés d’icônes, mais ce dernier s’empresse de vous dire en baragouinant que c’est un homme comme les autres et qu’il « ne faut pas faire attention à toutes ces daubes », pendant qu’il pointe du doigt lesdites icônes. On prend les choses au tragique, mais il suffit de consulter quelques chiffres faciles à comprendre pour qu’apparaissent, au milieu de toutes ces ténèbres, d’éblouissantes et merveilleuses lueurs. Des millions, des dizaines de millions de dollars sont injectés dans les niaiseries propagandistico-patriotiques de Mikhalkov, injectés sans relâche et sans regret, tout ça pour faire des films qui font un bide retentissant au box-office. Si 45 millions de dollars investis en rapportent un seul, c’est déjà bien. Et quand bien même ce n’était qu’un navet à deux roubles, ces chiffres sont écœurants. Les gens ne veulent pas aller voir ce genre de guimauve patriotique.

Regardez ce qui se passe avec cette affaire de station rebaptisée, au métro Voïkovski à Moscou. Tous les médias veulent nous faire croire à quel point Nicolas le Sanglant avait été une personnalité admirable, spirituelle, grande, extraordinaire, seulement quand on fait un sondage « faut-il débaptiser une station de métro appelée du nom d’un des fusilleurs de Nicolas le Sanglant ? » le peuple répond « niet ». Bref, c’est comme faire un doigt en cachette à l’idéologie, au régime et aux popes.

– Après bientôt deux ans de guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, une ancienne expression parlant de peuples frères est soudain revenue à la mode dans la FR, bien que jusqu’ici on ait voulu libérer l’Ukraine des Ukrainiens. Est-ce que cette rhétorique va avoir quelque effet ?

Nous n’avons rien de peuples frères. C’est une chose dont il faut bien se rendre compte. Les Russes ont leurs héros nationaux, les Ukrainiens ont les leurs, idem des priorités nationales, ils ont leurs propres gravités et leurs propres légèretés. Ce sont deux peuples complètement différents que la proximité géographique a réunis par hasard. Ce sont des peuples avec des cultures différentes, et différentes façons de voir la vie. Ils n’ont rien en commun. Alors on peut se prendre la tête avec cette histoire de fraternité, si ça branche certains. Mais je n’ai pas ce genre d’illusions.

J’admets que les Ukrainiens ont le droit, maintenant et pour de nombreuses décennies encore, de sursauter en entendant le mot Russie, et de le haïr. C’est n’est que justice. Je sais que ce n’est pas ma faute, ni celle des gens qui me sont proches, mais je dois tout de même répondre de ce qui s’est passé au Donbass : pour ces cadavres sans fin, ces terroristes, planqués derrière des polycliniques et des petites marchandes de rues ; pour ce naufrage qu’est le « monde russe ». Hélas, je dois moi aussi répondre de tout cela devant l’Ukraine. Et je mériterais son mépris et sa haine. Ce serait pénible, mais comme je suis un reptile, il est possible que j’y survive.

Par contre, nourrir l’illusion que tout le monde maintenant va retirer sa casquette ou sa papachka 10 pour danser le hopak ou la kamarinskaïa est inutile – rien de tout cela n’arrivera. On ne nous pardonnera pas, et on aura raison. De telles choses sont impardonnables.

– En ce moment, nombre d’opposants au président de la Fédération de Russie en exercice donnent des conseils et critiquent l’Ukraine ; beaucoup pensent qu’il est possible de construire en Ukraine « une autre Russie, sans Poutine ». Pourquoi vous abstenez-vous d’en donner ?

Je ne donne pas de conseils en général, c’est idiot. Comment peut-on donner des conseils à un pays qui n’est pas le vôtre ? Qui suis-je pour ce pays, pour lui donner des conseils ? En outre, je ne fais pas partie de l’opposition. Je ne suis dans cette affaire qu’un observateur-mathématicien, auquel on a demandé de faire un bilan de ses observations. Mes conclusions sont ce qu’elles sont. Pour moi, le tableau est on ne peut plus clair.

D’ailleurs, je ne m’apprête pas à rejoindre et ne rejoindrai jamais l’opposition, car au fond, j’ai droit de mépriser l’empire comme Poutine a le droit de l’encenser. Il est probable que mon mépris et son adjuration débouchent sur quelque chose de différent, mais il répondra de ses actes, c’est un homme assez brave et courageux. Et puis, je n’oublie pas cette opposition, quand elle ricanait et se tordait de rire en voyant comme on m’arrêtait et interdisait mes émissions, mes journaux, et comme on tirait sur le Parlement. Je me souviens bien de cette opposition, ils n’ont rien à envier aux Cent-Noirs d’aujourd’hui. Rien. Ils s’étonnent d’être jetés en prison, au lieu d’y jeter eux-mêmes les autres.

Prenez Gary Kasparov, une personne censée être intelligente, mais quelle soif de sang, quelle irresponsabilité et combien d’accents par trop familiers ont pu résonner dans son dernier appel pour la Russie postpoutinienne. Quand on se souvient que Marat et Robespierre avaient été des libéraux finis, invoquant dans leurs prières la liberté, mais qui, pour continuer de la prier, étaient prêts à envoyer des milliers de gens à l’échafaud. Moi pas, je n’y suis pas prêt. Je considère que la seule préoccupation doit être celle des voies de développement et la prospérité. Tout le reste ne coûte que trois kopecks.

Le linceul du "monde russe" sera orné de broderies ukrainiennes
Alexandre Nevzorov a fondé une école d’équitation basée sur la doctrine d’Antoine de Pluvinel, privilégiant la « cervelle » du cheval plutôt que la dureté de son mors…

– Vous êtes l’un des journalistes les plus célèbres des années 90 en Russie, ensuite vous avez connu une grande traversée du désert, vous vous êtes occupé de chevaux… Pourquoi revenir vers le journalisme ?

Oui, j’ai étudié les chevaux, ensuite les hommes et d’autres animaux. Pour être honnête, je pensais que j’étais fini dans ce métier, et que de charmants ne-m’oubliez-pas recouvraient déjà ma tombe au cimetière du journalisme. Il s’avère que non.

Quand cette guerre informationnelle a débuté contre l’Ukraine, je suis revenu à cause du Donbass. J’ai assez facilement repris la place qui avait été la mienne avant ma si longue absence. J’ai eu beaucoup de propositions, mais je suis un mercenaire difficile. Je peux accepter ou ne pas accepter un contrat. On ne m’appâte pas si facilement et ce n’est pas une question d’argent.

C’est en partie pour l’affaire du Donbass qu’on a très sérieusement essayé de me recruter. Tous les camarades de toutes les guerres auxquelles j’avais participé étaient là-bas : les OMON de Riga, de Vilnius, les héros de Transnistrie, et tous les autres. Par contre, j’ai immédiatement senti l’odeur âcre, reconnaissable entre toutes, de la plus infecte et ordinaire criminalité. En Transnistrie, il n’y en avait pas, dans tous les autres conflits non plus, mais là, ça puait l’orthodoxie et la rakaïshyna. Le mélange des deux aromates m’a ôté tout désir d’y participer, mais je m’y suis intéressé quand même, j’y suis allé, et là ç’a été « open bar ».

Propos recueillis par Roman Tstymbaliouk

  1. Nous avons traduit « journaliste russe » tel que dans l’original, bien que depuis la guerre du Donbass l’intéressé demande à ce qu’on ne le désigne plus sous ce gentilé.
  2. Le Rousski Mir est une théorie néocoloniale plaçant volens nolens tout russophone orthodoxe sous protection du Kremlin.
  3. Ou « Nouvelle Russie », détachement par petits morceaux du sud et de l’est de l’Ukraine au profit de la Russie, laissant ainsi l’Ukraine sans façade maritime.
  4. Opération antiterroriste, c’est ainsi qu’on appelle la guerre du Donbass côté ukrainien.
  5. Le vol MH17 de la Malaysian Airlines abattu le 17 juillet 2014 au-dessus du Donbass ayant fait 300 morts.
  6. En réalité Nevzorov s’est largement exprimée sur l’annexion de la Crimée en la qualifiant de rapine de bas étage. Il pronostique du reste le retour de la péninsule à l’Ukraine.
  7. Dans le langage russoputin on peut clipper ensemble des notions antithétiques, tels écrou ou goupille, avec « spirituel ». Voir à ce propos notre article consacré au sujet.
  8. Un charlot, bien évidemment! NDT
  9. En 1849, Dostoïevski est à deux doigts d’être exécuté avec d’autres « libres penseurs ». Il voit soudain son supplice comme un calvaire christique…
  10. Sorte de long chapeau des cosaques.

Nevzorov Opposition russe Ressentiment Rousski Mir


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