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L’infantilisme du monde russe
By PanDoktor Posted in Presse & Médias, Traduction on 1 mars 2017 15 min read
Intraduisible Donbass Previous Russe ressentiment (II) Next
Sur son blogue, Arkady Babtchenko, un ancien de Tchétchénie devenu journaliste, auteur et correspondant de guerre, fustige la société russe infantilisée par la télévision. L’ex-officier russe voit dans cette médiocrité télévisuelle l’origine de la guerre d’agression menée par Poutine contre l’Ukraine. Et plus que la propagande elle-même, un terreau prédisposant les Russes à suivre en masse l’idéologie mondorussienne. 

Du russe par NSM

Si on me demandait de définir ce qu’est le Rousski Mir (Monde russe) en un seul mot, je répondrais sans hésiter: infantilisme. C’est la notion qui décrit le mieux l’état de la société russe d’aujourd’hui. Par infantilisme j’entends tout d’abord l’inaptitude à répondre de ses actes. L’inaptitude à établir les relations de cause à effet; à comprendre que tels ou tels actes entraîneront telles ou telles conséquences. (…)

Mais là où ça devient intéressant, c’est que cet infantilisme de masse est loin d’être un phénomène limité à certaines catégories. Dans le cas d’alcooliques congénitaux, avoir des synapses et des neurones de dégénérés après tout l’éthanol absorbé de génération en génération est une chose qui va de soi. Avec ceux-là, tout est clair. Une absolue, invétérée et fixée par des générations primaire stupidité. Rien sur quoi une personnalité adulte pourrait s’appuyer pour se développer. Jusqu’ici, ça va, tout est clair.

Seulement voilà, l’infantilisme a gagné toute la société, de son sommet jusqu’à sa base, et ce, indépendamment du statut, de la fortune, ou de la « caste » – voilà ce qui cloche ! (…)

Diffuser des spots sur le petit garçon crucifié de Sloviansk1. Y croire. (…) Faire des exposés sur l’euro-fascisme, le bandéro-fascisme, le turco-fascisme, le libéral-fascisme. Aller tuer des « bandéros »2 parce qu’ils bannissent le russe. En faire des émissions de télé. (…) Chasser des universités les étudiants turcs. Licencier un professeur pour un article. Soutenir la primauté du droit russe sur le droit international. Et ensuite assigner la Turquie en justice. Verser dans le dithyrambe en s’adressant aux hommes du pouvoir…

L’infantilisme du monde russe

Chez l’adulte, il existe une notion appelée dignité. C’est une notion absolument non matérielle. Qui ne « rapporte » pas, alors que l’enfant est prêt à s’abaisser pour un bonbon. Sa personnalité, socle sur laquelle doit se constituer son sens de la dignité, n’existe pas encore. Un individu adulte, dont la personnalité est déjà formée et consciente d’elle-même, ne va pas faire le zouave pour le simple appât du gain. Chez les personnalités solidement constituées, cette notion abstraite s’avère supérieure aux valeurs matérielles.

Si on me demandait de définir ce qu’est le Rousski Mir (Monde russe) en un seul mot, je répondrais sans hésiter: infantilisme. C’est la notion qui décrit le mieux l’état de la société russe d’aujourd’hui. Par infantilisme j’entends tout d’abord l’inaptitude à répondre de ses actes. L’inaptitude à établir les relations de cause à effet; à comprendre que tels ou tels actes entraîneront telles ou telles conséquences. (…)

Mais là où ça devient intéressant, c’est que cet infantilisme de masse est loin d’être un phénomène limité à certaines catégories. Dans le cas d’alcooliques congénitaux, avoir des synapses et des neurones de dégénérés après tout l’éthanol absorbé de génération en génération est une chose qui va de soi. Avec ceux-là, tout est clair. Une absolue, invétérée et fixée par des générations primaire stupidité. Rien sur quoi une personnalité adulte pourrait s’appuyer pour se développer. Jusqu’ici, ça va, tout est clair.

Seulement voilà, l’infantilisme a gagné toute la société, de son sommet jusqu’à sa base, et ce, indépendamment du statut, de la fortune, ou de la « caste » – voilà ce qui cloche ! (…)

Diffuser des spots sur le petit garçon crucifié de Sloviansk1. Y croire. (…) Faire des exposés sur l’euro-fascisme, le bandéro-fascisme, le turco-fascisme, le libéral-fascisme. Aller tuer des « bandéros »2 parce qu’ils bannissent le russe. En faire des émissions de télé. (…) Chasser des universités les étudiants turcs. Licencier un professeur pour un article. Soutenir la primauté du droit russe sur le droit international. Et ensuite assigner la Turquie en justice. Verser dans le dithyrambe en s’adressant aux hommes du pouvoir…

Chez l’adulte, il existe une notion appelée dignité. C’est une notion absolument non matérielle. Qui ne « rapporte » pas, alors que l’enfant est prêt à s’abaisser pour un bonbon. Sa personnalité, socle sur laquelle doit se constituer son sens de la dignité, n’existe pas encore. Un individu adulte, dont la personnalité est déjà formée et consciente d’elle-même, ne va pas faire le zouave pour le simple appât du gain. Chez les personnalités solidement constituées, cette notion abstraite s’avère supérieure aux valeurs matérielles.

L’infantilisme du monde russe
Arkady Babtchenko à Tskhinvali (Ossétie du sud) en 2008 durant l’invasion russe de la Géorgie


Ainsi, un adulte ne presserait pas des tonnes de tomates sous la chenille de son tracteur. Il ne monterait pas dans son bulldozer pour écraser des oies saisies dans un petit magasin de campagne…3 Tout simplement parce que c’est honteux. Encore une notion abstraite que le monde infantile ignore. Mais autant on peut comprendre qu’un enfant de trois ans ne puisse comprendre pourquoi toucher le soleil avec un lance-pierre est impossible; ou qu’un tâcheron ne puisse comprendre pourquoi écraser des tomates avec un tracteur, ce n’est pas bien; autant l’impossibilité d’expliquer à un professeur, à un médecin, ou à un ingénieur une règle élémentaire comme on ne prend pas à autrui ce qui ne nous appartient pas, a de quoi marquer.

Prenons un adulte. Intelligent, même. Mais dont une partie du cerveau, complètement bouffée par la télé jusqu’à l’infantilisme le plus absolu, empêche les impératifs moraux les plus basiques dans une société adulte d’atteindre la conscience. Toute conversation, toute discussion est alors impossible. On est en face d’un petit capricieux en pleine crise d’hystérie. « Et pourquoi tu as volé la Crimée au petit Pétia ? (Pierre Porochenko) Voler, c’est pas bien. Aller, rends-la. Les lois c’est fait pour qu’on les respecte. » Nan ! J’la rendrai pas ! C’est à moi ! C’est MA Crimée ! J’la rendrai pas ! C’est mon joujou ! Et c’est tout.

Aller se battre dans le Donbass pour payer un crédit n’est pas une conduite d’adulte. Renier son soldat de mari mort dans le Donbass contre une indemnité n’est pas une conduite d’adulte.4 Être officier des spetsnaz dans le GRU (!) et se rendre derrière les lignes ennemis pour bêler : non, c’est pas moi, je suis là à l’insu de mon plein gré, n’est pas une conduite d’adulte. Crier Vas-y, Poutine, envoie les troupes et par la suite s’étonner que l’Ukraine fasse donner l’artillerie n’est pas une conduite d’adulte.

Bon sang, mais à quoi bon continuer la liste, quand le chef suprême des armées en personne arrive à renier ses propres soldats en disant qu’ils n’y sont pas, et dans le même temps les envoie au feu sans écussons ni insignes, avec des avions sans cocardes… L’infantilisme élevé au rang de politique d’État. Sans doute un cas unique dans l’histoire.

L’adulte se distingue essentiellement par son aptitude à être responsable. Responsable d’autrui, responsable de son pays, mais surtout, responsable de ses propres actes. Même l’Union Soviétique le lui apprenait. Même le pays des soviets, qui opprimait la moindre manifestation d’individualité, enseignait qu’il fallait être droit, qu’il ne fallait pas mentir, mais répondre de ses actes. Le poutinisme est sans doute le premier régime de l’histoire dont l’idéologie officielle prône une conduite asociale. Et la quintessence en est, bien sûr, le Donbass. Une guerre qui ne souffre aucune concurrence, sauf peut-être celle du Congo, avec des garçons de 11 ans découpant des villageois à la machette.

Au référendum, on a voté dans l’espoir que Poutine nous prenne avec lui, comme il avait pris la Crimée, confie sur Radio Svoboda une réfugiée du Donbass, se retrouvant à Pskov, dans le nord de la Russie, et sur le point d’être expulsée de son hôtel. Mais… bordel de Dieu… j’ai lu cette phrase il y a quelques jours déjà, et je ne sais toujours pas par quel bout la prendre. Parce qu’on voulait que Poutine nous prenne avec lui : c’est du point de vue de l’adulte une phrase totalement dépourvue de bon sens. Une simple suite de mots sans contenu rationnel.

Qu’est ce que cela veut dire nous prenne avec lui ? Vous vouliez dire : vivre en Russie ? Allez donc prendre un billet et partez. Où est le problème ? Ou bien vous vouliez dire que les troupes de l’État voisin n’avaient qu’à occuper une partie de votre pays, renverser l’ordre constitutionnel, renverser le pouvoir de l’État, organiser des bandes de criminels armées, et raser vos villes à l’aide d’armes de destruction collective, en tuant dix mille personnes ? Dans ce cas, c’est totalement différent, on ne peut plus appeler ça on voulait juste que Poutine nous prenne avec lui. Cela s’appelle collaboration. Trahison. Haute trahison. Participation à une entreprise terroriste. Contre la vie. Contre la loyauté. Contre la paix et l’ordre civils. Contre les fondements de l’ordre constitutionnel et la sécurité de l’État. Il s’agit de terrorisme. Planification, préparation, déclenchement et propagation d’une guerre d’agression. Ça va chercher dans les vingt ans. Dans le meilleur des cas. Et dans le pire, la liquidation les armes à la main.

Vous êtes des droits communs, le savez-vous au moins ? Tout ce qui vous arrive, vous arrive à cause de votre on voulait simplement voter au referendum. Non, justement, pas « simplement». Vous comprenez, ça ? – Non. Que dalle. Incompréhension totale dans le regard. Cette phrase « nous prenne avec lui », ce n’est pas la première fois que je la lis ou que je l’entends. Et qu’est-ce que ça veut dire « que Poutine nous prenne avec lui » ? Sur ses genoux ou quoi? Des gosses… Atrophie absolue de la conscience d’adulte.

Même stupeur en regardant sur Youtube des hommes de la DNR interrogés par les Ukrainiens. « Je suis tombé sous l’influence de la propagande »… Mais quelle influence de la propagande ? Qu’est-ce que t’as cru, que t’étais en Allemagne en 1933, avec un seul journal, le Völkischer Beobachter et aucune autre source d’information ? Va donc sur internet. Tant qu’Ekho, RBK, Novaya Gazeta, New Times et Rain-tv sont encore vivantes. Il y a Pavel Kanéguine, Timour Olevski, Andrey Piontkovsky. Ou Navalny, de toute rigueur. Tu sais qui est Navalny ? Tu sais de quoi il parle au moins ? Non, parce qu’il n’y a pas eu d’influence de la propagande. Parce que t’es le premier à gueuler sur les forums: Merci mon Dieu d’avoir pété la gueule à cette pourriture de journaliste.

Autrement dit, ils ont accès à toutes les sources d’information. Tout le monde les connaît. Ils l’ont l’information. C’est juste qu’ils ne savent pas quoi en faire. Ils ne savent pas l’analyser. Absence de maillons logiques, absence du lien de causalité, image du monde primitive, « Tata Valya5 m’a dit à la télévision que les bandéros, ils étaient méchants », résultat, il n’y a plus qu’à embrigader tous ces pékins sous-développés et les envoyer par divisions entières faire des cartons dans le pays d’à côté.

C’est justement cette Tata Valya de la télé qui se trouve à l’origine de tout. Car tout n’est pas parti de la propagande. La propagande n’a fait que profiter d’un terrain déjà propice. Aucun Kiseliov6 (…) n’aurait été possible sans cette décennie de décervelage par les talks shows et autres feuilletons idiots. Sans ces « Loft-story » déclinés sur toutes les chaînes, il n’y aurait pas eu d’occupation de la Crimée. J’en suis absolument convaincu. (…)

La débilitation de masse, ça vous dit quelque chose ? Quand 99 % de la production télévisuelle, y compris la pub, propagent le même modèle de comportement animal rudimentaire: le crétinisme moral. Quand cette production télévisuelle réduit la palette des sentiments humains à deux réflexes primaires: braillements et hystérie. Et toujours ce même infantilisme, ce même gamin capricieux incapable de se tenir. Que dire après ça… Que la débilitation de toute la Russie est une expérience parfaitement réussie. Je le dis pour la centième fois: l’arme la plus dangereuse de la Russie, ce ne sont pas ses Iskander, ses sous-marins ou son arsenal nucléaire. L’arme la plus dangereuse de la Russie, c’est ses zombis.

Bon, je vous passe les commentaires sur la toile; en les lisant, on comprend qu’on ne peut y répondre sans reprendre les bases, et commencer ab ovo, de la formation de la Terre il y a 4,5 milliards d’années. Sinon ça marche pas. Et le diable m’emporte! mais c’est comme se retrouver dans un internat, à surveiller des attardés 24/24, 7/7, et je reconnais volontiers que je ne m’en sors pas. L’idée de rencontrer une personne qui n’aurait pas encore bouffé son cerveau devient très appréciable. On dirait une nouvelle forme de ghetto complètement absurde. Tout un pays de sales mioches vachards et simples d’esprit. Un pays où les gopniks, les zyvas sont la classe dominante… Rien à dire, Vova7 a réussi son coup. Mais ce genre de construction ne tient pas bien longtemps. Elle est incapable de s’autogérer et a besoin d’un contrôle extérieur. Alors comment tout cela va se terminer ? On en reparle l’année prochaine, dans un nouvel article sur le même sujet.

Mais il n’est pas de meilleure éducatrice que la vie. Elle parvient toujours à nous expliquer les choses. Si ce n’est par la tête, alors par les fesses. Tout le monde y a droit. Elle remet toutes les cervelles à leur place. Elle vous attrape les oreilles, vous met au coin, et vous donne du martinet; cela dit, les règles de conduite dans une société adulte, et dans des limites acceptables, elle les inculque bien. Peu importe les « j’veux pas » et l’incapacité d’apprendre. Les esprits vont donc mûrir. Quoi qu’il arrive.

Par contre, oui, ça va faire mal.

Arkady Babchenko
dit « Starshina zapasa » (officier de réserve)


  1. Un des plus gros fakes de la propagande russe depuis l’occupation du Donbass. L’histoire d’un pauvre garçonnet crucifié par de méchants soldats ukrainiens devant sa propre mère, et racontée par elle-même ! 
  2. Les Russes appellent « bandery » les Ukrainiens engagés. Du nom de Stepan Bandera, leader des nationalistes ukrainiens dans les années 1930 à 1950. Assassiné par le KGB. 
  3. Il s’agit de la destruction des marchandisent occidentales, détruites par décret au titre de contre-sanctions. 
  4. Les corps rapatriés sont enterrés dans le secret. Officiellement la Russie n’est pas en guerre avec l’Ukraine… 
  5. Valentina Leontieva. Conteuse légendaire de la télévision soviétique dans les années 70 et 80. 
  6. Présentateur de la télévision officielle particulièrement outrancier. 
  7. Diminutif de Vladimir. 

Babchenko Opposition russe Ressentiment


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  1. Garry Kasparov

    @Kasparov63

    Murder. This is business as usual for Putin in Ukraine, in UK, in US, while Macron does TOTAL business as usual with Putin in St. Petersburg. After 298 murdered on MH17, why should Putin worry? RIP.

  2. Coup de théâtre. La SBU a organisé un simulacre d’assassinat pour arrêter l’assassin. On ne sait pas tout encore, mais l’essentiel c’est que Babchenko soit vivant !

    L’arrestation d’un suspect accusé d’être derrière cette tentative est également annoncée dans la foulée. L’opération aurait pris deux mois de préparation selon lui : « Je suis désolé mais il n’y avait pas d’autre possibilité. Il a fallu deux mois pour préparer l’opération. J’ai été mis au courant il y a un mois ». Un homme de main ukrainien aurait été recruté par les russes pour 40 000 $ selon les services ukrainiens.

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