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L'Irlande  
Chroniques de la vieille diaspora (9) 
By Philippe Naumiak Posted in Chronique, Mémoire, Non classé on 7 septembre 2019 13 min read
Un révisionniste arrive, tous aux abris !      Previous Ukraignos...  Next

« Lorsque Dieu créa le monde, Il acheva Son œuvre par l’Europe.
La Bretagne en était l’ultime avancée face à l’océan.
Il signa son œuvre par l’Irlande — point final au bout de notre continent.
Là, Il s’aperçut qu’Il ne lui restait plus que trois couleurs :
le noir pour le ciel, le vert pour la terre et le bleu pour la mer.
Alors, Il la créa ainsi.
Pour se faire pardonner, Il lui donna Saint Patrick et la bénit de trèfles
qui permettent aux Irlandais de contempler la Sainte Trinité.
Depuis, l’Irlande lui est toujours restée fidèle. »

Pardon, lui était fidèle. J’ai écrit ces lignes il y a trente ans. L’âme irlandaise n’est plus. En votant l’avortement par référendum les Irlandais ont renoncé à être, à perdurer, ils viennent de se tirer une balle dans le pied, ou dans les testicules pour gagner du temps, au choix. Avorter supprime une potentielle vie humaine et meurtrit une femme. C’est et ce sera toujours une tragédie qui ne se décide pas par une majorité de bulletins exprimés, la légalité n’est pas le bien, pas plus que les succès électoraux des nazis ne rendent Dachau moralement légitime.

Et pourtant, je me souviens, c’était en 1986. Alors que j’étais interdit de séjour dans les pays de l’Est, l’Irlande fut ma patrie mythique de substitution à l’extrême ouest de l’Europe. Pays des rêves et des tempêtes, des hommes vrais et des chansons à rimes et à cœur, des grands espaces de désolation confinés dans un pays pas plus grand que la Galicie ukrainienne. Notre nationalisme ukrainien y trouvait résonance à chaque muret du Connemara et à chaque pinte de Guinness partagée au pub. Peuples aux destinées semblables faites d’oppressions, de famines et d’émigration aux Amériques.

À l’été 1986, nous quittâmes le camp ukrainien de Rosey, en France, pour celui de la Tarasivka en Angleterre, via l’Irlande. Le mal de mer nous prépara au bien de cette terre, dernier territoire européen isolé, pas même relié par un pont ou un tunnel. Alors, je me souviens…

Du patron du pub de Castelcove qui avait travaillé dur à Boston avec des Ukrainiens américains et qui nous débita quelques tirades en ukrainien avant de prendre son violon et jouer quelques ballades irlandaises auxquelles nous fîmes écho — des chants ukrainiens accompagnés par notre ami Myron au piano.

De la petite maison de pierres face à l’océan, en plein Kerry, abandonnée depuis la grande famine de 1845. Une pièce unique, quatre murs de pierres empilées, la soupente, la cheminée, un coffre vermoulu témoignaient de la grande misère irlandaise sous les lords anglais. Nous y passâmes la nuit à refaire le monde. Le vent soufflait des complaintes d’émigrés affamés navigant vers Boston dans les cales de navires, mouroirs flottant sur l’océan.

Du patron du pub de Ballydehob qui nous proposa de mettre nos sacs de couchage sur la moquette devant le feu de tourbe.

De cette vieille dame croisée un soir en bord de mer parmi les rochers du Kerry qui scrutait l’océan. Longue lignée de marins et d’émigrés américains. Un fils à Boston, un autre sur l’eau à pêcher le requin au large dans les eaux tièdes du Gulf Stream. La parole était digne sous laquelle perçait la mélancolie.

De ce marin de retour de mer, un peu allumé au whisky qui, ayant entendu nos déboires en Ukraine soviétique, jura — grand Dieu !, qu’il écrirait à l’ambassade soviétique de Dublin pour réclamer la levée de notre interdiction de séjour en Ukraine. Il le fit ! Nous reçûmes à Paris une lettre très soviétique de Dublin nous affirmant que patati-patata-patacoufin…

De ce brave paysan qui nous ouvrit sa grange et força la porte coincée qui n’avait jamais vu passer d’hôtes d’origine ukrainienne.

De tous ces pépés à la bonne trogne d’Irlandais sortis des films de John Ford, casquette de tweed sur la caboche, costume éculé et pipe au coin du bec et qui, lorsque vous entriez dans un pub, vous souhaitaient la bienvenue pour pouvoir philosopher sur le monde avec vous.

De Skibbereen et de cette Austin antédiluvienne qui grinçait, fumait, pétaradait tout autant que son propriétaire, cousin de Mathusalem, qui parlait dans un vieux français littéraire à l’accent gouailleur. L’énigme ? Envoyé au lycée Lakanal près de Paris en 1939 il y resta coincé durant toute la guerre par les Teutons. C’est un Français d’origine irlandaise qui s’en retourna au pays en 1945…

De cette caravane de l’IRA, en pleine foire de Limerick, qui vendait drapeaux et affiches nationalistes au profit de la lutte en Irlande du Nord occupée.

De cet Irlandais avec sa petite valise pris en stop qui venait de purger cinq ans de prison en Ulster pour avoir appartenu à l’IRA. Il s’en allait en République irlandaise pour y refaire sa vie.

De ce berger du Kerry conduisant nulle part son colley et ses brebis, à moins que ce ne soit l’inverse, et qui nous fit arrêter l’auto, couper le moteur, ouvrir le carreau, s’y accouda pour discuter de la vie, du temps, de tout, dans un irlandais semi-gaëlique…

De tous les Irlandais, fussent-ils pépés, prisonniers, nationalistes, simples gens qui jamais ne nous confondirent avec les Russes ou les Soviétiques. Histoire commune d’occupation, de famine et de luttes nationales, sans aucun doute.

De ce pub à Galway transformé en salle de bal où l’assistance dansa spontanément et nous avec.

Du vieux laitier du village coloré de Ballydehob, livrant son lait dans une carriole tirée par deux boucs, que je regardais sur une carte postale avant de m’apercevoir qu’il était derrière moi.

Du pub de Dingle où le patron, barman côté ouest et cordonnier côté est, nous servit une Guinness dans une odeur de vieille colle et nous pria de chanter une ballade ukrainienne pour voir si nous étions dignes de sa bière.

De ce camping de Droogheda, face à l’océan, quelques moutons, ânes, chevaux et chèvres et quatre tentes d’humains sous le crachin, et cet Irlandais qui jouait du violon.

De ces émigrés d’Angleterre, euphoriques d’être de retour au pays, qui nous offraient Guinness et parties de billard.

Du quartier Irlandais de Derry, le Bogside, en Irlande du Nord occupée. Des patrouilles de l’armée britannique, des check-points, des chicanes : tout évoquait le dimanche sanglant, le « bloody sunday », quand en 1972 l’armée tua 13 manifestants. Les fresques de l’Ira sur les murs, les noms et les photos des morts au combat, le « you are entering free Derry » à l’entrée du Bogside vous saisissaient, surtout un soir de novembre 1988, blotti au fond de votre sac de couchage à l’arrière du combi Wolkswagen entre deux passages de véhicules blindés militaires portant le « delation number » – où et qui appeler pour dénoncer l’IRA clandestine.

De cette petite route secondaire qui faillit nous faire rater le ferry du retour pour cause de sorties de messe à chaque village.

De cette plage déserte à l’extrême ouest dont j’ai oublié le nom. Nous y allâmes en voiture, sur le sable, pour nous plonger dans les rouleaux de l’océan.

Du navire soviétique amarré au port de Cork. L’officier de quart n’était pas un bourrin de Donetsk, il permit à son marin ukrainien de descendre à quai pour papoter avec nous dans la langue de Chevtchenko. Ce gars savait qu’une diaspora existait, il nous confia qu’en mer il écoutait, selon le large emprunté, les radios nord-américaines en ukrainien et qu’il appréciait, entre autres, les tubes folk de Bourya (бур’я).

J’ai aimé passionnément l’Irlande, à tel point que j’y suis retourné cinq fois d’affilée en quatre ans. En 1990, ce fut mon dernier voyage en Irlande. L’Union soviétique m’accordait enfin un visa pour l’Ukraine et je vis, horresco referens, le premier écran ouvrir son orifice dans un pub de Galway…

Je reviens d’Irlande après 28 ans d’absence. Mes craintes se sont vérifiées. Tout ça est fini. L’Irlande n’est plus. C’est un autre pays, riche, tout neuf, propre comme un smartphone – c’est peu et triste à dire. Avec l’enrichissement ils ont bradé leur âme et leur gouaille pour un iphone. La technocratie et internet auront tué plus de poètes que Cromwell et ses soudards, ce lessivage mondialiste des êtres et des attitudes est insupportable. L’Irlande est quadrillée, cernée, aseptisée, administrée de partout. Les paysages du Connemara, qui auparavant vous invitaient à rêver du Ciel et de l’Amérique, vous ramènent au rectangle de votre ticket de stationnement.

Le tourisme de masse est omniprésent : gare ta voiture, paie ton parking, fais ton selfie en mettant ta tête d’abruti (à distance avec ta ridicule perche escamotable) devant un site millénaire mille fois visible sur internet que tu ne sais plus contempler. Achète ton souvenir chinetoc, supporte les cars de touristes — bétaillères pour geeks et zombies momifiés, dégage — on ferme, tourne par là, ne va pas là, suis les pancartes… pan-dans-ta-gueule c’est pour quand ? J’ai vu des touristes français ignorer qu’il y avait eu une grande famine en Irlande et une guerre civile en Ulster il y a peu. Combien vont en Chine sans même savoir qu’entre 1959 et 1961 quarante millions de Chinois périrent d’une famine organisée par le régime communiste, ce qui représente le plus grand crime de masse de toute l’histoire. Demain ils visiteront l’Ukraine en ignorant tout du Holodomor et des millions de victimes du communisme ? La « Shoah par balles » ils sauront, elle sera obligatoirement en première page des guides, on peut compter là-dessus.

Ma maison en ruines face à la mer est toute barricadée, doubles planches, chaînes, chien méchant, défense d’entrer, passe ton chemin et va dormir au Bed & breakfast à 50 euros la nuit wifi-téloche inclues. Le camping de Droogheda — un golf pour pépés friqués, les hideux clébards à bobonnes ont remplacé les chevaux sur la grève.

La rencontre insolite, l’homme authentique enraciné, l’Irlandais à la John Ford a disparu. Des Geeks dans des belles voitures aux vitres teintées.

Certes l’Irlande, vieille dame respectable, a de beaux restes. On va au « singing pub » sur rendez-vous l’été y écouter chanter et jouer. Des affiches pro-vie ornent encore les murs de Dublin. Ces affiches seraient interdites en France où l’État droito-socialiste gère nos consciences et nous obligent à vénérer l’avortement de fœtus humains. Les murs du Connemara resteront encore là et les technocrates de Bruxelles n’empêcheront pas l’océan de pleurer sur les dernières tourbières du Donegal.

Au village fantôme abandonné durant la famine, au « bout-du-bas-du-banc-du-monde » sur Achill Island, toujours pas un touriste. Lieu poignant, il faut errer entre ses ruines et ses moutons dos au mont Slievemore toujours brumeux et face à la baie d’Inishgalloon. Au cimetière catholique de Belfast nous nous sommes recueillis sur la tombe de Bobby Sands, mort à 26 ans d’une grève de la faim dans la sinistre prison du Maze en 1981. Personne.

Un Chinois rencontré dans un pub se plaît à travailler en Irlande, les Irlandais restent faciles à vivre, ce qui est vrai. Il avait auparavant travaillé en Ukraine (« très difficile, pauvre l’Ukraine… »), en Pologne (« très bien la Pologne ! »), à Paris — parti à cause de l’agressivité des populations afro-musulmanes, dixit notre Chinois.

À Derry un musée relate les événements du Dimanche sanglant de 1972. L’Angleterre a reconnu ses fautes et contribué à l’édification de ce mémorial. Pas si perfide que ça l’Albion, le Royaume-Uni n’est pas la Russie. Un guide touristique vous invite à regarder les fresques murales à la gloire de la lutte irlandaise. Des néo-bobo-nationalistes y ont ajouté leurs fresques débiles avec Che Guevara, Bob Marley et la Gay pride. Pas très virils tout ça, Michael Collins, De Valera et Bobby Sands doivent ravaler leur Guinness dans leurs cercueils !

Mais, dépêchez-vous : sur la côte de Dublin déjà le bling-bling hideux de Saint-Trop pointe son mufle ripoliné.

Il est plus que temps que les banquiers, les technoligarques, les CONnectés cessent de gouverner le monde et laissent la place aux poètes, aux musiciens, aux écrivains, aux dissidents du mondialisme. Dorénavant je chercherai des routes non encore scannées par Googlemaps sur lesquelles m’attendent l’insolite, l’inédit, l’humain, l’enraciné et l’héritier. L’Ukraine offre encore ses sentiers, mais dépêchez-vous, une fois asphaltés il ne vous restera qu’un parking payant entre le MacDo et le supermarché. A Dieu ne plaise…

Diaspora Galicie Irlande


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