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L'ukrainien condamné à mort
By PanDoktor Posted in front culturel, L'Ukraine en danger!, LIttérature on 28 février 2017 17 min read
Le linceul du "monde russe" sera orné de broderies ukrainiennes Previous L’ukrainien littéraire  Next
Depuis sa naissance, la langue ukrainienne est la cible d’attentats divers. En particulier, une directive secrète émanant du tsar Alexis II apparaît de nos jours encore comme l’une des opérations anti-ukrainiennes les plus lourdes de menaces. Cet oukase fut signé à Bad-Ems, petite ville balnéaire de Rhénanie prisée de l’aristocratie tsariste. L’oukase d’Ems, ou « Emskyi ukaz » en ukrainien, condamnait la langue de Chevtchenko à mort…

L’Oukase d’Ems

C’est en 1876 sous le règne d’un Romanov à la réputation d’humaniste émérite – mais d’une humanité toute relative face aux problèmes nationaux – que l’ukrainien eut à subir une fois de plus les foudres de l’administration pétersbourgeoise. L’oukase officieux d’Alexandre II stipulait : qu’aucun ouvrage rédigé en dialecte petit-russien n’était autorisé à l’importation (sauf improbable autorisation de la censure); qu’aucun ouvrage en ukrainien ne devait désormais paraître en Russie, à l’exception des recueils de textes historiques (sans adopter l’orthographe ukrainienne moderne); ainsi que certains romans (sous réserve d’adopter l’orthographe russe). L’interdiction frappait également d’une manière irrévocable : toute traduction de livres russes vers l’ukrainien; toute représentation théâtrale; toute édition de partition musicale en ukrainien; toute déclamation et lecture publique.

L'ukrainien condamné à mort
La poétesse Lessia Oukraïnka encore enfant

Toutes les autres parutions devaient recevoir l’imprimatur du gouvernement. Une clause spéciale interdisait purement et simplement le journal des progressistes ukrainiens Kyïevsky Télégraf, tandis que la chaire d’ethnographie à l’université de Kiev était supprimée. Ces mesures infamantes pour le “Gorbatchev” de l’époque furent donc appliquées clandestinement, tout comme l’avait été la circulaire secrète de Valouïev émise sous le règne du même Alexis treize ans plus tôt et dans laquelle figure la fameuse formule selon laquelle la langue ukrainienne n’a jamais existé, n’existe pas et ne pourra jamais exister.

Concrètement, l’oukase interdisait à l’ukrainien l’accès à la science et à l’éducation, synonymes de modernité et de civilisation, mais reconnaissait de manière implicite et paradoxale l’existence de l’ukrainien en tant que langue évoluée, justement par cet acharnement à vouloir l’abaisser au rang de dialecte par des interdictions injustifiées.

L'ukrainien condamné à mort
L’oukase d’Ems (publication d’époque)

De nos jours encore, l’ukrainien est souvent jugé « rural » par opposition au russe, qui lui, est parlé en ville et dans les ministères. Cette opposition entre un « dialecte » en tout égal par ses facultés à une langue nationale, et une langue russe au prestige artificiel et imposée de force, continue de diviser l’Ukraine entre partisans du bilinguisme et ceux du « tout ukrainien ». C’est le résultat d’une histoire tourmentée, vieille de plusieurs siècles d’occupation russe en Ukraine, et jalonnée de petits « oukase d’Ems » aux effets dévastateurs.

De fait, dans les cinq années qui suivirent l’oukase, seuls huit ouvrages en ukrainien virent le jour (avant l’oukase, un quart des livres parus à Kiev étaient en ukrainien). Par la suite, d’autres mesures iniques furent édictées en nombre. Pour l’anecdote, nous citerons simplement celle qui affectait le fondement-même de la conscience nationale au sein de la population : l’interdiction de choisir un nom de baptême ukrainien pour les nouveau-nés — en conséquence, il n’y eut plus de Petro, que des Piotr ! — une trouvaille d’Alexandre III plus connu en France pour le somptueux pont qu’il offrit à Paris, que pour ses pogroms juridiques et pogroms tout court.

De la russification forcée
à l’auto-russification

Au vrai, la lente russification de l’Ukraine avait débuté deux siècles et demi plus tôt et s’était attaquée à une langue littéraire ukrainienne encore “adolescente”, car à peine codifiée et surtout exempte de norme officielle. Le russe alors en usage se trouvait à peu près dans la même situation, mais le pouvoir sous la pression de l’Église orthodoxe – par définition, seule gardienne de la culture écrite – lui préférait le slavon. Au moment de cette première moscoviade linguistique, la langue ukrainienne se trouvait déjà sous le feu d’une Pologne catholique, identifiant le « ruthène » à la langue des Orthodoxes (qu’elle persécutait aussi bien sur le plan national que religieux).

Du XIe au XVIIe s. la langue administrative, liturgique et littéraire commune avait été le slavon (ou vieux-slave), une langue en partie artificielle, exclusivement livresque, mais compréhensible de tous les Slaves orientaux en dépit de ses versions locales. Ajoutons que la version “ukrainienne” du slavon avait depuis le Moyen âge essaimé dans toute l’Europe orientale grâce à l’abondante production littéraire des monastères ukrainiens, et surtout par l’intermédiaire des chancelleries seigneuriales, où les Ukrainiens, pratiquant usage moderne et classique, étaient légions. De la Lituanie à la Moldavie, une kyrielle de documents juridiques attestent de cette évolution linguistique, en particulier au sein de l’État Ruthéno-Lituanien ou Grand-Duché de Lituanie, dirigé par une dynastie balte du XIVe au XVe ss. et qui contre toute attente accepta pour son administration la langue d’un peuple assujetti.

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Evangéliaire de Peresopnytsia, 1556

En ce penchant de plus près sur la question de la modernité et de l’originalité, il est remarquable de constater à quel point les autorités russes négligèrent non seulement la langue des peuples qu’elles asservirent, mais également avec quel dédain elles traitèrent leur propre langue littéraire. Conservatrices en diable, elles bridèrent l’évolution du slavon en prohibant tout apport populaire, pourtant ennemi des archaïsmes; une attitude en tout contraire aux Ukrainiens qui malgré tous les obstacles dressés devant eux enrichirent leur langue littéraire et la protégèrent comme la dernière chose qu’on pût encore leur dérober. Si bien qu’au tout début du XIXe s. la cour impériale en était encore à préférer l’usage d’un français châtié à l’usage du russe jugé trop « brut » et laissé « à la populace ». Seuls Pouchkine et Nicolas Gogol — un Ukrainien — parvinrent à redonner à la langue impériale ses lettres de noblesse. Néanmoins, la version russe de la Bible sera tout de même la plus tardive de toute l’Orthodoxie slave; elle ne sera autorisée qu’en 1876, par une curieuse coïncidence, l’année de l’oukase emsois. (Plus de détails dans l’article Au origine du livre ukrainien)C’est d’ailleurs à l’issue de cette période qu’apparaît l’une des reliques les plus imposantes de l’histoire littéraire ukrainienne, moins par son poids de vingt livres que par son esprit. Il s’agit de l’Évangéliaire de Peresopnytsia. 1 Ce monument d’orfèvrerie et de savoir-faire monastique est avant tout un document de taille pour les linguistes: il renferme la traduction du Nouveau Testament dans une langue largement locale et vivante, allant jusqu’à utiliser quelques tournures populaires à une époque où elle n’était pas d’usage. C’est en général ce qui distingue l’Ukraine de la Russie, laquelle resta sourde aux influences de la Renaissance et du réformisme protestant, tous deux en faveur d’une meilleure compréhension des Écritures par le peuple. Chargé de symbole, c’est sur ce manuscrit que les présidents ukrainiens prêtent aujourd’hui serment.

250 ans plus tôt, cette lutte du clergé moscovite contre la modernisation du slavon fut surtout un moyen d’effacer les vestiges du passé ukrainien. Kiev ayant perdu depuis longtemps sa prédominance spirituelle et temporelle au profit de Moscou, le seul avantage de l’Ukraine était resté celui du savoir, une distinction propre à éveiller la jalousie des tsars, sans doute complexés par leur filiation spirituelle qu’ils devaient à l’Ukraine. Ainsi, la version ukrainienne du slavon finit par faire de l’ombre à de sombres Moscovites devenus entre temps « protecteurs » de l’Orthodoxie et projetant de réunir sous leur tutelle, aux dépens des Polonais, toutes les terres de l’ancienne Ruthénie. Ainsi, aux yeux de certains hiérarques ukrainiens peu scrupuleux, la version “ukrainienne” du Slavon devait s’effacer devant la version “classique”, celle-ci étant plus favorable aux carrières dans un empire en pleine expansion. Dès 1626 on brûla systématiquement les psautiers de facture lituanienne (c’est-à-dire ukrainienne) au profit de leur version moscovite. De cette façon, la première censure jamais pratiquée dans l’empire russe le fut à l’encontre de livres ukrainiens.

Cette entreprise de destruction culturelle se prolongea par des édits, de lourdes amendes, des réformes de l’enseignement et maints oukases personnels du tsar. Au XIXe s. la russification des élites ukrainiennes était presque achevée. Nicolas Gogol (dont le père écrivait des pièces en ukrainien), Anton Tchekov et tant d’autres abandonnèrent l’ukrainien pour contribuer à l’essor de la culture russe dans le monde entier. Quant à ceux qui bravèrent l’interdit linguistique, ils eurent le droit d’aimer l’Ukraine… mais du fin fond de l’hiver sibérien.

En ce qui concerne les applications concrètes de l’oukase d’Ems, elles visèrent toutes les couches de la société. Mais les « éclaireurs » de la culture ukrainienne, ceux qui, le samedi, abandonnaient leurs cours ex-catædra dans les grandes universités, pour animer les écoles villageoises de l’association Prosvita (textuellement à la fois espoir et lueur) furent les premiers frappés. A ce titre, l’activité théâtrale — le cinéma de l’époque — était parfaitement adaptée aux objectifs du mouvement dit « ukrainophile »; son ambition était de réveiller la conscience des masses, à la fois sur le plan social et national. Au cours des représentations, les intermèdes musicaux et les ballets traditionnels étaient fréquents. C’est du reste à un éminent représentant de ce mouvement, Pavlo Tchoubynsky, que l’on doit le poème « L’Ukraine n’est pas encore morte » devenu l’hymne de l’indépendance ukrainienne.

L'ukrainien condamné à mort
Érudit, publiciste et activiste politique, fondateur de la première revue ukrainienne moderne (Hromada, la communauté), installé à Genève après son renvoi de l’Université de Kiev sur ordre express du tsar, puis en France où il dénonce auprès des cercles intellectuels la situation critique du peuple ukrainien, Michel Drahomanov joua également un rôle important en condamnant certaines tendances terroristes au sein des révolutionnaires russes.

Paradoxalement, sans ces interdictions, le mouvement national ukrainien ne se serait jamais radicalisé. L’émigration d’intellectuels ukrainiens vers l’Ouest, avec un passage obligé en Ukraine occidentale, eut des conséquences bénéfiques sur l’essor du mouvement national ukrainien qui, de nos jours encore, y trouve sa plus forte expression.Pour échapper aux conséquences de l’oukase, de nombreuses personnalités ukrainiennes choisirent l’exil « volontaire » comme moindre mal, tel Mykhaylo Drahomaniv (Dragomanov), pilier du mouvement ukrainophile rassemblant socialistes, anarchistes et socio-démocrates — tous en faveur de l’émancipation culturelle de l’Ukraine — et comptant dans ses rangs d’éminents artistes et intellectuels russes. Si à l’époque il ne s’agissait pas encore d’indépendantisme, aux yeux des autorités impériales le seul fait d’évoquer la liberté perdue de l’Ukraine pouvait avoir des conséquences sur la société en général. Ainsi, l’étude de la “république cosaque” des Zaporogues, abusivement comparée à la Commune de Paris par certains socialistes ukrainiens, créait l’amalgame entre simple romantisme et dangereuse sédition.

Cependant, selon Dragomanov lui-même, l’oukase visait moins les idées progressistes que le niveau d’éducation du peuple ukrainien en général. Si la politique réformiste d’Alexis II puis d’Alexandre III avait pour objectif l’alphabétisation des campagnes, les Ukrainiens devaient en être exclus, à moins d’être totalement russifiés. De la sorte, à l’orée du XXe s. l’intelligentsia ukrainienne se retrouvait face à une lourde responsabilité, non seulement celle du progrès scientifique en général (avec ses applications notamment dans le domaine de la santé publique), mais avant tout devant le progrès moral et spirituel de la Nation. Peu à peu le travail de cette intelligentsia allait revêtir la forme d’un engagement total se résumant à un choix : demeurer « petit-russienne » ou devenir ukrainienne.

À ce titre, l’oukase d’Ems eut des conséquences inverses à celles espérées. Le tsar-réformateur, qui avait aboli le servage, n’avait pas compris que les intellectuels qu’il poursuivait pratiquaient l’ukrainien par humanisme. Du reste, pris au piège de ses propres réformes, incapable de répondre à toutes les attentes de ses sujets, Alexis II finit sa vie déchiquetée par la bombe d’un anarchiste; une génération plus tard, le trône de Russie vacillait et l’Ukraine arrachait sa frêle indépendance au prix d’une lutte sans merci. En somme, les tyrans moscovites auraient dû comprendre qu’en Ukraine il ne suffit pas d’imposer le russe pour étouffer le cri du peuple.

Un siècle plus tard, le peuple crie toujours, il prend même les armes, se radicalise sous la pression russe, mais garde le russe. Car, rappelons-le tout de même, en Ukraine le russe est toujours archi-majoritaire, et rien n’indique que cette tendance à s’auto-russifier s’estompera malgré l’engagement indéniable des régions russophones contre l’invasion russe. Une situation très paradoxale qui s’explique essentiellement par l’action (ou plus exactement l’inaction) politique depuis l’indépendance, et surtout, de vieux complexes. Rappelons à cet égard que l’ukrainien fut très longtemps plus ou moins déconsidéré. Dans une bonne partie des villes, parler ukrainien, c’était passer pour un gentil « villain ».

Le grand paradoxe, et à mon avis le plus symptomatique des maux ukrainiens, est la totale paralysie de l’ukrainisation dans un pays hier en révolution, et aujourd’hui en guerre. La mobilisation patriotique qui ne fait aucun doute et qui surprend même par son étendue, ne s’étend pas toutefois à la réappropriation du patrimoine linguistique sur les terres ukrainiennes perdues.L’ukrainien, langue de « pecs » ? A Kiev, la capitale, la situation est mieux acceptée aujourd’hui. Ailleurs, dans le sud et l’est, on peut être patriote, adorer Chevtchenko et paradoxalement ne pas s’exprimer dans sa langue. Une diglossie 2 d’origine historique et mentale, plus que politique ou démographique. 3 Le problème ne réside pas tant dans le bilinguisme (qui en soi est un bienfait) que dans cette diglossie. Les situations diglossiques sont généralement des situations conflictuelles où intervient le mépris. Ici les méprisés ne sont pas les Russes, mais les ukrainophones. Exemple typique: on parle ukrainien à la maison, mais on s’abstient de la faire en société…

Langue de velours et de paix…

Malgré ses promesses, le pouvoir prorusse avait promulgué en 2012 (sous la présidence du félon Yanoukovitch) une loi du reste passée à la hussarde et officialisant le russe comme langue… nationale. Le tout bien sûr en annulant l’ukrainisation brièvement initiée peu après la Révolution orange. Le 23 février 2014, juste après la fuite du félon vers la Russie, le Parlement ukrainien abrogeait cette loi collabo. Contrairement à ce que relaie toujours la presse française et moscovite, le russe n’était pas interdit, il perdait son statut tout théorique de « deuxième » langue d’État. En réalité, 8/10e de l’Ukraine parle encore russe en société. Il ne s’agit en aucun cas d’une langue minoritaire, mais bien de la langue dominante. Lui accorder des privilèges supplémentaires constitue une grave injustice pour l’ukrainien malmené de tout temps sur tous les plans.

Le 28 février, moins d’une semaine après ce vote en hâte, le gouvernement provisoire ukrainien faisait marche arrière. La veille, en Crimée, un « nouveau pouvoir » issu des petits hommes verts avait déjà appelé la Russie à intervenir, avant même que ne soit signé le décret abrogeant le statut officiel du russe (mesure quoi qu’il en soit inapplicable dans la Crimée autonome). La suite, on la connaît: le 1er mars, jour symbolique, les deux chambres russes votaient en faveur d’une intervention militaire directe en Ukraine et en Crimée. A Donetsk, des « hommes verts » occupaient l’Hôtel de Ville, et à Kharkiv, l’Hôtel de région.

Voilà comment le Kremlin sut exploiter la question de la langue à des fins politiques, et comment les Ukrainiens ne surent une fois de plus réagir fermement, toujours engoncés qu’ils étaient dans le pacifisme sacrificiel du Maïdane.

Une situation analogue avait déjà eu lieu à la fin de 1917. Des « gardes rouges » (prétendument ouvriers) faisaient alors éclater des « révoltes » dans le sud et l’est. Les diplomates russes assuraient déjà que Moscou n’y était pour rien. Sauf qu’à cette époque la réaction des patriotes et des révolutionnaires ukrainiens n’eut aucune commune mesure avec l’apathie de février-mars 2014. La langue ukrainienne était leur principale revendication. Le sabre de Petlioura se chargeait du reste. C’était une élite intellectuelle et idéaliste. Elle respectait les droits des minorités, mais entendait surtout faire respecter ceux de son peuple.

Aujourd’hui ce sont principalement des russophones qui s’affrontent dans l’est. Il ne s’agit donc en aucun cas de rejouer 1917. La guerre est bien là, c’est une nouvelle fois une agression moscovite déguisée en revendication locale. Mais entre-temps la langue et l’identité ukrainiennes ont été reléguées dans la catégorie des souvenirs romantiques. Quelle que soit l’issue de cette bataille, c’est le russe qui triomphera. ◊

  1. Compilé en 1556 en Lemkovie et en Volynie, respectivement dans l’est de la Pologne et l’ouest de l’Ukraine actuelles.
  2. Utilisation de deux systèmes linguistiques (langues, dialectes, parlers) ayant chacun un statut sociopolitique différent.
  3. La minorité russe (Crimée et Donbass compris) ne représente que 17% de la population, elle jouit de tous les droits constitutionnels prévus à cet effet, ce qui est loin d’être le cas de l’ukrainien dans la « Fédération » de Russie.

Langue Lettres Oukase d'Ems


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