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Maudits marais (Ourengoï)  
 
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers on 12 juin 2014 5 min read
QUAND L'UKRAINE EXPORTAIT SON GAZ... Previous Discours d'investiture Next
C'est ici que tout a commencé. Dans un des innombrables marais du Yamal en Sibérie occidentale. Sur le 66° degré nord on tutoie le cercle polaire. La terre est stérile, mais les champs gaziers ont donné une ville, Novy Ourengoï, à ce jour la plus septentrionale du monde.

Sortie de terre dans les années 70 grâce aux jeunesses communistes, elle a gardé son pur style soviétique de cité ouvrière, comme si La Courneuve s’était déplacée dans la toundra. Mais avec sa moyenne annuelle toujours négative, son amplitude de -60° à +40°, son sol gelé en permanence (la merzlota) et « l’or bleu » qu’il faut parfois puiser à plus de cinq milles mètres, le golf de l’Ob n’est devenu l’Eldorado gazier de la Russie qu’avec l’extrême résistance de techniciens compétents. Ils sont venus se damner pour un meilleur salaire et pour une vie meilleure, ce qui, sous ces latitudes, ne va pas forcément de soi… Aujourd’hui, plus question de « construire le socialisme » comme le chantait la propagande. On vient ici d’abord pour survivre.

Maudits marais (Ourengoï)  

Quel paradoxe que de venir chercher la survie dans un milieu aussi hostile et lointain. Mais la ruée vers l’or (qu’il soit bleu, jaune ou noir) efface la distance et les glaces polaires, comme elle efface les traces du passé concentrationnaire. Peu d’Ourengoïens se souviennent que la « civilisation » est arrivée ici grâce à des formes d’organisation moins pétulantes que celle des komsomols. Dans ces mêmes marais, du début des années 1920 jusque dans les années 1950, des hommes ont été amenés de force par convois entiers. Beaucoup trouvèrent le dernier coup que devait leur porter la vie, ici même, dans les marais d’Ourengoï.

Maudits des nomades, maudits des colons et des pionniers ukrainiens, ces marais enferment, depuis, toutes les promesses de vie et de prospérité. C’est pourquoi on s’y jette encore, à corps perdu, avec aux jours d’été, les moustiques, les ours et les chaleurs moites; puis quand arrivent l’hiver polaire, les gelures, la solitude et les tempêtes boréales, synonymes de vols annulés… Les stations de forages peuvent être parfois très distantes de Novy Ourengoï, et si on n’a pas les moyens pour se payer l’avion, l’Ukraine natale se trouve à des journées de trains.

Le district « autonome » de Yamalo-Nénetsie, malgré son nom, est une entité administrative aussi vaste que la France et la Grande-Bretagne réunies, mais ne compte que 5% de Nénetses contre deux tiers de Slaves, dont un bon quart d’Ukrainiens. Du petit foreur jusqu’au gouverneur, tout ici est gaz, et même Gaz…prom. L’hydre chérie de Poutine broie tout sur son passage et sa première victime est sans nul doute le peuple autochtone, qui perd peu à peu son mode de vie traditionnel sans trouver sa place dans la société moderne.

Les nomades locaux appellent les environs d’Ourengoï, Ngouri Khoï — « les eaux jaunes ». De ces pourrissoirs de l’Ob sortirent justement les premiers cabanons de prospecteurs, dans le milieu des années 60; non loin de là, on pouvait voir les restes d’un goulag construit sous Staline. L’administration pénitentiaire, entendant mal le dialecte local, avait dû choisir un nom hybride, sonnant plus « russe ». Ainsi naquit Ourengoï. Les maîtres du bagne totalitaire ne devaient pas davantage entendre les croyances nénètses, qui tenaient l’endroit pour maudit. Avec la surexploitation industrielle qui menace les nomades aujourd’hui, il faut croire que les chamanes avaient raison…

Des tombes à proximité du camp, des rails empilés: voilà à peu près tout le lien qui unissait la patrie soviétique et les princes de la toundra, lorsque les premiers géomètres plantèrent leur sonde dans ces marais. Avant l’arrivée du bagne soviétique, les Nénètses n’avaient jamais eu ouï-dire de révolution ni de socialisme. Quant aux prisonniers du Goulag, véritables otages du bolchevisme, ils servaient de main-d’œuvre servile et bon marché, amenée ici pour la construction d’une voie ferrée. L’URSS comptait sur eux pour acheminer nickel et autres richesses naturelles sous des latitudes moins hostiles. Mais la ligne ne fut jamais achevée. Il n’en reste que le squelette rouillé. On devait l’appeler Magistrale transpolaire: c’est aujourd’hui une route morte.

Maudits marais (Ourengoï)  
Construction de la voie ferrée Salkhard-Igarka (source: gulag.online)

Combien de bagnards ont laissé leurs os sur cette voie ? La reclassification des archives nous empêche de le découvrir. Mais on sait que dans ces années-là, les Ukrainiens des camps étaient les plus nombreux, et surtout, les plus rudes; ils avaient combattu les deux totalitarismes et ne craignaient pas les Russes. « Les esclaves ne vont pas au paradis », disait leur devise. Ils en firent leur Ultima Verba.

Au point de départ de la ligne, Salekhard, comme des dizaines d’autres camps, avait subi une importante mutinerie en 1950. Parfois, l’organisation des soulèvements était réglée militairement par des hommes rompus aux techniques de la guérilla, et l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, autrement dit l’UPA, en formait (avec ses frères d’armes lituaniens) la plus grande cohorte. Ils pouvaient partir à l’assaut des barbelés à la manière d’un bélier humain, avec des pioches en guise de grenades et des couteaux de fortune en guise de baïonnettes.

Avec toute la bravoure de l’homme qui n’a rien à perdre, certains parvinrent même à s’échapper, mais que pouvaient-ils ensuite, contre l’immensité ? La terre douce et triste, tombeaux de leurs aïeux et nid de leurs amours, ils la rêvent toujours, dans leur sommeil sans fin. C’est la diaspora horizontale, dont la nouvelle ne sait rien. Ni tombe, ni ULTIMA VERBA.

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