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Mon Géorgien... 
Chroniques de la vieille diaspora (6) 
By Philippe Naumiak Posted in Chronique, Mémoire on 5 juin 2019 11 min read
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J’eus la chance, dans ma banlieue parisienne, d’avoir pour voisin de maison un Géorgien, Michel Kavtaradzé. Un vrai de vrai, comme vous n’en verrez jamais plus. Un de ceux nés au siècle avant-dernier et préservés du végétarisme, de la cigarette électronique, de l’eau ferrugineuse et du libéralisme politique. À cent ans, pas plus de cholestérol dans le sang que d’idées marxistes dans la tête…

Le secret de ce vieux Géorgien nationaliste et fin lettré ? Pardonnez le triple pléonasme, un Géorgien de sa génération était forcément centenaire, politiquement érudit et nationaliste à vous faire passer un vétéran ukrainien de la Division Galicie pour une Hollandaise végane… Quant à sa longévité : une bouteille de bordeaux, deux cigares et une côte de porc par jour. Lui-même aimait plaisanter sur le sujet : Un Géorgien fête ses 110 ans. Il pose devant sa maison pour les caméras de télévision. Un journaliste lui demande le secret de sa longévité. C’est simple, répond l’homme, je n’ai jamais bu, ni fumé et j’ai été végétarien. On entend derrière lui, dans sa maison, des bruits de verres trinqués, des chansons paillardes et une odeur de viande grillée… Que se passe-t-il chez vous ? demande le journaliste. Oh, rien de grave, répond le Géorgien, c’est mon grand-père qui fête son anniversaire !

Malgré nos soixante années d’écart, ce Géorgien était mon ami. Il est vrai que les anti-communistes russophobes ne couraient pas les banlieues, quant à se trouver voisins de trottoir : une probabilité aussi nulle qu’une cuisine géorgienne sans gluten. Mais je fus l’heureux bénéficiaire de ce miracle de la rencontre.

Trêve de « Caucaseries ». Michel Kavtaradzé naquit à la fin du XIXe siècle sur les hauts plateaux de la Géorgie, dans l’empire russe. Le russe ? Il l’apprit uniquement pour combattre l’occupant, comme il aimait le dire. Il le lisait couramment, mais refusait toujours de le parler. Au baccalauréat, dans le cours des littératures étrangères où l’on enseignait le français, l’allemand et l’anglais, il choisit, par souci assumé de la provocation, le Zapovit (Testament) de Chevtchenko. Il dut repasser l’épreuve, car l’examen exigeait un texte de littérature étrangère et non un « dialecte petit-russien ».

Quand les bolcheviks arrivèrent, il quitta la Géorgie par bateau, via la Turquie et la Syrie, pour Marseille. Il fréquenta assidûment la petite communauté géorgienne de Paris. Il me parlait de ce colonel géorgien de la Légion étrangère qu’il rencontra plus d’une fois, portant l’uniforme spahi et ayant fière allure, futur héros de la France Libre. Il était présent aux obsèques de Simon Petlioura. Le père d’Hélène Carrère d’Encausse était son ami, un vrai nationaliste également, qui fut fusillé à la Libération pour certaines complaisances envers les Allemands, dixit mon Géorgien. Il ne portait pas sa fille, Hélène, russophile, dans son cœur de Géorgien.

En 1939, il est dans l’expectative. Il espère que le Reich attaquera la Russie pour voir la Géorgie se libérer. Quand la France s’effondre, en 1940, il se range du côté de la collaboration, non pas par détestation de sa patrie d’exil, la France, mais il sait que tôt ou tard l’Allemagne et l’URSS s’affronteront et il espère être en première ligne pour rentrer en Géorgie. L’Abwehr allemande l’envoie, avec quelques autres Géorgiens de Paris, se former en Allemagne à l’école d’officiers.

Juin 1941, l’opération Barbarossa est déclenchée. Des centaines de milliers de prisonniers soviétiques, dont des Géorgiens, croupissent dans les camps d’internement de la mort nazis. Ces Géorgiens vont visiter les camps de prisonniers pour y recruter des volontaires prêts à combattre l’Armée rouge sous l’uniforme allemand. Il en garda un souvenir terrifiant. À l’entrée d’un camp, des cadavres gelés étaient empilés comme des bûches entrecroisées les unes sur les autres. Tous les Géorgiens sont volontaires pour s’engager, tant pour sauver leur peau que pour combattre l’ennemi héréditaire russe. Un commissaire politique tenta de les en dissuader, il fut assassiné sous ses yeux. Mais la plupart de ces hommes n’étaient plus capables de rien, trop affaiblis, malades…

Néanmoins une Légion géorgienne fut constituée, son bataillon s’appelait Edelweiss. Ils partent pour le front de l’Est, l’Ukraine, le Don et le Kouban. Ils verront l’Elbrouz, la plus haute montagne du Caucase géorgien. Mais le front s’arrête. Il évite de justesse Stalingrad. Leur unité participe aux combats sur le front ukrainien, il se trouve en Crimée encerclée par les Russes.

Une fois, en Ukraine, un convoi s’arrête non loin de leur cantonnement. Des mains s’agitent à travers les ouvertures. Notre Géorgien, intrigué, s’avance. Un jeune SS sans grade lui donne l’ordre de dégager, tout officier qu’il était ! Probablement un convoi pour Auschwitz… En Crimée, la bonne blessure : une balle dans le derrière qui lui vaut un rapatriement par avion in extremis du front. Ensuite on l’affecta sur le mur de l’Atlantique à inspecter les sections géorgiennes qui y stationnaient. Il connut Saint-Malo d’avant les bombardements, l’île de Jersey occupée, l’île du Texel en Hollande où les Géorgiens vécurent une tragédie : en avril 1945 les soldats géorgiens sous l’uniforme allemand se soulevèrent contre les nazis et comptent sur un débarquement canadien pour les soutenir. Mais la cavalerie n’arriva pas et les Allemands écrasèrent le soulèvement. On se battit jusqu’après la capitulation de Berlin. Ce fut une hécatombe des deux côtés, les Géorgiens survivants furent rendus aux Soviétiques. Une section géorgienne connut un sort aussi tragique en Normandie. Au matin du 6 juin, des Géorgiens tombent sur des parachutistes américains, ils lèvent les mains pour se rendre ne souhaitant pas combattre contre les Anglo-saxons, les paras US leur tirent dessus, ne pouvant s’encombrer de prisonniers…

Il est vrai qu’il n’avait commis aucun crime de guerre, il avait juste accompli son devoir patriotique de Géorgien

En avril 1945, il se retrouve à Berlin face à l’Armée rouge qui avance. Il quittera la ville dans le dernier train filant à l’Ouest avant l’encerclement. Il rejoint les troupes allemandes disparates qui descendent le corridor alpin vers l’Italie, dans l’étau russe et américain. C’est à la frontière italienne qu’il apprend la capitulation du Reich. Il préfère ne pas se rendre, craignant d’être extradé en France et de connaître un mauvais sort. Il cache son uniforme dans le faux-plafond d’un hôtel de passage ; il ne gardera que l’insigne de son bataillon en souvenir. Il me le montrait avec fierté. Il restera une année en Italie du Nord, vivotant de petits boulots, attentif à l’actualité « épurative » en France. Un an plus tard, il rentre en France en passant la frontière de nuit par un col haut perché. Il reprend son travail de chauffeur de taxi. Il ne sera jamais inquiété, les esprits s’étant calmés. Il est vrai qu’il n’avait commis aucun crime de guerre, il avait juste accompli son devoir patriotique de Géorgien.

Il éditait chez lui une revue politique de la diaspora géorgienne. Il tapait lui-même les textes sur une machine à écrire aux caractères géorgiens. Je l’aidais parfois à la photocopieuse et à la relieuse, ça faisait presque atelier clandestin. Seul le titre était en caractères latins : IVERIA, le reste pour moi c’était « du géorgien »…

Nous vivions non loin de la maison de retraite géorgienne, au château de Leuville-sur-Orge où il envisageait d’aller pour ses « vieux » jours tout en disant, à 95 ans, qu’il n’y avait que des « vieux » là-bas… Il est vrai que certains résidents étaient plus que centenaires. Il perdait parfois la mémoire immédiate, mais jamais celle de l’histoire. Philippe, me dit-il un jour, toi qui es ukrainien, tu devrais épouser ma voisine, elle est ukrainienne comme toi ! Il s’agissait de ma femme qu’il connaissait, il était présent à nos noces…

J’ai croisé chez lui d’autres anciens Géorgiens (des –chvili et des –adzé) puis, l’indépendance établie, des intellectuels de là-bas qui s’intéressaient à son parcours. Une fois même, il hébergea chez lui un prisonnier politique expulsé d’URSS, un homme qui avait passé quelques années en détention et qui, dans les aléas des transferts, avait croisé nos prisonniers ukrainiens comme Stous, Horyn, Loukianenko… Nous suivions de près toute la politique soviétique, la Perestroïka, la chute du mur, les indépendances nationales… Chaque coupure de presse nous faisait refaire le monde et rêver d’Ukraine et de Géorgie libres ! Ces Géorgiens étaient passionnants et avaient un sens organisé de la discussion autour de la table, sous l’autorité conversationnelle du « Tamada ».

Il parlait des Ukrainiens avec une respectueuse, mais certaine condescendance. Oui, oui, disait-il, les Ukrainiens ont connu les famines, ont toutes les circonstances atténuantes, bien sûr, mais ils se russifient trop vite, et puis ils sont nombreux, enfin… Si nous, Géorgiens, avions été aussi nombreux, on aurait brûlé Moscou et pendu Lénine et Trotski !

Un sentiment de supériorité identitaire, en partie justifié, l’habitait. Sauf quand il s’agissait de Stepan Bandera. Ah, oui, celui-là, il aurait mérité d’être géorgien ! Il jalousait notre diaspora plus nombreuse. Vous êtes nombreux partout, les Ukrainiens, en Amérique, en Europe… Nous, nous allons bientôt disparaître si rien ne change en Union soviétique… Seuls Staline et Béria, tous deux Géorgiens, entachaient son patriotisme dominant. Une plaie dans sa mémoire, deux Russes, hélas, d’origine géorgienne, préférait-il dire.

Une de ses blagues préférées. Un officier russe, en tenue d’apparat, débarque à l’aéroport de Tbilissi, capitale de la Géorgie. Il s’est trompé de vol. Au lieu du vol Moscou-Kazan, il est monté dans l’avion pour Tbilissi. Il sort de l’aéroport en pleine nuit. Rien, sauf un taxi garé devant la sortie des passagers. Le Russe demande au chauffeur : Camarade, où dois-je aller? Je suis perdu ici… Le chauffeur géorgien : Ne va pas à droite, il n’y a que des Géorgiens, ils vont te crever là-bas ! Alors, puis-je aller à gauche ? T’es fou ! Va pas à gauche, y’a que des « camarades » géorgiens, ils vont te crever là-bas aussi ! Mais, alors qu’est-ce que je dois faire ? demande le Russe. Reste ici, répond le Géorgien, je vais te crever tout de suite !

Une fois, alors qu’il avait laissé ouverte la trappe de sa cave, il chuta dedans. Malgré deux côtes cassées, il eut la force de se remonter, d’appeler au téléphone, avant de tomber dans les pommes (géorgiennes). À l’hôpital il me dit : J’ai cru que j’étais mort et au Ciel, en Géorgie ! ‒ Comment ça ? Quand j’ai ouvert les yeux dans ma cave, j’ai vu qu’il y avait des bouteilles de vin, des boîtes de cigares et des journaux nationalistes ! Il disait vrai, sa cave était ainsi.

Il est parti centenaire finir ses jours en Géorgie, 85 ans après l’avoir quittée, il y est mort âgé de 104 ans. La télévision géorgienne l’attendait à l’aéroport. Si c’est pas aimer sa patrie, ça…

Diaspora Géorgie Kavtaradzé


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