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Monde Russe
Des façades Potemkine aux asiles enchantés
By Anna Khartchenko Posted in propagande, Traduction on 8 mars 2017 11 min read
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Les grands de ce monde font penser à de petits enfants: ce qu’ils adorent par-dessus tout, c’est donner l’illusion de leur propre grandeur à travers quelques trucs de comédien. 

Le plus ancien d’entre eux, plus ancien que la Russie elle-même, remonte à cet antique et quasi alchimique « savoir-faire » grâce auquel on fit croire en la transmutation de la Russie de bois en Russie dorée. Il suffisait de porter la fameuse couronne de Monomaque, prince ruthène du XIIe siècle, pour rendre le titre de tsar plus légitime quelques siècles plus tard. Mais ce n’était qu’une légende. Il ne s’agissait pas d’un présent byzantin, mais bien d’un fake tatar, un vulgaire bonnet emperlousé.

Monde Russe

À en croire ce qu’en disent les témoins oculaires, les feux d’artifice pétroviens furent les plus fastueux jamais tirés. On les montrait à la moindre occasion, du reste souvent la même, comme la prise d’une forteresse ennemie ou le retour d’une terre « perdue », au choix. Avec un tel theatrum de feu et de lumières, ce petit tyran de tsar rendait clos et cois les diplomates étrangers, lesquels devaient croire qu’un kilo de poudre en Russie valait moins qu’un kilo de sable.

Plus tard Catherine la grande à fin de justifier de son épithète redoubla d’efforts et d’imagination lors des jubilés et autres grandes fêtes de la cour, dans les monuments à la gloire des tsars, les spectacles pyrotechniques, les extravagances théâtrales, et bien sûr les interminables parades et autres mascarades. Cette ambitieuse tsarine atteinte de graphomanie aiguë se piqua, dit-on, d’écrire une tragicomédie pseudo-historique, « Crimée russe ! » dont l’histoire s’écrit encore de nos jours… La mémoire du mythique voyage qu’elle effectua par-devers les terres tatares de Crimée et les terres cosaques de Nouvelle Russie (Novorossia) demeure encore vivace de nos jours, tant ce déplacement d’une impératrice déjà fort imbue de sa personne fut marqué par une pompe jusqu’alors inédite. Pourtant Catherine n’est le plus souvent connue dans l’histoire qu’à travers les anecdotes peu catholiques au sujet de son intimité, et bien sûr par cette fameuse locution des villages Potemkine, du nom d’un de ces ministres et amants qui construisit de faux villages en Crimée. Leurs façades luxueuses devaient accréditer l’idée d’une Nouvelle Russie prospère et heureuse.

La Russie des soviets se débarrassa des tsars, mais conserva son goût pour l’art de l’illusion, pensant pouvoir multiplier le pain du peuple d’un simple trait de plume bureaucratique. La Russie d’aujourd’hui s’efforce avec plus ou moins de bonheur de recycler l’ancien éclat tsariste sans pour autant renier l’engouement typiquement soviétique pour toute sorte de numéros bon marché et autres shows populaciers.

Les largesses olympiques de Sotchi, par exemple, devaient consacrer la rémission économique et politique d’une puissance au passé prestigieux et toujours pourvue de grasses provendes. En un mot, on devait assister au retour de la Russie Impériale parmi les grandes nations.1

Car créer des mondes parallèles via les médias, « inspirer » des journalistes tout en les mettant au pas, envoyer de la poudre aux yeux en tenant un discours de grande puissance, éblouir son monde sous les torches gazpromiennes, faire des tours de passe-passe statistiques, jongler avec les âmes mortes tout en manipulant les vivantes, cultiver l’art du trompe-l’œil avec les troupes envoyées en Ukraine, faire apparaître et disparaître des chars tombés du ciel ou de mystérieux convois humanitaires au contenu invisible, le corps de soldats officiellement absents ou encore d’éphémères « petits hommes verts » sortant du chapeau au débotté comme de blanches colombes… de la paix, il va de soi ! – oui, tous ces trucs de magicien, Mère Russie en a plein sa fausse manche. Le clou du spectacle cette année, ce sont les réfugiés d’Ukraine. Du sensationnel. Un phénomène que l’Ukraine depuis toutes ces années d’indépendance n’avait encore jamais connu (en plus des « boïoviks », ces combattants hors la loi importés de Russie, autre surprise de la saison).

À parcourir les reportages diffusés dans les médias russes, on assisterait aujourd’hui à une méga-pérégrination de ressortissants ukrainiens, mais dans le sens inverse du voyage catherinien! Non pas vers la mythique Tauride (nom grec de la Crimée) ou la riche Novorossia, mais vers l’inhospitalière (dans tous les sens du terme) Russie du Nord. Comme si la célèbre formule teintée d’ironie Vers le soleil de Magadan ne désignait plus le Goulag d’Extrême-Orient, mais une place au soleil au bord du Pacifique. Difficile d’en établir la cause: est-ce l’étrange ivresse du Grand Nord, maladie du cercle arctique bien connue des ethnographes-esquimaulogues et identifiée sous le nom poétique de quête de l’étoile Polaire ? Ou bien est-ce l’exode mystique de tout un peuple en quête de l’Âme russe… de la tour Ostankino… des mirages du Rousski Mir… des écrous spirituels.. de retraites confortables ou encore d’autres carottes?

 

  • Dans cette vidéo, un fils demeurant aux Etats-Unis explique à sa mère vivant à Saint-Petersbourg, que c’est une « zombie ». Elle ne fait que répéter les poncifs de la télévision au sujet de l’Ukraine et reconnaît elle-même n’avoir que cette source d’information.

 

Il faut cependant reconnaître que de l’aveu des intéressés eux-mêmes, la géographie du voyage s’avère quelque peu inopinée. Par une malencontreuse ironie de l’histoire – ou bien l’humour… déplacé de fonctionnaires russes ? – les réfugiés doivent suivre un plan de route aux noms tristement célèbres. Il n’est pas rare qu’on les envoie en Kolyma, Carélie, Yakoutie, Bouriatie, Tchoukotka, Vorkouta, Sourgout, au Kamtchatka, à Mourmansk, Arkhangelsk ou dans le kraï de Perm2.

 

Ô ma grande terre russe, grands espaces pour les rêves et la vie !

Oui, la Russie a toujours compté des trous géo-démographiques en quantité excessive, trous qu’elle a essayé de combler il y a quelques années encore par un programme de retour au pays. Comme dit l’adage, à tout malheur est bon et de ce point de vue les réfugiés d’Ukraine tombent à pic. L’étendue de ce malheur, les personnes déplacées n’ont pu en prendre toute la mesure qu’une fois arrivées sur place. Comme tout ce qui est appelé « Potemkine », il s’avère que le programme n’avait de programme que le nom.

 

… On pensait aller juste de l’autre côté de la frontière, pour ne pas être trop loin, mais on nous a envoyé à Oulan-Oudé ! (chez les Mongols de Bouriatie) …

… On pensait voler vers Anapa (station balnéaire du Kouban) …

… Et nos enfants ont faim ! On sait pas où trouver du boulot, on a peur de se retrouver à la rue, on a même pas d’école pour les enfants, ni d’affaires…

… On nous a proposé de travailler dans une porcherie, avec un coin pour dormir, on a refusé bien sûr, comment on peut vivre dans une porcherie ? Vos fermes sont nazes, on a jamais vu ça, et vos maisons, chez nous c’est les clodos qui vivent dedans !

… Ça fait trois jours que j’essaie de consulter à l’hôpital, mais on me dit : pas de mutuelle. Alors quoi, j’ai plus qu’à crever sur place, c’est ça ?

… On nous avait promis des aides dans un premier temps, mais on a rien reçu encore, et aussi un emploi, mais rien non plus de ce côté-là, on nous a pris pour des pigeons.

 

Grosso modo, le sous-développement des infrastructures, le manque de travail, la vie chère, les salaires de misère, les problèmes de logement, d’accès aux soins et à l’éducation pour les enfants, l’ambiguïté du statut et les éreintantes longueurs administratives, etc suffiraient à remplir une liste déjà longue, mais celle-ci ne serait pas complète si on n’y ajoutait l’inhospitalité, voire parfois l’hostilité ouverte des aborigènes.

Notons que ces derniers ont quelques raisons objectives de ne pas accueillir à bras ouverts les nouveaux arrivants. Un responsable local de la région d’Arkhangelsk (extrême nord du pays) s’est laissé aller à une explication, certes émotive, mais par trop édifiante :

Vous ne voyez donc pas qu’ici les gens vivent dans des maisons de planches avec des latrines en guise de toilettes et qu’ils bossent pour à peine 10,000 roubles par moi? (200 €) Nos propres maisons tombent en ruines, risquent à tout moment l’incendie ou l’inondation, et vous voudriez qu’on traite ces problèmes après les vôtres? Mais vous ne voyez pas que nous pourrions appeler à l’aide nous aussi ? Et puis vous n’êtes pas si mal lotis : nourris, logés, bien au chaud et tout ça aux frais de la princesse.

Parlons franchement. Frappez et on vous ouvrira. Qui cherche trouve. Son pain, on le gagne à la sueur de son front. Qui ne travaille pas ne mange pas. C’est juste dommage qu’on doive vous rappeler ces fondamentaux, en ayant rien d’autre à faire que de remplir des seaux de mégots…

Monde Russe
En attendant la visite de Poutine…

Les charmes inouïs du Printemps russe vont-ils se dissiper après leur glaciale rencontre avec l’Hiver russe, lorsque les beaux décors en carton-pâte se déliteront sous l’effet des intempéries, et qu’ils laisseront leur place aux Neiges russes recouvrant les éternelles latrines posées au milieu de la pleine, ô ma pleine ?…

Salut à toi, Monde Russe !
Adieu theatrum.
Finita la commedia… Rideau.

***

Mais avant de se quitter, on ne coupe jamais au traditionnel rituel des grâces (et des crasses) à se rendre…

  • Ici une réfugiée du Donbass arrivant en Sibérie, « remercie » Porochenko pour tout ce qu’il a fait pour elle. Sans oublier Poutine bien sûr.

 

Alors bon vent, et SPASIBA ! Sans rancune, les amis, profitez bien de votre ancienne-nouvelle patrie, ce pays ruisselant de lait et de miel où vous accueille un peuple frère, sans plus de « junte » ni de « bandéristes » pour vous persécuter de leur « langue bovine ». En revanche, bon courage pour apprendre l’opulente et riche langue… des Bachkires !

Amen.

(12 septembre 2014)


  1.  
  1. Mais bien au-delà, car la Russie poutinienne vise à la restauration de l’URSS sous une autre forme. L’idéologie poutinienne se trouve entièrement résumée dans l’expression Rousski Mir, le Monde russe, concept-phare dont le programme politique pourrait être défini comme orthodoxe, néo-impérialiste et mémoriel. 
  2. Pour les nombreux liens vers la presse russe locale traitant du sujet, passer à la version ukr. de l’article. Courrier International avait publié il y a une semaine une traduction de la Nezavisimaya Gazeta. A notre connaissance, il n’existe aucun article français parlant de la déception des réfugiés ! 

Propagande russe Réfugiés Rousski Mir


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