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Moscou "Troisième Rome" ?
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers on 3 août 2014 67 min read
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Cette étude a pour sujet la transmission de l’idée impériale en Russie des origines à nos jours, ses répercussions sur la formation et la reconnaissance de l'identité nationale en Ukraine, et son influence fondamentale sur le conflit présent. Elle vise à démontrer que ce dernier repose moins sur des bases "géopolitiques" globales que sur un fondamentalisme orthodoxe et séculier intime à la Russie.
Moscou doit sa grandeur aux khans

La nostalgie d’une origine unique, aussi fictive qu’immémoriale, mais apte à gommer les querelles nationales ou successorales, ne put jamais esquiver, malgré quelques fortunes, l’écueil des orgueils nationaux. Entre ce que fut l’Empire romain, d’essence cosmopolite, et ce que seront les monarchies nationales, le véritable empire, c’est-à-dire la domination mondiale, l’Imperium Mundi, ne fut jamais instauré. En revanche que de mots l’ont décrit et le plus souvent dicté, au nom d’idéaux faussement universels ! Le plus souvent, la transmission de l’idée impériale, en Russie comme en Europe, ne fut que de la mauvaise propagande pour monarque en crise d’autorité. Elle fut aussi, pour les chantres de l’impérialisme, l’occasion d’exhiber un pédant arsenal “scientifique” et littéraire.

Moscou "Troisième Rome" ?

Toutefois, si Allemands et Français se disputeront Charlemagne, se feront Romains ou Troyens, et tireront sur la comète le plan d’un auguste destin, ils se rendront dignes de leurs aïeux imaginaires en perfectionnant arts et techniques ; par là même, ils participeront au progrès de ce que nous appelons en Occident la civilisation. Joachim Du Bellay, dans sa Défense et Illustration de la Langue Française (écrite en 1549, entre deux guerres d’Italie) ne dénonce-t-il pas le complexe des auteurs français face aux modèles latins et leurs “descendants” italiens ?

Dans cette rivalité admirative, les Moscovites voudront s’approprier eux aussi le flambeau de la civilisation européenne, tout comme ils voudront – étape incontournable – s’approprier l’imperium de la civilisation slave-orthodoxe. Mais se faisant, ils s’accapareront tous les droits sur la culture ruthène, et en éliminant la matrice de cette culture, l’Ukraine, scieront la branche sur laquelle ils s’étaient lourdement assis. Usurpé avec la dernière violence, l’héritage ne portera plus les fruits qui jadis avaient fait de la Rous’ la « rivale de Byzance ».

Kiev hors de Kiev, ou l’impossible unité

Ivan le Terrible
Ivan le Terrible

En réalité, loin d’être ruthène, la tradition impériale russe procède essentiellement de deux idéologies marquantes : l’une byzantine, du messianisme religieux ; l’autre mongole, du messianisme politique. Malgré l’apparente rupture de 1917, cette tradition triomphera à travers ses démiurges marxistes, qui n’auront même plus besoin d’être russes pour gouverner, ni orthodoxes pour prêcher. Mais ils porteront à leur point culminant l’ambition mondiale, les méthodes inhumaines et l’idée de paix universelle héritées des Mongols. Le mythe impérial, si profondément ancré dans l’imaginaire russe, traversera et s’enrichira de l’expérience soviétique. En témoigne encore son actuelle vitalité : loin de renier ce passé récent, la “Fédération” de Russie reprend l’attirail symbolique de l’Armée rouge, et assume tout autant l’hymne soviétique et l’aigle tsariste, symboles en apparence contradictoires, sauf pour Poutine…

Il y a environ cinq siècles en effet, en se retirant de Moscovie, les Khans léguèrent aux souverains moscovites tous les instruments d’une monarchie “performante”, instruments qui avaient fait défaut aux princes kiéviens. Les Moscovites se gardèrent bien de rejeter ces outils de pouvoir : à commencer par la centralisation ; l’instauration d’une conscription militaire unique ; d’un service de renseignement et de communications (les relais postaux) ; et l’emploi d’instruments judiciaires autrefois bannis de Ruthénie, comme la peine de mort, la torture, les châtiments corporels et autres supplices. Le vocabulaire russe lié aux institutions et privilèges de l’État regorge encore d’emprunts mongols : palatch (le bourreau), diengui (la monnaie), tamojnia (la douane), kazna (le trésor, la caisse). Comme l’écrit Karamzine, éminent fondateur de l’historiographie russe : Moscou doit sa grandeur aux Khans. 1 Plus récemment, le philosophe russe Nicolas Berdiaev (né et formé à Kiev) reformulera : La Russie est un royaume tatar christianisé. 2

Mais, opposé, ou plutôt apposé au pouvoir temporel, l’élément spirituel aura été primordial en Moscovie. Gengis Khan, qui n’avait voulu reconnaître aucune autorité religieuse au-dessus de la sienne, s’était néanmoins appliqué à préserver les différents cultes de son empire, sans doute le plus vaste de tous les temps. Les Tatars adoptèrent ce principe jusqu’à leur sédentarisation, ne se mêlant jamais des affaires intérieures de leurs vassaux du moment que le fisc en tirât bonnes recettes… Généralement moins instruits que les Ruthènes, ces nomades avaient créé des routes pour les chevaux, mais apparemment pas pour les idées. Les souverains moscovites purent ainsi cultiver sans contrainte l’image de princes très chrétiens, dont l’icône habilement exploitée donna naissance au mythe de l’imperator orthodoxe.


La statue de St Volodymyr à Kiev
La statue de St Volodymyr à Kiev

Volodimèr 1er (dit « le Grand ») canonisé dès le XIIIe siècle pour avoir mené l’empire ruthène vers sa christianisation définitive vers l’an 988, fut avant tout un homme d’État ne reculant devant aucun obstacle. Né d’une mère concubine et lui-même issu d’une lignée « barbare », Volodimèr parvint à asseoir sa légitimité en obtenant la main d’une princesse byzantine de sang impérial. Pour parvenir à ses fins, il avait fait assiéger Kherson, principal port byzantin en Mer Noire et le rétrocéda à l’empereur byzantin en guise de dot. Après cette victoire militaire et diplomatique, la Rous’ devint une puissance crainte et respectée dans toute l’Europe.

Avant son baptême, Volodimèr avait déjà tenté d’unifier l’empire par des moyens religieux. Toutefois le paganisme s’était révélé moins efficace que la culture religieuse byzantine, déjà slavisée par les Bulgares et les Macédoniens quelques siècles plus tôt. C’est néanmoins par la force que le christianisme byzantin fut imposé aux différents peuples de l’empire, et malgré toute la violence employée, certaines régions comme le sud de la Belarus demeureront réfractaires au nouveau culte officiel quelques générations encore. C’est peut-être pourquoi des missionnaires allemands et polonais (de rite latin) se rendront à TOUROV fraîchement conquise par Volodimèr dans l’espoir d’y trouver plus de succès. L’évêque Reinbern, un calotin du plus bas étage, incitera Sviatopolk à renverser son propre père Volodimer, lequel après avoir déjoué le complot, embastillera le félon, l’évêque allemand et l’épouse polonaise de Sviatopolk.

Les Polonais reviendront en force dès la disparition du grand-prince Volodimer. En 1018, Sviatopolk fait appel au roi Boleslas et prend Kiev de force à l’aide d’une troupe germano-hungaro-polonaise. Pour remercier son beau-père Boleslas Ier, Sviatopolk consentit à de larges compensations territoriales. On trouve encore dans la cathédrale de Gniezno, premier archevêché polonais, quelques crucifix ruthènes de cette époque.

Ironie de l’histoire, un siècle et demi plus tard le rite byzantin et l’orthodoxie seront à leur tour instrumentalisés par leurs anciens réfractaires. Ainsi de l’évêque Cyril de Tourov, vantant l’empire kiévien dans ses homélies patriotiques et plaidant en faveur de l’unité territoriale et religieuse des Ruthènes. Mais en vain : vers 1130 l’empire est déjà condamné…


Parfois nimbée d’une auréole complaisamment offerte par un clergé docile, on oublie à quel point la progéniture princière s’adonna à des jeux de massacre, parfois malgré elle, pour sauver sa tête. À vrai dire, le paradoxe saint/assassin remonte aux origines mêmes de la Rous’ chrétienne : Saint Vladimir (le Clovis ruthène, voir l’encadré au-dessus) ne fit-il pas occire son propre frère Yaropolk par des mercenaires vikings ? Inversement, ses propres fils, saints Boris et Gleb (Hlib), plutôt que de commettre un parricide, ne choisirent-ils pas la voie du martyre ? Quant au choix byzantin de Vladimir (Volodimer), il a bien sûr été largement idéalisé, notamment par les slavophiles à la fin du XIXe siècle, – époque où la Russie, seul état slave indépendant, jouait un rôle capital dans la libération des Balkans sous domination musulmane.

Mais pour les tsars, il fallait surtout se parer, ou plutôt s’emparer du bâton pastoral byzantin. Avec la chute de Constantinople au XVe siècle, l’opportunité relèvera presque de la providence. L’idée de récupérer l’héritage impérial romain ira jusqu’à faire fleurir la théorie dite de la Troisième Rome chez des Moscovites qui n’en sont d’ailleurs pas les inventeurs — oui, même ce pilier de l’idéologie russe est un emprunt. Mais n’étant pas dépourvus d’imagination, des moines zélés finiront tout de même par “retrouver” l’origine augustinienne de leurs monarques. Une lignée droite comme une faucille.

Ô grand et pieux Tsar, deux Rome sont tombées, la troisième, Moscou, tient solidement, et il n’y en aura pas de quatrième (…) Du monde entier tu es le seul empereur chrétien… Ces louanges du moine Philotée pour le tsar Basile III (composées à Pskov, aujourd’hui dans le nord russe, vers 1510, au moment même où cette république indépendante et « démocratique » tombait sous les griffes de Moscou) résument à elles seules le postulat développé dans l’acte d’instauration du Patriarcat moscovite en 1589. Apparue au XIIIe s. chez des Bulgares rivaux de Byzance — trop tôt tombés pour qu’ils pussent l’exploiter — cette théorie successorale par filiation spirituelle quittera son nid originel et voyagera à travers l’Europe orientale, l’Ukraine et finalement le Nord russe où elle trouvera un terreau favorable. L’ennui est qu’il n’y a jamais eu de filiation spirituelle. En 1438 déjà, à une époque où la Moscovie rendait génuflexe hommage aux Khans, Basile II avait modifié sa titulature en y glissant les attributs de la monarchie de droit divin, habile moyen d’obvier la tutelle pseudo-spirituelle de Byzance (comme Philippe le Bel vis-à-vis de Rome un siècle et demi plus tôt). Du reste, l’Église moscovite s’émancipera définitivement du Patriarcat de Constantinople à peine une dizaine d’années après ce pieux mensonge. Les successeurs de Basile II érigeront cette indépendance antibyzantine en tradition, comme le russo-tatar Boris Godounov, un  boyard élu tsar en 1598, et surtout Pierre 1er qui, avec l’aide d’un prélat ukrainien naguère indépendantiste 3 supprimera purement et simplement la patriarchie. Ce même tsar ne quittera-t-il pas Moscou pour planter sa capitale, au cachet certes somptueux, mais sans racines, au beau milieu des fanges de la Neva ? Construite par des architectes occidentaux (sacrifiant, au passage, des dizaines de milliers de cosaques ukrainiens morts à la tâche), la nouvelle vitrine de l’impérialisme russe incarnera à merveille ce qu’étaient devenues les songeries byzantines de l’autocratie moscovite : une singerie occidentale.

Le concept de Troisième Rome ne sera jamais une doctrine d’État à proprement parler, ni un axiome de la politique étrangère russe, mais un mythe impérial puissant, exploitable en toute circonstance

Le messianisme hérité de Byzance sera donc réinterprété sans cesse et revendiqué de tous, tsars, princes de l’Église, pro- ou anti-byzantins, écrivains, contestataires, traditionalistes, progressistes, courtisans, révolutionnaires. Le concept de Troisième Rome ne sera jamais une doctrine d’État à proprement parler, ni un axiome de la politique étrangère russe, mais un mythe impérial puissant, exploitable en toute circonstance, notamment quand la raison d’État l’exigera. Il est vissé encore de nos jours au corpus intouchable des mythes sur la “Sainte” Russie, protectrice des nations orthodoxes, phare de la civilisation, et surtout – son seul point commun avec César – rassembleuse de terres.

Les premières à faire les frais d’un tel alliage furent les principautés voisines de Moscou, puis celles du nord, en particulier Novgorod-la-Grande, la plus riche et la plus démocratique d’entre toutes. Forte de son commerce et de son particularisme ethnique, elle était en passe de devenir une nation, mais fut défaite en 1478, sous le règne d’Ivan III qui en déporta 72.000 citoyens. Il amortit amplement ses “frais de campagne” en faisant main basse sur des trésors tant matériels que spirituels. Un siècle plus tard, Ivan le Terrible ruinera lui aussi la cité par des massacres collectifs, accusant ses habitants d’avoir conspiré contre lui.

Avec l’annexion de cette florissante république féodale, Moscou multiplia par sept son territoire. Et visiblement son appétit. La Moscovie allait dès cet instant suivre de très près les affaires du Grand-duché lituanien dont elle annexera les provinces limitrophes (en particulier ukrainiennes) au nom de l’Orthodoxie. Basile III héritera lui aussi de cette ambition qui deviendra une obsession de la politique étrangère russe, particulièrement dans l’espace ruthène grignoté par la Pologne. Il épousera une Ukrainienne d’ascendance tatare, Olena Hlynska, future régente et mère d’Ivan IV dit le Terrible, – un compliment à l’époque. Cet Ivan-là sera le premier à se faire appeler Tsar, déformation de César, et projettera même d’épouser la grande Elizabeth d’Angleterre. Voulut-il par cette union paraître plus européen ou rattraper un retard technologique accumulé après trois siècles d’europhobie ?

Quoi qu’il en soit, on peut voir un rapport entre la prétention généalogique des tsars qui se voudront les descendants d’une Rome source de la civilisation occidentale, et les prétentions quasi passionnelles qu’ils voueront à l’héritage ruthène. La différence fondamentale entre l’État moscovite et l’État ruthène (sans conteste le plus européen des deux) se trouve effectivement dans l’écart abyssal entre la mentalité kiévienne et celle des souverains moscovites, beaucoup plus obscure.

La tradition policière russe remonte précisément à Ivan IV. Les fonctionnaires à son service ont régné en sanglantes crapules sur un domaine séparé, l’Opritchina, défini par le tsar comme propriété personnelle. 4 Indice précieux, l’Opritchina n’englobera que la partie centrale de l’État moscovite, tandis que la périphérie pourra encore jouir du droit commun. 5 Avec la constitution d’un corps de hauts fonctionnaires et l’anéantissement progressif des libertés, notamment liberté de circuler, la Moscovie allait bientôt aplanir ses particularismes juridiques, enfermer ses sujets dans un système et asservir ses paysans, au seul bénéfice de l’État, c’est-à-dire du tsar. Ce culte étatique est complètement étranger aux traditions ruthènes. Étranger, plus ou moins également, aux traditions occidentales, où le servage était né deux siècles plus tôt de l’affaissement d’un pouvoir royal rongé par les barons du royaume, et progressivement aboli avec le retour à l’État monarchique. En Moscovie ce fut tout le contraire : l’État imposera fiscalement ses propres serfs !

L’Opritchina ne dura qu’un temps, mais la condition paysanne ne cessera de s’aggraver. Le servage ne sera aboli qu’en 1861, au moment où loin de là, un certain Abraham Lincoln prêtait serment… Mais l’analogie s’arrête ici : certes, l’esclavagisme a sévi en Occident depuis la plus haute antiquité, mais il fut en revanche méprisé dès la fin du Moyen-âge et ne reprit qu’à la faveur de l’expansion coloniale européenne. Il ne put revivre dans des sociétés “avancées” qu’en s’appuyant sur de forts préjugés ethniques ou raciaux. La Russie est de ce point de vue une exception, car elle l’appliqua à son propre peuple ou à des peuples qu’elle tint pour siens. Ivan le Terrible personnifie ce paradoxe : n’a-t-il pas tué, dans un accès de colère, son fils préféré à qui il voulait léguer son “œuvre” ?

Les Moscovites ont donc démontré leurs aptitudes administratives en héritant de la bureaucratie mongole ; en cette capacité de relier des espaces, même déserts et très étendus, à un centre unique ; sans oublier cette volonté singulière de faire fructifier un patrimoine en l’en débarrassant de tout prétendant, surtout légitime… Par un autre tour de force, ils réussirent également à dissimuler leurs oripeaux mongols sous les apparences plus soyeuses et politiquement correctes du despotisme éclairé. Cependant, l’occidentalisation involontaire et impopulaire imposée par Pierre 1er démontre comme un aveu, à quel point les héritages européen et ruthène lui firent défaut. Toujours dans un souci d’habillage, Pierre Ier fut aussi le tsar qui à la fin de sa vie jeta au rebut le terme Moscovie (pourtant vieux de cinq siècles) en s’appropriant celui de Russie au sens abusif de Ruthénie. Confortable amalgame qui de nos jours encore prive les Ukrainiens de leur propre héritage historique.

Contre-feu

Ainsi les « nordistes » (les Russes) se taillèrent la part du lion en gravissant la plus haute marche de l’espace ruthène, non par force de droit, mais force tout court. Déniant aux « sudistes » (les Ukrainiens) le droit à une existence propre, les tsars condamnèrent ces derniers à se fondre dans un agrégat de nationalités plus ou moins achevées – dans tous les sens du terme – et assignées sans justice à devenir russes. Mais de toutes ces nationalités une seule posait vraiment problème, à la fois plus européenne par sa vocation et plus ruthène par ses racines : l’Ukraine. Bien que privés d’État libre (à la différence des Moscovites) les Ukrainiens ont su conserver une identité ethnique et politique fortes, tout en gardant le souvenir de la Ruthénie impériale dans une tradition littéraire unique, du reste transférées et jusqu’à nous “préservée” dans les très riches archives de Russie…

Mais, à vrai dire, de quoi est faite l’identité russe d’aujourd’hui ? Hormis un empire disparu dont l’Armée rouge, le Patriarcat de Moscou et la russophonie sont les seuls survivants, que peut-elle encore englober ? Où sont ses frontières ? Et, mutatis mutandis, les Ukrainiens ont-il jamais revendiqué leurs anciennes possessions en vertu d’un quelconque héritage? Revendiquent-ils leur nom originel ?

Globalement (au moins jusqu’en 1919), le nationalisme ukrainien s’est appuyé sur une école historique dite narodniste, selon laquelle le peuple occupe le devant de la scène (surtout à ne pas confondre avec l’école russe du même nom), tandis que les étatistes voudront voir dans les élites les seuls acteurs d’importance. Mais, unanimement, tout en chérissant l’héritage ruthène, aucun de ces deux courants ne nourrit d’ambitions impériales et préfère, aujourd’hui encore, se replier sur la définition “ethno-territoriale” de la nationalité ukrainienne. En particulier sur la langue ukrainienne qui, même au sein de l’indépendance actuelle et en dépit de son statut de langue officielle unique, demeure après des siècles de russification, une langue minoritaire. La lutte contre l’impérialisme russe se cantonne donc toujours et depuis ses origines à une position défensive, ne revendiquant pour l’Ukraine que sa liberté, sa langue, et bien sûr son État, au début imaginé dans le cadre d’une autonomie élargie et, depuis 1917, dans celui d’une indépendance complète. Les récents développements tendent à démontrer la relative non-importance de l’ukrainien en tant que ciment national, les troupes qui se battent dans l’est contre l’annexionnisme russe parlant le plus souvent russe elles-mêmes. Mais en 2014 l’Ukraine a pris un nouveau départ : rien n’est encore arrêté sur le plan linguistique.

Au vrai, l’enjeu de la polémique sur la ruthénité dépasse largement le cadre des revendications territoriales. Il plonge au cœur de l’identité ruthène et présume de la légitimité des États qui en sont issus. Du temps où l’Ukraine n’avait pas encore d’existence officielle, des historiens avaient déjà entamé l’instruction de ce dossier et l’avaient placé en haut de la pile, souvent au risque de leur carrière et de leur liberté. L’objectif était d’élever au rang de preuves scientifiques ce qui n’était alors présenté que comme mythes et légendes. S’élevant au-dessus du folklore et du romantisme ukrainiens, si agréables les soirs d’été, autour de belles veillées champêtres… le rôle de ces historiens dans la définition raisonnée d’un territoire sacré, sanctuaire millénaire de la nation ukrainienne, fut décisif.

À plus de 97 % paysanne, l’Ukraine de la fin du XIXe s. était largement ukrainophone, mais dans les villes importantes ou industrialisées, la bourgeoisie ukrainienne était ou risquait d’être russifiée, si ce n’est dans son esprit, au moins dans sa langue (à l’instar de l’Irlande avec qui l’Ukraine partage le triste record de pays le plus longuement colonisé). À Kiev par exemple, l’intelligentsia ukrainienne était ultra-minoritaire et subissait l’affront d’une classe coloniale dont les membres se présentaient comme les seuls et authentiques autochtones du pays ! C’était toucher la grosse corde…

Michel Hrouchevsky
Michel Hrouchevsky

De surcroît, le terme arrogant de Velykoros (Grand-russiens) conférait aux colons nordistes une qualité ruthène que les Ukrainiens ne pouvaient partager qu’en tant que Petits-Russiens ou Maloros. Malheureuse coïncidence de la géographie qui avait placé l’une des deux nations au-dessus de l’autre, ou malheur de l’histoire qui fit esclave la plus “petite” ? Quoi qu’il en soit, les Russes qui en Ukraine avaient pris l’habitude de se croire dans leur Mezzogiorno, allaient bientôt subir le feu d’une pensée forgée par les maîtres-artisans de l’Ukraine insoumise. En passe de révolutionner l’ordre des choses ou, plutôt, de le remettre à sa place, un terme résumera à lui seul le caractère central, passé et à avenir, de la Kiev impériale, Kiev-capitale, « mère des cités ruthènes ». Bientôt, l’hymen des mots Rous et Ukraine qu’un petit trait d’union apparemment anodin devait relier pour la première fois, allait donner son titre à un ouvrage-fondateur du nationalisme ukrainien. Considéré de tous comme la bible ayant montré aux Ukrainiens le chemin vers la « terre promise » en quelque sorte, il s’agit bien sûr de l’incontournable Histoire de l’Ukraine-Rous : dix volumes magistraux rédigés par le jeune professeur Mykhaïlo Hrouchevsky [voir l’article bientôt en ligne], père du petit trait d’union en 1898 et père de l’indépendance vingt ans plus tard…

Ainsi, pour étouffer l’incendie jeté sur l’identité ou, plutôt, sur la différence ukrainienne, les patriotes allumèrent un contre-feu qui allait relever l’Ukraine de ses propres cendres.

Néanmoins, cela n’aidera pas nordistes et sudistes à vider leurs querelles, au contraire. Si les claviers remplacent aujourd’hui les lances tant de fois brisées, on ne pourra jamais gommer d’un trait les moyens moins pacifiques venus appuyer, encore dans un passé récent et en ce moment-même, les positions russes. Quoi qu’il en soit, cette violence d’État n’eut pour effet que de stimuler et conforter les Ukrainiens dans leurs propos.

Le débat

La première revendication ukrainienne au sujet de l’héritage kiévien avait été lancée dans l’anonyme Istoria Rousov (Histoire des Ruthènes), au moment où disparaissaient les derniers vestiges de l’État cosaque et, à des lieues de là, naissait la révolution américaine. La supposée citation d’Ivan Mazepa 6 sur l’usurpation du nom Rous’ par les Moscovites – ce pour quoi ils s’appellent aujourd’hui Russes – ne tarda pas à soulever une tempête de polémiques. Du Conflit entre nordistes et sudistes au sujet de leur russité (ouvrage publié vers 1850) on peut conclure que l’empoignade prit aux tripes les deux bords qui, aux dires de l’auteur, s’assourdissaient l’un l’autre

Michel Maksymovytch
Michel Maksymovytch

Comment eût-il pu en être autrement ? Parler de continuité historique entre cette populace méridionale sans dynastie, parlant un « russe » impénétrable… et cette mythique Ruthénie, « pays de mille légendes, égale de Byzance ! » relevait du sacrilège. Mais l’intérêt pour l’ethnographie et l’engouement pour les sciences dans un pays agricole resté à maints égards moyenâgeux causèrent un contraste fort productif. À l’écart des villes où se dessinaient les idéologies du XXe siècle, la campagne demeurait là, intacte, comme le témoin immuable du passé. Sa langue, ses rites, ses chants, tout allait être passé au crible et employé dans une controverse, elle-même, par certains aspects, moyenâgeuse…

Tout d’abord, les Russes (ou Grand-russiens selon le terme courant à l’époque) argueront que seule la nation ayant pu créer un État après la chute de l’empire ruthène possédait le fil d’Ariane : la filiation reliant à la Rous. En 1856, Mykhaïl Pogodine soutiendra même que les Ukrainiens ne sont arrivés en Ukraine centrale qu’au XIVe s., dévalant les Carpates et prenant la place des populations ayant fui (vers le Nord) l’invasion mongole ! La thèse aura au moins le mérite de reconnaître l’ancienneté de la langue ukrainienne. Jusqu’ici, l’opinion générale des humanistes russes prêtait à cet idiome une origine polono-russe apparue après la chute de la Rous, autrement dit un ersatz sans avenir et promis aux corrections de la science velykoros (grand-russienne)… Pourtant, dès 1827 le savant ukrainien Mykhaïlo Maksymovytch, véritable encyclopédie vivante, s’appuyant sur ses observations de folkloriste, de philologue et de linguiste, démontrera que l’ukrainien était une langue à part entière 7, notamment dans une étude sur les chants ukrainiens alors très en vogue en Russie. Il inventera même un système phonétique basé sur la graphie russe pour en transcrire les paroles, système utilisé jusqu’à la fin du XIXe s. en Ukraine occidentale, dans l’enseignement et l’édition, et jusque dans les années 1930 dans la presse galicienne prorusse.

Un tournant sera marqué en 1837 lorsque le Russe Moghiliovsky lancera un véritable brûlot sur le camp nordiste. Avec son article « De l’ancienneté de la langue russe méridionale », dans lequel il affirme que l’ukrainien avait été la langue de l’ancienne Ruthénie et que l’ethnonyme roussky appartient de droit aux Ukrainiens, l’affaire qui n’était au départ qu’une dispute scientifique devint dangereusement politique. La thèse de Moghiliovsky encouragea Maksymovytch à souligner le caractère ukrainien de la Geste d’Igor (l’équivalent ruthène de la Chanson de Roland) et, partant de là, du caractère ukrainien de la littérature ruthène médiévale en général.

Le fond de cette énigme linguistique touchait en vérité la question des origines : d’où Russes et Ukrainiens tiraient-ils leur substance historique et culturelle ? Pour les Ukrainiens, l’enjeu de cette dispute était le droit à un libre développement de leur culture. En revanche pour les Russes, leur appartenance en tant qu’État-nation déjà constitué au temps de l’ancienne Ruthénie devait justifier ipso facto leur position dominante dans l’espace ruthène (Russie d’Europe, Belarus et Ukraine). En 1865, A. Pépine résumera assez bien l’évolution de la question : au début strictement historique, elle devint littéraire, releva de l’Intérieur, puis se fit muette.

Mikhaïl Pogodine
Mikhaïl Pogodine par Vasily Perov, 1872

Toutefois, pas pour longtemps : les nordistes contre-attaquent en 1882 et se demandent, avec A. Sobolevsky, Comment parlait-on à Kiev aux XIV-XVe s. Mais le mémoire ne fera que reprendre l’argument de Pogodine sur l’origine carpatique des Ukrainiens. Tonnerre ! Les Ukrainiens répliquent avec force et finissent même par convaincre l’éminent linguiste russe Chakhmatov (un temps partisan des thèses de Sobolevsky) que les Polianes et les Drevlianes, tribus slaves à l’origine de la Rous, étaient ukrainiennes. Plus tard, Chakhmatov s’opposera à l’indépendance quand il en sera question, mais, libéral, en 1905 il s’engagera personnellement dans l’abolition des lois anti-ukrainiennes sévissant dans l’édition [voir l’article L’ukrainien condamné à mort].

Dans cette polémique, considérée dans son ensemble, la faiblesse de la défense russe réside avant tout dans ses nombreuses queues de poisson idéologiques : négation tantôt intégriste, tantôt relative de la nation ukrainienne, ou reconnaissance partielle, incohérente – tout y va, la paille et le blé ! En dépit de tous ces efforts, au bout d’un siècle de logorrhées pseudoscientifiques l’impression de déjà-vu revient toujours. Car au fond, pour les Russes, le but poursuivi n’est pas tant scientifique que politique. En revanche, avec Hrouchevsky l’étude adoptera une approche radicalement différente, isolant les différentes nationalités en tant qu’organismes indépendants et observant leur évolution séparément, sans jamais les perdre de vue. À rebours de cette méthode, les schémas velykoros persisteront dans la globalisation.

En 1904, un article de Mykhaylo Hrouchevsky, considéré comme une première historique, ruinera toute réfutation adverse. Le Schéma ordinaire de l’“Histoire ruthène” et la question d’une formulation rationnelle de l’histoire des Slaves orientaux expose, dans les grandes lignes, les thèses du professeur :

Parce qu’elle s’est superposée à l’État kiévien au début du développement culturel et politique des Grand-russiens, l’Histoire de la nationalité grand-russienne demeure sans commencement, et sa genèse – inexpliquée. Il ne peut y avoir d’Histoire panrusse s’il n’y a pas de nationalité panrusse. Il peut exister une “Histoire des nationalités ruthènes”, ou, si d’aucuns préfèrent, une « Histoire des Slaves orientaux ». Mais elle est tout de même vouée à supplanter l’ « Histoire russe » actuelle.

Que dire de plus ? Avec Hrouchevsky, la coopération russo-ukrainienne en matière d’historiographie fera de grands progrès. Grâce à son système, de nombreux historiens russes découvriront des détails, y compris de leur histoire, qui auparavant leur échappaient. Mais en dépit des nombreuses contradictions reconnues par les tenants de la thèse russe, le mythe de l’unité sera et demeure de nos jours encore la doctrine fondamentale des nordistes.

Avec la première indépendance, la création de l’Académie des Sciences d’Ukraine (1918) apportera formes et moyens aux chercheurs ukrainiens qui réclamaient depuis longtemps une École de linguistique. La découverte du patrimoine continuera également pendant la période dite d’ukrainisation, officiellement décrétée en 1923 après une guerre d’indépendance impitoyable (le colonel bolchevique Mouraviev s’amusait à passer par les armes tout porteur de document écrit en ukrainien…). Mais la mise en œuvre de cette politique n’eut vraiment lieu qu’en 1925, notamment grâce à Mykhaïlo Skrypnyk, bientôt acculé au suicide. Car, si elle fut tolérée comme concept dans la première décennie de son existence, l’ukrainisation fut contrariée et freinée dès son application sur le terrain. Très courte, elle aura cependant des effets quasi immédiats sur l’instruction publique et le renouveau de la culture. L’ukrainien fera même son entrée dans les instances administratives, notamment au PC d’Ukraine, le tout sous la grogne des russophones il va de soi…

Ne pouvant plus nier l’existence d’une langue ukrainienne à présent officielle, le Kremlin imposera toutefois aux historiens de faire le choix entre une historiographie « soviétique » ou… la Sibérie. Sait-on seulement à quel point ce choix fut courageux en Ukraine ? Sur 85 chercheurs de l’Institut de la Langue Ukrainienne, 62 furent passés par les armes. Même l’Institut marxiste d’Ukraine ne put échapper à la charrette, après avoir indirectement approuvé la thèse de Hrouchevsky. La terreur rouge n’épargna aucun aspect de la vie culturelle : sur 240 écrivains publiés de leur vivant dans les années 1920, 200 seront exécutés ; l’avant-garde ukrainienne – détruite ; l’architecture novatrice – dynamitée. Et comme pour rappeler que la controverse russo-ukrainienne avait pour point de départ le patrimoine médiéval, la cathédrale Saint-Michel de Kiev (dite « aux coupoles d’or », car c’était la première de ce type dans toute la Ruthénie) fut impitoyablement rasée en 1935. La liste serait hélas trop longue à dresser, et dépasse du reste le simple antagonisme russo-ukrainien, puisque la Russie « cosmopolite » fera sauter ses propres églises (bien que pour d’autres raisons…) La nature totalitaire du régime permettra en revanche le génocide ukrainien des années 1932-33 dans lequel périront des millions de paysans affamés sous prétexte de collectivisation [voir l’article bientôt en ligne].

La Ruthénie, berceau commun ?

Après cette épuration quasi totale, les liquidateurs de la culture ukrainienne n’en seront pas quittes pour autant. En matière de langue, la ligne officielle préconisera (comme si rien ne s’était passé) un rapprochement – en réalité, un alignement de l’ukrainien sur le russe. Encore plus tard, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Parti osera faire l’éloge de la langue russe en la présentant comme la langue d’Octobre, la langue de Staline-Lénine, une langue somme toute familière… Le XXIIe Congrès du P.C.U.S. (1961) prévoira même la création d’une « NATION SOCIALE UNIQUE », ainsi que l’effacement progressif bien que lent des particularismes nationaux, spécialement en matière de langues. L’ukrainien sera une nouvelle fois considéré comme une sous-langue (locale, provinciale) sans avenir par rapport au russe qui, pensait-on, était voué à une œuvre d’envergure universelle. Déjà exclue de l’Armée, des Postes et du vocabulaire technique en général, la langue ukrainienne ne devait pas être assez “performante” pour contribuer à la conquête spatiale (qu’au passage nombre d’Ukrainiens font et ont fait progresser de manière décisive, comme l’inventeur de Spoutnik, Korolev).

Sur le plan intellectuel et académique, le dogme du « berceau commun » s’accordera avec les nouvelles directives du Parti en matière linguistique. Pour les Soviets, le berceau commun offrait un espace intermédiaire, pour ainsi dire neutre, permettant de réunir Russes, Bélarus et Ukrainiens sans liens clairement expliqués, mais formant une entité décrétée unique, et en quelque sorte promise au paradis… socialiste.

On appela les habitants de cet espace neutre d’un nom abominablement technocratique et typiquement soviétique : ethnos paléo-ruthène unique (en ukrainien “єдина древноруська народність”). Peu importe si cet espace, qui se trouvait être le plus vaste d’Europe, était entrecoupé de zones boisées quasi impénétrables (dont la belle forêt de Briansk est un vestige), sans parler des semi-Asiates dominant le nord-est, et des principautés autonomes ou sécessionnistes, pour ne citer que ces obstacles naturels et humains… Cet « ethnos paléo-ruthène unique » donc, aurait aux XIV-XVe s. donné naissance à trois nations dont les lignes tangentes étaient destinées bien sûr à s’unifier une nouvelle fois au sein du glorieux peuple soviétique…

Dans de belles éditions des années soixante, aux parfums encore présents, s’étalent, savoureux, tous les slogans du soviétisme. Savoureux pour le rire qu’ils provoquent bien sûr. Écrits de bonne encre, mais de mauvaise foi, le plus répété d’entre eux orne justement l’incipit d’un  Abrégé d’Histoire de l’Art ukrainien  (V. Zabolotny, Kiev 1966, chapitre I). Lisez plutôt : L’art de la Rous Kiévienne – berceau de trois peuples-frères : ukrainien, russe et biélorusse – a éclos sur le terreau d’une culture artistique qui s’était déjà développée en Europe orientale, en particulier sur le territoire de l’Ukraine actuelle, des milliers d’années avant notre ère. Ces phrases initiales qu’on retrouve souvent dans la littérature communiste comme un programme (par exemple, chez Aragon) démontrent bien toute l’obligation qu’on avait à les dire sous un régime totalitaire. On ne doute pas une minute de l’amour de l’auteur pour l’art ukrainien ni de sa maîtrise du sujet (Zabolotny fut un architecte reconnu), mais le mythe du berceau commun pondu par les théologiens du culte stalinien sonne ici comme un ordre à suivre plutôt qu’une déduction personnelle. On retrouve le même procédé y compris sous la perestroïka (Histoire de la littérature ukrainienne, I. Dzevérine, tome 1, Kiev 1987) : Le processus durable de formation de l’État paléo-ruthène néo-féodal – la Rous Kiévienne – s’est achevé dans la seconde moitié du XIIe s. sur la base d’une consolidation sociopolitique, ethnique et culturelle des tribus slaves orientales, lesquelles fusionnèrent en un ethnos slave oriental unique – ancêtre de trois peuples-frères : russe, ukrainien et biélorusse ». On appréciera le légèreté style…

Nicolas Khvyliovyi
Nicolas Khvyliovyi

En fait, la peur de voir l’Ukraine partir loin de Moscou – comme l’avait préconisé ironiquement l’écrivain russo-ukrainien Mykola Fitiliov alias Khvylovyj (l’éphémère ?) – est entièrement soumise à cette construction factice. Khvylovyj avait éveillé ses compatriotes ukrainiens contre le provincialisme maloros et sur la nécessité pour l’Ukraine de trouver sa propre voie de développement. Révolutionnaire zélé, mais déçu par l’URSS russo-centrique, il fut incriminé pour nationalisme et accepta de se soumettre à une confession publique afin d’épargner ses compagnons d’art (mars 1926). Son suicide apparaît de nos jours encore comme un acte ultime de protestation, le dernier chapitre, cette fois incensurable de sa vie.

Combien d’Ukrainiens devront regretter d’avoir accepté l’idée de dictature et d’union avec la Russie ? Il faut bien reconnaître que la politique d’ukrainisation ne fut pas un cadeau, mais un moyen de pénétrer des milieux et des régions fortement récalcitrantes au bolchevisme. Pour leur part, les communistes nationaux pensèrent utiliser l’ukrainisation afin de rendre le corps social entièrement soumis à leur propre conception du socialisme. Dans les faits, cet a priori idéologique eut pour corollaire de déchristianiser la culture traditionnelle ukrainienne, à ce jour l’une des plus chrétiennes d’Europe. Mais à force de progresser, les nouveaux maîtres à penser du communisme ukrainien finirent par inquiéter le Kremlin, qui ne tarda pas à leur rappeler dans quel pays ils vivaient… Rapidement rattrapée par son traditionnel bourreau, la tradition ukrainienne allait subir des outrages encore plus morbides. Une fois sa disgrâce prononcée, sonnera l’heure de la nouvelle culture ukrainienne. Elle sera décapitée tout comme son aînée avant elle [voir l’article sur le génocide ukrainien bientôt en ligne].

De la Ruthénie à l’Eurasie

Parallèlement aux événements qui se déroulèrent en URSS dans l’entre-deux-guerres, une doctrine assumant le double héritage tataro-byzantin et l’idéologie tertioromaine, se fit connaître dans les milieux de l’émigration russe, notamment en France. L’eurasisme ou eurasiatisme proclamait l’unité géographique et culturelle de l’espace impérial russe (incluant non seulement l’ancienne Ruthénie, mais dorénavant l’Asie septentrionale) perçus comme un tout se distinguant à la fois de l’Europe et de l’Asie. Le gouvernement spirituel et temporel devait échoir à l’Orthodoxie et aux Russes entendus comme Velykoros (Grand-russiens). Extrêmement hostiles aux idées occidentales et l’indépendantisme ukrainien, les eurasistes nièrent également aux peuples non européens de l’empire tout droit un à un développement culturel autonome. L’arête spinale de cette pensée s’apparente, on peut le dire, à un nationalisme intégral excluant toute influence extérieure, contrairement au nationalisme russe classique dont la volonté de puissance et de reconnaissance l’oblige, depuis Pierre 1er, à composer d’une manière ou d’une autre avec l’occidentalisme.

Combien de fois les Russes durent-ils chasser leur naturel afin de paraître « civilisés » aux yeux de l’Europe ? De Pierre 1er qui ne se séparait jamais de ses ciseaux pour tailler la barbe des moujiks, à l’acheminement par gros porteur Antonov d’un orchestre symphonique au beau milieu de la taïga, pour montrer aux indigènes « comme on joue », les démonstrations de supériorité n’ont jamais manqué. Cependant, les Russes ne se flattaient pas de ce qu’ils étaient, mais de ce qu’ils voulaient devenir selon des critères occidentaux. Et surtout, toujours avec cette ambition sans cesse affirmée d’en dépasser le modèle. Cette ligne de conduite a toujours guidé les pas d’une Russie à l’identité contestée, moins fière des acquis culturels de son peuple que de ceux qu’elle prélevait sur les autres. En dissimulant ces emprunts derrière une terminologie dont elle a toujours eu le secret, comme par enchantement, tout ce que touchait la Russie devenait « russe »…

En tant que deuxième nation slave par son importance et son rôle déterminant dans l’économie et la géopolitique de l’empire, l’Ukraine ukrainienne fut la cible prioritaire des eurasistes, dont le chef de fil, le prince Nikolaï Troubetskoï, considérait la notion de « culture ukrainienne » comme un a priori, une simple théorie créée à des fins politiciennes. En fait, le projet indépendantiste ukrainien menaçait tellement l’unité impériale et la grandeur russe, que la culture ukrainienne devait tout simplement “périr ou servir” (Mère Russie, il va de soi). Tout en reconnaissant leurs mérites et leur influence dans le développement de l’empire, notamment au XVIIIe siècle, les Ukrainiens devaient prolonger leur contribution dans l’édification d’une culture impériale russe, depuis peu camouflée sous le nom de obsherousskaya, c’est-à-dire panrusse. Ainsi parlaient les eurasistes.

Dmytro Dorochenko
Dmytro Dorochenko

La réponse aux assertions du prince Troubetskoï vint de l’historien et homme politique ukrainien Dmytro Dorochenko, lui aussi émigré. Le plus cocasse dans cette polémique, c’est que leurs deux ancêtres respectifs 8 s’étaient déjà affrontés au cours d’importantes négociations diplomatiques entre l’Etat cosaque et la Moscovie, au XVIIe siècle. Dorochenko descendait d’une célebre lignée de hetmans. Il rétorqua : J’ose affirmer que Pierre 1er n’a jamais transplanté la culture ukrainienne sur la base même de la culture grandrussienne ; il n’a fait qu’en utiliser certains aspects, pour ainsi dire leur côté formel, tout comme il n’a jamais emprunté à l’Occident l’essentiel de la civilisation européenne, mais certains acquis pratiques et superficiels.

Plus tard (1928), l’éminent linguiste russe reconnaîtra le bien-fondé de la langue ukrainienne et son droit au développement, mais en partie seulement. Le plus ironique dans cette controverse est qu’elle se conclura par un discours paternaliste de l’aristocrate velykoros, vantant l’immense bénéfice que pourrait tirer la langue ukrainienne si elle s’inspirait du lexique russe… Ignorait-il que le premier codificateur du slavon, fondement du russe littéraire, n’était pas russe, mais… ruthène ? (Meletius Smotrytsky)

L’eurasisme s’est voulu synthèse, mais en condamnant les tendances occidentales de l’empire, et les présentant comme une déviation de la conscience nationale russe, il s’est coupé de l’Ukraine et de toutes les autres sources occidentales qui ont forgé l’État supranational russe.

Lame slave

L’âme slave, j’ai l’âme slave Je suis tellement influencé par mon prénom Qu’à toutes les f’nêtres de la maison je viens d’faire mettre des rideaux de fer Mais j’les laisse ouverts…

Nous l’avons vu, entre la Russie-Moscovie et la Rous-Ukraine l’interprétation même de l’héritage culturel ruthène diverge. Chacune des deux écoles possède ses propres grilles, ses propres mythes, sa propre conception du passé et de l’avenir. Alors que l’Europe poursuit sa construction sur le thème redondant des « racines communes », entre Russes et Ukrainiens chacun y va encore de sa fanfare. Le temps n’est pas aux mignardises, mais… l’a-t-il jamais été ? En dépit même de la polémique sur l’héritage ruthène et sur la nature coloniale de la Russie-Moscovie, il fut pourtant un temps où le débat aurait pu tourner autrement.

Au XIXe s., devant la pression allemande, hongroise et turque, les Slaves se prirent à rêver d’unité, voire d’unification politique, sous forme fédérative ou confédérale. Quel qu’en soit le terme, tous ressentaient comme vitale l’instauration d’une certaine solidarité, à l’exemple des peuples de souche germanique. En se basant sur leur proximité linguistique, géographique et une origine décrétée “commune”, les panslavistes voyaient avant tout dans l’unité slave le moyen de réaliser leurs objectifs sociaux et nationaux, bien que ces derniers ne fussent pas toujours compatibles. C’est que, pour les premiers panslavistes (presque tous d’Europe centrale), la championne des Slaves devait être l’imposante Russie. C’est du moins ainsi que l’avait imaginé le Tchèque Josef Dobrovský, éminent linguiste et fondateur de la slavistique moderne (1753-1829). En revanche, l’idée fut accueillie avec moins d’entrain par les Slaves déjà enchaînés à l’empire des tsars, comme les Polonais, rêvant eux-mêmes d’une Grande Pologne « centre du monde slave », et plus encore par les Ukrainiens, pris dans cette tenaille. L’illustre Adam Mickiewicz (il est vrai, un temps dévoyé par certains de ses compatriotes) demeure l’incarnation polonaise de ce rejet.

Toujours d’après les panslavistes, en dépit même du gap Russie/Occident, la civilisation russe était promise à un grand avenir européen. L’orthodoxie devait même en régénérer la civilisation ! et le russe servir de langue littéraire commune pour les Slaves, comme l’avaient préconisé le pasteur tchèque Jungmann et l’évêque Josip Strossmayer, inventeur croate de l’idée yougoslave. Paradoxalement, nés et formés aux antipodes des schémas russo-orthodoxes, l’un comme l’autre placeront tous leurs espoirs sur la Troisième Rome. Notons que, sur ce point, beaucoup se raviseront et tourneront bride, notamment Lyudevit Gaj et Lyudovit Štúr – respectivement « ressusciteurs » du croate et du slovaque vers 1830-1840 –, puis inspirateurs d’un fédéralisme plus restreint, préludant d’une certaine façon aux futurs concepts yougo-slave et tchéco-slovaque.

Le fait est que le panslavisme fut conçu avant tout comme un système d’autodéfense, constatant que, partout, les Slaves étaient soit menacés soit lésés. D’aucuns voient d’ailleurs en Yuraj Križanić (contemporain de Pascal et de Molière), savantissime linguiste, prêtre catholique, russophile croate, démocrate déporté par le tsar, le précurseur du panslavisme. On pourrait même le définir comme l’incarnation du russophile endurci… Fuyant une Croatie menacée de disparaître, il arrivera dans une Moscovie pour le moins décevante, mais tellement russe ! si russe qu’on croirait voir dans ses récits non pas les Moscovites du XVIIe, mais ceux de l’après-communisme. Ni la crasse, ni l’incompétence économique des Slaves, ni l’absurde gouvernance des Russes ne le feront reculer. Il sera jusqu’à la tombe convaincu de la conversion des Russes au catholicisme et de l’unité slave.

La Russie reprendra une fois de plus à son compte, et avec son retard habituel, une doctrine apparue à des milliers de kilomètres et comme taillée sur mesure, tant elle sera proche de ses ambitions. Mais n’étant alors que la Petite-Russie, quelle place pouvait avoir en ce temps-là l’Ukraine au sein de la maison slave ? Il faut bien reconnaître que les Ukrainiens furent rarement défendus en tant que tels, mis à part le sémillant Karel Havlíček-Borovský (1821-1856), créateur du libre-journalisme de langue tchèque et dénonciateur de l’ordre impérial autrichien. Il fut lui-même de ces panslavistes qui, comme l’auteur de Pan Tadeusz, avaient fini par comprendre qu’il ne pouvait y avoir d’unité totale entre les Slaves.

Par ailleurs, si les slavophiles russes des années 1830-1840 homologueront cette prééminence de la Russie orthodoxe et autocratique sur les autres Slaves, souvent catholiques et antitsaristes, ils permettront également une certaine émancipation des Ukrainiens en militant pour l’abolition du servage, la liberté de pensée et autres droits fondamentaux.

Notons que la véritable intervention des slavophiles russes dans le débat public en Russie – censure oblige – ne se produira que dans les années 1860-1870, quand la plupart d’entre eux ne seront plus de ce monde. Devenus les continuateurs posthumes du panslavisme, les slavophiles de la première génération comme Alexandre Khomiakov, Sergueï Aksakov et les Kireïevski père et fils, tout comme leurs adversaires « occidentalistes » des années 1860, A. Herzen et surtout V. Bielinski pour ne citer qu’eux, seront abusivement présentés comme partisans d’une Russie fédératrice. Que l’Ukraine, étouffée depuis plus d’un siècle, n’ait pu faire entendre sa voix, passe encore. Mais que trois soulèvements polonais férocement réprimés en 1831, 1848 et 1863 n’aient pu ouvrir les yeux sur la Russie réelle, voilà qui est proprement démoniaque.

Ivan Netchouï-Levytsky
Ivan Netchouï-Levytsky

En 1891, Ivan Netchouï-Levytsky, premier nouvelliste « social » de la littérature ukrainienne, décrira l’univers d’une intelligentsia désabusée par un siècle de candeurs russophiles. Le délire panslaviste et ses bonimenteurs n’échapperont pas à son bilan du panslavisme concret. Écoutons-le :

À vrai dire, les Serbes et les Bulgares persécutés par les Turcs, tout comme les Slaves de l’Ouest, écrasés par les Allemands, connaissaient assez mal la Russie et l’aimaient d’un amour tout platonique pour l’État vaste et puissant qu’il était ; ils n’espéraient rien moins que son aide, une aide au nom de laquelle ils lui donnaient l’accolade. La Russie leur apparaissait comme un pays mythique, incommensurablement riche, où brillaient, tous dômes dorés, les églises et les palais; et où tout poussait en abondance. Tant qu’ils la connaissaient mal, ils l’aimaient, d’autant plus que les slavophiles tchèques avaient d’abord approché de vrais slavophiles-humanistes, comme Bodiansky ou Hryhorovytch (des Ukrainiens). Mais quand les Slaves firent vraiment connaissance avec la Russie, objectivement et sans plus de transports lyriques pour de lointaines merveilles, ils changèrent rapidement de refrain.

À la suite des humanistes-slavophiles apparurent bientôt les slavophiles-conservateurs grand-russiens (…) et autres « princes des bois » du pays des merveilles. Ils leur firent des couplets enchanteurs : « Venez, venez donc ! Nous vous donnerons des perles, des jardins, des fontaines… nous vous apporterons l’orthodoxie et les traditions russes ; on accrochera nos belles cloches à vos clochers, mais… oubliez votre langue, négligez votre littérature, reniez votre nationalité, adoptez la littérature russe et jetez la vôtre au feu ! — là, pressés contre notre sein, vous suffoquerez sous l’étreinte d’un fol amour ! »

Les Slaves de l’ouest tombèrent carrément de haut quand Ivan Aksakov, Pogodine, Lamanski, Katkov et les autres (…) leur composèrent cet hymne à « l’alliance slave »… 9

Mais il serait injuste de s’en tenir au cliché d’une pensée russe uniforme. Comme ailleurs, les intellectuels grand-russiens furent déchirés entre l’honneur et “les” honneurs. Certains, comme les Aksakov père et fils, finirent par prendre fait et cause pour les Polonais, quand d’autres panslavistes avaient déjà muté en vrais petits soldats de la russification. Dans les années 1850 (au temps de la guerre de Crimée, période difficile pour la Russie) on ne compte plus les déclarations hiérarchisantes comme celle d’Apollon Grigoriev, convaincu de la supériorité des Velykoros face aux Slaves en général, ukrainiens en particulier. Il saluera néanmoins Taras Chevtchenko à sa mort, en 1861, comme « le dernier kobzar 10 » et « premier grand poète de la nouvelle littérature slave ». Deux ans plus tard, en plein écrasement de la révolte polonaise, il soutiendra le droit des peuples, de leur langue, de leur culture à se développer librement. Encore mieux, Alexeï Khomiakov, champion des slavophiles, était allé très loin en 1848 : sans doute enthousiasmé par l’embrasement général de l’Europe et l’union des Slaves d’Autriche, il imagina un referendum panslave sur l’autodétermination à effectuer dans chaque région ! On est loin de ses premiers pas dans la poésie, quand l’Aigle du Nord (allégorie de la Russie impériale) devait voler au secours des pauvres Slaves désunis… À cette époque (les années 1830), nul verset sur l’oppression de la Pologne… mais des insultes pour la conversion à l’uniatisme des régions occidentales de la Russie ! Après tout, certains mystiques polonais comme Towianski n’avaient-ils pas temporairement préféré la Russie, même orthodoxe, à l’Autriche ? La Galicie uniate (catholique de rite byzantin) n’était-elle pas devenue elle-même russophile ? 11 Au vrai, la question religieuse, et plus exactement confessionnelle au sens identitaire, sera provisoirement au centre des hésitations des panslavistes russes : fallait-il vraiment aider tous les Slaves, ou défendre les seuls orthodoxes ? Nicolas 1er et la diplomatie pétersbourgeoise furent opposés à tout messianisme slave, bien que favorables à un certain absolutisme russo-orthodoxe, version galvaudée du panslavisme. Nicolas Pavlovytch, ce tyran qui avait échappé au putsch libéral de 1826 (son frère Constantin, démissionnaire, avait donné de faux espoirs aux démocrates), sera hostile à tout mouvement populaire, fût-il chauvinement russe et exagérément orthodoxe. Quand il décidera plus tard d’aider les Slaves balkaniques aux prises avec les Turcs, ce sera pour mieux contrôler l’accès aux mers chaudes…

Ivan Aksakov, premier idéologue des slavophiles
Ivan Aksakov, premier idéologue des slavophiles

En ressortant l’Aigle de Khomiakov, Ivan Aksakov contre-attaque dès 1861 sur le thème si porteur du messianisme russe : « … il faut libérer les Slaves de leur oppression matérielle et spirituelle, leur offrir une existence spirituelle indépendante, et sans doute politique, à l’abri des puissantes ailes de l’Aigle russe : voici la vocation, le droit éthique et le devoir de la Russie » (paru dans le premier numéro du « Jour », Saint-Pétersbourg). Après la défaite de Crimée et le supposé suicide de Nicolas 1er, Alexandre II avait cru bon de libéraliser le régime ; mais moins d’une dizaine d’années plus tard, à l’instar du régime, le même Aksakov se « droitisait » et rejoignait, comme si de rien n’était, les rangs des russificateurs… Fedor Tchejov, ami de Nicolas Hohol, personnalité généreuse et hors du commun, Elaguine 12, ainsi que d’autres poètes et intellectuels extraordinaires à plus d’un titre, ne pourront dévier la Russie de la catastrophe.

En Ukraine, la première apparition du panslavisme se fit jour dans les années 1820 parmi les décabristes 13 et les loges maçonniques ou pseudomaçonniques, notamment celle des « Slaves Unis » composées majoritairement de noblaillons russes et polonais, mais aussi de l’étonnant Vasyl Loukashevytch, indépendantiste ukrainien, partisan de Napoléon et.. fonctionnaire du régime. Ce cosaque mal russifié, auteur présumé de la fameuse « Histoire des Ruthènes » (Istoria Roussov) organisa entre autres la Société Secrète Petit-russienne réunissant en toute clandestinité l’arrière-ban de la noblesse cosaque et autres sigisbées en rébellion intellectuelle. Mais c’est parmi les officiers russes que d’autres “fraternités” iront jusqu’à fomenter un coup d’Etat révolutionnaire. Abolitionnistes, humanistes, ils n’en étaient pas moins partisans d’un État russe unitaire dans lequel les minorités nationales étaient appelées à se fondre. Organisés à part, les décabristes méridionaux (au contact des Ukrainiens) ne souscrivaient pas à ce « jacobinisme centralisateur » et préféraient les avantages du fédéralisme slave, bien que ne prononçant jamais le mot d’indépendance ou d’autonomie pour l’Ukraine, contrairement à Loukachevytch.

L’Ukraine centre du monde (slave)

Tous ces courants exercèrent une grande influence sur l’éphémère et néanmoins active société secrète, la Confrérie Saint Cyril et Méthode (1845-1846) qui, démasquée sur dénonciation, verra ses membres condamnés à des peines relativement légères, comme pour ne pas heurter le capital de sympathie accumulé hors empire par la Russie. Nicolas 1er sera lui-même bien embarrassé : si le panslavisme plaçait la Russie sur un piédestal, il exigeait en revanche un bouleversement de l’ordre international et une transformation de la Russie qu’un autocrate ne pouvait que réprouver… Ce Romanov apportera même une aide décisive aux Habsbourg, bravés par la Hongrie indépendantiste de Kossuth (chef hongrois, et bien qu’à demi slovaque, hostile à toute émancipation des Slaves). Si seulement les Hongrois avaient bien voulu comprendre les revendications des différentes minorités dispersées sur « leur » territoire, les 40.000 Serbes enrôlés dans l’armée impériale autrichienne n’auraient peut-être pas marché sur Budapest…

En haut, autoportrait de Karl Briullov, éminent peintre russe d'origine française ; en face, le poète Vassili Joukovky, un portrait exécuté par le même Briullov grâce auquel ils rachetèrent, en loterie, la liberté de Chevtchenko, encore serf, pour 2.500 roubles... Joukovsky avait déjà pris sous son aile un autre Ukrainien de génie, Nicolas Hohol
En haut, autoportrait de Karl Briullov, éminent peintre russe d’origine française ; en face, le poète Vassili Joukovky, un portrait exécuté par le même Briullov grâce auquel ils rachetèrent, en loterie, la liberté de Chevtchenko encore serf.
V. Joukovsky
Vаssili Joukovsky, premier romantique russe. Outre Chevtchenko, il avait déjà pris sous son aile un autre Ukrainien de génie, Nicolas Hohol (Gogol)

Pareillement, si les Habsbourg avaient traité sur un pied d’égalité Polonais et « Ruthènes » (Ukrainiens d’Ukraine occidentale), ces derniers n’auraient pas cherché protection auprès d’une Russie de plus en plus nationaliste envers ses minorités. Là-bas, le panslavisme ukrainien ne sera jamais prorusse, ni particulièrement antirusse, mais tout simplement démocratique et « ukrainien » avant tout. La vie et l’œuvre du grand Taras Chevtchenko, traduit dans plus de cent langues, en témoignent encore. Ne sera-t-il pas, même après avoir été affranchi du servage (notamment grâce à l’intervention du peintre russe Briullov), un des membres les plus farouches de la confrérie St Cyril et Méthode ? D’ailleurs, parallèlement aux universalismes chrétiens et républicains, on constate chez les kyrylo-méthodiens une réplique du panslavisme prorusse, en ce sens qu’ils porteront au pinacle le primat de la culture ukrainienne dans la future fédération slave. Kiev ne devait-elle pas en devenir la capitale ? Kiev n’avait-elle pas déjà été la capitale des Slaves orientaux ? Mais, si Kostomarov promet à l’Ukraine la plus haute marche dans la future Slavie, comparant son pays à « une vulgaire pierre lancée au loin » qui un jour deviendrait « clé de voûte », il ne se donne aucun moyen politique pour y parvenir, si ce n’est l’exemple et la persuasion…

Taras Chevtchenko par lui-même
Taras Chevtchenko par lui-même

Parmi la centaine de membres et sympathisants de la Confrérie, seule une infime minorité emmenée par Chevtchenko, Nicolas Houlak 14 et Grégoire Androuzky 15, prônera sans ambages la révolution comme moyen et l’indépendance comme condition. L’ensemble du groupe restera le plus souvent cantonné à des principes à la fois religieux, républicains et nationalistes. Progrès social et culturel du citoyen, essor et indépendance des nations slaves dans l’unité, instruction et justice pour tous, abolition de la peine de mort, du tsarisme, des castes, du servage ; christianisation progressive de l’humanité, d’où la référence aux apôtres des Slaves que furent Cyril et Méthode, « frères » dans tous les sens du terme, référence également au terme de « confrérie » (bratstvo), directement lié aux organisations d’autodéfense orthodoxes jadis en butte à la polonisation (XVI-XVIIe s.) Les cyrilo-méthodiens seront d’abord attachés à un messianisme national confiant au « bon » peuple ukrainien, instruit par ses propres misères, la charge de libérer les Polonais de l’aristocratisme, et les Russes de leur propre tyrannie. En attendant, Nicolas Pavlovytch exilera tous ces « agitateurs » sans perdre de temps en procès… Mais bien trop tard : la confrérie avait déjà sonné le tocsin du réveil ukrainien et d’autres organisations, encore plus politisées, allaient reprendre le flambeau.

Pour autant, le panslavisme ukrainien ne fut jamais univoque. On ne peut sous-estimer l’influence d’une frange des panslavistes galiciens, et plus encore roussyn (ruthéniens), sur la tendance russophile qui s’illustra, il est vrai, surtout en Ukraine occidentale, alors sous domination polono-autrichienne et hongroise (elle se manifestera encore 70 ans plus tard durant la guerre polono-galicienne de 1918-1919 [voir l’article bientôt en ligne]. C’est que le courant “austro-slaviste” ou austrophile, fondé par le père de la nation tchèque František Palacký, qui avait préféré au soutien russe — trop net pour être honnête — un compromis avec l’Autriche, se souciera comme d’une guigne de la question ukrainienne. Malgré de grandes déclarations pro-galiciennes, Palacký lui-même préférera soutenir la politique polonaise et finira même par se tourner vers la Russie quand Vienne le trahira à son tour. Il avait cru en une Autriche garante des “petites” nations d’Europe centrale menacées tant par les Allemands que les Russes et, selon Marx lui-même, vouées à disparaître… Mais la fondation en 1867 d’un empire dual austro-hongrois, excluant les Slaves qui n’aspiraient qu’à transformer l’empire en une confédération de peuples égaux, replacera la Russie au centre du panslavisme.

František Palacký
František Palacký

C’est d’ailleurs à Moscou, la même année, que se tint le IIe Congrès panslave. Les succès militaires de la Russie dans les Balkans et son intervention humiliante pour l’Autriche, contre les Hongrois en 1849, contrastaient fortement avec les difficultés de Vienne aux prises avec la Prusse et l’Italie. Ils impressionnèrent presque tous les intellectuels « ruthènes » des années 1860 qui se mirent soudain à croire qu’ils étaient russes. Certains fanatiques de « l’ukrainien à tout prix ! » retournèrent complètement leur veste, comme Yakiw Holovatsky, pourtant prêtre gréco-catholique et ex-fer-de-lance du mouvement galicien vingt ans plus tôt. Du reste, son ancien acolyte Ivan Vahylevytch, autrefois membre de la fameuse Triade Ruthène (Rouska Triytsia), quittera les habits et se mettra au service de la culture polonaise… De ses trois mousquetaires du panslavisme et pionniers de la culture ukrainienne en Galicie, un seul ne trahira pas ses idéaux de jeunesse, Markian Chachkevytch. Il mourut de phtisie à l’âge injuste de 32 ans.

Tout le génie pervers du panslavisme réside dans sa conception très élastique, avec lequel on peut toujours s’arranger…

Rien d’étonnant donc, ou presque, à ce que l’Ukraine occidentale de 1914 compte de nombreuses associations culturelles russophiles (une sur dix) et jusque dans les années 1930, au sein de la diaspora américaine, environ un tiers. Faut-il alors parler de panslavisme ou préférer le terme de panrussisme s’agissant des panslavistes favorables au grand frère russe ? Le fait est que le congrès panslave de Moscou (1863) consacrera la tendance russophile-panrussiste, par définition hégémonique et antiukrainienne. Toutefois, si cette version de la slavophilie n’attirera plus l’intelligentsia ukrainienne, une petite partie y sera encore fidèle à titre « culturel », c’est-à-dire ambigu. Mais les Galiciens, qui ont goûté aux deux régimes russe et autrichien, gardent de nos jours encore une préférence pour François-Joseph…

Sans doute faut-il noter ici que, parmi les panrussistes culturels ukrainiens, une grande partie fut originaire de Transcarpathie (Ukraine subcarpatique). Ils cumulaient, à l’origine, une triple fidélité envers : 1° Vienne, 2° les Ukrainiens d’Autriche-Hongrie (officiellement Ruthènes) et 3° le russe comme langue littéraire (à la place du slavon d’Église). À ce titre, ils furent souvent mal compris et sans doute incompréhensibles ! à commencer par le « volapük » mi-russe, mi-slavon, mi-dialectal des écrivains du terroir. Lors des turbulences de 1948-49, la Hongrie indépendante avait suscité quelques espoirs, mais sa politique de magyarisation forcée poussa les Ukrainiens de Transcarpathie à se rapprocher de Vienne et des Slovaques. Adolf Dobryansky, qui sera délégué auprès de l’armée russe envoyée pour écraser les Magyars, ne fonda-t-il pas avec M. Gurban (disciple de Štúr) une alliance ruthéno-slovaque au Congrès de Prague ? Quoi de plus naturel quand on sait que Pavel Safařik, un des pionniers slovaques du panslavisme, fut aussi l’un des tout premiers Européens à reconnaître 16 l’Ukraine comme nation à part entière ?

Paul Safarik
Paul Safarik

Plus tard, Dobryansky prônera le rattachement de la Transcarpathie à la Galicie orientale (ukrainienne), qui devait elle-même être détachée de la Galicie occidentale (polonaise) et ainsi former une grande province ukrainienne — les Polonais n’y consentiront jamais. Après l’échec de la révolution, les conservateurs auront la main haute sur les institutions ukrainiennes d’Autriche et causeront la progression des russophiles, a fortiori en Transcarpathie où l’Église uniate (ailleurs vaillante) se distinguera par un épiscopat pusillanime face à la déculturation. Ajoutée à la spoliation des paysans, l’oppression culturelle hongroise finit par provoquer à la fin du siècle la plus grande vague d’émigration jamais enregistrée sur un territoire slave. Le cas devint si notoire que des slavophiles russes débarqueront dans les Carpates tels Jésuites en terre indienne… Mais avec un peu de retard : un illustre panslaviste, Michel Dragomanov [voir l’article bientôt en ligne] avait déjà déposé la précieuse graine ukrainophile en Transcarpathie et dans le reste de l’Ukraine Occidentale. Quels fruits allait porter cette précieuse graine, Drahomanov l’ignorait certainement.

Quand Michel Dragomanov s’éteint en 1895, Dmytro Dontsov (l’intellectuel ukrainien le plus influent des années 1930) n’a que douze ans. Dontsov, jusqu’à la fin des années 1920, respectera son illustre aîné, mais le traitera tout de même d’intello « castré » quand arrivera l’ère du nationalisme intégral. Bien avant lui, les occidentalistes russes des années 1860, dans leurs joutes avec les slavophiles, s’accusaient déjà mutuellement d’oublier les intérêts de la Russie, pointant du doigt les Polonais ou les Ukrainiens… Cela veut-il dire pour autant que le panslavisme constitua, et constitue une forme d’impérialisme culturel ?

Ironie de l’Histoire, les Croates qui en avaient été les précurseurs, finiront par devenir les fossoyeurs du panslavisme, entre-temps récupéré, même tardivement, par des Soviets qui l’avaient toujours jugé rétrograde. Face au stalinisme triomphant, la fronde titiste, et, plus récemment, l’étonnant revirement de Poutine face à l’ultra-nationalisme serbe de Milošević, confirmeront ce que les Ukrainiens, au fond, ont toujours su : l’âme slave ne peut toujours servir d’hameçon entre « pays frères »… Au vrai, l’histoire de cette « belle » idée fédérative que fut le panslavisme est aussi paradoxale que peut l’être l’histoire de la Russie. ◊

N.S. Mazuryk

  1. Les querelles intestines entre princes auraient pu durer encore un siècle: mais à quoi tout cela aurait-il mené? Vraisemblablement à la mort de notre patrie : La Lituanie, la Pologne, la Hongrie, la Suède auraient pu la découper en morceaux; on aurait alors perdu notre existence étatique et notre religion, que Moscou sauvera; Moscou doit en effet sa grandeur aux Khans, in Histoire de l’Etat russe, tome V, chapitre IV.
  2. Les eurasistes adorent l’élément touranien dans la culture russe. Il semblent parfois plus proches de ce qui est propre à l’Asie, à l’orient, aux Tatars et aux Mongols, qu’aux Russes eux-mêmes. Ils préfèrent de loin Gengiz Khan à Saint Vladimir. Pour eux, le trône moscovite,  c’est un royaume tatar christianisé, et le tsar – un khan tatar « othodoxisé »… in «Bulletin Eurasiste». Vol. IV. Berlin, 1925.
  3. Voir Théophane Prokopovytch, passé du service d’Ivan Mazepa à celui de Pierre I.
  4. Opritchina signifie littéralement “territoire d’exception”.
  5. La Zemtchina était composée de provinces fraîchement conquises, demeurées étrangères aux traditions moscovites.
  6. Célèbre chef cosaque dont l’ambition indépendantiste fut anéantie à la bataille de Poltava en 1709.
  7. Dix ans plus tard, un autre savant, le Slovaque Paul-Joseph Šafárik (Shafarik), sera l’un des tout premiers Européens à reconnaître l’Ukraine comme nation à part entière.
  8. Petro Dorochenko, hetman des Deux Rives du Dniepr. Partisan de la souveraineté ukrainienne dans ses limites ethniques. Ne parvint pas à ses fins. Pour l’anecdote, une de ses descendante épousera même Pouchkine. Quant à Alexis Troubetskoï, il menait l’armée moscovite quand celle-ci fut totalement défaite à Konotop en 1659, lors des guerres russo-ukrainiennes. C’était ni plus ni moins que le parrain de Pierre 1er.
  9. Paru dans Dzvin, La cloche, revue litt. éditée à Lviv, 1891.
  10. C’est à dire barde.
  11. Le clergé gréco-catholique, sous l’influence du cardinal Sheptytsky, veillera à ce que cette tendance s’estompe
  12. Grand Maître des Loges maçonniques de Russie d’obédience anglaise
  13. Les officiers qui voulurent imposer en décembre (janvier) 1826 une Constitution à Nicolas 1er. Leur coup de force fut sévèrement réprimé
  14. 25 ans, cofondateur, considéré à l’aile gauche du mouvement. Juriste, fonctionnaire, érudit. Particulièrement solide lors des interrogatoires en couvrant ses « frères ». Écopera de 3 ans d’isolement et de 5 ans de déportation (la plus lourde des peines infligées). Spécialiste de littérature et d’histoire géorgiennes. Théoricien du régime républicain, qu’il pense le plus adapté aux Slaves.
  15. 20 ans, étudiant de l’université de Kiev, auteur de plusieurs projets de Constitution républicaine. Conduite héroïque lors de la défense des îles Solovki durant la Guerre de Crimée.
  16. Les Antiquités Slaves, 1837

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