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Du nationalisme 
Voilà ce qu’il faut à l’Ukraine ! 
By PanDoktor Posted in Presse & Médias, Traduction on 4 mars 2017 13 min read
Oléna, Russe d’Ukraine et médecin volontaire      Previous Première Indépendance Next
Rares sont les articles en faveur du « nationalisme ukrainien » tant honni de l’intelligentsia occidentale. Mais Anne Applebaum, prix Pulitzer, spécialiste des pays de l’Est et éditorialiste au Washington Post, nous rappelle qu’il ne saurait y avoir de démocratie viable sans foi en la nation. Cet article paru il y a deux ans dans la « New Republic » n’a rien perdu de son actualité, bien au contraire… 

De l’anglais par NSM

Fermez les yeux, puis répétez ces mots : nationaliste ukrainien. Une image pourrait bien vous venir à l’esprit, sans doute un type barbu, crâne rasé et moustache en croc. Il porterait un uniforme noir ou un veston de cuir et des bottes. Selon votre pays, vous pourriez aussi imaginer que c’est un antisémite ou un tueur de paysans polonais. Comme tout stéréotype, celui-ci sera lié à certaines réalités historiques. Deux générations avant la nôtre, il y eut des Ukrainiens qui, pris entre les deux dictatures les plus sanguinaires de l’histoire, collaborèrent avec les nazis contre l’Union soviétique. Certains participèrent aux crimes de masse commis contre les Polonais, d’autres aux crimes de masse commis contre les Juifs.1

Mais cette mauvaise image cache d’autres réalités historiques et place hors champ tout un groupe de nationalistes ukrainiens moins ignobles : ceux qui dans un pays géographiquement plus chanceux seraient devenus les Garibaldi, les Sándor Petőfis ou les Jeffersons d’un État ukrainien moderne. Tel Mykhaïlo Hrouchevsky par exemple, nationaliste éclairé et auteur des premiers livres sur l’histoire de l’Ukraine qui présida le parlement ukrainien durant la brève indépendance de 1917 et 1918, avant que l’Ukraine ne soit défaite puis absorbée par l’URSS.

Mais plus que tout, cette image nous cache l’histoire réelle de la grande majorité des nationalistes ukrainiens du XXe siècle ; de ceux qui plus tard allaient devenir la cible majeure des purges, famines artificielles et autres déportations. Entre 1932 et 1933, trois à cinq millions de paysans ukrainiens furent délibérément affamés jusqu’à ce que mort s’ensuive ; Joseph Staline craignait la force du nationalisme rural. Une fois ces Ukrainiens éliminés, on amena des Russes, parfois déportés depuis d’autres coins de l’Urss, afin qu’ils vivent dans ces villages dépeuplés, achevant ainsi le processus de génocide culturel. Les arrestations de personnes considérées « trop ukrainiennes » allaient continuer jusque dans les années 1980.

Par conséquent, en 1990, quand l’Union soviétique commencera à se désagréger, l’Ukraine ne sera pas vraiment bourrée de nationalistes bon teint, marchant et paradant tambour battant, mais une nation pleine de personnes dépourvues d’une quelconque identité nationale. Cette année-là, j’avais passé quelques semaines à Lviv en Ukraine occidentale, pour écrire des articles sur le mouvement d’indépendance naissant. Comme les hôtels étaient rares, j’habitais chez deux musiciens quadragénaires, Władek et Irina. À l’époque, je n’ai pas du tout écrit à leur sujet, mais je me rends compte à présent que leur apathie et leur cynisme à propos de l’indépendance étaient tout aussi importants que les débats houleux des nationalistes agitant alors leurs drapeaux sur la place centrale de Lviv.

Władek venait d’un village ukrainien et jouait de l’accordéon dans un groupe soviétique du genre « folklorique ». Mais il était à moitié polonais. Je l’avais rencontré par l’intermédiaire de son cousin à Varsovie — Władek parlait polonais et avait un nom polonais.2 Sa femme Irina était juive et russophone de naissance. Les deux étaient nés ailleurs ; en tant que citoyens soviétiques, ils s’étaient retrouvés à Lviv par accident. Ils n’avaient aucune sympathie pour le communisme soviétique et en avaient ras le bol de Lviv, une ville qui à l’époque n’avait d’eau courante que quelques heures par jour.

Cependant ils n’attendaient pas grand-chose non plus d’un quelconque État ukrainien. Władek me disait qu’il ne voulait pas voir de « nouvelles têtes » arriver au pouvoir, parce qu’elles y arriveraient « affamées », avec un besoin pressant de fric et autres bakchichs. Il valait mieux laisser les anciens responsables en place ; ceux-là au moins avaient déjà volé ce dont ils avaient besoin. Lorsque les manifestants qui mirent à bas la statue de Lénine (en face de l’Opéra) apprirent qu’elle avait été construite sur d’anciennes tombes juives, ils se contentèrent de hausser les épaules. Ils vont juste ériger une autre statue à la gloire d’un autre “héros” sur les tombes de quelqu’un d’autre, me dit alors Irina.

En ce temps-là déjà, des articles écrits de bonne foi commençaient à paraître dans la presse occidentale, mettant en garde contre les dangers du nationalisme en Ukraine : le cliché des hommes en uniforme noir, les slogans antisémites – tout cela circulait déjà. Mais rétrospectivement les auteurs de ces articles n’avaient pas du tout appréhendé le bon phénomène. Ce qu’il manquait alors, et plus tard, à Władek, Irina et la majorité des Ukrainiens, c’était du nationalisme. Ou du patriotisme, de l’esprit civique, de la loyauté envers la nation, de l’appartenance nationale, peu importe le mot choisi : en gros, cette intuition que l’Ukraine avait quelque chose de spécial et d’unique, ce sentiment que l’Ukraine valait la peine qu’on se batte pour elle.

Bien qu’ils eussent vécu toute leur vie en Ukraine, aucun de mes deux hôtes n’avait ressenti le moindre attachement pour l’État ukrainien qui était en train de naître. Ils ne se sentaient pas obligés par le nouveau gouvernement ukrainien et ne se sentaient pas spécialement liés aux autres Ukrainiens. En cela, ils ressemblaient à la grande majorité du monde postsoviétique : à ces Bélarus, Kazakhs et aux Russes eux-mêmes qui souvent n’éprouvaient aucun sentiment d’allégeance envers leurs « nouveaux » pays ni envers leurs nouveaux compatriotes. Lors de l’implosion de l’Union soviétique, ces personnes s’étaient retrouvées brusquement citoyens d’entités qui n’existaient plus depuis des décennies ou qui n’avaient tout simplement jamais existé. Contrairement aux Polonais ou aux Estoniens, elles n’étaient pas fières de trouver ou de retrouver leur souveraineté nationale, et ne voyaient en tout cela que pure confusion.

Mais sans un sentiment national largement partagé ni d’esprit civique, il était difficile de faire fonctionner la démocratie. Władek avait vu juste : tous ceux qui arriveront aux affaires du pays allaient échouer à établir les nouvelles institutions. Au lieu de cela, c’est leur propre fortune qu’ils allaient établir. Les deux premiers présidents ukrainiens, d’anciens communistes, mèneront des privatisations encore plus vénales et hasardeuses qu’en Russie. Les dirigeants de la Révolution orange des années 2004-2005 ne feront guère mieux. La faiblesse de l’État qu’ils laisseront derrière eux permettra à leur successeur, le président Viktor Yanoukovitch, de démanteler en quatre petites années l’armée ukrainienne, la police, le fisc, et bien d’autres institutions, le tout en faisant prospérer les membres de sa famille. Les oligarques — véritables bénéficiaires des deux décennies d’indépendance — ne se sentent pas forcément solidaires de leurs compatriotes. Dans le conflit actuel, certains ont pris le parti de « l’Ukraine » ou de « l’Europe », d’autres celui de « la Russie ». Mais leur choix n’a vraiment rien à voir avec le bien-être de l’Ukrainien lambda.

On peut voir ce que cela donne dans l’est de l’Ukraine. Donetsk, Sloviansk, Kramatorsk — voilà à quoi ressemble vraiment un territoire sans nationalisme : corrompu, anarchique, plein de pseudo-militants et de mercenaires. Pour la plupart, les hommes cagoulés qui ont pris d’assaut les institutions ukrainiennes sous les ordres de commandos russes ne sont pas des nationalistes ; ce ne sont que des exécutants prêts à répondre au parti le plus offrant. Et bien qu’ils ne soient qu’une petite minorité, la majorité ne s’y oppose guère. Au contraire, la majorité assiste passivement à la bataille et semble prête à suivre le gouvernement qui en sortira vainqueur, quel qu’il soit. Comme mes amis de Lviv, ce sont des gens qui vivent ici par accident, après qu’un caprice de bureaucrate soviétique ait envoyé leurs parents ou leurs grands-parents dans la région ; aussi n’éprouvent-ils aucune espèce d’attachement à une quelconque nation ou État.

C’est pourquoi la formation d’un petit groupe de nationalistes en Ukraine, qu’à présent nous pourrions peut-être appeler patriotes, représente le seul espoir d’échapper à l’apathie, à la corruption vorace et à un possible démembrement du pays.

Et cela n’a rien de surprenant : au XIXe siècle aucun combattant de la liberté sensé n’aurait imaginé la constitution d’un État moderne et encore moins d’une démocratie sans une sorte de mouvement nationaliste pour les soutenir. Seules les personnes se sentant d’une certaine manière responsables de leur citoyenneté — célébrant leur langue, leur littérature et leur histoire nationales, chantant des chants patriotiques et transmettant l’épopée nationale — travaillent à l’œuvre civique. Cela vaut également pour les Russes, même si hélas ils insistent sur leurs traditions impériales comme source de fierté nationale, contrairement à leurs élites libérales du début du XXe siècle ou à leurs remarquables dissidents de l’époque soviétique, fondateurs du mouvement des Droits de l’homme moderne.

En Occident nous savons tout cela, mais ces derniers temps nous ne l’admettons que rarement. C’est en partie dû au souvenir des ravages causés par le nationalisme ethnique qui au XXe siècle s’est dissimulé sous l’apparence du fascisme, voire du communisme dans certains cas. Les Européens commencent d’ailleurs à revenir de cette façon qu’ils avaient de minimiser les différences nationales, chose qui nous semble plutôt positive. En Europe, depuis l’ouverture des frontières, les différends territoriaux ont disparu ; et aujourd’hui, que l’Alsace soit française ou allemande ne pose plus autant problème. Mais la démocratie européenne se trouverait dans une impasse si les politiciens du continent n’en appelaient pas au patriotisme, ne prenaient pas en compte les intérêts nationaux, et ne répondaient pas aux problèmes spécifiques posés à leurs États.

Aux États-Unis on déteste le mot « nationalisme », alors on lui donne hypocritement d’autres noms : exceptionnalisme américain ou encore foi en la grandeur américaine. Nous faisons comme si c’était quelque chose de rationnel — Mitt Romney3 parle de « grandeur » américaine dans un de ces livres — plutôt que de reconnaître que le nationalisme est fondamentalement émotionnel. En vérité, vous ne pouvez pas vraiment vous faire l’avocat du nationalisme ; vous ne pouvez que l’inculquer, l’enseigner aux enfants et le cultiver lors d’événements publics. Si vous agissez en ce sens, le nationalisme pourrait à son tour vous inspirer pour le redressement de votre pays et pour son élévation jusqu’à l’image que vous vous en faites. Du reste, cette pensée avait inspiré la création de ce magazine il y a cent ans.4

C’est de ce genre d’inspiration que les Ukrainiens ont besoin, il leur en faudrait davantage, et pas moins. Comme lors du réveillon 2014, quand plus de 100.000 Ukrainiens avaient chanté l’hymne ukrainien à minuit sur le Maïdane. Il leur faut plus d’occasions de crier Slava Oukraïni, Heroyam Slava ou en d’autres termes Gloire à l’Ukraine, Gloire aux héros, un slogan qui en effet avait été celui de la fort controversée Armée révolutionnaire ukrainienne des années 1940, un mot d’ordre aujourd’hui repris dans un nouveau contexte.5 Mais ils faut bien sûr qu’ils traduisent cette émotion dans les lois, les institutions, un système judiciaire digne de ce nom et la formation des forces de l’ordre. S’ils ne le font pas, leur pays cessera à nouveau d’exister.

Anne Applebaum, The New Republic, 13 mai 2014

  1. NDT: Il est impossible de prendre la défense du nationalisme ukrainien dans la presse et l’édition occidentales sans passer par ce passage de pure rhétorique. En réalité, aucun parti nationaliste ukrainien n’a prôné la destruction des Juifs ou des Polonais en tant que tels. Des crimes ont bien été commis, et des Ukrainiens y ont bien participé, mais le nationalisme et l’indépendantisme ukrainien en règle générale sont de nature anticoloniale et antitotalitaire. Qui plus est, durant la Seconde guerre mondiale les nationalistes ukrainiens durent combattre sur trois fronts. Les envahisseurs et colonisateurs de l’Ukraine se sont parfois ligués pour anéantir toute résistance nationale. Ainsi l’OUN et l’UPA affrontèrent les Allemands, les troupes du NKVD, mais aussi les Polonais. Une histoire parfaitement inconnue en France malgré l’héroïsme des nationalistes ukrainiens, combattant sans soutien extérieur et parfois contre eux-mêmes… 
  2. NDT: Anne Applebaum est mariée au ministre des Affaire étrangères polonais Radoslaw Sikorski.
  3. NDT : Candidat républicain à la Maison-Blanche en 2012, francophile convaincu et très méfiant vis-à-vis de Moscou, qu’il appelle « ennemi géopolitique n° 1 des États-Unis ».
  4. NDT : The New Republic fut fondé en 1914, c’était à l’origine un magazine de centre gauche, mais qui soutiendra par la suite l’intervention de l’État dans les affaires du monde en poussant Washington à faire des États-Unis une grande puissance.
  5. NDT : L’auteur parle d’Armée « révolutionnaire », mais le terme exact est « insurrectionnelle », l’UPA.

Applebaum Démocratie Nationalisme


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