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Oléna, Russe d’Ukraine et médecin volontaire     
  
By PanDoktor Posted in L'Ukraine en danger!, Traduction on 4 mars 2017 6 min read
La donbassification de l’Ukraine Previous Du nationalisme  Next
Photo et reportage de l’excellent Youry Bilak qui nous a fait l'honneur et l'amitié de partager ses périples à travers l’Ukraine en guerre et nous offrir un précieux témoignages en direct du front. Voix, photo et transcription en français de l'entretien. 

Interview d’Olèna, médecin-pédiatre, par Youry Bilak, à Dnipro (Ukraine) en 2016
Durée : 7:22

Transcription de l’ukrainien :

Je m’appelle Oléna.. Léna, je suis russe, mais je vis en Ukraine.

– Dans quel coin ?

Dans quel coin : à Dnipropetrovsk.

– Et que faites-vous dans la vie ?

Je suis médecin, médecin pédiatre. Et je suis volontaire. Parce que je veux vraiment la paix dans ce pays. Pour moi… c’est important, car c’est ici que vivront mes enfants ; je veux qu’ils y soient bien ; c’est à moi qu’ils demanderont des comptes autrement. Car quand tout cela a commencé, quand il y a eu les premiers blessés… (j’ai beaucoup de mal à en parler… je suis spécialiste en réanimation… et j’ai vu la mort, la mort d’enfants, affronter tout cela est très difficile, c’est la guerre. C’est une chose impossible, la guerre.)

Quand tu vois un jeune de 18 ans qui a perdu sa jambe ou son bras, et que tu ne sais pas quoi lui répondre, pourquoi il est allé faire cette guerre, qu’est ce que c’est que cette guerre. Et contre qui ? Contre ses frères ?

J’ai été appelée sous les drapeaux pour aller combattre en Crimée, au même moment que mon propre frère, mais lui c’était pour servir dans l’armée d’en face, du côté russe, – il est en Russie. Comment faire la guerre quand c’est contre mon frère? Qui en a besoin de cette guerre ?

Quand on nous a amené les blessés, ils étaient sans bras, sans jambes, sans vêtements. Dans les hôpitaux on n’avait rien, notre hôpital appartenait même à un ressortissant russe…

– Quel hôpital ?

Sur la Komsomolska, c’est notre hôpital militaire, l’hôpital central, celui de notre ville. Ils voulaient vraiment le fermer, le personnel avait été congédié… Quand j’y pense, ça me fait plaisir que ce soit notre ville ; en fait, une ville neutre, qui n’est ni pour les uns, ni pour les autres, on pensait que ce n’était pas notre guerre ; mais quand tout cela est arrivé, alors les gens de chez nous ont commencé à apporter de l’aide.

Les babouchkas, avec leurs.. bon… leurs maigres pensions, eh bien, elles donnaient tout, tout pour les jeunes qui partaient au combat. Elles disaient « mon petit, reviens-nous ! » et leur offraient des chaussettes qu’elles avaient tricotées, en disant « je l’ai fait pour toi, pour que tu en reviennes, elles te tiendront chaud, te protégeront ». On est comme ça ici, les gens de chez nous donneraient tout, vraiment tout, même leurs payes pour que les enfants du pays, les enfants d’ici dorment tranquilles.

On sent bien que c’est la guerre, parce qu’on voit bien les vies brisées, les gens cassés. Mais au moins les femmes, ici, savent que les hommes veillent sur elles. On a compris qu’ils pouvaient nous défendre ; cela va dans l’ordre des choses, et c’est pareil pour les femmes : la femme émancipée, ce n’est pas la businesswoman, mais « la » femme, celle qui élève ses enfants. Et elle sait que l’homme est là et la protège, l’homme, l’homme armé. On ne savait même plus ce que c’était !

– Dans quel état se trouvait l’hôpital ?

L’hôpital était très… Enfin, c’est vraiment dommage, quelqu’un doit avoir les photos, mais en salle de réa, il y avait de l’herbe qui poussait. Voilà pour l’état de l’hôpital. Il y a plusieurs bâtiments, 80 personnes y travaillaient. Que pouvaient-ils faire ? Au tout début, il n’y avait pas de médicaments, il n’y avait rien, et c’est navrant, vous savez, comme dit le proverbe russe : « surtout ne rien sortir de l’isba », autrement dit « laver son linge en famille ».

Le fait de savoir que ton pays est dans cet état, il n’y a pas de quoi être fier, c’est une souffrance, notre souffrance ; même lui, mon petit, il le comprend, il est russe lui aussi, c’est mon fils, Radomyr [cela veut dire « Joie sur le monde »].

– Et il a quel âge ?

Six ans ! Il parle un ukrainien très pur, et parle très bien russe aussi, c’est ma Joie.. Mais je ne veux pas qu’il fasse la guerre à son frère. Moi je voudrais que… Vous savez, à la maison dans la cuisine, nous avons deux broderies accrochées au mur, l’une vient de chez moi en Russie, l’autre vient de Galicie, chez sa marraine, c’était un cadeau pour la naissance du petit, et c’est une femme qui l’a faite avec un savoir-faire très fin. Mon fils, vous savez, il apprend l’alphabet, il suit le programme avancé « Intellect de l’Ukraine », il colorie les lettres en jaune et bleu, et ce n’est pas moi qui le lui apprends ; il vit ici, il le sent ainsi, c’est ce qu’il lui faut, et c’est ce qu’il faut, en effet.

Moi, je travaillais dans l’hôpital où nous nous rendons maintenant, j’étais là depuis le début, c’était l’horreur. Aucun renouvellement du matériel n’avait eu lieu depuis 1986, il n’y avait pas de matériel, tout ce que j’ai vu là-bas, c’était des pièces de musée, complètement rétro, on n’avait même pas l’impression d’être au XXe siècle !

Ça fait mal, vraiment, mon dernier patient avait 72 ans, il n’avait plus sa jambe, plus son bras, et le ventre ouvert, et il me disait, « je m’en fous, j’y vais, pas besoin de papiers, j’y retourne ! ».

– Mais il était… soldat ?

Oui ! il était là-bas, en tant que volontaire…

– À 72 ans ?

Oui ! Et il y avait là-bas des garçons de 18 ans ! De Lviv, ils disaient que dans leur village de 250 maisons, au moins une personne dans chacune d’entre elles était parti défendre le pays. Mais que dans le village d’à côté, personne n’y était allé, les hommes étaient partis à Moscou pour travailler, parce que c’est un village défavorisé, on trouve partout ce genre de contrastes… bon je parle pas très bien ukrainien, je suis Russe, mais je fais tout pour qu’on m’entende, c’est mon cœur qui parle, j’ai du mal à m’exprimer.. voilà… je.. ça y est, je ne peux plus. ◊

Donbass Front antiterroriste Témoignage


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