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Passez donc me voir à Paris...
Chroniques de la vieille Diaspora (1)
By Philippe Naumiak Posted in Chronique on 2 février 2019 3 min read
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Par Philippe Naumiak

Hier c’était ma fête. J’en ai vu du monde et du beau ! L’ambassadeur m’a salué, l’évêque a évoqué ma foi tourmentée et la chorale a chanté mes Pensées. Des enfants et des fleurs, en plus. J’ai dû faire quelque chose de bon tout de même durant ma vie… Lorsque je suis arrivé à Paris, en 1977, quel bazar ! Les uns, les plus nombreux, ne voulaient pas de moi. La police les empêchait de m’approcher, ils ne m’auraient rien fait de mal, ces braves gens, je crois même qu’ils m’aimaient bien. Les autres, qui m’avaient amené là, je ne les aimais pas. Des hypocrites, ils récitaient des vers en ukrainien en ma présence mais causaient en russe le dos tourné… Il y avait des Français de la Ville, des collabos à la serpe et au marteau. Non, je préférais ceux qui étaient tenus à l’écart, des petites gens, des vrais Ukrainiens et j’ai toujours aimé les opprimés.

Puis on m’a ignoré. Longtemps, jusqu’en 1991. On passait sans me voir après la messe le dimanche, pas un regard. Parfois j’entendais : “c’est un soviétique !” Alors je tuais mon ennui en observant Paris de jour et by night. Je connaissais les horaires des sémaphores, les heures de travail des voisins, la charmante dame en face qui, en chemise de nuit, fermait ses volets. J’en ai vu passer du monde et pas que des Ukrainiens: de tous les pays, de toutes les races, plutôt des riches, je vis dans les quartiers chics, des manifestations de toutes sortes, des cocos gueulards et même des sodomites sur des chars… C’est la nuit que j’aime Paris. Plus de gaz d’échappement, des amoureux et des fêtards. Paris se couche et s’éveille au même instant.

Dix ans durant un chat venait me saluer vers minuit. Il se frottait à mes pieds. Une nuit, il est venu mourir sous un buisson. Dernier salut au poète. J’aime bien ces bêbêtes, fidèles en amour et indifférentes aux aléas des hommes.

Peu de temps après mon installation à Paris, trois jeunes gars m’ont peint en bleu et jaune. Ils parlaient en français et en ukrainien. Nés ici sans doute, ils devaient certainement m’aimer pour m’honorer de couleurs interdites en Ukraine. Merci les gars. C’est vrai, je ne suis pas méchant, je pense être aimable. Passez donc me voir, je ne vous embêterai pas, d’ailleurs je suis immobile et je n’ai pas l’usage de la parole car je suis le buste de Tarass Chevtchenko au  square de l’église ukrainienne de Paris…


Philippe NAUMIAK est né en 1962 à Chicago aux USA (chez le vieil oncle ukrainien d’Amérique…) d’une mère bretonne et d’un père réfugié ukrainien. Il a toujours vécu en France, à Paris, au sein de l’ancienne communauté ukrainienne. Il a collaboré, en tant que rédacteur de Nouvelles, à une revue du pays de Dinan, Côtes-d’Armor. Dernier ouvrage publié : Ukraine 1933 – Holodomor, Itinéraire d’une famille et témoignages de survivants. Préface de Stéphane Courtois. Éditions Bleu et Jaune.

 

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