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Peynier
Hommage aux volontaires ukrainiens de 1939-1940
By PanDoktor Posted in Mémoire on 1 novembre 2017 7 min read
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En 1939, de cinq à six mille volontaires ukrainiens s’engagèrent dans la Légion Étrangère. Le dernier combat « pour l’honneur de l’armée française » est l’œuvre de légionnaires ukrainiens.
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Le Sentier des Volontaires ukrainiens Juin 1940 qui mène au Rocher de la Garenne

Pour ne pas combattre sous le drapeau polonais, de nombreux Ukrainiens vivant en France choisirent la Légion étrangère. C’est que la situation d’une majorité d’Ukrainiens de Galicie et de Volynie arrivés en France dans l’entre-deux-guerres était devenue des plus absurdes: en tant que citoyens polonais, ces patriotes ukrainiens opposés à l’occupation polonaise de l’Ukraine occidentale étaient incorporables dans les troupes polonaises à l’étranger.

Le témoignage d’un ancien de ces légionnaires résume bien la situation : « Vous êtes Polonais ? Attendez un instant, un sergent polonais va venir s’occuper de vous… » – « Je suis Ukrainien ! Je saurai aller chez les Polonais sans votre aide, mais je ne veux pas aller dans leur armée ! » Le secrétaire s’emporta et me mit à la porte, ce dont j’étais ravi pour m’éclipser avant la venue du sergent polonais. Je n’avais pas le choix, il me fallait aller à Sathonay [nord de Lyon] au centre principal de la Légion. Avec peine, je demandais ma route et partis. J’avais à peine franchi le portail de la caserne à Sathonay que j’entends des chants, j’écoute plus attentivement et je n’en crois pas mes oreilles, c’est une chanson ukrainienne. Nos gars de toutes les « Prosvita » [ass. culturelle ukr.] de France étaient arrivés là pour s’engager dans la Légion.

D’autres Ukrainiens originaires des mêmes régions d’Ukraine sous occupation polonaise iront combattre sous l’uniforme polonais dans les unités constituées sur le territoire français et les pays alliés. À Monte Cassino en Italie (une des plus rudes batailles de la Seconde Guerre mondiale) ils sont tombés en masse. On arrive à les identifier comme ukrainiens lorsqu’une croix orthodoxe orne leur tombe. Durant la campagne de France, les volontaires ukrainiens se sont également illustrés aux quatre coins du front. Certains ont, leur vie durant et avec fierté, arboré une Croix de Guerre accrochée sous le feu ennemi, tels les frères Czorny du 23° Régiment de Marche de Volontaires étrangers.

Chaque légionnaire trouvait en lui ses propres motivations – qui la naturalisation, qui un refuge, qui l’aventure, qui le prestige ou la solde – mais dans le cas des Ukrainiens il est caractéristique de voir à quel point le refus de recevoir des ordres en polonais commandait leur farouche désir de servir la France. C’était pour ainsi dire au-delà de toute autre préoccupation (mon propre grand-père en a toujours fait un point d’honneur). C’est que la Pologne avait trahi ses engagements internationaux vis-à-vis de la minorité ukrainienne et l’opprimait dans tous les domaines. Alors comment lui obéir?

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Ivan Kourok, auteur de « Journal d’un légionnaire » d’où est tiré l’extrait au début de cet article.

Le 4 janvier 1940, un accord avait été signé entre Daladier et le général Sikorski, alors chef des armées polonaises en exil. Il y était stipulé que l’incorporation de 84.000 hommes devait impérativement inclure les Ukrainiens possédant la citoyenneté polonaise. Toute incorporation dans la Légion étrangère était exclue. À force d’obstination, l’Union nationale ukrainienne en France obtiendra le choix d’un engagement : soit dans l’armée polonaise, soit dans la Légion étrangère. 5.000 Ukrainiens aptes au service rejoindront les Régiments de Marche de Volontaires Étrangers (RMVL). Dans les Flandres, sous Sedan, sur la Somme et sur la Saône, des centaines d’entre eux trouveront la mort. Le dernier combat « pour l’honneur de l’Armée française » qui aura lieu à Lyon le 19 juin 1940, soit deux jours après l’armistice, sera l’œuvre de Légionnaires ukrainiens. Il s’agit du Bataillon de marche formé à Sathonay et de Tirailleurs sénégalais, deux unités commandées par le Général de Mesmay. (Plus de détails sur le blogue du colonel Gilles du Tertre.)

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Des volontaires ukrainiens de la Légion étrangère, Peynier 1940
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Un trident ukrainien au Rocher de la garenne, sur les hauteurs de Peynier. Il reprend la forme que lui avait donné le graphiste ukrainien Robert Lysovsky pour l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens en 1932 sur la base du trident historique dit « trézoub », apparu sur la monnaie et les armes du prince kiévien Volodymyr le Grand au XIe siècle.
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Le même monument après restauration

Sur un des rochers de la douce Provence, non loin de la Montagne Sainte-Victoire, on peut lire encore de nos jours ce que désiraient vraiment nos légionnaires ukrainiens. Il s’agit d’un vers d’Ivan Franko, un des poètes les plus révérés en Ukraine. Ce vers est tiré d’un superbe chant révolutionnaire comme Franko en avait le secret : Nam pora dla Oukraïné jét’ (Le temps pour nous est venu de vivre pour l’Ukraine). On peut encore voir ces paroles sur la roche, comme gravées à la baïonnette.

Le chant « Nè pora », un des hymnes révolutionnaires indépendantistes les plus chantés dans les années 1930. Paroles d’Ivan Franko (1880), musique de Dènis Sitchénskéï (début XXe s.)

Il faut imaginer ce qu’a pu être ce « rassemblement » de légionnaires ukrainiens à Peynier, dans la France vaincue. Coupés de leur pays – un pays qui n’existait pas, mais qu’ils s’efforçaient d’expliquer, par des chants, des danses, des poèmes –, la population provençale les reçut avec estime et reconnaissance. Sans doute comprenait-elle un peu mieux ces gens d’ailleurs, attachés comme elle à ses troubadours et à sa culture.

Avec l’armistice, on démobilisa les volontaires, et après la guerre, ceux qui firent le choix de revenir chez eux en Ukraine occidentale, devenue entre-temps soviétique, furent reçus en suspects avec tout ce que cela implique. Dans le cas des FFI ukrainiens – une balle dans la nuque pour toute cérémonie.

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Le fameux vers d’Ivan Franko « Нам пора для України жить », Il est temps pour nous de vivre pour l’Ukraine.

Le Rocher de la Garenne à Peynier situé entre Aubagne et Manosque conserve donc les traces des légionnaires ukrainiens de 1939-1940. Mais ce n’est pas tout. Sur une initiative de l’Union des Français d’origine ukrainienne, et grâce aux efforts d’Annick Bilobran, présidente de l’Advul, de la municipalité de Peynier, de Roger Decome et de la Légion étrangère, le chemin menant au Rocher a été baptisé « Sentier des Volontaires ukrainiens » le 30 juin 2007. Désormais, tous les 2 novembre la Légion rend hommage à ses anciens, morts au feu. C’est une émouvante cérémonie réunissant autorités civiles et militaires, descendants de légionnaires ukrainiens et quiconque voulant partager la mémoire des Volontaires ukrainiens sur le sentier de leur gloire. ◊


  • Pour tout contact : Annick Bilobran, présidente de l’ADVULE, Association des descendants des volontaires ukrainiens de la Légion étrangère (06 81 86 20 78). Site dédié: advule.com
  • Sentier des Volontaires ukrainiens, commune de Peynier (13790) à 50 km au nord-est de Marseille.
  • Tout témoignage, direct ou indirect, intéresse l’association. Une brochure détaillée sur ces événements mal connus est disponible. Mes remerciements à Mme Annick Denat-Bilobran pour les matériaux d’archives présentés ici. Éternelle reconnaissance à son père. Qu’il soit, avec ses frères d’armes, également et ô combien justement remercié.
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La montagne vénérée par Cézanne, Kandinsky, Zola et surtout le poète Mistral, illumine notre histoire

­Documents photos et vidéos

Discours d’Annick Bilobran, fondatrice et présidente de l’Advul, novembre 2010

Diaspora Légion étrangère OUN Peynier Seconde Guerre Mondiale Volontaires Ukrainiens


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