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Elysée Reclus
Quand le plus grand géographe français parlait d'Ukraine...
By PanDoktor Posted in Histoire, Sources on 15 mars 2017 120 min read
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Elysée Reclus est un des plus grands géographes français. Dans sa monumentale Nouvelle Géographie Universelle, il décrit le présent et le passé de ces (comme on disait alors) Oukraïniens. En voici quelques remarquables extraits

Parfaitement documenté au sujet de l’Ukraine – sans doute grâce à son ami et frère de pensée Michel Dragomanov, comme lui exilé en Suisse –, l’enfant terrible de la géographie française réconcilie avec la réalité cette science parfois fantaisiste qu’on appelle communément « géographie ». Les troisième et cinquième volets de la Nouvelle Géographie Universelle parus peu avant la fatidique alliance franco-russe, contiennent de précieuses informations sur les « Ruthènes »,  « Petits-Russiens » et autres Cosaques d’Ukraine, mais aussi sur les autres populations de la région comprise entre le Danube et le Don, en passant par la Crimée et le Kouban.

Ouvrage monumental, les extraits choisis concernent surtout ces populations et leur histoire, identité, mentalité, etc… bien que la géographie des ressources naturelles et certains détails de la vie économique ne manquent pas d’intérêt. A ce propos, autant prévenir le lecteur diasporien en mal « de racines » ou « d’authenticité » : certaines descriptions risquent de le déconcerter. Quant au Français qui ne voudrait voir en l’Ukraine qu’une sorte de Provence ou d’Occitanie, ce voyage risque de l’emmener loin de ses illusions.

On entend parfois que seules les âmes poétiques peuvent comprendre l’Ukraine. Mais cela n’empêche pas le sens critique et l’analyse rationnelle. Elysée Reclus possède toutes ces qualités.

Remarque importante – Quand l’informatique le permet, la graphie et l’orthographe sont telles que dans l’édition originale. Entre crochets : les corrections modernes et autres notes de PanDoktor. Nous reproduisons également les cartes d’état-major et les illustrations. Les notes originales sont renumérotées et parfois écourtées. Les titres et caractères gras ont été ajoutés pour le confort de lecture.


Les Scythes et l’Ukraine

 [Nouvelle Géographie Universelle, tome V, 1880, pp. 491 et suivantes]

On ne saurait encore qu’émettre des hypothèses sur le degré de filiation, directe ou indirecte, qui rattache les Malo-Russes [Ukrainiens] aux hommes dont on a recueilli, dans le gouvernement de Połtava, les armes et les instruments d’os et de silex, mêlés à des ossements de mammouths et à des coquillages de l’époque glaciaire. Les tombeaux de l’âge de pierre que l’on a trouvés près d’Ostrog, en Vołînie [Ostroh en Volynie], renferment des squelettes très différents de ceux des Slaves, fort remarquables par l’étroitesse et la longueur de leur tête et par leurs tibias aplatis et recourbés en forme de lames de sabre : cette race primitive semble se rapprocher de celle qui vivait en occident à l’époque des dolmens. 1 Mais à ces premiers tombeaux ont succédé d’innombrables kourgans [tertres funéraires] parsemés dans toute la contrée. Déjà des milliers de ces monti­cules ont disparu : les uns, dans les villes et les villages, pour se trans­former en édifices ou en fortifications; les autres, dans les campagnes, pour servir d’amendement aux terres environnantes ; d’autres encore, de petites dimensions, ont été nivelés par la charrue et néanmoins en plusieurs endroits, surtout sur les faîtes de passage entre les cours d’eau, ils sont encore assez nombreux pour former le trait dominant du pays, car pour la construction de ces kourgans on utilisait volontiers des sites visibles de loin, les hautes berges des fleuves, les sommets de monticules naturels, les caps qui s’avancent au loin dans la mer; cependant la vallée du Dńestr [Dnister] fait exception à cet égard : on est étonné d’y voir de longues rangées de tertres artificiels situées précisément au pied des berges. 2 C’est dans la région voisine des rapides du Dńepr [Dnipro], surtout à l’ouest, que s’élèvent les plus remarquables de ces tertres, ceux des « Scythes royaux », dont Héro­dote raconte les pratiques d’inhumation : tous sont plus escarpés du côté du nord que des antres côtés, et plusieurs sont entourés de dalles; il en est même qui sont réunis les uns aux autres par des allées de pierres, dont il a fallu apporter les matériaux de fort loin. On voit quelques tombelles, comme celle de Perepetikna, près de Khvastov [Khvostiv, aujourd’hui Fastiv], dans le gouvernement de Kiyev [Kiev], qui n’ont pas moins de 200 mètres de tour et qui se dressent au milieu de monticules plus petits, comme des rois entourés de leur cour. Un grand nombre de buttes étaient signalées jadis par des statues grossières, où les générations postérieures ont vu des vieilles femmes, — d’où le nom de baba donné à ces effigies et celui de babovati donné aux tertres eux-mêmes — et rappelant plutôt, d’après l’opinion générale, le type mongol que celui des Slaves; ce sont là peut-être les statues des steppes auxquelles Ammien Marcellin [historien grec] compare les Huns : elles ont presque toutes les mains jointes sur la poitrine. D’ailleurs il n’est guère plus de kourgans dont le sommet porte encore cette idole terminale; presque toutes ont été brisées ou déplacées pour servir de bornes aux routes ou d’ornements dans les jardins. Pourtant, si l’on en croit la tradition locale, la baba s’enracinait fortement au sommet du monticule, et il ne fallait pas moins de dix bœufs robustes pour l’emporter; tandis qu’un simple attelage suffisait pour la ramener : elle semblait marcher d’elle-même pour remonter sur la butte. La vénération des paysans est grande pour ces statues : les mères leur amènent les enfants malades de la fièvre, s’agenouillent devant elles, les embrassent, et leur offrent du blé et des pièces de monnaie. 3

Plusieurs milliers des tertres funéraires de la Petite-Russie [Ukraine] ont été déjà fouillés, et leurs secrets, révélés au monde, ont permis de reconstituer en partie les sociétés antérieures, avec leurs rites, leurs mœurs, leur industrie. Parmi les tertres, tous les âges, pierre, bronze et fer, sont repré­sentés. Quelques tombelles sont relativement modernes et même ont été érigées postérieurement à l’introduction du christianisme dans la contrée, ainsi qu’en témoignent les objets d’origine byzantine ou russe qui se trouvent dans les buttes; quelques-unes renferment des antiquités appar­tenant aux trois âges, de la pierre, du bronze et du fer. Divers monti­cules ne contiennent que des squelettes de chevaux. Enfin il en est beaucoup où l’on ne trouve rien, ni ossements ni armes. La grande époque de l’art pour les ensevelissements est celle de la civilisation scythique. Les fouilles faites dans quelques sépultures des provinces méridionales, et notamment dans celle d’Alexandropol, au sud-ouest de Yekaterinoslav [aujourd’hui Dnipropetrovsk], ont prouvé que les « Scythes » de cette époque étaient en rapports fréquents avec les Grecs, et leur achetaient les produits de l’in­dustrie et de l’art les plus précieux, armes, vases ciselés 4 et bijoux. Mais à côté de ces objets purement helléniques on trouve aussi dans les kourgans des armes et des instruments de bronze rappelant que la civilisation grecque, à son arrivée dans le pays, rencontra une civilisation asiatique d’un tout autre caractère. 5 Les tombeaux mégalithiques épars entre le Dńestr et le Dńepr, au nord d’Odessa, appartiennent aussi à une autre époque de culture ou à une autre religion. De tous ces peuples dont les buttes recouvrent les ossements, les uns passèrent rapidement en conqué­rants ou en fugitifs ; d’autres séjournèrent longtemps dans le pays, et sans doute un peu de leur sang se retrouve dans les populations actuelles de la Petite-Russie [Ukraine].

Au neuvième siècle, les populations du versant méridional, entre le Dńepr et le Danube, et principalement sur les rives du Dńestr, étaient des Slaves, les Oułoutchi (Ouglitchi) et les Tivertzi. Mais ils se trouvaient sur le chemin des Hongrois, des Petchénègues, des Koumanes, et le choc de toutes ces nations les refoula vers le nord : du dixième au douzième siècle la Roś — peut-être « la rivière des Russes » [Ruthènes] — servit de frontière entre les Russes [Ruthènes] de la Kiyovie [Kiévie] et les nomades du sud. Plusieurs colonies turques, les Torki, les Berenďeyi, les « Bonnets-Noirs » ou Kara-Kalpaks [Toques noires, alliés des Ruthènes], s’é­taient établies au sud de cette rivière. Ensuite des Tartares s’installèrent près de Kańev [Kaniv] 6 et dans une grande partie de la Kiyovie ; on croit même que Berditchev [Berdytchiv] fut une de leurs colonies; sans doute ils se mêlèrent diverse­ment aux populations slaves, car ceux que le prince Olgerd de Lithuanie chassa de la Podolie en 1366 étaient des Tartares de langue russe [ruthène]. Dans tout le sud-ouest de la Russie, les noms qui rappellent l’occupation mu­sulmane sont fort nombreux.

Cosaques et tchoumaks

[Ibidem, pp. 497 et suivantes]

De nos jours, les Malo-Russes [Ukrainiens], presque exclusivement agriculteurs, sont très pacifiques de leur nature. Toutefois, pendant des siècles, la guerre était en permanence dans les plaines que traverse le Dńepr [Dnipro], et les habitants devaient être toujours prêts, soit à la bataille, soit à la fuite. Le grand fleuve, qui coule aujourd’hui paisiblement au milieu de contrées habitées par des populations de même langage, est un des cours d’eau qui ont eu le plus d’importance dans l’histoire des nations et dont les bords ont été le plus ardemment disputés entre deux races. Après l’invasion de la Crimée par les Turcs en 1475, les Tartares devinrent les pourvoyeurs des harems et des bagnes de Stamboul, et bientôt les provinces méridionales de la Slavie furent un territoire de chasse à l’esclave. 7 Les guerriers musulmans avaient l’habitude de se rassembler en hiver près de l’isthme de Perekop, et chaque homme entraînant avec lui deux ou trois chevaux pour les pri­sonniers à faire et le butin à capturer, ils franchissaient le Dńepr au nombre de soixante ou quatre-vingt mille, apparaissaient inopinément dans quelque région peuplée dont ils réduisaient tous les habitants en captivité, puis, avant qu’on eût eu le temps de lever une armée pour les combattre, ils étaient en sécurité dans leurs steppes au-delà du Dńepr. A ces hordes de pillards s’en opposèrent de semblables, formées d’éléments chrétiens, et qui devinrent fameuses sous le nom de Cosaques. Le gros de leur armée se composait d’hommes indépendants qui avaient réussi à vivre sans maîtres sur les frontières disputées entre chrétiens et musulmans, de pêcheurs restés à l’abri sous les berges boisées du Dńepr, de marchands aventu­reux qui voyageaient en caravanes dans la steppe. En outre, des seigneurs polonais et lithuano-russes, mêlés à ces combattants et subissant plus ou moins l’influence des idées chevaleresques de l’Occident, firent des Co­saques une sorte de « chevalerie oukraïnienne » (rytzarstvo oukrayinne) [chevalerie ukrainienne, rétsarstvo oukraïnskè]. Un des premiers centres de résistance se forma près de Pereyaslav, au bord d’un grand coude du Dńepr, défendu à l’est et au nord par des marais, des bois, des rivières errantes. Kańev et Tchigirin [Kaniw et Tchyhyryn] sont aussi parmi les villes les plus fréquemment nommées au commencement de l’histoire des Cosaques, mais Tcherkasî fut la plus connue comme le centre des Cosaques d’en bas, c’est-à-dire des pêcheurs et des marchands, et des « Cosaques des villes », c’est-à-dire dire de la région déjà peuplée du Dńepr moyen. Le nom de Tcherkasî devint même chez les Tartares et chez les Moscovites l’ap­pellation nationale pour désigner les Petits-Russiens [Ukrainiens], et on l’emploie jusqu’à présent dans la Grande Russie méridionale.

Elysée Reclus
Elysée Reclus

A la fin du seizième siècle, lors des grandes luttes entre les éléments polonais et oukraïnien, les Cosaques établirent plus au sud leurs positions stratégiques principales et se cantonnèrent en aval du confluent de la Samara, dans les îles du Dńepr, au milieu des chutes et sur les bords rocheux du fleuve: d’où leur nom russe de Zaporogues (za porojtzî) ou « Gens de Par de là les Chutes »; là, doublement défendus par les rochers et les maré­cages de cette partie du Dńepr, protégés en outre par de profonds retran­chements bien gardés, ils purent défier les Tartares, et commencer à leur rendre incursion pour incursion, tantôt en Crimée, tantôt sur les bords de la mer Noire ou de la mer d’Azov. Vivant de pêche, de chasse et de guerre, ces bandits chrétiens firent bientôt trembler les bandits musul­mans. Leur sauvage liberté attirait autour d’eux, de Pologne et de Lithua­nie une multitude grossissante de paysans échappant a la servitude. Au dix-septième siècle, leurs rangs se composaient d’au moins « six vingt mille hommes tous aguerris ». 8 [C’est à dire 120.000, mais c’est probablement exagéré.] Ils passèrent même la mer Noire pour brûler Sinope, en Asie Mineure, et dans une de leurs expéditions, en 1624, ils se hasardèrent jusqu’à Constantinople, dont ils pillèrent les faubourgs. Des gards ou postes fortifiés s’élevaient de distance en distance sur le bas Dńepr, entre le Boug et la mer d’Azov, et vers le milieu de leur domaine aux limites changeantes se trouvait une Sitch ou Setch centrale [Sitch en ukrainien]. La première, disent les annales, est celle qu’ils avaient établie au seizième siècle dans l’île Khortitza [Khortétsia], — jadis Khortitch, — au milieu des chutes du Dńepr, près de l’endroit où les Petchénègues avaient coupé, en 972, la tête du grand prince Sviatoslav, un vrai Cosaque d’autrefois, et fait de son crâne une coupe pour leurs festins. Mais bientôt après, leur refuge le plus connu fut plus au sud, dans l’une des îles de la « Grande Prairie », au confluent du Tchertomłik [Tchortomlyk, et du Dńepr, et dans la presqu’île opposée. Cette « ancienne sitch », qui subsista jusqu’à 1709, fut remplacée par d’autres, également situées près du dédale des îles du Dńepr, où les embarcations des Turcs s’égaraient à leur poursuite et perdaient tous leurs rameurs, fusillés par des ennemis invisibles qui se cachaient dans les roseaux.

Les Cosaques ne constituent point une famille qui, par la langue ou l’origine, soit foncièrement distincte des autres Slaves plus ou moins mélangés des plaines: s’ils différaient de leurs frères, c’est non par le sang, mais par les traits héréditaires que leur avaient donnés des mœurs errantes et leur fière indépendance. De tout temps, les Cosaques petits-russiens n’admirent dans leur communauté que des hommes sachant faire leur signe de croix, c’est-à-dire ennemis des mahométans et des païens, et tous les Slaves orientaux pouvaient remplir cette condition d’entrée. La coïncidence du nom de la ville cosaque de Tcherkasî [Tcherkassy] avec celui de la nation caucasienne des Tcherkesses a fait croire, bien à tort, à l’origine orientale des Cosaques. Quant à leur nom, il est réellement tartare, et des éléments petchénègues et khazares se retrouvaient certainement parmi les ancêtres des Cosaques, ces défenseurs des sociétés chrétiennes: mais ce mélange, et notamment celui qui eut lieu avec la tribu des Kara-Kałpaks ou « Bonnets Noirs » [Toques Noires, alliés des princes ruthènes au moyen-âge], désignés dans les annales sous le nom de Tcherkassî, était déjà fait bien avant la formation des communautés cosaques.

Les Zaporogues, avant-garde des Cosaques petits-russiens, peuvent être considérés comme les Cosaques par excellence, et leurs descendants, deve­nus de paisibles cultivateurs, se réclament encore du titre de « bons Cosaques ». Organisés en kourińs, c’est-à-dire en associations de guerre et de travail en commun 9, ils ne reconnaissaient que des chefs ou « pères » libre­ment élus, et chaque année l’assemblée, composée des membres de toutes les communautés, se réunissait en corps politique (koch 10) [kich en ukrainien, camp militaire] représentant tout le « compagnonnage d’en bas ». C’est alors qu’elle distribuait par le sort les rivières dont le produit faisait vivre tous les Zaporogues et leur servait de moyen d’échange ; en même temps elle choisissait un nouvel ataman [otaman en ukrainien, chef] et d’autres anciens pour administrer les compagnons et juger leurs diffé­rends : une poignée de poussière versée sur leur tête devait leur rappeler toujours qu’ils restaient les inférieurs de la communauté. Pour les expédi­tions de guerre, ils élisaient un dictateur, désigné sous le nom de hetman, — d’origine allemande (hauptmann) ou turque. — Le pouvoir de cet élu était très grand, quoique toujours conforme à la cou­tume; le hetman faisait décapiter, même empaler les délinquants, mais non sans l’avis de son conseil. Pendant les campagnes, tout ivrogne était expulsé de l’armée; l’usage de l’eau-de-vie était interdit. La parole que tous avaient acclamée devenait pour eux la loi, et le moindre groupe, constituant déjà la commune, devait la faire respecter. Celui qui la violait avait les autres pour juges, même en pleine steppe, loin du reste de la tribu: « Là où il n’y a que trois Cosaques, disait le hetman Khmelnilzkiy, le coupable est jugé par les deux autres. » Dans les expéditions, ils se fortifiaient par leurs tabor de chariots, « citadelles roulantes » qu’ils avaient peut-être empruntées, avec le nom, aux Tchèques de Jijka 11 [Jan Žižka] et que parfois en bataille ils lançaient à toute vitesse contre les ennemis pour rompre leurs colonnes [en réalité les Polovtses de la steppe ukrainienne utilisaient la même technique au moyen-âge]. Libres de leurs allures, maîtres de l’espace, les Zaporogues devenaient presque insaisissables: que leurs tentes fussent brûlées ou leurs barques englouties dans la mer Noire, ils réparaient bientôt leurs pertes en admettant de nouveau-venus. Tous les « camarades » zaporogues avaient pour lien la communauté des dangers et l’amour de la steppe qu’ils par­couraient sur leurs petits chevaux rapides. « Que celui qui pour la foi chrétienne veut être empalé, roué, écartelé, que celui qui est prêt à endurer toutes les tortures, que celui qui ne craint pas la mort vienne avec nous ! » telle était la proclamation des chefs zaporogues. Mais, après s’être considérés comme les défenseurs de la foi chrétienne, ils voulurent être aussi les champions de leur « mère » l’Oukraïne petite-russsienne et de la liberté du peuple. Tel était l’amour des Cosaques pour la terre natale qu’en abandonnant l’ancienne Sitch ils en emportèrent de la terre avec eux, symbole de la patrie sur le sol étranger. 12 S’ils périssaient dans une expédition maritime, ils se confessaient à la « mer bleue ». 13

Elysée Reclus
Ci-dessus, une des 200 cartes d’état-major tirée de la Nouvelle Géographie Universelle.

Toute la région de la frontière méridionale entre les Slaves et les Tar­tares ou Turcs était occupée par des Cosaques, et cette « région des Limites », l’Oukraïne, s’accroissait ou diminuait suivant les vicissitudes de la guerre et de la colonisation armée. Une grande partie de l’espace compris entre les Terres Noires et le littoral finit par devenir un véritable désert, que l’on ne traversait qu’en fuyant; même de 1667 à 1686, il fut convenu que toute la contrée, d’environ 50 000 kilomètres carrés, comprise entre le Dńepr, le Tasmin, le Dńestr et les sources de l’Ingouł et de l’Ingouletz resterait dépeuplée pour servir du frontière entre les deux États chrétiens de la Slavie et l’État musulman. Les Espagnols et les Portugais colonisaient déjà l’Amérique et les Antilles que la steppe méridionale attendait encore de nouveaux habitants: l’œuvre de la dévastation par musulmans et chrétiens avait été complète. La colonisation, tant de fois commencée depuis l’époque des Scythes royaux, dut se faire deux fois, l’une après les incursions des Turcs, à la fin du quinzième siècle, l’autre après le partage des steppes entre la Pologne, la Moscovie et la Turquie. Chaque fois la colonisation se composa de deux éléments distincts : les libres Cosaques et les colons des Nobles. Les seigneurs polonais se firent octroyer d’immenses territoires dans ces espaces déserts et promirent à tous les paysans qui s’installeraient dans ces régions redoutables l’im­munité complète de toute charge et de toute redevance, l’impunité pour tout crime ou délit. Le comte Zamoïski faisait appel à tous, même aux parri­cides, même à « ceux qui auraient tué leur propre seigneur », et cet appel fut entendu. Attirés par la promesse de la liberté sur les terres, d’ailleurs si fécondes, qui devaient leur appartenir pour un temps, les serfs des provinces lithuaniennes [c’est-à-dire ruthènes, mais appartenant au Grand Duché de Lituanie] s’y précipitèrent par milliers et par centaines de mille; les villes, les villages se fondèrent au bord de tous les ruisseaux, au fond de tous les ravins, dans chacune des grandes concessions féodales; la steppe se changea en terrain de culture de la même manière que les « prairies » du Grand-Ouest américain devaient se transformer en terre arable deux siècles plus tard. La liberté fit ce miracle du soudain repeuplement des solitudes; mais quand les seigneurs voulurent reprendre leurs terres, réduire de nouveau les paysans à l’état de serfs, les faire dévorer par l’usurier juif, ils se heurtèrent à des hommes qui prétendaient au titre de Co­saques et voulaient rester libres. Ces tentatives d’asservissement, jointes aux persécutions religieuses, devaient avoir pour conséquence définitive, et de révolution en révolution, la destruction même de l’État polonais. 14 En 1649, une grande partie des Oukraïniens, sous la conduite du hetman des Zaporogues Khmelnilzkiy, réussit à faire reconnaître l’autonomie de la Hetmanie petite-russienne, puis en 1654 celle-ci se détacha de la Pologne et se mit sous la protection de la Moscovie, par le traité de Pereyaslav. Sa liberté ne fut pas longtemps respectée; les boyards se plaignaient de ce que leurs paysans allaient chercher un asile en Oukraïne, les voïévodes [gouverneurs militaires] en­traient en conflit avec les bourgeois des villes et Pierre le Grand réclamait l’extradition des émigrés du Don auxquels les Zaporogues avaient donné l’hospitalité. Les Cosaques petits-russiens étaient un obstacle à la centra­lisation moscovite, et leurs confédérations furent brisées. Pierre le Grand fit périr des milliers de Cosaques au travail forcé sur les bords du Ladoga; puis Catherine II supprima complètement la Hetmanie petite-russienne en 1765, et dix ans plus tard elle détruisit la Sitch des Zaporogues. Ceux qui voulurent rester libres furent obligés de se réfugier au-delà du Danube, chez les Turcs, leurs ennemis héréditaires. En 1775, lorsque la dernière Sitch, située sur le bas Dńepr, fut prise par le général Tekeliy, les Co­saques adultes des « Terres Franches » étaient au nombre de 13 000, dont près de 1200 dans la Sitch elle-même; environ 60 000 personnes, Cosa­ques et paysans réfugiés, vivaient sur le territoire environnant, dans les khoutors ou métairies qui leur avaient été concédés par la communauté. 15

Certainement l’ancien caractère cosaque doit se retrouver en partie chez les Oukraïniens de nos jours. Des révoltes fréquentes de paysans ont eu lieu précisément sur les bords du Dńepr, dans les districts où vivaient les communautés les plus guerrières, et dans toute la Petite Russie l’ancien dévouement à la hromada ou commune s’est maintenu dans sa ferveur malgré les transformations politiques. « La Commune est un grand homme« , dit le proverbe oukraïnien. Le Malo-Russe a gardé quelque chose du nomade : il se déplace sans peine, quoiqu’il n’ait pas le génie colonisa­teur du Grand-Russien. Il a même un dicton, trop souvent véridique, pour dépeindre son goût pour le changement, provenant surtout de son amour de la liberté : Khotch hirchè, ta inchè (plus mal, mais autrement). En 1856, le bruit se répandit dans l’Oukraïne que le prince Constantin s’était rendu en Bessarabie, — d’autres disaient en Crimée, — et que là il siégeait sous une tente rouge, conviant à la liberté et à la possession du sol tous les bons Oukraïniens ; mais c’est dans l’année même que les serfs devaient accourir à sa voix: passé ce terme, il serait trop tard. Soudain, des populations entières furent debout, non pour égorger les seigneurs, mais pour s’éloigner en paix. Dans certains districts, notamment dans celui d’Alexandrovsk, les paysans vendirent pour quelques roubles tout leur avoir aux usuriers juifs, abandonnèrent leurs villages et se mirent en marche. « Nous vous remer­cions pour le pain et le sel, disaient-ils à leurs seigneurs, mais nous ne voulons plus être vos esclaves !« 

Les Tchoumaks

Le guerrier cosaque ne vit plus que dans la légende et dans les chants; de même le tchoumak, l’Oukraïnien des caravanes, est sur le point de disparaître: les chemins de fer, les bateaux à vapeur, le remplacent peu à peu après l’avoir forcé à changer ses pratiques et lui avoir ainsi enlevé la physionomie d’autrefois; cependant il lutte contre les voies ferrées avec une singulière énergie. En passant rapidement, entraînés par la locomotive, les voyageurs remarquent souvent au bord de la voie de longues files d’hommes et de charrettes; ce sont les caravanes des tchoumaks. Les marchandises qu’on leur confie sont remises fréquemment aux navires d’Odessa, non seulement à meilleur marché, mais aussi plus vite que si elles avaient été expédiées par chemin de fer, et pourtant du Dńepr à Odessa leur voyage dure plusieurs semaines. Le tchoumak fut aussi un héros comme le Zaporogue: pour aller chercher le sel et le poisson au bord de la mer Noire ou de la mer d’Azov, il lui fallait se préparer à toutes les fatigues et mépriser la mort. Après le long voyage à travers les plaines poudreuses et les rivières desséchées ou débordées, sous le soleil ardent, sous les averses ou dans les tempêtes de neige, il se trouvait en présence d’ennemis, auprès desquels un sauf-conduit ne suffisait pas toujours. Des brigands pouvaient l’attendre aux pas difficiles; des seigneurs le ruiner par un impôt; sa vie était de marcher toujours à la tête de son convoi, ayant, pour compagnon, perché sur le premier chariot, le coq vigilant qui l’avertissait chaque matin de l’heure du départ. Si la mort l’atteignait en route, un petit kourgan se dressait sur sa tombe. Encore au dernier siècle, on mettait à côté du corps une bouteille d’eau-de-vie, cor­dial de son dernier voyage. 16

Chants cosaques

Les chants de liberté du Cosaque, les refrains du tchoumak traversant les plaines sont restés dans la mémoire du peuple petit-russien ; le kobzar, qui chante en s’accompagnant de sa grande mandoline appelée kobza ou bandoura, le lîrnîk, qui joue non de la lyre, mais d’une sorte de vielle, récitent encore les vers qui retentirent pour la première fois sur la steppe. Quelques-unes des chansons que les rapsodes petits-russiens répètent dans les foires ont un caractère historique ; mais, outre les chants que tout le monde connaît, il en est qui, par le souffle de la pensée, la puissance de l’expression, la richesse des détails, sont comme des frag­ments d’épopées; malheureusement ils tendent à disparaître, et bientôt ils n’existeront plus que dans la littérature écrite. Ce sont les doumî [doumy], récits d’histoire, qui font vraiment apparaître le passé, avec les espérances et les terreurs, les joies, les sentiments, les passions des hommes qui vécurent à cette époque : en écoutant ces doumi, le Petit-Russien croit revivre de la vie de ses aïeux les Cosaques. Il est peu de langues dont les poésies populaires dépassent celles des Oukraïniens en énergie de parole et en profondeur de sentiment. 17 Et leurs chants d’amour, quelles en sont à la fois la douceur et la force, l’ardeur et la décence ! Parmi ces milliers de chants il en est relativement peu dont les paroles puissent offenser une jeune fille; mais la plupart la feront pleurer, car presque tous les chants du Petit-Russien sont pénétrés de mélancolie : ils sont d’un peuple que le malheur a longtemps frappé et qui se plaît à contempler son infor­tune. Cependant la collection des chants politiques faite par divers érudits depuis le commencement du siècle 18 renferme aussi plusieurs chants de colère et de revendication : tel celui de la Justice, dont le fond est emprunté aux Psaumes 19 : « Aujourd’hui la justice est en prison chez les pans [seigneurs polonais] ; l’injustice est assise à son aise avec les pans dans la salle d’hon­neur ». — « …. La justice est foulée aux pieds par les pans; mais on verse à l’injustice l’hydromel dans les coupes…. » — « Ô notre mère, notre mère aux ailes d’aigle, où te trouver?… »

Elysée Reclus

Les chants populaires, dont les auteurs sont inconnus, et que des kobzars, aveugles pour la plupart comme l’étaient les Grecs qui récitaient les chants homériques, enseignent de génération en génération à d’au­tres joueurs de bandoura, constituent déjà une littérature des plus précieuses; mais ces œuvres de la muse populaire ne sont pas le seul tré­sor de la Petite Russie, dont la langue n’a jamais cessé d’être un idiome littéraire. Même sous le slavon d’église, qui devint la langue écrite de l’ancienne Russie [Ruthénie] lors de l’introduction du christianisme, on reconnaît les tournures petites-russiennes dans les premiers documents russes [ruthènes], tels que la chronique de Nestor et le chant d’Igor; la chronique de Vołinie, la plus poétique de toutes les annales, est complètement malo-russienne [malyj = petit]. Mais c’est depuis le seizième siècle surtout, depuis que la langue « commune » ou « cosaque-russe » [ruthène], débarrassée des formes ecclésiastiques ou « bulgares », est devenue libre, qu’elle a pris une grande importance littéraire pour la polémique politique et religieuse, les récits, le drame, les traductions. À la fin du dix-septième siècle, le partage de l’Oukraïne, l’émigration d’une forte proportion des hommes instruits vers Moscou et Petersbourg, puis, dès la fin du dix-huitième siècle, l’interdiction de la langue du peuple dans les écoles, ont arrêté le mouvement littéraire petit-russien, mais il a re­pris, grâce aux poètes et aux romanciers, qui parlent maintenant l’idiome pur, sans mélange de slavon ni de polonais. Un de ces écrivains était le grand poète moderne Chevtchenko, longtemps serf et soldat, infortuné dont les chants racontent les misères de son peuple, et lui parlent de la « justice et de la liberté » futures.

Répression culturelle et linguistique

Les Petits-Russiens de Russie ont l’esprit très ouvert et sont fort dési­reux d’apprendre : la statistique prouve que les ouvrages de science popu­laire se répandent plus rapidement chez eux que chez les Grands-Russiens [les Russes]. Autrefois la Moscovie recevait ses professeurs de la Petite Russie et même de la Russie Blanche [Blanche-Ruthénie, la Bélarus] ; au seizième et au dix-septième siècle, des académies existaient à Ostrog, à Kiyev, à Tchernigov [Ostroh, Kiev ou Kyïv, Tchernihiw], tandis que la Grande Russie ne possédait aucune école supérieure; en 1658 même, au traité de Gaďatch [Hadiatch], les Cosaques posaient comme condition au renouvellement de leur union avec la Pologne l’organisation de deux universités ayant les mêmes privilèges que celle de Cracovie, le droit de fonder des gymnases [lycées] et la liberté de la presse. Et maintenant ces régions oukraïennes, où l’instruction était en si grand honneur, sont précisément celles qui ont le moins d’écoles 20 et d’élèves en proportion du nombre des habitants. Après un siècle d’intervalle, le nombre des écoles primaires se trouve avoir diminué de plus de moitié dans ce qui fut l’Oukraïne cosaque 21 ! Ce contraste déplorable entre le passé et le présent doit être attribué principalement à l’emploi dans les écoles d’une langue étrangère aux enfants. Le régime de la centralisa­tion s’exerce même sur l’idiome des sujets : le dialecte malo-russien est mal vu par la chancellerie moscovite, et les tentatives littéraires qui pourraient le faire apprécier comme il le mérite, sont réprimées sévère­ment. De par la censure, toute publication périodique en langue petite-russienne est interdite; il a même été défendu de traduire des traités, religieux ou scolaires, de donner une représentation théâtrale ou une conférence dans cet idiome : jusqu’au texte des publications musicales est expurgé par la censure de mots petits-russiens. Il faut que le peuple en arrive à mépriser son propre langage comme un patois et qu’il mette son ambition à ne se servir que des mots estampillés. Il est toutefois douteux qu’une pareille entreprise puisse réussir, car la langue petite-russienne est celle de vingt millions d’hommes, dont trois millions vivant en dehors des confins de l’empire russe, en Galicie, en Bukovine, en Hon­grie. L’idiome petit-russien possède même quatre chaires dans l’université de Lwow [Lviv]; on y traduit en malo-russe Byron, Shelley et les œuvres d’autres écrivains modernes, et douze publications périodiques — encore bien peu pour toute une nation — paraissent dans cette langue en Galicie et en Bukovine. Le lien de solidarité qui relie les hommes de même langue de l’un à l’autre côté des frontières peut-il être rompu? Actuelle­ment l’idiome petit-russien le plus pur serait parlé, dit-on, dans les pro­vinces de Poltava, de Yekaterinostav, sur les bords de la mer Noire et dans les districts méridionaux de Kiyev et de Tchernigov. Dans la Kiyevie du Nord, et surtout dans la Podolie et la Vołinie, la langue, d’après Tchoujbinskiy, serait mêlée de beaucoup d’expressions polonaises, tandis qu’elle se rapprocherait du blanc-russien [Blanc-ruthène] dans le nord de Tchernigov [Thernihiv] et du grand-russien dans les gouvernements de Koursk et de Kharkov [Kharkiv], de même que chez les Cosaques du Don. 22 Toutefois les collections de chants populaires faites dans tous les pays petits-russiens, de la haute Tisza au Don inférieur, prouvent que sur cet énorme espace l’idiome malo-russe n’offre que bien peu de différences.

Les Petits-Russiens

[Ibidem, pp. 487 et suivantes]

En Russie, les domaines ethnographiques ne coïncident point avec les limites des bassins hydrographiques et bien moins encore avec les fron­tières des provinces, tracées souvent au hasard ou précisément avec l’in­tention de contrarier les affinités nationales. Ainsi, pour ne parler que des Petits-Russiens de l’empire russe, ils ne sont point confinés dans le seul bassin du Dńepr [Dnipro], mais ils pénètrent à l’occident dans celui de la Vistule et franchissent le Bug [Boug]; à l’orient ils occupent une grande partie de celui du Donets [Dinets]; ils dépassent même le haut Don, et par delà la mer d’Azov s’étendent jusqu’au Kouban et au Caucase. D’autre part, les Grands-Russiens se sont établis sur le cours supérieur de presque tous les af­fluents orientaux du Dńepr et les Roumains ont franchi le bas Dńestr [Dnister]. C’est d’une manière générale seulement que l’on peut donner aux deux grands cours d’eau, le Dńepr et le Dńestr, le nom de fleuves petits-russiens.

Les noms de Petite-Russie (Malo-Russie, Russie Mineure), d’Oukraïne, de Ruthénie ont une valeur essentiellement changeante, variant avec toutes les oscillations historiques et même suivant les divisions administratives. Aucun de ces noms géographiques ne se rapporte exactement aux pays habités par la race malo-russienne, car celle-ci, groupée d’abord en confé­dération flottante, n’a jamais eu d’unité politique : même sans compter les Ruthènes d’outre-Carpates qui vivent dans l’État des Magyars, les autres Petits-Russiens sont restés depuis le quatorzième siècle longtemps divisés entre la Pologne et la Lithuanie. Ceux de la région centrale, sur les bords du Dńepr, eurent a peine réussi, au dix-septième siècle, à conquérir une certaine autonomie, sous forme d’une république cosaque, qu’ils la perdi­rent bientôt en se mettant sous la protection du royaume de Moscovie, de­venu, grâce à ses vastes dimensions, la Russie par excellence. Quant au peuple de l’ancienne Russie, c’est-à-dire de la Kiyovie [Kiévie], il n’est connu sous son ancien nom de Roussine ou Rousńake que sur ses frontières occidentales, là où les différences ethnographiques sont encore accrues par celles de la religion. Lorsque le nom de Petite-Russie apparut pour la première fois dans les chroniques byzantines, à la fin du treizième siècle, il s’appli­quait à la Galicie et à la Volynie, puis il devint l’appellation de la région du Dńepr moyen ou de la Kijovie, distinguée ainsi de la Moscovie, où résidait le chef de l’Église russe. De même le nom d’Oukraïne « frontière » ou « marche » n’a cessé de se déplacer suivant tous les changements de confins. Il fut employé d’abord pour la Podolie, pour la distinguer de sa maîtresse la Galicie, puis, quand le bassin du Dńepr passa sous la domina­tion de la Lithuanie, le nom d’Oukraïne s’attacha à ses provinces méri­dionales, entre le Dńepr et le Boug. Dans l’État polonais, l’Oukraïne devint par excellence le pays des Cosaques malo-russiens. Mais la Grande-Russie eut aussi ses « frontières », c’est-à-dire ses Oukraïnes, dans l’une des­quelles se formèrent au dix-septième siècle les colonies libres ou slobodî malo-russiennes, partagées maintenant entre les gouvernements [goubernias] de Kharkov, de Koursk et de Voronej. Dès qu’un pays se peuplait, que des villes s’y fondaient et que les habitants se constituaient en communautés paci­fiques et en même temps moins autonomes, ce pays cessait d’être une Oukraïne; mais partout où s’établissait le Petit-Russien relativement libre, il apportait avec lui le nom d’Oukraïne pour la terre qu’il parcourait.

Les Malo-Russes, — pour nous servir de l’appellation slavonne, — se fondent par transitions insensibles avec les Ḃeło-Russes au nord, et par delà les Carpates, avec les Slovaques; mais ils se distinguent nettement des Polonais à l’occident et des Veliko-Russes [Russes] à l’ouest; les croisements sont très rares entre Petits et Grands-Russiens. Même au point de vue physique, les hommes des deux nationalités contrastent les uns avec les autres. Les Petits-Russiens ont en général la tète plus large et plus courte que les Grands-Russiens, et la partie postérieure de leur crâne est plus aplatie 23; ils sont très brachycéphales. Environ la moitié d’entre eux ont les cheveux châtains et les yeux bruns ; dans le midi ils sont un peuple de haute taille 24, ainsi que le prouvent les statistiques militaires ; c’est parmi eux que l’on choisit surtout les grenadiers à cause de leur prestance, et les cavaliers à cause de leurs longues jambes ; mais ils n’ont pas en général autant de force musculaire que les Grands-Russiens. Dans quelques districts où Malo-Russes et Veliko-Russes sont voisins les uns des autres sans population intermédiaire, on peut remarquer nettement la supériorité physique des premiers pour la taille et la belle apparence. Leurs femmes ont la grâce de la démarche, la douceur du regard et de la voix; leurs attaches sont plus fines que celles des autres Russiennes. Elles se dis­tinguent aussi par un costume plus gracieux, pareil à celui des Roumaines. Les broderies de fils rouges et bleus qui ornent la chemisette, la robe, le tablier de losanges et de croix, de triangles, de damiers et de rameaux, se combinent de la manière la plus heureuse, suivant les données tradi­tionnelles, mais avec une certaine liberté, qui permet toujours de mettre les ornements en harmonie avec la tournure et les traits de la personne. 25 [C’est la soeur de Michel Dragomanov et la mère de Lessia Oukaïnka, l’une des plus grandes poétesses ukrainiennes] Enfin, elles entretiennent dans leurs maisons, toutes pauvres et modestes que sont ces demeures, beaucoup plus d’ordre et de propreté que ne le font tes femmes veliko-russes. Le mets national est le borchtch, soupe composée de pommes de terre, de choux et de betteraves.

Il est difficile de hasarder un jugement général sur des populations entières, car la variété des types est devenue considérable par l’effet des croisements qui ont mêlé les Slaves, entre eux et avec les populations abo­rigènes; mais dans l’ensemble il paraîtrait que les Petits-Russiens dépas­sent les Grands-Russiens par l’intelligence naturelle, par la verve ironique, par le goût naturel, l’imagination à la fois vive et contenue; ils ne se laissent point aller aux exagérations grand-russiennes ou finnoises 26; en revanche, ils n’ont pas le sens pratique des Veliko-Russes; ils sont moins solidaires, et quoique mieux doués ils sont moins forts. Rivaux les uns des autres, Malo-Russes et Veliko-Russes se désignent mutuellement par des sobriquets : l’Oukraïnien est le khokhol’, à cause de la touffe de cheveux qu’il laissait croître autrefois au sommet de la tête et qu’il rejetait derrière l’oreille ; le Grand-Russien est le katzap ou le bouc, à cause de la barbe fournie qu’il aime à étaler. Ce sont des noms tirés seulement de différences extérieures; mais sous ces appellations bizarres les Russes des deux natio­nalités se représentent aussi le contraste offert par les caractères et les mœurs.

Cosaques du Don

[Ibidem, pp. 798 et suivante]

La population du versant de la mer d’Azov qui se distingue le plus par son histoire, ses mœurs, son organisation politique, est celle des Cosaques du Don, descendant pour la plupart de fugitifs grands-russiens; toutefois il y eut certainement mélange avec les Cosaques tartares [tatars] d’Azov : le premier chef des Cosaques du Don que mentionnent les documents en 1549, porte précisément le nom tartare de Sarîazman 27, et c’est plus de cent ans après, en 1655, qu’ils construisirent leur première église; jusqu’au dix-huitième siècle, la cérémonie du mariage se bornait à la déclaration des époux devant l’assemblée des Cosaques 28. Les paysans et les gens des villes outragés par les seigneurs ou les voïvodes, les malheureux menacés de quelque extermination en masse, et plus tard les raskolniks persécutés [vieux-croyants], avaient les steppes pour refuge : échappés à leurs oppresseurs, ils s’établis­saient dans quelque bas-fond des prairies, dans un ravin bien écarté, et, toujours sur leurs gardes, ils étaient prêts à s’enfuir de nouveau ou à résister, suivant la force des ennemis, musulmans ou chrétiens, qui venaient les attaquer : c’est ainsi que se peupla peu à peu tout l’espace qui s’étend entre le confluent du Don et de la Medveditza et la mer d’Azov, région encore déserte en 1521. Déjà pendant la deuxième moitié du sei­zième siècle, les colons moscovites du Don inférieur étaient devenus assez nombreux pour former une confédération puissante, rendant aux Tartares incursion pour incursion ; toutefois il restait convenu entre les deux nations de pillards que l’on ne brûlerait jamais le foin des steppes, qui nourrissait les troupeaux des uns et des autres 29. Plus tard, des Cosaques Zaporogues et d’autres Petits-Russiens [Ukrainiens] vinrent s’unir en qualité d’égaux aux Cosaques Veliko-Russes et s’établirent pour la plupart sur les bords du Don inférieur; même de nos jours, les Cosaques Petits-Russiens, qui dans leurs voyages vont demander l’hospitalité aux Cosaques de cette contrée, sont accueillis comme des frères, tandis que les paysans grands-russiens ne sont reçus qu’en hôtes. Par une singulière bizarrerie ethnographique, les Grands-Russiens du Don inférieur sont séparés du gros de leur race par des espaces qui restèrent déserts jusqu’à l’arrivée des colons malo-russes [ukrainiens] au dix-septième siècle ; les populations se sont entre-croisées; c’est que chaque bande, fuyant l’oppression des seigneurs, cherchait à s’éloigner autant que possible de sa patrie. Des fugitifs de toutes les races de l’Europe orientale et des bords de la mer Noire cherchèrent un asile chez ces hommes d’aventure, à la fois brigands et héros : tous étaient les bienvenus, à la condition de prendre le nom de Cosaques. On est étonné de rencontrer parmi les rive­rains du Don un grand nombre de familles allemandes 30 : de migration en migration, Saxons et Souabes finissaient par devenir de libres cavaliers du désert. C’est en 1810 seulement que le sénat de Saint-Pétersbourg défendit aux Cosaques d’accueillir des szlachticzi [nobles] polonais.

A peine constitués, les Cosaques du Don reconnurent la suzeraineté du tzar de Moscou ; en 1570 ils se mirent sous la protection d’Ivan IV, mais longtemps encore ils répétèrent leur proverbe : « Le tzar règne à Moscou, et le Cosaque sur le Don. » Mêlés a toutes les vicissitudes de l’histoire de la Moscovie, ce sont eux qui commencèrent, sous la conduite de Yermak, la conquête de la Sibérie et qui tinrent en échec la puissance des Turcs dans toute la région du sud-est. De même que les Cosaques du Dńepr, ceux du Don, groupés ça et là en stanitzas [stanétsi, garnisons cosaques], avaient surtout choisi pour leurs places de rassemblement et de défense des îles entourées de bas-fonds, de roselières et de saulaies, à travers lesquelles il était difficile de les pour­suivre. Mais la place turque d’Azov les gênait beaucoup pour la libre pos­session des îles du Don; ils réussirent à s’en emparer pour quelque temps en 1574, puis, alliés aux Zaporogues, en 1637 ; lorsqu’ils la repri­rent en 1696, ce fut à l’aide des ingénieurs et des canons de Pierre le Grand, qui devait la perdre de nouveau. Toutefois cette place forte et les bouches du Don, si importantes au point de vue stratégique et commercial, ne furent point laissées entre leurs mains. Les tzars, se méfiant toujours des Cosaques, fondèrent en 1731 la forteresse de Rostov, dont le district est resté jusqu’à présent détaché du territoire des Cosaques. Mais avant la fondation de Rostov, ceux-ci avaient déjà perdu leur indépendance. Pierre le Grand, mécontent de les voir accueillir des fugitifs de la Russie cen­trale, écrasa leur révolte avec la dernière rigueur. Il fit raser les villes, « hacher les hommes, empaler les chefs »; sept mille Cosaques périrent; un grand nombre allèrent chercher un asile dans le pays du Koubań et de là en Turquie; ils sont connus dans la Dobroudja [embouchure du Danube] sous le nom de Ńekrasovtzî, d’après leur ancien chef Nekrasov [hostiles aux Ukrainiens].

Les mœurs des divers groupes des Cosaques du Don dépendent plus de la différence des terrains et du climat que de celles des origines. Ceux du nord, en amont du confluent du Don et de Medveditza, sont presque tous agriculteurs sédentaires: encore au commencement du dix-huitième siècle, le laboureur cosaque était méprisé par ses frères; même en 1690, l’assemblée cosaque, ayant appris que l’on cultivait le blé sur les bords du Khopor et de la Medveditza, défendit cette culture sous peine de mort et de confiscation. 31 Toutefois, la force des choses aidant, il fallut bien toucher à la charrue. Les Cosaques les plus rapprochés de la Russie centrale apprirent de leurs voisins à utiliser la féconde « terre noire » qui est devenue leur patrie. Les Cosaques du bassin inférieur, possédant une terre moins fertile, se bornent pour la plupart à cultiver leurs vignes, leurs vergers, leurs champs de pastèques, et se livrent à la pêche, à l’élève des chevaux, à l’exploitation des salines, au petit commerce, aux métiers des villes. Chez les Cosaques du sud, aussi bien que chez ceux du nord, l’organi­sation toute militaire répond de moins en moins à leur vie civile de travail et de commerce. D’après les ordonnances, ils sont divisés en régiments. À dix-sept ans, tous les jeunes gens deviennent soldats ou bien entrent dans l’administration en se conformant aux règlements militaires; leurs chefs, à l’exception de ceux des stanitzas, sont nommés par le gouverne­ment; le vice-ataman est toujours choisi parmi les dignitaires non Cosaques de l’empire, et le titre d’ataman appartient au prince héritier. Toutefois la grande question parmi les Cosaques n’est plus celle de l’avancement, mais bien celle de la terre. Le gouvernement l’a résolue en constituant une aristocratie terrienne : déjà en 1775, Poťomkin [Potemkine] conféra les droits de la noblesse aux officiers cosaques, ce qui leur permit d’avoir des serfs; après l’émancipation, chaque chef a reçu pour sa part de terres une étendue de 100 à 1700 hectares, suivant son rang, tandis que les simples Cosaques devenaient propriétaires de l’espace, déjà fort considérable, de 33 hec­tares. Autrefois tout le territoire des Cosaques était propriété collective, et les stanitzas elles-mêmes, c’est-à-dire les communautés militaires, n’avaient aucun droit à s’emparer du sol pour le groupe entier. Maintenant la terre est partout divisée, les stanitzas, jadis stations de guet, se changent en villes et la population non cosaque s’entremêle de plus eu plus aux des­cendants de l’ancien peuple, qui forment environ les deux tiers des habitants de la province. Les Cosaques du Don se rappellent et chantent encore leurs hauts faits, les guerres contre les Tartares, la prise d’Azov, la révolte d’Etienne Razin [Stenka Razine] qui traversait les airs sur son feutre enchanté et qui se changeait en poisson pour franchir la Volga; mais eux-mêmes sont devenus des sujets russes comme leurs voisins, quoique administrés d’une manière plus compliquée; leur ancienne liberté n’est plus qu’un souvenir. Aux temps de troubles politiques, ce sont principalement les Cosaques du Don qu’emploie le gouvernement, en Pologne et en Russie, pour renforcer la police des rues.

Ukraine slobodienne

[Ibidem, pp. 801 et suivante]

Une grande partie du territoire qui s’étend au nord-ouest de celui des Cosaques du Don eut aussi son organisation cosaque. Cette région est le gouvernement actuel de Kharkov [Kharkiv], avec les parties avoisinantes des gouver­nements de Koursk et de Voronej. Appartenant depuis longtemps au royaume de Moscou, ces terres étaient restées presque sans population lorsqu’elles furent assignées comme lieu d’asile aux colons petits-russiens fuyant leurs seigneurs polonais. Ces colons fondèrent les słobodas de Cosaques « tcherkassî », selon l’expression moscovite encore usitée de nos jours; elles jouissaient aussi d’une certaine autonomie, et se groupaient en régiments, mais sans lieu fédéral. Leur organisation fut abolie eu 1765, en même temps que la Hetmanie petite-russienne, mais les Cosaques de l’Oukraïne słobodienne n’eurent pas la satisfaction de conserver leur nom, comme ceux de la Hetmanie ou des provinces de Połtava et de Tchernigov [Poltava et Tchernihiv]; un grand nombre même devinrent serfs et se trouvèrent associés avec les serfs grands-russiens [russes] amenés dans le pays par leurs seigneurs moscovites. On peut dire cependant d’une manière générale que les habitants des pro­vinces autrefois słobodiennes sont moins pauvres que ceux de la Russie centrale ; précisément ce sont les Petits-Russiens [Ukrainiens], descendants des Cosaques libres, qui comptent parmi eux le plus d’industriels et de marchands, et qui se distinguent par les qualités « grandes-russiennes » de l’activité et de l’initiative. 32 Dans maint village, les deux races sont à cote l’une de l’autre, et les deux quartiers séparés par une rivière ou par un ovrag [ravine], présentent un contraste des plus nets : d’un coté sont les maisons parse­mées des Petits-Russiens, en bois revêtu d’argile et blanchies à la craie, entourées d’arbres et de fleurs ; de l’autre sont les longues rues de maisons en bois nu, sans verdure qui les égaye.

Populations azoviennes

Les colons des steppes voisines de la mer d’Azov appartiennent, comme ceux de la Nouvelle-Russie, aux races les plus diverses. Les Allemands y sont fortement représentés. Il existe aussi dans le pays des colonies de Juifs agriculteurs et les Tartares de la côte n’ont pas été complètement évincés par les chrétiens. Des Caucasiens de plusieurs tribus, déportés au nord de la mer d’Azov, sont malgré eux parmi les habitants de la contrée. Enfin dans le voisinage de Marioupol [Marioupil] vivent les Grecs, probablement très mélangés, qui ont presque entièrement oublié la langue de leurs aïeux, mais qui ont gardé leur culte. Ils descendent d’habitants de la Crimée qui emigrèrent en Russie sous le règne de Catherine II, et qui dès cette époque avaient pris le langage et en partie les mœurs de leurs maîtres les Tartares. On les dit indolents et paresseux : bien différents des autres Hellènes par le caractère, on dirait qu’ils ont changé de race. 33 Les Serbes et les Kalmouks, également introduits dans le pays au dix-huitième siècle, se sont complètement fondus dans la masse de la population russe.

Galicie et Bukovine

La Pologne et la Ruthénie autrichiennes

[Nouvelle Géographie Universelle, t. III, 1878, pp. 388 et suivantes]

Formation territoriale

Situées en dehors du rempart des Carpates, la Galicie et la Bukovine n’appartiennent à l’Autriche qu’en violation de la géographie. Par la pente du sol, le cours des eaux, les phénomènes du climat, ces contrées font par­tie de la grande plaine qui s’étend des Sudètes aux monts Altaï. Par la po­pulation polonaise et ruthène [ukrainienne] qui occupe la plus grande part de la Galicie et de la Bukovine, elles se distinguent aussi du reste de la monarchie austro-hongroise; d’ailleurs elles n’en font partie que depuis un siècle environ. En annexant alors à son empire les pays d’outre-Carpates, le gouvernement de Vienne ne violait pas seulement les frontières géogra­phiques naturelles; mais, chose bien autrement grave, il violait aussi le droit des populations à leur indépendance politique. Ainsi que le disait Marie-Thérèse elle-même avant de signer le traité secret de partage, elle prostituait son honneur et sa réputation pour un misérable morceau de terre. 34 Mais, suivant le mot de Frédéric II, elle prenait toujours en pleu­rant toujours. Par le partage de 1772, l’Autriche s’accrut de toute la contrée du haut Dniestr, de la région du haut San et du Bug [Syan et Boug] supérieur avec les villes de Halicz, Lwów (Léopol, Lemberg) [aujourd’hui Lviv], Brody; puis, quelques années plus tard, elle fit ajouter au cadeau une partie des territoires arrachés à la Turquie par les Russes, et la terre roumaine de Bukovine fut annexée à la Galicie ruthène et polonaise. En 1705, un nouveau pacte conclu à Saint-Pétersbourg accroissait le territoire autrichien d’un autre lambeau pris à la Pologne des deux côtés de la Vislule; enfin, en 1846, l’Autriche déchirait un traité qu’elle avait elle-même dicté, et supprimait la petite république de Cracovie, faible débris de ce que fut la Pologne, pour l’incorporer à ses vastes possessions. Une très-faible part de la Galicie a été annexée à la Hongrie voisine, dont les régions septentrionales sont habitées par des popu­lations ayant la même origine que la majorité des Galiciens. À l’exception du comitat de Szépes, que domine le Tàtra, le territoire de la Galicie, de même que celui de la Bukovine, a été rattaché au gouvernement de l’Au­triche allemande, avec lequel il ne peut communiquer directement que par un grand détour à travers les pays slaves et germains de la Silésie et de la Moravie.

Elysée Reclus
Elysée Reclus
Elysée Reclus
Elysée Reclus
Elysée Reclus
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Les Carpates

Dans presque toute leur grande courbe, les Carpates sont plus escarpées par leur versant tourné vers l’extérieur; leurs pentes les plus allongées étant à l’intérieur, c’est-à dire du côté de la Hongrie, c’est par là que les monts sont plus facilement accessibles; par leur versant septentrional, du côté de la Galicie, elles forment une frontière naturelle beaucoup plus sérieuse, même assez gênante à traverser, car plusieurs vallées, au lieu de descendre directement vers la plaine, se replient à angle droit et sont barrées partiel­lement par des chaînons avancés qui suivent une direction parallèle à celle du système principal. D’ailleurs, ni la grande crête des Carpates, ni la ligne de faîte entre les bassins fluviaux ne constituent précisément la frontière entre les deux pays limitrophes. La Hongrie empiète presque partout sur le versant galicien. Elle possède les plus hautes cimes et la plus grande partie du massif central, le Tàtra, ainsi que toute la vallée supérieure de la rivière Poprad, tributaire de la Vistule par le Dunajec [Dounaïets]; la Pologne et la Ruthénie autrichiennes n’ont qu’un petit nombre de sommets dépassant 2,000 mètres; mais c’est de leurs plaines basses que les montagnes prennent l’aspect le plus grandiose, à cause de leurs brusques escarpements, des pâturages et des roches nues de leurs sommets, visibles en même temps que les forêts de la base, et des neiges qui, pendant presque toute l’année, séjournent sur les déclivités tournées vers le nord. Après le Tàtra, les montagnes qui pré­sentent le plus grand aspect sont les Carpates orientales, qui ont encore en grande partie conservé sur leurs pentes d’immenses forêts, du milieu des­quelles se dressent çà et là les blanches parois du roc. Dans sa région montagneuse, la Bukovine mérite toujours son nom slave de « Pays des Hêtres ». Au fond du massif que domine la Czerna Gora ou Montagne-Noire [Tchornohora], près des frontières communes de la Hongrie, de la Transylvanie et de la Buko­vine, on peut marcher pendant des centaines de kilomètres en restant constamment sous bois. 35 Dans la partie méridionale du pays, sur les confins du territoire moldave, quelques sommets trachytiques ajoutent par le con­traste de leurs formes à la beauté pittoresque de l’ensemble; mais en quel­ques régions des Carpates galiciennes, notamment dans les districts de Stanisławów [aujourd’hui Ivano-Frankivsk] et de Kołomyja [Koloméya], les eaux courantes manquent aux vallées: l’eau s’enfuit dans les profondeurs par les fentes du calcaire ou par les nombreux entonnoirs qui s’ouvrent dans les roches, et ne reparaît qu’à une grande distance en aval dans les campagnes basses.

Les plaines

À la base septentrionale des Beskides et des Carpates s’étendent bien quelques plaines unies, notamment celles où se rejoignent le San et la Vistule, et les terrains marécageux où s’amassent les premières eaux du Dniestr; mais, considérée dans son ensemble, la basse Galicie est un plateau acci­denté dont l’élévation moyenne n’est pas inférieure à 250 mètres. C’est le seuil de partage entre la mer Baltique et la mer Noire. Par suite de la grande courbe que forme en cet endroit le rempart des Carpates, les rivières doivent s’épancher en rayonnant en divers sens, les unes au nord par la Vistule, le Fleuve Blanc des anciens Slaves, les autres à l’est par le tor­tueux Dniestr, ou même au sud-est et au sud par le Pruth et le Sereth. Au nord de la dépression où coule le Dniestr, parallèlement à l’axe des Car­pates, le sol de la Galicie se relève peu à peu vers les plateaux de la Podolie russe [ukrainienne]. Les ruisseaux qui descendent de ces hauteurs se sont creusés à travers leurs assises de formation tertiaire des lits profonds, semblables à d’énormes fossés : le plateau se trouve ainsi découpé par les eaux en de puissantes masses quadrangulaires d’aspect bizarre. Les prairies, les cultures occupent le fond des vallées, le long des ruisseaux, tandis que les forêts se sont maintenues sur une grande partie des terres hautes, et même en plusieurs districts ont gardé leur beauté première. On dit que le bois de pins le plus majestueux de l’Europe est celui de Pustelnik, entre Zolkiew [Zhovkva] et Brody [est-ce le bois de Pustelnyky, près de Radykhiw ?]; sur une étendue considérable, on y voit par hectare une centaine d’arbres ayant plus d’un demi-mètre d’épaisseur et de 45 à 50 mètres de hauteur.

Hydrologie et climat

Quoique située au centre du continent d’Europe, la Galicie reçoit une plus grande quantité d’eau de pluie qu’on ne pourrait le supposer au pre­mier abord. L’espèce de large défilé qu’elle occupe entre les Carpates au sud et les plateaux de la Pologne occidentale et de la Podolie au nord, en fait le chemin naturel des vents pluvieux qui, de l’Atlantique boréal et de la mer du Nord, se dirigent vers le Pont-Euxin [Mer Noire]; aussi la moyenne des pluies n’est-elle guère inférieure à celle que l’on observe en France entre l’Océan et la Méditerranée. Mais si, par l’abondance relative des eaux du ciel, la Galicie jouit d’un climat analogue à celui des pays maritimes, en revanche c’est un pays vraiment continental par ses extrêmes de température.

Le plateau peu élevé de la Podolie n’offre aux plaines de Galicie qu’un bien faible abri contre les vents de la mer Glaciale, tandis qu’au sud et au sud-ouest le rempart des Carpates arrête les vents tièdes de la Méditerranée; l’exposition générale du pays est précisément au nord-est, et c’est de ce côté que viennent frapper directement les courants atmosphériques venus du pôle. En été, les chaleurs sont très-fortes; en hiver, les froids sont re­doutables [68° C. d’écart annuel à Lviv]. D’ordinaire les gelées durent sans interruption pendant trois mois d’hiver; à Tarnopol [Ternopil], dans les collines de Podolie, la température moyenne se maintient durant cinq mois au-dessous de zéro. Accoutumés à ce climat rigoureux, les montagnards des Beskides et des Carpates qui des­cendent chaque année dans les plaines de la Hongrie et de la basse Autriche pour y gagner leur vie comme manœuvres ou colporteur tombent facile­ment malades; ils reviennent dans leurs chères montagnes, pâles, émaciés, fébricitants.

Les Allemands

Au nord des Carpates, la lutte des races ne met point aux prises les Slaves et les Magyars, comme en Hongrie, ni les Slaves et les Germains, comme en Moravie et en Bohême. Il n’y a point de Hongrois dans le pays ; les Allemands ou « Schwaben », ainsi qu’on a l’habitude de les désigner, sont relativement peu nombreux et, vivant pour la plupart en étrangers, ils doivent s’accoutumer à parler le polonais et le ruthène [l’ukrainien]; dans les grandes villes seulement, et çà et là dans les campagnes de la Galicie occidentale, ils constituent des colonies homogènes et peuvent garder leur parler et leurs mœurs. Une foule d’Allemands, introduits au siècle dernier comme colons agricoles, ou venus depuis en qualité de mineurs, se sont complètement slavisés en apparence, comme tous leurs compatriotes arrivés antérieure­ment. Ainsi des émigrants germains du treizième siècle avaient fondé des villages dont les noms, Łanćut (Landshut), Lanckorona (Landskrone), rap­pellent l’ancienne langue ; mais c’est là tout ce qui témoigne de la nationa­lité primitive. De même, les tisseurs flamands et autres venus au treizième siècle, à l’époque de Casimir le Grand, ignorent pour la plupart quelle est leur origine; sauf les noms de famille, tout est polonais chez eux. Un cer­tain nombre des 134 colonies d’Allemands qui se sont maintenues comme des îlots ethnologiques, le doivent à la différence de religion. En effet, près d’un quart des paysans germains de la Galicie sont protestants 36, et le dia­lecte qu’ils parlent a fini par se rapprocher plus de l’allemand de la Bibleet des chants d’église que de l’ancien idiome alémanique de leurs ancêtres ; cependant des mots slaves, en grand nombre, sont aussi mêlés à leur lan­gage. Ces colonies de paysans allemands sont groupées principalement dans les cercles de Léopol [Lviv] et de Stryj [Stréï].

Les Polonais

Les Polonais occupent, sous divers noms, toute la partie occidentale de la Galicie et même débordent à l’ouest dans la Silésie autrichienne, où ils sont connus sous la désignation de « Polaques d’eau » (Wasserpolaken). Ce sont, parmi les Polonais, ceux que leurs voisins allemands affectent le plus de mépriser, ceux auxquels ils attribuent le plus de penchant à l’ivrognerie, le plus grand avilissement moral. Ce qui est vrai, c’est que les Polaques vivent pour la plupart dans une extrême misère et dans une profonde igno­rance; fils de serfs, ils sont restés asservis à cause de la famine qui les poursuit et les donne au premier maître venu, surtout à l’usurier de village. Ceux qui habitent la plaine au pied des Carpates et le long de la Vistule sont connus en général, mais à tort, sous le nom de Mazures, appartenant aux Polonais de la Prusse orientale ; eux aussi, quoique moins pauvres que les Polaques de Silésie, ont beaucoup à souffrir. Manquant presque toujours d’une nourriture abondante, ils sont mous et sans force, ils ont les joues pa­les; de bonne heure, leur dos s’arrondit et se voûte. Par un singulier contraste cependant, les femmes, quoique lâches au travail, ont une grande apparence de vigueur : on dirait qu’elles appartiennent a une autre race que les hommes, tant elles leur paraissent supérieures en solidité physique. Elles por­tent un costume d’apparence presque asiatique, un mouchoir blanc ou rouge noué en forme de turban, une veste de couleur éclatante ouverte sur une chemisette blanche. La variété des costumes est plus grande chez les hom­mes que chez les femmes, chaque village ayant ses modes particulières. En dépit de leur misère, les paysans se plaisent aux pompons, aux plumes, aux boutons de métal, aux fleurs, aux broderies, aux couleurs voyantes. Ce n’est point à la malpropreté, mais bien plutôt aux privations de toute espèce qu’il faut attribuer celle maladie terrible, la « plique polonaise » [Hostets’ en ukrainien, Plica polonica en latin] 37, qui sévit sur les Mazures et que l’on dit avoir été importée par les Tartares au trei­zième siècle. Chez les personnes atteintes de cette affection, les cheveux s’épaississent peu à peu et se changent en une masse corrompue mêlée de caillots de sang.

Les Gourals

Les Polonais des Beskides et de leurs contre-forts sont connus sous le nom de Gorales, mot qui signifie simplement « Montagnards ». Eux aussi vivent très-sobrement et pauvrement, et leurs demeures, en partie creusées dans la terre, manquent absolument de confort. Mais ils doivent une plus forte santé à leur genre de vie, à l’air vivifiant des montagnes: ils sont en général forts, gracieux d’allures, adroits dans leurs mouvements; presque tous ont les cheveux noirs et des traits d’une véritable beauté. Ils ont la réputation d’être les plus intelligents des Galiciens et les plus désireux de s’instruire: aussi, quoique leur contrée soit la plus infertile du pays, ont-ils pu acquérir beaucoup plus d’aisance que les paysans de la plaine. Comme leurs voisins les Slovaques du versant opposé des Beskides, ils émigrent périodiquement et vont exercer diverses industries en Allemagne, en Po­logne, dans la plaine magyare. À l’époque de la fenaison, on les voit des­cendre en bandes de leurs montagnes. Agitant leurs faucilles ornées de fleurs et chantant des chansons joyeuses, ils entrent bruyamment dans les villes, et bientôt toute la population prend part à leur gaieté.

[Elysée Reclus ne mentionne pas les Lemkos ou Lemkoviens qui sont également des « montagnards » assez proches des Gourals pour ce qui est des traditions et la psychologie. Mais alors que les Gourals sont fort populaires parmi les Polonais, d’ailleurs revendiqués comme tels en Pologne, les Lemkoviens ont au contraire été violemment dispersés après guerre pour avoir soutenu le mouvement nationaliste ukrainien, une très large partie d’entre eux s’identifiant au reste des Ukrainiens, comme le poète Bohdan Antonytch.]

Les Ruthènes

Au sud de la Galicie occidentale, la frontière naturelle formée par les montagnes est aussi la frontière ethnologique. Les Gorales [Gourals] ne dépassent point la crête des Beskides pour descendre sur le versant méridional parmi les Slovaques. De même, les Podhalanes ou bergers polonais, qui vivent dans les hautes vallées du Tàtra, ne se montrent point au sud sur le territoire de la Hongrie. Mais à l’est de ce massif central des Carpates il devient fort difficile d’indiquer avec quelque précision la véritable limite entre le pays polonais et le pays ruthène [ukrainien]. Les villages, les hameaux habités par les repré­sentants des deux familles slaves sont épars en désordre ; en plusieurs districts, les populations, fort mélangées, parlent à la fois les deux langues et l’on ne sait à quelle souche elles appartiennent en majorité. Cependant on peut considérer d’une manière générale la vallée du San, l’un des grands tributaires orientaux de la Vistule, comme étant la zone de séparation. Jadis, lorsque les Polonais étaient les maîtres du gouvernement et de l’ad­ministration, les intermédiaires naturels de la civilisation occidentale, c’est leur langue qui gagnait peu à peu sur le ruthène, idiome flottant qui n’a­vait pas un seul interprète littéraire; maintenant encore le dialecte slave dont se servent les habitants policés des villes situées à l’est du San est le polonais classique. Mais dans la masse même du peuple, il paraît qu’un re­flux s’est opéré; la prépondérance est désormais acquise à l’idiome des Ruthènes, et ceux-ci ne cessent d’empiéter à l’ouest sur le territoire de leurs anciens maîtres. D’ordinaire la religion, aussi bien que la langue, sert à distinguer les deux peuples, car les Polonais sont presque tous catho­liques romains, tandis que leurs voisins professent la religion grecque unie [uniate]. Les petits nobles ruthènes, ceux que l’on appelle par dérision chodaczkova szlachta, les « gentilshommes à sandales », et qui diffèrent à peine des paysans par le genre de vie, professent aussi en maints en­droits la même religion. 38 Mais les propriétaires de grands domaines sont catholiques pour la plupart; cependant, même sous le régime polonais, des seigneurs du rite grec uni et de la religion byzantine avaient place au sénat et exerçaient les plus hauts emplois; plusieurs nobles, quoique catholiques romains se rendent à l’église grecque, dont le rite leur est plus familier. 39

Les Ruthènes ou Russes Rouges, appelés aussi Russines et Oroszen, et quelquefois Rusniaques avec une certaine nuance de mépris immérité, appartiennent certainement au groupe russe des nations slaves, et, par suite de la différence de langue et de mœurs, ont toujours été en assez mauvaise intelligence avec leurs cousins les Polonais. Aussi les panslavistes, qui cher­chent avant tout l’accroissement de la puissance russe, demandent-ils à grands cris que leurs frères ruthènes puissent bientôt prendre part à la communion de la « Sainte Russie ». Toutefois les Russes Rouges [Ukrainiens] se distin­guent nettement des Moscovites ou Grands-Russes par leur dialecte et leur genre de vie, et parmi eux se trouvent les descendants de milliers de fugitifs que la dureté du servage ou la tyrannie politique avaient forcés à l’exil volontaire. Retirés dans les hautes vallées des Carpates, ils y vécurent long­temps en communautés presque indépendantes et, séparés du reste dumonde, ils gardèrent leurs mœurs antiques, mais aussi leur ignorance et leurs superstitions. Les habitants de la Russie desquels leurs traditions et leurs origines les rapprochent le plus sont les Petits-Russiens de l’Ukraine ; entre les populations qui vivent des deux côtes de la frontière les tran­sitions sont presque insensibles. Si les Ruthènes devenaient, eux aussi, les sujets du tsar, ils auraient, comme les Petits-Russiens, à parler la langue du vainqueur et leurs chants seraient proscrits.

Suivant les districts, les Ruthènes portent différents noms. Aux environs de Tarnopol [Ternopil], ils se disent Podoliens ; au sud de Lwów [Lviv], on les appelle Boïkes ; dans les Carpates orientales, ils sont connus sous la désignation de Houzoules [Houtsouls] : ceux-ci sont les plus forts, les plus gais, les plus heureux parmi les Ruthènes, ceux qui ont le plus échappé à la démoralisation causée par l’abus de l’eau-de-vie; jadis redoutés comme brigands, ils ont néanmoins plus de droiture et de probité que les gens de la plaine. 40 En général, les Ruthènes occupent dans la série des nations slaves un des rangs les moins élevés pour l’influence et la force d’expansion au dehors; mais, peuple de poëtes, ils ont un sens profond pour les sentiments de la famille et les impressions de la nature ; très-portés vers la musique, ils ont des chants pour toutes les circonstances de la vie, et surtout dans la montagne, des légendes pour tous les grands arbres, pour tous les rochers de forme bizarre. On les dit bienveillants, hospitaliers, serviables, mais ondoyants et sans foi, capricieux, esclaves de leurs passions. On affirme aussi qu’à l’exception des Houzoules ils sont physiquement faibles et débiles [de santé fragile], quoi­que assez fortement construits; mais il est possible que cette faiblesse corporelle soit tout simplement un effet de leur misère, qui est grande; peut-être aussi provient-elle en partie de la rigueur des jeûnes imposés par l’Église grecque [Église catholique de rite byzantin ou Église orthoodoxe] et scrupuleusement observés.

La Bucovine

En Bukovine, comme en Galicie, la population prépondérante est celle des Ruthènes; mais elle ne l’emporte que faiblement sur les Roumains. Il y a un siècle, lorsque la Bukovine appartenait encore à la Moldavie, la ma­jorité des habitants, qui depuis cette époque ont plus que septuplé, était de langue roumaine; même ceux dont l’origine était slave se confondaient graduellement avec les Moldaves; mais le changement du régime politique a eu pour conséquence de repousser peu à peu l’élément latin vers le midi et de donner aux Slaves la supériorité du nombre. Les Roumains, partout ailleurs si envahissants, ont dû céder en Bukovine sous la pression des po­pulations Ruthènes. D’ailleurs cette contrée, si peu étendue qu’elle soit, n’en est pas moins une des régions de l’Europe où les représentants du plus grand nombre de races se rencontrent en groupes entremêlés. Dix nations diverses se partagent ces vallées supérieures du Pruth et du Sereth [Sérit]. Des co­lonies de Polonais ont immigré dans le pays à la suite des Ruthènes; des Székely magyars [Sicules, minorité hongroise de Roumanie] n’ont eu qu’à traverser les Carpates pour s’établir çà et là dans les campagnes qui se trouvaient à leur convenance; des Tchèques ont été amenés comme mineurs en Bukovine et s’y sont fixés d’une manière permanente; des Allemands, en grand nombre, ont fondé des villages agri­coles ou miniers, surtout du temps de Joseph II [fin du XVIIIe siècle]. Quelques milliers de Russes, appartenant à la secte des Lipovans ou Filipones, ont dû se réfugier dans le pays pour obéir à leur foi [Russes Vieux-Croyants]. De même des Arméniens, venus dès le onzième siècle, et renforcés plus tard par de nombreux coreligionnaires, se sont groupés en communautés prospères à Czernowitz [Tchernivtsi], à Suczawa [Suceava, aujourd’hui en Roumanie] et dans plusieurs autres villes. À ces diverses populations de la Bukovine, il faut encore ajouter l’inévitable Juif, intermédiaire nécessaire du commerce dans tout l’Orient slave, et le Tsigane errant, qui dresse sa tente dans la clairière de la forêt.

En Bukovine on ne pratique pas moins de huit cultes différents; mais la religion dominante est la religion grecque, celle de presque tout l’Orient slave, Czernowitz [Tchernivtsi] est le siège du patriarche placé à la tête de toute l’Église grecque de l’Austro-Hongrie.

Les Juifs

De tous les éléments de population, celui qui s’accroît avec le plus de rapidité, en Bukovine et en Galicie, comme dans les pays tchèques et dans toutes les provinces austro-hongroises, est l’élément israélite. Avant 1848, lorsque les Juifs étaient encore opprimés par la coutume et par les lois, ils augmentaient en nombre; maintenant leurs familles, toujours très-riches en enfants et protégées contre la débauche par une morale sévère, essaiment bien plus vite encore et deviennent graduellement maîtresses du pays. Près de la moitié de tous les Juifs autrichiens habitent la Galicie et la Bukovine; or, comme la plupart de leurs coreligionnaires de Pologne et de Russie se trouvent précisément massés dans les districts limitrophes, on peut vraiment considérer cette région centrale de l’Europe, bien plus que la Palestine ou toute autre contrée du monde, comme le pays juif par excel­lence. C’est le milieu de la toile dont l’araignée a tendu le fin réseau sur tout le continent.

On comprend sans peine que ces multitudes d’Israélites sans patrie, sans attache directe avec le sol et les populations indigènes, d’ailleurs presque toujours disposées a professer l’opinion qui rapporte, c’est-a-dire celle des maîtres politiques, sont une grande cause d’affaiblissement pour le parti de l’autonomie polonaise ou ruthène [il y eut cependant de nombreuses alliances électorales entre partis juifs et ruthènes, notamment contre les fraudes de l’administration polonaise de Galicie – en 1907 on vit même les deux nationalités entonner l’hymne ukrainien]. À Lwów, capitale de la Galicie, à Cracovie, à Rzeszów et en d’autres grandes villes, les Juifs sont déjà plus du tiers de la population; à Brody, à Drochobicz [Drohobytch], ils sont en majorité; il n’est pas de ville où on ne les rencontre en foule, portant encore l’ancien costume: lon­gue houppelande, grandes bottes, chapeau à larges ailes ombrageant la mèche de cheveux bouclés qui se balance sur leur joue. Là même où ils sont re­lativement peu nombreux, ils réussissent à monopoliser tout le mouvement des échanges, plus encore par leur esprit de solidarité que par leur finesse et leur entente des affaires. Pourtant une secte de Juifs, que l’on dit d’ori­gine tartare, mais qui prétend descendre exclusivement de la tribu de Juda, diminue constamment et semble devoir disparaître bientôt: c’est la secte des Karaïtes. Elle ne reconnaît point le Talmud et s’en tient à la Bible et aux traditions. Les mariages entre cousins, continués de siècle en siècle, auraient réduit cette tribu à une cinquantaine de familles. Quoi qu’il en soit, la plupart des Karaïtes, différant à cet égard de presque tous les autres Juifs, négligent le commerce des écus pour s’adonner à la culture du sol. Ou les rencontre surtout aux environs de la ville de Halicz ou Galicz [Halétch], qui fut l’antique capitale de la Galicie et qui lui a donné son nom.

Elysée Reclus
Elysée Reclus
Elysée Reclus
Elysée Reclus

Économie et commerce en Galicie

L’une des plus arriérées parmi les contrées de l’Europe, la Galicie en est à peine arrivée à la période de la grande industrie. Seulement dans le voi­sinage des cités et dans la partie occidentale du pays, limitrophe de la Silésie, s’élèvent quelques fabriques importantes, parmi lesquelles il faut citer les manufactures de lainages, d’étoffes de chanvre et de lin, des usines pour la fabrication du sucre de betteraves. La forte majorité de la population, environ les quatre cinquièmes, s’emploie aux travaux de l’agriculture; mais la production est peu élevée en moyenne. Malgré l’extrême fertilité du sol et la grande étendue des terres productives, la Galicie et la Bukovine, que l’on croirait destinées par la nature à être l’un des greniers du monde, sont parmi les pays de l’Autriche qui fournissent à la consommation le moins de denrées agricoles; beaucoup de champs sont mal tenus, envahis par les mauvaises herbes, et des eaux stagnantes, qu’il serait facile d’assécher, étalent encore leurs nappes insalubres dans les campagnes. Comment pourrait-il en être autrement dans une contrée où tant de paysans, tenaillés par l’usure, mènent une si misérable vie ! En beaucoup de districts de la Ruthénie, les huttes, bâties par les paysans eux-mêmes, ne sont que des pa­lissades recouvertes par un enduit de chaux et de boue et surmontées par un toit de paille. Leur nourriture consiste en bouillies et en pâtes arrosées de mauvaise eau-de-vie, cette fatale horylka, pour laquelle le paysan oublie femme et enfants. C’est aux distilleries que l’on apporte la plus grande part des céréales qui ne sont pas immédiatement consommées dans le pays. Lors­que, par malheur, la récolte annuelle a manqué, les pauvres gens, absolu­ment dépourvus de tout, auraient a mourir de faim si les propriétaires du sol ou les Juifs ne leur faisaient quelques maigres avances qu’il faudra rembourser l’année suivante. Toujours endettés, ces paysans sont en réalité des serfs; le nom seul est changé. Ils sont aussi pour la plupart fort igno­rants; en 1873, il n’existait en Bukovine qu’un seul journal, une feuille officielle de décrets et d’annonces !

La vente du bois, qui augmente de plus en plus en valeur et que les bû­cherons n’ont qu’à livrer au courant de la Vistule ou du Dniestr, est l’une des principales ressources de la contrée; l’exportation du bétail prend aussi une importance croissante. Dans les dernières années, la culture du hou­blon, presque nulle au milieu du siècle, s’est aussi grandement développée, notamment à l’orient de la capitale, et la bière, boisson naguère peu connue dans le pays, commence à disputer à l’eau-de-vie la table des buveurs; ce­pendant le houblon de la Galicie, quoique fort apprécié dans les expositions, n’a pas encore la renommée de celui de la Bohême, et des négociants de Lwów [Lviv] expédient leur houblon sous une étiquette trompeuse, portant le nom de Saaz, la ville tchèque la plus connue par ses houblonnières. Parmi les industries agricoles en progrès dans la Galicie, il faut aussi compter le tabac, acheté presque en entier par le gouvernement autrichien.

Les richesses minières de la Galicie sont mieux exploitées que les ri­chesses agricoles. Les diverses assises qui s’étendent à la base des Carpates renferment du fer, du zinc, du plomb, du soufre; on y lave même quelques sables aurifères; mais plus utiles sont les gisements de houille que l’on exploite au nord-ouest de Cracovie et qui alimentent de plus en plus les usines du pays, quoique la qualité en soit bien inférieure à celle des houilles silésiennes. Les grandes mines de sel gemme, parmi lesquelles les célèbres galeries de Wieliczka, le Magnum sal des anciens auteurs, et celles de Bochnia, également très-importantes, se trouvent aussi situées sur le ter­ritoire de l’ancienne république cracovienne. (…)

La zone des terrains salifères se prolonge au sud en Bukovine et en Rou­manie, pour former ainsi à la base des Carpates un vaste demi-cercle, fort curieux au point de vue géologique. Les sources thermales sont, il est vrai, très-nombreuses en Galicie; Szczawnica, la petite et gracieuse ville de bains du haut Dunajec, Krynica [la ville du peintre lemkovien Nikifor], Zegestów [Żegiestów en polonais] sont très-fréquentées; mais la plupart des eaux thermales, même les plus efficaces, restent encore sans utilité. Les fontaines d’asphalte et de pétrole, jaillissant de la base des Carpates en plus grande abondance que dans toute autre partie de l’Europe, sont les sources minérales dont on s’entretient le plus et qui attirent les visiteurs savants. La zone des roches à pétrole et à cire est absolument parallèle à celle des roches salifères; dans la Galicie seulement, elle se développe en une bande presque continue sur un espace d’environ 280 kilomètres, et l’on a remarqué que la région du versant montagneux occupée par les forêts de pins est précisément celle dont le sous-sol est imprégné d’huile. En maints endroits, la terre est noire de substances combustibles; les roches schisteuses, colorées en brun, en jaune, ou noires comme de la poix, peuvent être allumées et brûler avec un dégagement de flammes; tous les ruis­seaux sont revêtus d’une pellicule irisée, et parfois, surtout pendant les jours de grande chaleur, l’atmosphère est remplie d’une odeur tellement pénétrante que certaines personnes éprouvent de véritables symptômes d’empoisonnement.

Naguère on ne faisait que peu d’attention à ces richesses naturelles; elles se perdaient en presque totalité, et quoique depuis cent cinquante ans on vînt puiser à quelques sources l’huile de pétrole nécessaire à la consommation locale, on n’avait point encore songé à exporter ce pro­duit. Mais depuis que la « fièvre de l’huile », succédant à la « fièvre de l’or », a bouleversé de vastes contrées des États-Unis, fait surgir des villes du mi­lieu des solitudes, créé de puissantes fortunes et donné naissance à de nou­velles industries, les Galiciens, guidés par des ingénieurs américains, se sont également précipités vers leurs sources de pétrole et de cire minérale ou cérésine, et la production annuelle a bientôt trentuplé; en 1866, elle était déjà de 50,000 tonnes.

Borysław, petit village situé à moins de 10 kilo­mètres au sud-ouest de Drochobicz [Drohobétch], dans le haut bassin du Dniestr, fut tout d’abord le centre principal de l’exploitation de l’asphalte; dans l’espace d’une saison, il s’était changé en une ruche de vingt mille habitants, chaos de maisons, de baraques et d’échafaudages bizarres, où grouillait une popu­lation cosmopolite accourue de Pologne et de Hongrie. Au milieu du dédale des chemins et des cabanes, le sol était foré de plus de cinq mille puits d’une profondeur moyenne de 40 mètres, où des ouvriers, respirant un air chargé de gaz hydrogénés, travaillaient à l’extraction de l’huile : une corde, attachée à leur ceinture, permettait de les retirer en cas d’asphyxie sou­daine. Plus tard, des fouilles pratiquées au nord du Tàtra, dans la vallée vistulienne du Dunajec, révélèrent que la Galicie occidentale est aussi très-riche en huile de pétrole, et une foule de mineurs se porta de ce côté pour en exploiter les fontaines, qui fournissent, dit-on, un liquide semblable à celui des puits de la Pennsylvanie. Plusieurs vallées des Carpates, dont les forêts n’avaient jamais été troublées par les pas d’un voyageur, furent tout à coup envahies par des multitudes d’étrangers qui coupaient les arbres, creusaient des puits, bâtissaient des maisons et des auberges. Ce fut toute une révolution. Mais depuis 1866, année de la grande fièvre minière, l’ex­portation a graduellement diminué, et le commerce a repris peu à peu ses allures normales.

Des diverses transformations matérielles qui se sont accomplies récem­ment en Galicie, la plus importante est la construction du chemin de fer transversal de la mer Baltique à la mer Noire, de Danzig [Gdansk] et de Stettin à Jassy et à Odessa. Naguère la Galicie, la Bukovine étaient des impasses où ne s’aventuraient que bien rarement des voyageurs de l’Europe occidentale. Ces contrées d’outre-Carpates, moins souvent mentionnées que nombre de pays lointains d’Asie et d’Amérique, n’avaient d’importance que pour leurs voisins immédiats et pour les conquérants qui rêvaient la monarchie uni­verselle. Depuis que les Tartares et les Slaves s’étaient disputé au moyen âge la possession de la Galicie, aucun grand événement de l’histoire ne s’y était accompli. L’heureuse position géographique de ce pays n’avait pas encore été comprise et ne pouvait être mise à profit. C’est de nos jours seulement que la Galicie commence à reprendre son rôle naturel parmi les contrées de l’Europe. Quoique la Baltique et le Pont-Euxin soient des mers presque fer­mées, cependant c’est un avantage considérable pour la Galicie de se trou­ver précisément au milieu de l’isthme continental qui les sépare et d’en commander la route de jonction; des objets de toute espèce, découverts récemment, ont prouvé qu’avant l’époque historique plusieurs stations com­merciales importantes de la contrée mettaient en rapport les populations des mers septentrionales avec celles de la Méditerranée. Le chemin de fer qui longe maintenant la base orientale des Carpates, de Cracovie au Danube, a d’autant plus de valeur dans l’économie générale du continent, qu’il rat­tache les uns aux autres des greniers importants de l’Europe, la Moldavie, la Russie centrale, et leur sert de tronc commun vers l’Europe de l’Occident. Il ne faut pas oublier non plus que dans l’espace d’une génération peut-être toutes les grandes villes de l’Asie seront reliées par des voies ferrées au ré­seau de l’Europe, et c’est en Galicie que se trouvera le principal nœud d’attache entre l’Orient asiatique et le monde occidental. Le village naguère inconnu de Podwołoczyska [Pidvolotchésk en ukrainien, sur le Zbroutch, ancienne frontière austro-russe] et la ville de Brodé, qui depuis près d’un siècle, au grand mécontentement de ses voisins, jouit du privilège d’un marché franc, font avec la Russie un commerce de plus de cinquante millions par année pour la seule importation des céréales [c’est la « route noire » des razzias tatares et nomades]. L’influence de ces échanges considérables se fait graduellement sentir jusqu’aux frontières d’Asie. On a con­staté que sur les lignes de la Galicie le commerce de transit se porte prin­cipalement dans la direction de l’est à l’ouest : la cause en est à la ferme­ture des ports de la Russie par les glaces de l’hiver; il faut alors que les denrées de l’Ukraine soient expédiées vers l’Europe occidentale par les che­mins de fer de la Galicie. 41

Lviv et les villes galiciennes

La capitale de la contrée, où l’accroissement du trafic et de l’industrie amène une population de plus en plus nombreuse, est nommée Leopol [Lviv], d’après son fondateur Leo [Lev], qui la bâtit en 1259; mais elle est plus connue sous le nom polonais de Lwów ou sous la désignation allemande de Lemberg (Leonberg, montagne de Léon). Elle occupe une position centrale dans la grande dépression du nord des Carpates, entre les bassins du Dniestr, de la Vistule el de son affluent le Bug, mais elle n’a point dans son voisinage im­médiat de cours d’eau navigables; entre les coteaux arrondis, à pentes modé­rées, qui ondulent dans cette partie du territoire galicien, serpentent seule­ment quelques ruisseaux et se montrent des étangs, de petits lacs même, reflétant dans leurs eaux les grands massifs de verdure; mais tout le mouve­ment commercial doit se faire par les routes et les trois chemins de fer qui convergent vers la ville. Lwów, devenue par sa population agglomérée la qua­trième cité de la monarchie austro-hongroise, n’était naguère qu’un bourg fortifié de peu d’étendue: l’ancienne ville, encore parfaitement distincte et séparée des autres quartiers, groupe ses maisons autour de la place ou ring [rynok, le marché] qu’embellissent les façades de plusieurs édifices publics; elle cou­vre seulement 25 hectares de superficie, tandis que les faubourgs, s’étendant au loin dans la campagne, occupent l’espace énorme de plus de 52 kilomètres carrés; c’est plus que toutes les autres villes de l’Austro-Hon­grie, à l’exception de Vienne et de quelques-uns des prodigieux villages de la puszta magyare. C’est dans l’ancienne ville que se trouve l’université; le musée national d’Ossolinski, renfermant une riche bibliothèque [l’Ossolineum, un des phares du renouveau polonais à partir de 1819, aujourd’hui Bib. Stefanyk] et des col­lections diverses, est dans la ville neuve. (…)

Dans la Galicie proprement dite, la plupart des villes ressemblent à Lwów par le peu de cohésion de leurs faubourgs avec le noyau central autour du­quel se groupent les maisons. Plusieurs ne sont que de grands villages, mais ils se transforment peu à peu en villes, grâce à l’immigration des campagnards. Tarnów [en Pologne], dont la population a quintuplé dans les quarante dernières années, est maintenant la quatrième ville de toute la Galicie et le principal marché de la vallée du Dunajec, dont le haut bassin est gardé par la ville de Nowo-Sandek: c’est dans le cercle de Tarnów que les pay­sans ruthènes massacrèrent en 1846 le plus grand nombre de nobles: 1458 personnes furent égorgées par les bandes.

  • [En fait, le leader du soulèvement, Jakub Szela, était polonais, et les serfs n’étaient pas tous ruthènes — les sources d’Elisée Reclus, ici, sont polonaises… Par cet épisode l’Autriche annexa la République de Cracovie, et l’abolition du servage fut promulgué plus rapidement que dans le reste de l’empire. Les soldats venus mater l’insurrection étaient souvent eux-mêmes d’origine paysanne et slave; ils seront le fer de lance des républicains lors de la révolution de 1848 en Autriche. Une des têtes pensantes du soulèvement, le républicain et slavophile Théophile Wiśniowski, président du tribunal révolutionnaire, avait imaginé un soulèvement commun polono-ukrainien, mais les mentalités ne s’y prêtaient guère. Il fut pendu à Lviv, au Mont des suppliciés, où un obélisque lui rend toujours hommage].

(…) Czernowitz [Tchernivtsi], la capitale de la Bukovine, est, comme Sniatyn et Kołomyja, riveraine du Pruth; elle appartient déjà au bassin du Danube. Vue de loin, c’est une fort belle cité, grâce à sa position en amphithéâtre sur la rive droite du fleuve; c’est aussi la plus grande ville de la plaine sarmate, entre Lwów et Jassy. Depuis la construction du chemin de fer, Czernowitz est de­venue le principal entrepôt de la frontière, au détriment de Radautz [Rădăuţi], de Sereth, de Suczawa, situées plus au sud dans le bassin du Sereth. Au milieu de ces populations orientales, naguère presque barbares, Czernowitz repré­sente la civilisation de l’Europe: le gouvernement a voulu surtout qu’elle fût à l’avant-garde du monde germanique en y établissant l’une des univer­sités allemandes de l’empire. Il est vrai que, parmi les diverses nationalités de Czernowitz, la majorité relative appartient aux Allemands, surtout si l’on compte avec eux les Israélites3; mais autour de la ville la population est presque entièrement roumaine (1). [Le poète de la Shoah, Paul Ancel, alias Paul Celan, est originaire de Tchernivtsi.]

Populations de l’ancienne Hongrie

Slovaques

Beaucoup plus nombreux que les Allemands, un peu plus même que les Magyars, les Slaves de Hongrie appartiennent à divers groupes natio­naux n’habitant pas des contrées contiguës. Les Slovaques, les représen­tants les plus nombreux de la race slave sur le territoire hongrois, peu­plent en masses compactes toute la région nord-occidentale du territoire entre le Danube et le Tàtra ; ils possèdent aussi quelques enclaves dans la plaine hongroise, et même au sud du grand fleuve, dans les montagnes de Pilis, se trouvent des villages de Slovaques; mais dans le sud de la Hon­grie et sur le plateau transylvain cette nation n’est représentée que par des individus isolés. Les Slovaques se rattachent aux Tchèques et aux Moraves qui occupent le versant opposé des Petites Carpates et des Beskides, et con­stituent avec eux une même province ethnologique. Leur dialecte est assez rapproché de la langue tchèque pour qu’il soit possible de se faire compren­dre d’eux sans difficulté en leur parlant le pur idiome de Prague. D’ail­leurs le tchèque était jadis universellement employé comme la langue de l’église et de l’école; aussi lui donnait-on le nom de « langue biblique ». Récemment encore, presque tous les écrivains d’origine slovaque se ser­vaient de l’idiome de Bohême pour leurs écrits: c’est en 1850 seulement que le slovaque, fixé par la grammaire de Martin Hattala [à la suite de Ľudovít Štúr], s’est complète­ment émancipé du tchèque comme langage littéraire. Il se distingue sur­tout par un grand nombre de diphtongues et par le trésor de vieux mots qu’il a conservé (cf. Sasineck, Die Slovaken). On a souvent répété que les Slovaques avaient été les éducateurs des Magyars, au moyen âge, en leur enseignant l’agriculture et les arts de la paix; mais ce rôle fut rempli par les Slovènes de la rive méri­dionale du Danube, qui depuis longtemps ont oublié leur idiome et se sont mêlés avec des Magyars.

Les Slovaques sont aussi bien doués physiquement que leurs frères de la vallée de l’Elbe; en général, grands, robustes, bien faits, agréables de figure, ils ont la tête moins forte que celle des Tchèques, mais leur front est large et découvert, bien encadré d’une chevelure abondante. Ils ont encore presque partout gardé leur costume national, qui leur sied fort bien: la chemise blanche, la veste ou la jaquette rouge, les pantalons ou la robe bleue, tels sont les habits de fête des jeunes gens et des jeunes filles. D’ordinaire la paysanne est vêtue de blanc: de là peut-être le nom de « sexe blanc » (biele pohiavie) que l’on donne aux femmes de la Slo­vaquie; mais en Hongrie on les appelle aussi féher nép ou « peuple blanc », sans doute à cause de la fraîcheur de leur teint.

Les cultivateurs slaves de cette partie de la Hongrie sont ceux qui ont le plus à souffrir de la misère. La nature a été parcimonieuse à leur égard, et le sol qu’ils travaillent ne produit pas assez pour les nourrir. Chaque an­née, des milliers d’entre eux sont obligés d’aller chercher leur gagne-pain en pays étranger, comme terrassiers, manœuvres ou marchands. De même que les Tiroliens, les Auvergnats et tant d’autres montagnards de l’Eu­rope, presque tous les Slovaques émigrants ont une spécialité propre à leur village: suivant les traditions de leur vallée, ils sont marchands d’huiles essentielles, d’étoffes, de fromages, de moules, de seaux, de peignes, d’objets en bois de toute espèce. On remarque surtout parmi eux les fabri­cants de petits ouvrages en fil de fer. Ces industriels errants, pour la plu­part originaires du comitat de Trencsén [Trenčín], voyagent par groupes dans toutes les contrées de l’Allemagne et jusqu’en France; ils aiment à se dire Magyars à l’étranger, si ce n’est en Bohême, où ils sont très-bien accueillis en qua­lité de compatriotes slaves. Leur probité est à toute épreuve; ils savent aussi pratiquer jusqu’aux limites du possible l’art de vivre de peu: c’est par des merveilles d’économie et de renoncement qu’il parviennent à ramasser les quelques pièces d’or avec lesquelles ils retournent triomphants dans leur patrie.

Jusqu’à maintenant, les Slovaques n’ont eu qu’une faible part au gouver­nement de la contrée; mais parmi les nations de la Hongrie ils forment un groupe de plus en plus compacte. Au dix-septième siècle, ils étaient peu nombreux; de nos jours [1878] ils sont près de deux millions, et beaucoup de villes et de districts occupés jadis par des Allemands et des Hongrois leur appar­tiennent désormais. Il est vrai que l’extension de leur domaine est due en partie au gouvernement autrichien, qui chassa les Allemands protestants des villes minières de la Haute Hongrie et du comitat de Szepes [Spiš] pour donner le sol aux Slovaques catholiques, mais ceux-ci gagnent aussi naturellement par le rapide accroissement de leurs familles. En exemple des envahissements de leur race, on cite les villages de Dettva et de Dettva-Huta, dans le comitat de Zolyom, qui contiennent ensemble plus de 12.000 habitants, et qui ont commencé par une simple clairière pratiquée dans la forêt. C’est le bourg de Turócz-Szent-Márton qui peut être considéré comme leur centre littéraire.

Elysée Reclus
Elysée Reclus
Types et costumes de la Hongrie

Ruthènes

Les Ruthènes ou Petits Russes, voisins orientaux des Slovaques, peuplent une lisière de terrain plus étroite sur le versant des monts où la Tisza et ses hauts affluents prennent leur source. Les Magyars leur donnent le nom d’Oroszok, synonyme de Russes, et ce sont en effet des Slaves de même race que ceux du bassin du Dniestr. Ils se sont établis par petits groupes dans les immenses forêts qui recouvraient jadis toutes les pentes des Carpates, et peu à peu ils ont occupé le vaste territoire où on les voit de nos jours, entre le Tatra et les monts de la Transylvanie; comme les Slovaques, ils ont aussi empiété sur le domaine de leurs voisins d’autre race, et nombre de districts où l’on parlait allemand au dernier siècle sont devenus ruthènes. Les « Russes » de Hongrie, quoique frères de ceux du grand empire slave, et revendiqués par les panslavistes comme les futurs sujets du tsar, ne paraissent pas avoir accueilli comme des libérateurs les soldats de Paskiewitch, qui vinrent écraser l’insurrection hongroise en 1849 [Ivan Paskevitch, commandant les troupes du tsar, était un Ukrainien de Poltava]. Cette frac­tion de la race slave, la plus pacifique et celle qui a le moins de prétentions à une autonomie politique distincte, se « magyarise » peu à peu sur les confins de la plaine, et dans le voisinage de la Transylvanie elle se « roumanise ». On connaît des districts entiers peuplés de Ruthènes ne parlant plus que le valaque ou le hongrois; dans beaucoup d’églises où la liturgie est encore paléoslave [slavonne], la prédication se fait en magyar. Leur centre principal est Unghvàr, Uchgorod en ruthène [aujourd’hui Oujhorod en Transcarpathie].

(…)

Juifs

Depuis, les circonstances ont changé. Les cultivateurs roumains ont eu le temps de s’habituer à leur titre de propriétaires, et si malheureuse­ment ils ne savent pas toujours garder leur part du sol, à cause de leurs habitudes d’imprévoyance et de l’usure qui les ronge, c’est moins au Magyar qu’au Juif qu’ils s’en prennent de leur infortune. Dès les commencements de l’histoire des Hongrois, des Israélites étaient les principaux intermé­diaires du commerce dans la grande plaine des Carpates; ce sont eux qui, avec les « Ismaélites » bulgares, s’occupaient d’échanger le butin rapporté par les Magyars de leurs expéditions de pillage et c’est par leur entremise que se faisait le commerce des esclaves. Il est vrai que souvent ils furent réduits eux-mêmes à un véritable esclavage et pressurés de toutes les ma­nières; plusieurs eurent à subir la mort du bûcher. Mais l’argent qu’ils savaient gagner en dépit de l’oppression forçait toujours les souverains et les nobles de la Hongrie à flatter les Juifs et parfois à leur accorder des privilèges temporaires. C’est en 1867 seulement que les Israélites ont été complètement assimilés aux habitants chrétiens de la Hongrie pour les droits civils et politiques; mais leur religion n’est encore que tolérée. D’après la loi, le prosélytisme et les mariages mixtes leur sont toujours défendus. On dit aussi que, malgré la constitution, les Székely se sont jusqu’à nos jours opposés fermement à laisser les Juifs mettre le pied sur leur terri­toire: dès que l’un d’eux se présente dans un de leurs villages, ils le recon­duisent poliment aux limites de la commune, en l’invitant à ne plus revenir.

Depuis le siècle dernier le nombre des Israélites s’est accru dans le pays d’une manière prodigieuse: en cent années, ils ont probablement octuplé. Dans certains districts des Slovaques et des Ruthènes, ils ont déjà la majo­rité; Munkacs [Moukatchevo, actuellement en Ukraine] est une ville plus juive que chrétienne. Pest, où l’on ne comptait qu’un millier de Juifs en 1836, en avait déjà près de 40.000 en 1870, et maintenant le nombre s’en est probablement élevé à 50.000: après Varsovie, Pest est la plus grande ville juive du monde. La natalité des Juifs est très-considérable, et l’on a constaté qu’ils résistent mieux que les autres races de la Hongrie aux épidémies et aux maladies endémiques. Ainsi, dans la ville si insalubre de Pest, leur vie moyenne est au moins deux fois plus longue que celle des autres habitants: on dirait que l’atmosphère se purifie autour d’eux. Tandis que pendant les années 1872 et 1873 le choléra fit diminuer en nombre Magyars, Allemands, Roumains, Slaves de Hongrie, les Israélites augmentèrent, soit à cause de leur immunité relativement aux épidémies, soit plutôt à cause des soins qu’ils donnent à leurs enfants et de leur esprit de solidarité. L’immigration contribue aussi, pour une forte part, à augmenter la population israélite du pays. De la Galicie, de la Pologne, de la Russie, les Juifs marchent silencieu­sement à la conquête de la Hongrie et du plateau transylvain. Presque dans tous les villages slovaques, ruthènes, roumains, même dans les plus pauvres, le « peuple élu » est déjà représenté par un manieur d’argent. En maints endroits d’où ses ancêtres étaient bannis, le Juif est le seul de sa race, mais il n’en devient pas moins bientôt le maître, car c’est lui qui tient auberge et boutique, c’est lui qui vend à crédit l’eau-de-vie et qui, au besoin, avance de petites sommes à ses débiteurs moyennant belle hypothèque. Il en résulte que peu à peu la terre passe des mains du Roumain à celles de l’Israélite. Le malheureux paysan, qui voit sa propriété s’enfuir sillon à sillon, maudit en son cœur celui qui le ruine, mais il n’a ni la volonté ni la force de s’en passer et creuse lui-même le gouffre de misère dans lequel il doit tomber. Le riche magnat se ruine également et c’est encore presque toujours à un Juif que passent ses propriétés obérées. Quelques Israélites, très-habiles spéculateurs, font gérer leurs domaines avec soin; mais un grand nombre, surtout en Transylvanie, louent la terre aux paysans mêmes qu’ils ont ruinés, et l’ancienne méthode d’exploitation continue avec plus de désordre encore.

Arméniens

L’Arménien, que l’on a souvent comparé au Juif, ne lui ressemble que par son amour pour le commerce de l’argent et par son attachement à la foi religieuse qui en fait une nation. En Hongrie, il n’essaye pas de tous les commerces, ne pratique pas tous les métiers. Il observe avec solennité les anciennes traditions de négoce; après ses voyages, il aime à revenir aux colonies de commerce qui lui ont été assignées, il y a deux siècles, lors de son immigration en Transylvanie, Szamos-Ujvàr (Armenopolis) et Ebeslalva (Elisabetopolis). Il n’est pas nomade, omniprésent comme le Juif. D’ailleurs l’élément arménien, ne se recrutant plus dans la mère-patrie, diminue peu à peu, absorbé par la population magyare. Peu d’Arméniens connaissent la langue de leurs aïeux, et ceux qui la parlent ont dû l’étudier comme une langue morte.

Tsiganes

De même que les Arméniens, les Tsiganes indous, qui complètent la bigarrure des nationalités de la Hongrie, ont trouvé dans les vallées des Carpates et la plaine du Danube une terre hospitalière: c’est là qu’est en Eu­rope leur centre géographique. Le pays des Magyars est une des contrées où les Tsiganes ont eu le moins à souffrir de l’oppression. Dès le quinzième siè­cle, ils jouissaient de certaines libertés et formaient dans le pays des espèces de républiques itinérantes. Dans chaque comitat, ils élisaient eux-mêmes leurs chefs ou juges, connus dans le latin barbare de l’époque sous le nom d’agiles. Le voïvode des peuplades errantes était désigné par le palatin, et, comme les magnats hongrois, portait le titre d’egregius ou celui de magnificus. Vers la fin du dix-huitième siècle, Marie-Thérèse et Joseph II, le souverain philosophe, voulurent civiliser de force les Tsiganes en les obli­geant à cultiver le sol, en leur interdisant le port de leur costume et même l’usage de leur langue. En dépit des règlements, quelques groupes ont conservé leur idiome et leurs traditions; mais la plupart parlent comme le peuple avec lequel ils vivent. Un grand nombre d’entre eux, deve­nus possesseurs de leurs champs, ont fini par se livrer à l’agriculture avec le même zèle que leurs voisins, et n’ont plus rien des habitudes nomades de leurs ancêtres. On donne en général le nom de « Nouveaux Paysans » à ces cultivateurs tsiganes. Il en est aussi qui, sans avoir de terres, conti­nuent de travailler sur le même domaine, attachés à la glèbe par la misère et la force de l’usage.

Le talent musical des Tsiganes est sans doute la principale cause qui, pen­dant les siècles de barbarie, a si bien disposé les Magyars en leur faveur et qui leur a valu les joies de la libre vie errante. Sans la musique des Tsi­ganes il n’est pas de bonne fête populaire en Hongrie. Ce sont eux qui ont conservé les vieux airs nationaux des Magyars et qui ont alimenté par la musique, en dépit de la police autrichienne, la flamme de l’enthousiasme magyar. Le petit Tsigane devient musicien presque sans étude. En passant devant une maison, il surprend un air de flûte ou de piano, et le voici qui reproduit à l’instant la mélodie sur le violon, le violoncelle ou le czimbalom [cymbalum, cithare sur table]; il en est maître désormais et va le répéter dans les fêtes. Il n’est guère de villages où l’on ne rencontre de ces musiciens nomades, que l’État néglige d’envoyer à l’école, mais qu’il n’oublie pas, le temps venu, d’enrôler pour le service militaire. D’ailleurs il faut se garder de croire à une différence absolue des races entre ces Bohémiens errants et les autres populations de la contrée; s’il en est de presque noirs, il en est aussi quelques-uns de tout à fait blancs, ne différant guère que par le genre de vie des Roumains, des Serbes ou des Magyars; par des croise­ments à l’infini, ils représentent toutes les nations de la Hongrie; cepen­dant la plupart se reconnaissent facilement à l’expression de leurs traits et au feu sombre de leurs yeux.

Populations de Crimée

[Ibidem, t. V, pp. 829 et suivantes]

Tandis que dans la région des steppes les peuples en marche, s’entre-heurtant les uns les autres, ne s’arrêtaient nulle part et devaient se dépla­cer sans cesse sous la pression de leurs voisins, les tribus qu’un remous latéral avait rejetées dans la péninsule de Crimée y trouvaient le point d’appui des montagnes et pouvaient résister longtemps, enfermées dans les hautes vallées. Ainsi les Alains, d’ailleurs peu nombreux, s’y maintinrent durant plus de six siècles sous le nom d’As, Acias, Akass ou Yas, et non comme une peuplade soumise, mais en qualité d’hommes « blancs », c’est-à-dire libres. 42 Marino Sanudo [géographe et voyageur vénitien] mentionne encore ces Alains en 1334, époque à laquelle ils avaient depuis longtemps disparu de tout le reste du l’Europe, si ce n’est des marais riverains de la mer Noire. L’immense empire des Goths, qui s’étendit sur une moitié de l’Europe, s’évanouit comme une eau qui s’écoule; le petit détachement de Goths, qui s’était établi dans les montagnes de la Crimée se maintint au contraire, avec sa langue et sa nationalité pendant plus de mille années. Au milieu du treizième siècle, le Flamand Rubruquis dit expressément que les Goths sont nombreux sur la côte méridionale, appelée Gothie, et que leur lan­gage est d’origine teutonnique; plusieurs mots de cet idiome, en effet très rapproché de l’allemand, sont cités par un voyageur autrichien, en 1565. Encore au dix-septième siècle, un de leurs groupes vivant dans la partie occidentale des montagnes de la Crimée, autour de l’ancienne forteresse de Mangoup-Kaleh, se distinguait par son idiome tudesque de toutes les populations environnantes. 43 Un cimetière voisin de Bakhtchi-Saraï est encore appelé aujourd’hui le « cimetière goth » (gotveyskoïe) par les paysans des alentours. 44 Les tombeaux appartiennent aux deux époques, païenne et chrétienne. [V. la chronologie détaillée de la Crimée]

Au moyen-âge, quelques colonies de Russes [Ruthènes], éloignées du gros de leur race, furent aussi l’une des populations les plus solidement établies dans la presqu’île de Crimée, si bien que les auteurs arabes donneront à cette terre le nom de « péninsule russe. 45 Les Tartares de Crimée ont pu égale­ment se maintenir beaucoup plus longtemps dans la citadelle des monts de la Tauride que leurs frères du continent dans les ovrags des steppes. Ces Turcs doivent le nom de Nogaïs, sous lequel ils sont connus d’ordinaire, au prince Nogaï, de la Horde d’Or, qui se sépara de l’empire mongol vers la fin du treizième siècle, et s’établit entre le Terek et la Kouma, avec des sujets de races diverses, Khazars, Pelchénègues, Koumanes et Mon­gols. 46 Au treizième siècle, les Nogaïs s’emparèrent de la Crimée, dont ils firent un entrepôt de commerce avec l’Europe par l’intermédiaire des colonies italiennes, surtout génoises, de leurs rivages. Le royaume des Tartares de la Crimée s’organisa définitivement quand Tamerlan eut ruiné la Horde d’Or sur la Volga, puis il devint célèbre avec la dynastie des Ghireï, qui régna sur la péninsule pendant plus de trois siècles, depuis le commencement du quinzième. Les premiers temps de celle dynastie furent les plus heureux de la Crimée, grâce à la tolérance par­faite qui permettait à tous les étrangers, Russes [Ruthènes] ou Italiens, de quelque race ou de quelque religion qu’ils fussent, de s’établir et de commercer dans le pays. 47 Mais tout changea quand les Turcs se furent emparés de Kaffa, et que les khans de la Crimée, devenus leurs vassaux, furent obligés de se faire les pourvoyeurs d’esclaves pour les sultans de Stamboul : ce fut le commencement de ces guerres incessantes d’invasion qui dévas­tèrent la Russie méridionale et en changèrent certaines régions en dé­serts. Enfin, en 1774, Catherine II obligea la Turquie a reconnaître l’indépendance de la Crimée, qui devint par ce fait vassale de Saint-Pétersbourg, et en 1787 le dernier des Ghireï abdiqua au profit de l’im­pératrice de Russie.

Dès que la péninsule conquise eut à recevoir des maîtres étrangers, la dépopulation commença : la solitude se fit en maints endroits pour consti­tuer de grands domaines aux vainqueurs. En 1736, un résident hongrois, le consul français Evorka, évaluait à 150 000 hommes les combattants de la Horde de Perekop et comptait en outre 40 000 familles de Nogaïs dans la contrée. 48 En 1804, les documents officiels n’évaluaient plus qu’à 140 000 habitants la population de la Crimée, qui avait été de plus d’un demi-million 49, le double de ce qu’elle est aujourd’hui. A la suite de la guerre dite « de Crimée », en 1854 et 1855, puis de 1860 à 1863, des Tartares émigrèrent en foule pour chercher un asile sur les domaines du sultan; plus de cinq cents villages et hameaux restèrent complètement déserts. Les deux migrations se croisèrent : tandis que les mahométans de la Crimée allaient s’établir sur une terre ottomane, des Bulgares et d’autres chrétiens de Turquie venaient prendre le sol abandonné dans la péninsule. L’oukaze du 15 janvier 1874, qui les oblige au service mili­taire, l’enseignement du russe dans les écoles 50, l’intervention fréquente des employés, la réglementation, sont pour les Tartares autant de causes d’af­faiblissement national : tandis que les autres races de la Crimée augmen­tent en nombre, ils diminuent. En 1804, ils étaient encore plus nombreux que tous les autres habitants de la Crimée ; de nos jours, la proportion est changée à leur détriment : ils ne forment plus même le tiers des rési­dants de l’île. (3)

Elysée Reclus

Dès leur arrivée dans la péninsule, les Tartares étaient loin d’être de race turque pure : en Crimée, ils se croisèrent de plus en plus, d’un côté avec la population indigène, de l’autre avec les captifs importés quelquefois par milliers de Russie. En plusieurs endroits des montagnes, les Tartares n’appartiennent à la race d’Asie que par le nom et la religion : a leur beau profil hellénique, on reconnaît des Grecs et des Italiens d’origine : ce sont les descendants islamisés des anciennes populations de la Tauride et des Génois de Kaffa. 51 La polygamie a complètement disparu de leurs com­munautés. D’ailleurs, quelle que soit la part des divers éléments ethniques unis dans leur race, tous leurs voisins, Russes, Grecs, Allemands ou Juifs, s’accordent à vanter leur droiture, leur probité, leur amour du travail et de l’ordre, leur sobriété, leur respect de la dignité humaine. En les per­dant, la Crimée perd ses meilleure citoyens.

Les Juifs de Crimée appartenant à la secte spéciale des Karaïtes sont également très respectés, à cause de leur honnêteté, de la simplicité de leurs mœurs, de leurs habitudes de labeur, de leur persévérance dans les œuvres commencées ; toutefois on les dit lents et dépourvus d’initiative ; leurs femmes se distinguent ordinairement par un grand luxe de bijoux. Le nom qu’on leur a donné, Karaïm ou Karaïtes, qui signifie « Liseurs », témoigne de leur étude constante des anciens livres ; mais ils rejettent les commentaires, si importants aux yeux des autres Juifs. Ils se tiennent géné­ralement a l’écart de ceux-ci, dont ils ne sont peut-être pas les frères d’origine; néanmoins ils sont fort appréciés par les Juifs instruits de l’Occident, a cause du soin avec lequel ils ont conservé les anciennes doc­trines, et l’argent fourni par de riches Israélites de France a contribué à la fondation et à l’entretien des synagogues et des écoles juives de la Crimée. 52 D’après plusieurs auteurs, les Karaïtes seraient les descendants de ces Khazars partiellement convertis au judaïsme qui vivaient sur les deux bords de la Volga, en Crimée et au pied du Caucase. Peut-être aussi sont-ils mélangés avec des Tartares de Crimée, dont ils portent le costume et dont ils parlent la langue, ils leur ressemblent plus qu’aux Israélites proprement dits ; pourtant un certain élément juif a dû exister en Crimée, puisqu’on y a trouvé des inscriptions-hébraïques, dont quelques-unes datent même du premier siècle de l’ère vulgaire. 53 Un grand nombre de Karaïtes s’occupent d’agriculture; toutefois la plupart se livrent au commerce, mais non au brocantage nomade : leur spécialité principale est la vente des denrées coloniales ; et leurs échanges se font surtout avec la péninsule des Balkans et les régions du Caucase où se trouvent de leurs coreligionnaires. Les Juifs de Kiyev et de Novgorod dont il est question dans les annales du moyen âge, surtout à propos des « judaïsants » de Nov­gorod et de Moscou, au quinzième siècle, étaient probablement des Ka­raïtes. 54 De la Galicie en Palestine, leurs petites communautés sont éparses dans le monde; mais c’est en Crimée que vivent plus de la moitié des Karaïtes, soit environ quatre mille, et que se trouve le bourg Tchoufout-Kaleh, que l’on peut désigner comme la Jérusalem de leur secte. Pour­tant cette métropole des Karaïtes n’est guère habitée par eux; en 1876, M. de Mély n’y vit que deux familles juives. 55 L’industrie et le com­merce appellent les Karaïtes dans les villes animées, mais ils tiennent à visiter souvent leur capitale historique et leur ambition est de reposer dans le cimetière voisin. Une vallée des environs, entourée de rochers, presque, sans arbres, est remplie de pierres tombales : c’est leur vallée de Josaphat.

Kertch

Kertch, située sur une baie occidentale du détroit de Yeni-Kaleh ou « Bosphore Cimmérien », est encore plus ancienne que Théodosia, et son rôle historique a été plus grand. C’est la Panticapée que les Milésiens fondèrent il y a vingt-cinq siècles, c’est la cité qui devint capitale du royaume du Bosphore après la défaite de Mithridate ; elle fut aussi connue sous le nom de Bosporus. La « ville du Bosphore», ruinée lors de la migration des peuples, ne se releva que lentement; mais sous la migration génoise elle reprit une grande activité commerciale, que lui firent perdre les Turcs, et que les Russes ne lui ont laissé reprendre qu’après avoir possédé la ville pendant un demi-siècle.

Kertch, gardienne naturelle du détroit, est trop bien placée pour n’avoir pas été choisie comme ville de guerre, et sous le régime militaire le mouvement des échanges n’a pu se développer qu’avec lenteur; en outre, la propriété y était soumise a un régime spécial, et jusqu’en 1830 nul autre que les colons grecs ne pouvait s’établir sur les terres du district. Pendant la guerre de Crimée, Kertch, brûlée par les alliés, fut momentanément abandonnée; mais, rebâtie bientôt après, elle s’est rapidement agrandie, et lors du dernier recensement elle était la ville la plus populeuse et la plus commerçante de la Tauride [nom antique de la Crimée].

Maintenant la baie est défendue dans toute sa largeur par un barrage à fleur d’eau n’ayant qu’une seule ouverture, commandée par les canons d’une forteresse. Fière de son passé, Kertch possède un musée d’antiquités sur les flancs du mont Mithridate, où l’on s’élève par un escalier monumental, et dans cette collection sont conservés quelques-uns des objets précieux trouvés en si grand nombre dans ses tertres funéraires et ses catacombes [aujourd’hui une grande partie de la collection se trouve en Russie ou en Grande Bretagne].

Sur le plateau du mont Mithridate, les éminences natu­relles et celles des kourgans se ressemblent tellement qu’il est impossible de distinguer de loin les buttes que l’homme a élevées de celles qui sont dues à la nature. Au sommet du mont, qui porta l’acropole de Panticapée, s’arrondit un de ces tertres, appelé le « tombeau de Mithridate » ; d’après la légende, l’un des rochers sur lesquels s’appuie la butte funé­raire serait le siège où se plaçait le roi du Pont pour contempler ses innombrables vaisseaux. Du cap d’Ak-Bouroun, on aperçoit au loin les sommets azurés du Caucase.

La ville de Yeni-Kaleh (du turc « la Nouvelle Forteresse ») est administrativement une partie de Kertch, mais elle en est éloignée de 13 kilo­mètres à l’est, et domine la partie la plus étroite du Bosphore : ce n’est guère qu’un ensemble d’édifices appartenant à l’État. Là s’élevait jadis le Parthénon des Grecs. ◊

Elysée Reclus

Le tome III de la Géographie universelle est consultable ici. Le tome V est .

 

  1. Recueil anthropologique de l’Académie de Cracovie, I (en polonais).
  2. J. G. Kohl, Reisen in Süd-Russland.
  3. Zabelin, Histroire de la vie russe, I (en russe) ; — Tchoujbinskiy, Visite à la Russie du Sud (en russe).
  4. Travaux de la Commission archéologique, 1864, 1874, etc.
  5. Worsaae, La colonisation de la Russie et du Nord Scandinave.
  6. Voyage de Plan Carpin en 1251 [Piano dei Carpini, historien et missionnaire].
  7. Michalon Lithuanus, Fragmenta; — Antonovitch et Dragomanov, Chansons historiques du peuple petit-russien, 1 (en russe).
  8. Beauplan, Description de l’Ukranie.
  9. Kourin’, mol slave signifiant « fumée », « cabane », « grange ».
  10. Association de pâtres en tartare.
  11. Ernest Denis, Huss et la guerre des hussites.
  12. Skalkovskiy, Histoire de la nouvelle Sitch.
  13. Antonovitch et Dragomanov, ouvrage cité.
  14. Alfred Rambaud, ouvrage cité.
  15. Chtchebalskiy, Recueil anthropologique de Moscou, I, 1868 (en russe).
  16. Dragomanov, Notes manuscrites.
  17. Bodenstedt, Die poetitsche Ukraine.
  18. Maximovitch, Chansons populaire de l’Oukraïne (en russe); — Antonovitch et Dragomanov, Chants historique du peuple petit-russien (en russe); — Routchenko, Chants populaire des tchoumaks (en russe); — Koulich, Mémoire de la Russie du Sud (en russe); — Alfred Rambaud, Russie épique.
  19. Dragomanov, notes manuscrites.
  20. Écoles du territoire du régiment cosaque de Tchernigov en 1748 : 143 ; en 1875 : 52 (Recueil du Zemstvo de Tchernigov).
  21. Dragomanov, La littérature oukraïnienne proscrite par le gouvernement russe, Rapport au congrès littéraire de Paris, 1878.
  22. A. Tchoujbinskiy, Voyage dans la Russie du Sud (en russe).
  23. Index moyen des Petits-Russiens de Galicie, d’après Majer et Kopernicki : 84,5 (Recueil de notes sur l’anthropologie, publié par l’Académie de Cracovie, en polonais).
  24. Taille moyenne des Petits-Russiens de Galicie, d’après Majer et Kopernicki : 164 centimètres.
  25. Mme Olga Kosatch, L’Ornement oukraïnien.
  26. Ḃelinskiy, La poésie populaire russe (en russe).
  27. Sokolovskiy, La vie économique et la colonisation des steppes avant l’époque du servage (en russe).
  28. Yakouchkin, Le droit coutumier (en russe).
  29. Krasnov, Le territoire de l’armée du Don (en russe).
  30. Lettres sur le voyage du prince héritier en Crimée, 1864 (en russe).
  31. Sokołovskiy, ouvrage cité.
  32. Mikhalevitch, Gouvernement de Voronej
  33. Mackenzie Wallace, Russia
  34. Himly, Histoire de la formation territoriale des États de l’Europe centrale, t. II, p. 145.
  35. Broilliard, Revue des deux Mondes, 1er avril 1877.
  36. Rudolf Temple. Die deutschen colonien im Kronlande Galitzien. Mitt. Georg. Ges. in Wien, 1800.
  37. Note personnelle : En ukrainien « hostets » veut dire « petit invité ». L’origine de cette dénomination assez originale pour une maladie des glandes sébacées, est probablement superstitieuse. Hostets’ était un petit personnage mythologique et démoniaque. Quand il s’invitait chez vous, il ne fallait surtout pas déroger aux lois de l’hospitalité. Il fallait donc, suivant ces mêmes lois, lui offrir un bain. Une bonne hygiène restant sans doute le meilleur remède contre ce genre d’invité !
  38. Zimmermann, Ein Beitrag zur Ethnographie Ost Galizien. Mitth. der Geogr. Ges. in Wien, 1858.
  39. Isidore Dzieduszicky, Notes manuscrites.
  40. Zimmermann, Ein Beitrag zur Ethnographie Ost Galizien. Mitth. der Geogr. Ges. in Wien, 1858.
  41. voir Adolf Lipp, Der Handel nach den Osten
  42. Brunn, Matériaux pour l’histoire de Sougdeya (en russe).
  43. Brunn, Goths de la mer Noire (en russe) ; — Alfred Rambaud, Russie épique.
  44. Markov, Les villes des grottes en Crimée, Viestnik Yevropî, 1872, n°6 et 7.
  45. Iłovaïsky, Recherches sur l’histoire russe (en russe); – Harkavi, Rapport au congrès archéo­logique de Kazań.
  46. Kastrèn, Ethnologische Vorlesungen über die altaischen Völker.
  47. Khartakhaï, Histroire des Tartares de la Crimée, Vestnik Yevropî, 1866, II, 1867, II.
  48. Brunn, La péninsule de Crimée vers le milieu du dix-huitième siècle (en russe).
  49. Dachkov, Recueil d’articles anthropologiques et ethnographiques sur la Russie, I (en russe)
  50. Ned’el’a, 1874, n°16.
  51. Mackenzie Wallace, Russia, Alfred Rambaud. — Les villes en Russie, IV (en russe).
  52. Ernest Desjardins, Notes manuscrites.
  53. Grigorovitch, Mémoires d’un antiquaire sur un voyage à la Kalka (en russe).
  54. Brunn, Mémoires de la Sosiété historique d’Odessa (en russe).
  55. Tour du monde, 1878, liv. 910.

Elysée Reclus Géographie NGU


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  1. Je suis née en France de parents ukrainiens et j’aime l’ Ukraine comme si j’y étais née. Je suis déçue par l’appellation « Russes » qui désigne aussi bien les Russes que les Ukrainiens. Il en est de même pour « Ruthènes » les deux peuples portent le même nom. Mais pas un mot sur la Rous…? Il n’est pas étonnant que le Monde ne fasse pas la différence.
    Merci pour vos articles toujours de propos.
    Olga Roman

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