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Quand le soleil se baigne en Ukraine
La nuit d'Ivan Koupala
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers, Traditions on 24 juin 2018 12 min read
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Si d’aventure, passant par l’Ukraine dans la première semaine de juillet, vous apercevez sur quelque rive paisible, des couples couronnés de fleurs, gambillant comme des païens, récitant des vers à mère nature, et chantant en chœur Ivana Koupala, vous ne comprendrez peut-être pas ce qui se trame. J’inclinerais à croire que moi non plus. Mais, selon le mot de Montaigne, la parole appartient pour moitié à celui qui parle, pour moitié à celui qui écoute…

Nous sommes en été, les moissons approchent. Aux alentours du 21e jour de juin, l’astre solaire s’est arrêté. Du moins, à en croire l’étymologie du mot solstice, le flambeau du monde se maintient durant quelques jours avant de reprendre sa course. Il est au plus haut dans le ciel et rend les nuits plus courtes en été ; c’est l’inverse en hiver, lorsqu’il est au plus bas.

Bien que le véritable solstice d’été soit maintenant passé d’une quinzaine de jours, c’est bien une fête solsticiale qui s’offre à vos yeux. L’orthodoxie astronomique aurait voulu qu’on célébrât cette Saint-Jean au moment du solstice même, mais l’Orthodoxie chrétienne en veut autrement. Le calendrier julien, dit « ancien style », prévaut toujours en religion. La réforme du pape Grégoire XIII, pourtant plus proche des rythmes solaires, est éclipsée.

L’un des multiples noms de la Saint-Jean célébrée des pays balkaniques aux pays baltes, se dit en ukrainien Den’ na Ivana Koupala, c’est-à-dire Journée de Jean Koupala : Ivan, pour Jean (le Baptiste), et Koupala, de Koupaylo, dieu slave de l’abondance. Le nom même procède du compromis entre la fête païenne et la fête chrétienne, comme si en France la Saint-Jean était appelée Journée de Jean Cernun (de Cernunnos, dieu gaulois de l’abondance).

Malgré tout, des badauds ébaubis aux fidèles extatiques, tout le monde semble croire à la légende d’Ivan Koupala. Personne ne fait cas de l’ermite du Jourdain. Les couleurs du paganisme revivent. On dit même que, ce soir, la fougère fleurira. Et la routa, cette plante aux fleurs habituellement jaunes, le temps d’un regard rougira. C’est la fameuse tchervona routa (la rue rouge) des chansons ukrainiennes, dont l’air résonne aujourd’hui des communions de Los Angeles aux Bar-Mitzvah de Tel Aviv. On dit aussi que quiconque verra ces fleurs enchantées en amour s’épanouira. Doux présages… mais, à moins de confondre cette fugace rutacée avec un vulgaire rhododendron, ou à moins d’être assoté d’eau de vie (ce qui est plus probable), il faudra beaucoup chercher ! Quoi qu’il en soit, cette journée est un des moments les plus poétiques de l’année ; et jadis, c’était la plus grande célébration calendaire, sorte de Noël païen, au début du cycle naturel. « Jadis », c’est-à-dire avant que la religion du Christ ne s’impose chez les Slaves orientaux et que les réfractaires ne soient pieusement massacrés. La Lettonie, christianisée par le glaive teuton, a même rendu ce jour férié en honneur de la poésie (c’est le Ligo, fêté le 23 juin, la veille de la Saint-Jean).

Quand le soleil se baigne en Ukraine

Si les autorités religieuses ont superposé le Baptiste chrétien par-dessus l’ancienne divinité koupalienne, les Soviétiques ont voulu imposer leur athéisme d’État en décrétant assez pesamment Ivana Koupala « Fête de la Jeunesse ». En réalité, ces trois aspects de la fête se complètent plus qu’ils ne s’opposent. Ivana Koupala (Івана Купала) s’adresse avant tout à la jeunesse, elle-même symbole de processus naturels tangibles, transcrits dans un langage à la fois poétique et alchimique. Il n’est pas toujours recommandé d’invoquer les étymologies pour expliquer les concepts, mais le mot Koupala me paraît à lui seul éminemment symbolique. Car curieusement – et c’est là peut-être le seul miracle –, il exprime par ces racines à la fois la multitude, l’abondance (koupa : tas, amoncellement, foule), et le bain (koupaty : baigner). Ivan est aussi intéressant de ce point de vue, puisqu’il signifie jeunesse en vieux persan. Des mots comme ceux-là, il n’y en a pas beaucoup.

Couplés durant la nuit la plus courte de l’année, le soleil et l’eau donnent naissance à Koupala. L’image fondamentale de ce rite reste en effet la célébration de l’amour par l’union des contraires. Il s’agit bien d’une fête religieuse à l’origine, mais au sens romain ou antique du terme. Plus que l’amour en général, c’est l’amour libre qui est célébré ici. Les filles confectionnent une couronne de fleurs qu’elles jetteront dans la rivière avec l’espoir que l’élu de leur cœur la repêchera. Par la suite, des jeux seront organisés et le couple chanceux pourra y participer comme tel. On se tiendra la main et on sautera par-dessus les feux à plusieurs reprises. Tout cela est bon enfant, d’ailleurs c’est de nos jours une fête presque dédiée à l’enfance, bien qu’on voie surgir quelques festivals ethno-rock, attraction, ou plus exactement, distraction des adolescents. Néanmoins, cet ensemble de rituels chantés et dansés, passé au filtre de la folklorisation, et surtout combattu pendant des siècles par l’Église et l’État, a considérablement perdu de sa supposée charge érotique. Tout au plus en avons-nous gardé une forme parodique.

Les chroniques médiévales et les polémistes orthodoxes du XVIème siècle n’ont jamais vu d’un bon œil qu’on puisse choisir son époux. Bien que fort tendancieuses, leurs descriptions du rite koupalien demeurent un témoignage unique de ce qu’a pu être cette « orgie slave ». En fait d’orgie, l’opinion scientifique tendrait à croire qu’il s’agissait bien plus d’une quête spirituelle, mais que cette quête finit elle-même par succomber à l’éternel et invincible Éros, comme dirait Michel Hrouchevsky. 1 Le « bon peuple » en a surtout retenu la force des premiers émois… Au diable les mystères !

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« Ivan Koupala » part en flammes. Reste à éviter la sorcière… et trouver l’idylle.

Dans les siècles passés pourtant, c’est tout au long de l’année que ces rituels avaient place, rites de fécondité et rites purificatoires notamment (le feu et l’eau de la Kupala en sont de bons exemples). Mais il ne reste plus grand-chose de ces pratiques. Au XIXe siècle déjà, les ethnographes notaient leur déclin, bien qu’elles fussent encore fortement ritualisées avant 1917. Divers tatouages, superstitions, divinations, décoctions, philtres, magies de toute sorte ont toujours placé ces temps forts du calendrier à proximité du monde de la « sorcellerie », – la phytothérapie de nos ancêtres?

Les chants étaient eux aussi à l’honneur. Au nom du progrès, les bolcheviques leur ont livré une guerre sans merci. Dans le cas de l’Ukraine, on peut supposer que c’est aussi et surtout leur aspect « ethnique » qui était visé. L’identité ukrainienne ne réside-t-elle pas en grande partie dans ses chants ? Aujourd’hui, cette mémoire populaire que la censure moscovite n’entrave plus directement, s’épanouit comme la nature au printemps. L’abêtissement musical et la russification se poursuivent par d’autres moyens, mais il est désormais possible d’anéantir l’invasion par l’ouïe à travers certaines mesures politiques, comme les quotas de diffusion etc…

Bien avant le communisme, c’est le christianisme devenu religion d’État à la fin du Xe siècle, qui voulut imposer une nouvelle conception d’Ivana Koupala aux Ruthènes (habitants de la Rus’, l’empire de Kiev). Ils allaient dès lors honorer non pas la fécondité proprement dite, mais la maternité. C’est ainsi que le jour de la Koupala devint chrétien : on adorait l’image virginale de Marie à travers l’icône dite de la Tendresse (au passage, à la fine pointe de l’art sacré à cette époque). Dérobée et emmenée plus au Nord dans l’actuelle Moscovie, elle est devenue un des symboles nationaux de la « sainte » Russie. Raison de plus pour faire table rase, dirait le bon bolchevique.

De nos jours, l’Église tente encore de détourner la fête primitive par une « bénédiction des eaux » où l’on voit l’image mariale exhibée au-dessus des flots. Le clergé grec dominant les Kiéviens, avait déjà une longue expérience lorsqu’il s’en prit au paganisme ruthène. 2 Néanmoins, il ne parvint pas tout à fait à ses fins. De ces temps très anciens nous reste l’émouvant témoignage d’Ivan Koupala.

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Mais une  question demeure : comment l’image austère et ascétique de Jean le baptiste a-t-elle pu s’imposer au jour de la Koupala ? C’est un des aspects les plus ésotériques du rituel, qui aurait rapport à la « voie sèche » bien connue des alchimistes, domaine hasardeux et difficile à interpréter. Jean Baptiste représenterait ici le principe du Feu (masculin) naturellement opposé au principe féminin, l’Eau, figurant la « voie humide ». Aujourd’hui encore, les garçons se chargent de construire une silhouette de Koupala, dont la paille brûlera, tout comme cette roue, symbole du soleil, qui sera enflammée et roulée jusque dans l’onde. C’est l’image même du soleil se baignant, c’est à dire déclinant : signe annonciateur des moissons, comme Saint-Jean annonça le Christ en le baptisant, c’est-à-dire en le baignant dans le Jourdain. Quant aux filles, elles donneront vie à l’effigie de Maréna, symbole féminin de la mort ou du mal, peut-être apparenté à la déesse Hécate, alliée des charmeresses. Elle aussi devra mourir. On l’enfouira dans le sol ou, plus symboliquement, dans les eaux.

On peut voir ces rituels comme de superstitieuses paillardises ou au contraire comme de nobles reflets de l’intuition. Mais que savons-nous au juste des antiques rituels de nos ancêtres ? Que savons-nous de la grande et noble poésie qui chantait leurs peurs et leurs désirs ? Il n’en reste plus que des ombres. Versicules pour blondinettes, ou sombres éclats néo-paganistes, comme lors de la fête de Péroune christianisé sous les traits de saint Elie. Mais ce qu’on étudie, ce qu’on aime en littérature, ce n’est pas seulement le style, mais la lumière qui éclaire les sentiments éternels de l’humanité. Lors des soirées de la Koupala en Ukraine, la vie qui s’en va semble peinte de touches enflammées, de traits légers et d’amours impérissables. ◊

Nicolas Sviatoslav Mazuryk

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  1. Mykhaylo Hrouchevsky, un des pères de l’indépendance ukrainienne durant la Révolution de 1917 et chef de file de l’opposition intellectuelle au tsarisme en Ukraine. Chercheur en histoire, il démonta le dogme de l’unité entre Russes et Ukrainiens.
  2. Les chroniques ruthènes sont à cet égard formelles, de 988-989 (baptême officiel) au XIIIe s. les cas de séditions religieuses sont nombreuses. Les Grecs occupent les charges les plus importantes de l’Église et tiennent la Rous’ spirituelle en leur pouvoir. Mais la persécution du paganisme slave et scandinave (viking) ne pourra jamais venir à bout des pratiques ancestrales. Ainsi assistons-nous à un phénomène de dualisation, jusque dans les couches les plus élevées et cultivées de la population. Bien sûr, les chroniqueurs ne sont pas neutres et tiennent les anciennes pratiques pour « diableries », ainsi que St Théodose de Kiev les qualifie au milieu du XIe siècle. Quoi qu’il en soit, de nos jours ces pratiques occupent une place tout aussi importante dans l’inconscient collectif. Au point d’intersection du monde ruthène et byzantin, on assiste mille ans plus tard au chemin inverse. Le christianisme constitue cette fois le socle , mais il est paganisé, comme le paganisme avait été jadis christianisé. On appelle ce phénomène « dvovirya », textuellement double religion, néologisme de St Théodose lui-même.

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