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QUAND L'UKRAINE EXPORTAIT SON GAZ...
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers, Sciences politiques on 19 juin 2014 6 min read
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Dans les années 1950 l'Ukraine était l'une des premières exportatrices de gaz naturel en Europe. Trente ans plus tard elle se trouvait dans la situation inverse. Sa production cédait la place au gaz sibérien, le tout grâce au savoir-faire ukrainien.
  • Pas plus tard qu’hier (17 juin 2014) alors que ce billet allait être envoyé, le gazoduc Ourengoï-Ouzhhorod sautait, soufflé par une charge non loin de Poltava. Autrement dit le Kremlin adapte le même scénario qu’en Géorgie il y a dix ans. Pourtant la Géorgie bénéficie, depuis, d’autres fournisseurs après avoir combattu la CORRUPTION qui gangrenait le secteur.
  • A lire sur ce sujet : Ourengoï, maudits marais où tout a commencé

Historiquement, c’est sur les contreforts des Carpates, dans l’ouest du pays alors sous domination polonaise, que se trouve le berceau de l’industrie gazière ukrainienne. A Dashava, en 1924, jaillit le premier souffle de gaz naturel jamais exploité dans les profondeurs du sol ukrainien. Après le rattachement de la Galicie à la RSS d’Ukraine en 1948, on construisit le premier grand gazoduc haut débit soviéto-ukrainien. Le Dashava-Kiev dépassait les 500 km et pouvait acheminer 1,5 millions de tonnes de m3 par jour (soit un tiers de plus que le premier grand gazoduc français reliant la Lorraine à Paris). Trois ans plus tard, Moscou était reliée à Kiev. C’était le début de l’industrie gazière en Urss. Le pillage des ressources naturelles de l’Ukraine pouvait reprendre de plus belle.

Trente ans plus tard, dès les années 80 la consommation de l’Ukraine soviétique devint plusieurs fois supérieure à sa production de gaz. Après l’Indépendance, la taille du réseau ukrainien avoisinait celle du réseau français (né lui aussi dans les années 50, grâce au service public). Le réseau gazier ukrainien était devenu le deuxième d’Europe avec ses 37.000 km, mais les mauvaises habitudes héritées de l’Etat providence et surtout l’industrie lourde, surconsommatrice, alourdirent la facture désormais arme économique vassalisant l’ancienne colonie. L’inaction des pouvoirs publics paralysés par la corruption et l’oligarchie perdure.

En 2012, 44 millions de tonnes-équivalent-pétrole étaient consommés contre seulement 16 mdt produits. On est loin des records de production réalisés le long de la grande nappe s’étirant en arc de cercle, de Kiev à Louhansk via Kharkiv. Le gisement de Shebelynka justement, près de Kharkiv, assurait à lui seul dans les années 60 à 70, jusqu’à 60% de la production soviétique de gaz naturel. C’était l’un des plus grands d’Europe et fournissait toute la façade européenne de l’URSS.

Question « technique et innovation », l’Ukraine ne fut pas moins pourvue. Ce fut même le fer de lance du secteur en URSS. Dans les années 1960, la planification du futur mégaréseau sibérien était déjà à l’étude ; les grandes routes transcontinentales transportant des quantités jusque-là inégalées de gaz étaient nées dans l’esprit d’ingénieurs ukrainiens. Ceux de l’Institut de recherches géotechniques Giprogaz-Donetsk (aujourd’hui Youzhni-Giprogaz ou Pivden-Giprogaz en ukrainien) jouèrent un rôle essentiel. C’est eux qui planifièrent les principaux gazoducs soviétiques. Une histoire qui débute dès les années 30 et qui continue aujourd’hui sous l’égide de Gazprom, son principal, et pour ainsi dire unique client.

  • A ce propos, si vous n’avez pas lu le premier volet de cette série « spécial gaz », il n’est pas trop tard pour faire une petite excursion historique en Sibérie. Plus précisément du côté d’Ourengoï (Urengoy) dans le district autonome de Yamalo-Nénétsie, fief de Gazprom, premier exportateur de gaz au monde.

Ourengoï, erreur boréale

Aux oreilles du Français moyen, Ourengoï n’évoque rien de bien précis. Sous Ourengoï et sa région, pourtant, gît la moitié du gaz naturel vendu par Moscou. C’est le premier champ gazier de « Russie » et le deuxième du monde. Grâce à lui monsieur Dupont ― qui ne le sait pas ― fait bouillir sa marmite. C’est d’ailleurs en France au début des années Reagan que le premier gazoduc transcontinental Ourengoï-Oujhorod fut inauguré après maintes polémiques. C’était le « contrat du siècle » et guerre froide ou pas, les Européens finirent par ne plus faire trop d’histoires avec les Russes (comme c’est toujours le cas).

L’aventure de ces milliers de kilomètres de gazoduc reliant la Sibérie à l’Ukraine occidentales pourrait être racontée à part. On en retiendrait surtout qu’ils condamnèrent l’Ukraine avant même qu’elle ne recouvre, moins d’une décennie plus tard, un semblant de liberté. Tout ce qui lui reste de cette épopée, ce sont les précieuses routes du gaz, dont elle demeure le nœud. Car Oujhorod, c’est à présent trois gazoducs magistraux. De là s’étendent vers l’Ouest les tubes d’aciers, puissants comme des tentacules.

Capacités de transit du gaz "russe" par pays
Capacités de transit du gaz "russe" par pays Capacités de transit du gaz « russe » par pays
QUAND L'UKRAINE EXPORTAIT SON GAZ...
Contournement par la mer

Le Kremlin n’attend plus que le moment propice pour faire main basse; à défaut, il fera en sorte que le réseau des gazoducs ukrainiens, deuxième au monde par son débit, devienne caduc. Les projets de dérivation NordStream et SouthStream entre autres ne peuvent encore s’y substituer, car la capacité du système de transit gazier ukrainien (143 milliards de m3 annuels) surpasse encore de loin tous les projets de contournement existants. Mais Moscou table sur une diminution progressive des quantités de gaz transitant par l’Ukraine. D’après certaines sources, elles devraient être réduites de moitié d’ici quinze ans. [Article de 2014]

Quant au gaz en lui-même, c’est l’arme la plus redoutable. L’industrie ukrainienne en dépend totalement. Toutefois, rien n’est fait pour permettre l’exploitation du potentiel national, les oligarques locaux ponctionnant dans les structures existantes un juteux et suffisant bénéfice. Tout le monde s’accuse, mais chercher la moindre transparence dans ce marché parfaitement opaque équivaut à chercher de la lumière au fond d’un puits…

De même qu’on ne saurait voir la moindre rationalité économique dans les projets de contournement de l’Ukraine par la mer. L’Ukraine, située au centre du commerce énergétique entre l’Asie et l’Europe, avec ses grandes capacités de stockage et de transit, apparaît comme « le » pont gazier entre l’est et l’ouest. Un pont que la Russie ne saurait détruire sans nuire d’une manière ou d’une autre à ses propres intérêts.

gaz


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