menu Menu
Robert Lisovsky, la Lufthansa et le Pravy Sektor 
Quelques mots sur l'excellent graphiste germano-ukrainien R. Lisovsky 
By PanDoktor Posted in Arts on 29 mars 2019 8 min read
Les Choucas de Saint-Germain-des-Prés  Previous Aux Hymnes, Citoyens!  Next
Quel rapport entre la Lufthansa et le Praviy Sektor? Aucun, a priori. Mais rien n’est moins sûr… Un graphiste germano-ukrainien pourrait bien en être le point commun.

Le Pravy Sektor, organisation hyper-médiatisée s’il en fut au plus fort de la guerre russo-ukrainienne dans les années 2014-2015, est apparu durant la Révolution de la Dignité, autrement dit en plein Maïdane. Ses premiers identifiants visuels furent immédiatement assimilés par les foules iconophages au nationalisme ukrainien des années 1930 à 1950, tranchant net avec les gentilles bannières pacifistes et européennes des tout premiers mois de la révolution. Précisons que dans la tête d’un Moskovite moyen, le « fasciste » ukrainien se reconnaît immédiatement via le noir-et-rouge de son drapeau et le TRIDENT EN FORME DE GLAIVE de son logo. Ce fut précisément l’effet recherché. L’idée étant d’effrayer le moujik, toute action politique ukrainienne un peu musclée devait porter cette empreinte. A tel point que – d’après les médias russes quelque peu « farceurs » – des cartes de visites frappées du signe infâme se retrouvaient çà et là sur des scènes de crime…

Robert Lisovsky, la Lufthansa et le Pravy Sektor 
Logo du Pravyi Sektor. Il reprend dans le détail la fonte, les formes et les couleurs des années 30.

Bien que le Sektor n’ait absolument aucun rapport avec les traditions historiques du nationalisme ukrainien et qu’il n’a visiblement pas crée de logo original, il s’agit bien des insignes de l’OUN, Organisation des Nationalistes Ukrainiens, fondée à la toute fin des années 1920 (logo confirmé dès 1932, sur la base du trident historique dit « trézoub » apparu sur la monnaie et les armes du prince kiévien Volodimèr le Grand au XIe siècle). 1

Stepan Bandera, idole des plus radicaux, créera sa propre OUN dite « révolutionnaire » (OUN-R) en 1940, laissant le colonel Andriy Melnyk à la tête de l’OUN canal historique. En 1941, l’abandon par l’OUN bandériste du logo dit « au glaive » sera entériné lors d’un congrès du parti, mais c’est toujours au même graphiste que la branche dissidente commandera le nouveau. 2

Ce qui nous amène logiquement à la Lufthansa et à Robert Lisovski (1893-1982), qui n’est autre que le père des deux logos nationalistes. Il faut dire que l’emblème de la compagnie nationale allemande – plus ancien de quelques années – m’était toujours apparu plus « ukrainien » qu’allemand. Sans doute à cause de son jaune et bleu, couleurs de l’Ukraine, et de sa grue en plein envol qui rappelle le superbe chant Entends-tu, mon frère, souvent employé comme chant d’adieu et requiem laïc. 3

Robert Lisovsky, la Lufthansa et le Pravy Sektor 
Une couverture signée Lisovsky pour la revue littéraire et artistique de tendance nationaliste « За єдність нації » (Pour l’Unité de la Nation)

Mais ce ne sont là que des impressions. Au vrai, le logo Lufthansa ne peut pas être de Robert Lisovsky: la grue avait fait son nid au sein des équipes de designers avant l’arrivée du graphiste ukrainien. 4 Toujours est-il que l’auteur du logo créé en 1926, lors de la fusion entre plusieurs compagnies allemandes, demeure inconnu. Il n’en fallait pas davantage pour éveiller les fantasmes des Ukrainiens qui raffolent de ce genre de légendes – et dans la même veine, le mythe d’Orly serait venu du nom d’Orlyk, le bras droit de Mazèpa, ou plus exactement de son fils Grégoire, en service en France au XVIIIe siècle.

L’apport de Lisovsky aurait été en revanche essentiel dans l’élaboration d’une grue « nouveau style ». Roman Yatsiv, professeur aux Beaux Arts de Lviv, s’est penché en détail sur la question et s’apprête à publier une biographie fouillée de Lisovski, un des maîtres de l’illustration ukrainienne et patriote engagé tout au long de sa vie. Le professeur Yatsiv confirme la participation du graphiste ukrainien, vainqueur d’un concours pour le nouveau logo Lufthansa à la fin des années 1920. Le dessin aurait conservé la grue d’Otto Firle, mais en lui apportant un nouvel élan. La compagnie allemande n’a pu confirmer la chose. Lufthansa assure en revanche qu’Otto Firle dirigeait le département marketing de la compagnie à cette époque.

Robert Lisovsky, la Lufthansa et le Pravy Sektor 
Une affiche publicitaire Lufthansa de 1935. Notez la présence d’un « sieg » en bas à droite.
Robert Lisovsky, la Lufthansa et le Pravy Sektor 
Otto Firle est également l’auteur, officiellement du moins, du logo de la Reichsbahn, la SNCF allemande avant la guerre. Kontrast total!

Selon la fille de Robert, Zoya Lisovska, artiste à Genève, son père aurait bien pris part à ce concours. Zoya Lisovska ajoute que son père avait été pécuniairement récompensé pour son travail (aujourd’hui ce logo pèse quatre milliards d’euros!) mais qu’il dut quitter l’Allemagne 5 quelque temps plus tard, pour enseigner aux Beaux Arts de Prague, où résidait une importante communauté ukrainienne, notamment composée d’artistes et d’intellectuels. Son biographe soutient qu’en arrivant en Bohème en 1929, l’artiste reçut plusieurs commandes de logos de la part des institutions publiques tchéco-slovaques. Sa réputation l’ayant précédée en quelque sorte, son portfolio devait donc être déjà bien garni.

La vérité se trouve peut-être encore quelque part dans les archives de la compagnie allemande… Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de raisons de remettre en cause la copaternité de Robert Lisovsky quant au logo en soi, si ce n’est la majesté tout aérienne de la grue lufthansienne tranchant avec le « style Lysovsky » et la marque virile, massive, granitique et pour ainsi dire inébranlable qui le caractérise le plus souvent. L’artiste est plus connu des Ukrainiens (du moins ceux de l’ancienne diaspora) pour ses emblèmes scouts et patriotiques. C’est lui qui arrangea le trident à fleur de lys du Plast, planta une croix catégorique sur la tombe de Konovalets, sans parler des fontes expressives et tourmentées de ses couvertures comme taillées dans les essences les moins tendres.

Au fond, l’enjeu n’est pas tant de découvrir le véritable auteur du logo Lufthansa que de découvrir le véritable Lisovky. ◊


Robert Lisovsky, la Lufthansa et le Pravy Sektor 
Роман Яців, « Роберт Лісовський : Дух лінії », Львів, Апріорі, 2015 // Roman Yatziv, « Robert Lisovsky: dukh liniyi, Lviv, Apriori, 2015
Robert Lisovsky, la Lufthansa et le Pravy Sektor 
Robert Lisovsky, la Lufthansa et le Pravy Sektor 
Plus d’images sur l’excellent site uartlib.org
  1. L’OUN fut un parti tout à fait central dans l’émergence de l’idée ukrainienne et la création d’un État national après la perte de la première indépendance; elle fut créée dans les milieux de la diaspora ukrainienne, essentiellement en Allemagne, Autriche et Tchécoslovaquie.
  2. Autrement dit, le Praviy Sektor censé être « bandériste », vocable équivalant à une quasi-insulte dans la bouche d’un journaliste russe, n’est visuellement identifiable que par un trident melnykiste! Ce qui en dit long sur sa profondeur idéologique…
  3. Nous devons aux frères Lepky cet air et cette métaphore poétique et tragique de l’émigration. Ce sont les volontaires ukrainiens de l’Armée austro-hongroise qui rendirent le chant populaire dès l’indépendance en 1918, ceux-là mêmes qui allaient porter cette tradition militaire en émigration. Certains d’entre eux réapparaîtront dans les différentes branches armées des deux OUN dans les années 30 et 40.
  4. Otto Firle dessina dès 1918 un logo similaire pour la Deutsche Luft-Reedereila (DLR) Airline : une grue volant dans un cercle, blanche à l’origine, et non profilée. Le jaune et bleu viendra plus tard, peut-être dû à la livrée d’une des compagnies fusionnées. Comme les couleurs de la poste en France, elles symbolisent la sérénité et la fiabilité.
  5. Lisovsky était allemand par sa mère, une von Ander, mais n’était pas citoyen allemand. Né en Ukraine orientale, il bénéficia de l’enseignement des meilleurs peintres et graphistes ukrainiens de son temps: Mourachko, Boïtchouk et surtout Narbout, typographe influent. Diplômé des Beaux-Arts de Berlin, Lisovsky enseigna lui-même, notamment à Prague.

Lisovsky Logo Lufthansa Pravy Sektor


Previous Next

Laisser un commentaire

keyboard_arrow_up