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Russe ressentiment (I)
By PanDoktor Posted in Presse & Médias, Traduction on 1 mars 2017 11 min read
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Un article de Serge Medvedev publié en juin 2015 dans les Annales de la Patrie, revue littéraire reprenant le titre d’un célèbre mensuel russe du XIXe siècle. Les nombreuses références à la littérature de cette époque n’y sont donc pas étrangères. L’auteur analyse la politique et la mentalité russes contemporaines à travers les archétypes dépeints jadis par Dostoïevski et Tourguéniev. Dans cette première partie, l’analyse concerne plus particulièrement l’Ukraine, qui n’est pas qu’un « enjeu géopolitique » contrairement à ce qu’on cherche à nous expliquer à tout prix en France, mais bien une maladie russe.

Du russe par NSM et Anna Khartchenko

 

Ukrainomanie

Entre autres singulières métamorphoses de la conscience collective russe apparues en 2014: une fixation pathologique sur l’Ukraine. Le Russe moyen sait tout désormais des chocolateries de Porochenko, des cartes de visite de Yarosh1, des actifs de Kolomoïski2, des tresses de Tymoshenko ; il est devenu incollable sur la géographie du pays voisin et se tient informé des résultats électoraux au Parlement ukrainien bien plus qu’à celles de la Douma ou de sa propre région ; il peut ainsi durant des heures gloser au sujet des Ukres identitaires et bandérotortionnaires.3 De nombreux témoignages font état de téléspectateurs d’âge mûr et moyen s’émouvant de l’actualité ukrainienne au point de vociférer aux quatre coins de leur salon des insultes à l’adresse des ukrofascistes. On peut donc parler d’une « manie de l’Ukraine », psychose de masse foncièrement inhérente à la propagande russe télévisée. L’Ukraine est devenue le champ de manœuvre mental de la conscience postsoviétique à l’intérieur duquel s’élaborent un discours de haine, une fabrication de l’Autre et des techniques d’embrigadement menées à grande échelle.

Une telle fixation morbide sur le pays voisin dénote un profond traumatisme postimpérial. Les Ukrainiens étaient bien trop proches, bien trop semblables pour que la Russie puisse les laisser partir comme ça. Au cours de ses 23 ans d’existence, l’indépendance de l’Ukraine était considérée par les Russes comme un simple malentendu, une histoire sans importance, une anecdote – en russe le mot aniekdot qui est synonyme d’histoire drôle, souligne d’ailleurs toute l’ironie du contexte. Dans le cas moldave, tadjik et même bélarus, les indépendances furent acceptées, mais dans le cas ukrainien, pas du tout, et ce bien au-delà des impériomanes nostalgiques et autres fondamentalistes slavophiles.4 Ce rejet émanait également des larges couches cultivées de la société russe, qui ne voyaient en l’Ukraine qu’une république bananière, et se sentaient profondément offensés par le « petit frère » sans cervelle qui avait osé rompre les liens du sang. Cette offense, le poète et prix Nobel Joseph Brodski l’avait reçue avec la dernière haine dans ses vers dédiés A l’indépendance de l’Ukraine :

Adieu, fiers cosaques, hetmans, kapos à deux balles,
Mais quand viendra votre fin, grosses timbales,
Ronfleront, à faire craquer vos paillasses,
Les vers d’Alexandre, pas les craques de Taras.5

Comme Pouchkine dans son ode antipolonaise Aux calomniateurs de la Russie, Brodski, bien qu’idole de l’intelligentsia libérale et dissident soviétique, dévoilait sans ambages le sentiment de grande puissance blessé qu’il avait emporté avec lui en exil avec le souvenir des fastes impériaux de sa ville natale, Saint-Pétersbourg.

Révolte d’esclaves

Mais dans cette jalouse attention des Russes portée à l’Ukraine au cours de l’année 2014, il y avait quelque chose de plus que la simple nostalgie de l’empire. La Grande-Bretagne et la France avaient elles aussi connu les douleurs fantomatiques de l’après-empire, mais aucune d’elles ne s’était comparée aux anciennes colonies. Dans le cas de la Russie, on pourrait parler de mécanismes psychiques plus profonds, de compensation symbolique, de transfert et de projection des complexes et des frustrations sur la figure symbolique de l’Autre. En avril 2014, le sociologue, poète et traducteur Boris Doubine s’en faisait l’interprète dans l’une de ses dernières interventions publiques :
Voilà un mécanisme fort étrange, quand nos propres problèmes et notre impossibilité de les régler sont projetés sur les autres en passant la barrière de leur dégradation. En fait, tout ce qui s’est dit en Russie au sujet de l’Ukraine ne s’était pas passé en Ukraine, mais en Russie : voilà tout le problème ! Mais ce processus nous permet, premièrement, d’ôter tout ce fardeau, et deuxièmement d’en parler, ou du moins, en principe, de replacer tout cela dans notre champ de vision. Malgré tout, la Russie demeure une « tache invisible » pour elle-même, elle « s’exempte » de sa propre action et ne se « voit pas ».

Russe ressentiment (I)
Les Bateliers de la Volga, Élie Répine, 1873.

Pour l’essentiel, Doubine définissait la forme la plus classique du ressentiment sans en utiliser le mot. Dans l’éthique du ressentiment, il est commun de voir dans le sentiment d’hostilité vis-à-vis de celui que le sujet considère comme l’origine de ses échecs (l’ennemi) une impuissante jalousie et la conscience de ne pouvoir s’élever socialement. C’est le prolongement du complexe d’infériorité qui en sa qualité de compensation crée un système moral niant les valeurs de l’ennemi et rejette sur lui la faute de ses propres échecs.

La notion de ressentiment fut pour la première fois abordée par Nietzsche dans sa Généalogie de la morale. D’après le philosophe allemand, le ressentiment est le propre de la morale des esclaves, race inférieure incapable d’agir sur l’histoire, ni d’améliorer ses propres conditions de vie. Le ressentiment, dit Nietzsche, se révèle dans la « révolte des esclaves » :

La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs. (…) La morale des esclaves a toujours et avant tout besoin, pour prendre naissance, d’un monde opposé et extérieur : il lui faut, pour parler physiologiquement, des stimulants extérieurs pour agir ; son action est foncièrement une réaction. (Généalogie de la morale, 1 :10).

En d’autres termes, comme l’a dit le père Yakov Krotov : le ressentiment est la haine de l’esclave vis-à-vis de tout ce qui reflète la liberté. Nietzsche parlait de ressentiment en 1887, mais ses mots résonnèrent à nouveau un quart de siècle plus tard, à la veille de la Première Guerre mondiale, quand en 1912 Max Scheler, un Allemand d’obédience luthérienne converti au catholicisme, publia une petite monographie sur le ressentiment6. Cet homme à la sensibilité tragique se suicidera en 1928, pressentant le séisme à venir et voyant dans l’Allemagne d’après-guerre le « ressentiment de Weimar » qui allait donner naissance à un personnage comme l’architecte et peintre raté Adolf Hitler. Hitler (tout comme Staline, séminariste défroqué) est une figure dostoïevskienne, un « anonyme », mauvais et vindicatif qui se hisse au sommet du pouvoir; un Smerdiakov fait seigneur.7 Non sans hasard, dans ses travaux Scheler se tourne vers les figures de la littérature russe :

Aucune littérature n’est aussi imprégnée de ressentiment que la jeune littérature russe. Les livres de Dostoïevski, Gogol, Tolstoï, grouillent de héros chargés de ressentiment. Cet état des choses tire son origine dans l’oppression pluriséculaire et l’autocratie ; sans parlement et sans liberté d’expression, le peuple ne pouvait extérioriser les sentiments qui naissaient en lui sous la pression de l’autorité.

Au fond, la Russie est un pays de ressentiment de type classique. D’un côté, elle a au cours des siècles créé diverses formes d’esclavagisme, du droit de servage à la propiska (région de résidence obligatoire fixée par l’État soviétique) et aujourd’hui l’État corporatiste ; mais l’esclavage d’État ne recouvre pas seulement la plébéienne force de trait, mais s’étend aux classes privilégiées, noblesse comprise, demeurant redevables de leurs titres, domaines, et même de leur vie, sans parler des castes d’industriels ou de marchands, dont la propriété fut de tout temps laissée à la discrétion d’un pouvoir capricieux. Dans ces conditions, un sentiment d’avilissement se propage au sein de la société : l’impression d’être tenu pour quantité négligeable et de n’être pas reconnu pour ses talents ; ainsi naissent des figures comme « l’homme de trop »8 et « l’homme sous-terrain »9, serrant le point devant le Crystal Palace du monde rationnel, et si proches du jeune meneur Petroucha Verkhovenski10, des terroristes, bombistes et autres partisans de Netchaïev.

D’un autre côté, depuis Pierre 1er voilà bien trois cents ans et des poussières que la Russie copie jalousement l’Occident ; ou même cinq siècles, si l’on part d’Ivan IV (premier choc technologique de la Russie au temps de la révolution de la poudre). Mais cela n’empêche pas la Russie de nier cette imitation. Ce rattrapage technologique, puis ce retard par rapport aux leaders du monde globalisé (à savoir la Grande-Bretagne du XVIIIe au XIXe et les USA des XXe et XXIe siècles) sont autant de phénomènes socio-économiques formant un terreau fertile pour le ressentiment en matière de politique extérieure. La Russie se voit tantôt comme une petite Cendrillon injustement rejetée par une marâtre et par ses propres sœurs, tantôt comme un peuple-martyr qui à son corps défendant sauve le monde de la destruction: que ce soit du joug tataro-mongol ou bien des « hordes fascistes ».

Vassili Rozanov évoque plus d’une fois cette victimisation des Russes. A la fin du XIXe s. le philosophe la comparait à celle des Juifs, souffrant eux-mêmes du complexe de peuple-martyr sous une forme aiguë. Ce n’est pas un hasard si prospèrent en Russie le conspirationnisme, le fantasme des “coulisses du monde » tramant contre la Russie depuis des siècles complot sur complot. Mais ce ne sont là que des variations sur le thème du ressentiment qui en réalité prend sa source dans l’impuissance des Russes à modifier leurs conditions extérieures d’existence, dans l’incapacité de rattraper l’Occident et de vaincre leur propre provincialisme. Cette impuissance se mue en diabolisation de l’adversaire et finit par créer une réalité fictive dans laquelle la Russie se retrouve seule face au reste du monde. ◊ FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

Serge Medvedev

  • En couverture Le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch de Russie à Tarnovo en 1877. Tableau de propagande de Nikolaï Dmitriev-Orenbourgski, 1885.

 


  1. D’après les médias russes quelque peu farceurs, des cartes de visites frappées du signe infâme des nationalistes ukrainiens se retrouvaient çà et là sur des scènes de crime… TOUTES LES NOTES SONT DU TRADUCTEUR. 
  2. Oligarque ayant mené le jeu politique et médiatique en Ukraine ces dernières années. 
  3. Stepan Bandera est un des héros du nationalisme ukrainien. La propagande russe l’affectionne tout particulièrement, le présentant comme le mal absolu. Elle appelle du reste les patriotes d’Ukraine « bandery ». 
  4. Dostoïevski en appelait aux fondements, ou origines de la culture russe, par réaction contre l’Occident « pourri ». 
  5. Comprenez : les vers d’Alexandre Pouchkine, pas ceux de Taras Chevtchenko. Vers assez médiocres pour un prix Nobel… 
  6. Das Ressentiment im Aufbau der Moralen. 
  7. Dans les Frères Karamazov, Smerdiakov est le bâtard, l’idiot, l’athée, le stérile et le solitaire. 
  8. Titre d’une nouvelle de Tourguéniev, écrite sous la forme d’un journal intime. 
  9. Tiré d’une nouvelle de Dostoïevski décrivant un misanthrope vivant dans un sous-sol. 
  10. Un des « Démons » de Dostoïevski. 

Bandéro–tortionnaires Ressentiment Serge Medvedev


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