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Ukraignos... 
Chroniques de la vieille diaspora (7) 
By Philippe Naumiak Posted in Chronique, Mémoire on 4 juillet 2019 6 min read
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Le jeune lecteur de cette chronique qui s’autovaporise dans les réseaux sociaux, le câble, le satellite, Netflix, la TNT et internet, ne pourra pas imaginer ce qu’était l’information il y a plus d’une génération. À l’époque, plus proche de radio Londres que des niouzeries contemporaines, il n’y avait que cinq chaînes de télévision et guère plus de radios. Le journal télévisé et les reportages étaient « paroles d’évangile », les présentateurs — des grands prêtres. Il est vrai que l’information était plus soignée, plus longue et moins commentée. Mais elle n’en était pas moins souvent mensongère et le zapping n’existait pas. J’ai connu l’époque où il n’y avait pas de manette, il fallait lever son derrière du fauteuil pour changer de chaîne. On déplaçait l’antenne pour éliminer les parasites sonores (mais pas ceux qui nous parlaient). Ces présentateurs du journal télévisé, on disait speakers, étaient des stars, populaires et vénérées. Ce monde de l’information et du documentaire était une citadelle sans droit d’accès ou de réplique. Nous, les Ukrainiens, on n’avait aucune réponse possible lorsqu’on nous calomniait dans des émissions. Comment réagir ? Notre Comité écrivait des lettres inutiles de protestations qui devaient faire ricaner ces bateleurs d’écran.

Aujourd’hui, c’est radicalement différent. Ils souffrent, ces présentateurs, malgré leur morgue apparente. Ils dégagent aussi vite qu’ils arrivent, les chaînes se sont multipliées — toujours plus vite et plus con —, à chaque bourde, des plus malades qu’eux se défoulent sur le net. Inconsciemment, on les hait, car ils incarnent le système de l’hyperactivité pulsionnelle dont ils sont les grands gourous dans le nouveau monde odieuvisuel. Journaliste de téloche est devenu synonyme de baratineur, de ramasse-crottes. Ils subissent parfois le système qu’ils créent, comme un boomerang qu’ils prennent dans leur face gominée, mais eux ne le comprennent pas.

Revenons 35 ans en arrière : « Regarder l’oubli. C’était en juillet 1983, à l’angle de la rue des Saints-Pères et du boulevard Saint-Germain. Entre badauds, touristes et mères de famille, une cinquantaine de personnes se recueillent dans le square Chevtchenko qui flanque l’église catholique ukrainienne de Paris. Une commémoration, la cinquantième, pour un formidable massacre. Celui des Ukrainiens soviétiques morts d’une famine planifiée en 1933. La presse ? Absente. Les personnalités politiques ? Elles s’étaient fait excuser. Alain Besançon représente, en solitaire, la France sur son propre sol. » 1 J’y étais. Quand Guillaume Malaurie dit que la presse et les personnalités invitées et absentes se sont fait excuser — il ment par pitié pour nous. Devant l’étendue du désastre et de notre solitude, il compatit. La réalité fut pire : nulle excuse, pas même un accusé de réception. Rien. Aucune chaîne n’accepta même de diffuser le documentaire canadien La moisson du désespoir. 2 On avait tartiné des toasts pour la réception qu’on a mangés nous-mêmes. Mais il y en a un qui s’est fait rattraper par la patrouille… Pardon, par la sotnia cosaque. Il suffit d’être patient. La vieillesse et la gériatrie auront raison de toutes les arrogances…

Le soir d’une fête de fin de l’année 1983, cette fameuse année du silence médiatique méprisant autour du Holodomor, quelques bouffons de l’info, dont un présentateur dénommé Roger Gicquel, font un sketch intitulé « Les ukraignos » 3 : du bête, du gras, du beauf… Déguisés en « cosaques » du Kouban sapés au Tati de Donetsk, ils kozatchofent sur kalinkamaïa… entre deux pets et deux rots de fin de soirée. Passons.

Vingt-cinq ans plus tard, le Roger Gicquel, Breton à ses heures finissantes, cuve sa retraite au pays et pond une lavasse littéraire pour mémères abonnées à France Loisirs. Il dédicace à un salon du livre. Je m’approche.

– B’chour M’sieur Gicquel…

– Bônjouuur… Sourire Ultra brite, perruque laquée, face liftée, tout roule, il est de cette génération de vieux speakers qui ne pouvaient pas imaginer se faire torcher en public. Il voit que je n’ai pas son bouquin à la main. Léger étonnement perceptible dans la dilatation lente de la pupille.

– M’ouiiis, vous désirrrez… Voix grave empesée de convenances.

– Je suis Français d’origine ukrainienne…

– Ah, ouiii ? (synonyme de « rien à foutre ») L’œil se vide, vitreux, comment se fait-ce, pas de compliment à la « Môssieur Gicquel on vous adôôôre… »

– En 1983 vous aviez fait un sketch, les « ukraignos », vous vous souvenez ? Frémissement de la trogne et crispation labiale. J’enchaîne.

– 1983 était l’année des commémorations du génocide des Ukrainiens par la famine de 1933, on vous avait adressé un dossier et une invitation… En guise de réponse vous vous êtes payé nos gueules d’affamés, les « ukraignos », ça vous revient, non ?

– Euh… oui… j’ignorais… Il regarde éperdument vers l’éditeur. Ça suinte, la brillantine… Un larbin me lance : « monsieur, circulez, pas de polémique ici ! » Comme si la polémique était possible ailleurs, espèce d’ahuri… Déjà deux mémés à la Closer me poussent du coude présentant leurs bouquins pour qu’il fasse. Je m’en vais, mais en guise de salutation je l’invite courtoisement à se rendre au Kamtchatka soviétique pour s’adonner à l’expérience radieuse et progressiste de l’androgamie communiste. Côté verso, jusqu’au fond de l’impasse.

Méchant moi ? Je ne fais que rétorquer vingt ans plus tard à un type qui s’est payé nos têtes d’Ukrainiens devant des millions de téléspectateurs avec les charniers du Holodomor en toile de fond.

  1. Miron Dolot, Les affamés, Ramsay, 1986, préface de Guillaume Malaurie.
  2. 30 ans plus tard, le film documentaire de Bénédicte Banet « Holodomor — le génocide oublié » n’a pas eu plus de succès…
  3. De l’acronyme : ukrainien et craignos, terme familier dérivé du verbe craindre.


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  1. Bonjour, Philippe, Tu ne dois pas te souvenir de moi mais ce n’est pas grave. J’ai lu avec une réelle délectation ta chronique sur Roger « Giclé » et j’en avais félicité Sviatoslav, pensant que c’était de lui car il l’avait relayée et j’ai posté un petit commentaire. Dok m’a dit que tu en étais l’auteur et que ça te ferait peut-être plaisir que je t’en fasse compliment, dont acte. Cordialement. Basile Chrin aka Василь Хрін.

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