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L'Unité religieuse et politique de l'Ukraine, une chimère?    
 
By PanDoktor Posted in Etudes & Dossiers, Religion on 7 mars 2017 55 min read
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Il y a 125 ans naissait en Galicie un homme hors du commun. Patriarche de l’Église gréco-catholique ukrainienne déporté au Goulag puis libéré grâce au président Kennedy, le cardinal Joseph Slipyj garde à ce jour une immense aura parmi les "uniates" ukrainiens. Plus de 35 ans après sa publication, le Testament spirituel du patriarche prônant l'unité religieuse et politique de l'Ukraine demeure d'une grande actualité. Un autre cardinal, Andreï Sheptytsky, eut sur son successeur une influence déterminante. Deux autorités morales qui font cruellement défaut aujourd'hui.

Voix forte de l’Église du silence, patriarche rebelle et patriote, Joseph Slipyj 1 n’est pas de ces Éminences « grises » dont regorge l’histoire. Son ministère, exercé avec panache dans les conditions les plus extrêmes, valut très vite au personnage une place d’honneur au sein du panthéon ukrainien. Et si Rome le porta également au pinacle, les revendications patriarcales du cardinal ne manquèrent pas d’embarrasser ceux qui au Vatican considèrent le « problème uniate » comme incompatible avec les intérêts de l’Église romaine en Russie et alentour.

L'Unité religieuse et politique de l'Ukraine, une chimère?    

Fidèle à ses convictions politiques, Joseph Slipyj s’est toujours fait une certaine idée de l’Église ukrainienne et de sa vocation particulière. Promise à un bel avenir au temps où Kiev rayonnait par sa culture et son commerce, l’Église Kiévienne perdit son unité au gré des circonstances historiques, s’impliqua dans des querelles qui n’étaient pas les siennes et finit par devenir une boîte de Pandore que les Ukrainiens peinent toujours à refermer. Cette Église, berceau spirituel des trois plus grands peuples slaves, a constamment bataillé pour son indépendance, son identité et, en quelque sorte, son exception culturelle. Ce fut le cas non pas contre une, mais contre trois Rome simultanément: l’italienne, avec sa conception particulière de l’universalité ; la byzantine, qui refusa la prééminence de la première ; et enfin la moscovite, qui se croit toujours héritière des deux dernières. 2

Ainsi, après avoir été déchirée et manipulée, cette Église qui n’eut jamais de patriarcat en revendique à travers ses héritières ukrainiennes pas moins de trois. C’est que le destin exceptionnel du christianisme en Ukraine est souvent tombé dans des rouages bien éloignés des attributions spirituelles auxquelles devrait se tenir toute Église. C’est là une longue histoire généralement ignorée des Ukrainiens eux-mêmes et un handicap que le métropolite Slipyj reprocha plus d’une fois à son propre épiscopat.

L'Unité religieuse et politique de l'Ukraine, une chimère?    

Mais au-delà des vaines polémiques, le cardinal qui se voulait lui aussi patriarche, n’en demeure pas moins une figure respectée. Beaucoup d’entre ses ennemis auraient voulu avoir le même courage ; beaucoup d’entre ses disciples également. Moscou ne s’en aperçut que trop tard. Espérant suborner l’archevêque uniate (c’est à dire gréco-catholique) en lui offrant charges et honneurs — mais pour le trône patriarcal de « toute les Russies » — l’infâme régime espérait cacher la couronne d’épines qu’il lui faisait porter. Sans doute jamais diable n’eut à faire autant de promesses.

Mais à 45 ans Joseph Slipyj n’était pas devenu sans raison Archevêque Majeur de Lviv. Ce titre, équivalant en principe à celui de patriarche, lui avait été secrètement légué avec l’accord de Pie XII au moment où la moitié de l’Europe tremblait sous la menace de Staline. Du reste, le pape allait bientôt faire du nouveau métropolite un cardinal occulte. L’intéressé lui-même ignorera tout de sa dignité cardinalice jusqu’à son retour du Goulag sibérien en 1963. Qu’on ne s’étonne pas aujourd’hui de le voir encore occulté, cette fois par certains historiens ou prétendus tels. Globalement, deux versions de l’histoire coexistent encore en Ukraine : l’une « soviétoïde », rongée par les mythes tenaces de l’impérialisme russo-soviétique ; l’autre « galicienne » et diasporienne, résolument nationaliste, dans le bon comme dans le mauvais sens du terme. Depuis l’agression russe en 2014, la conception « galicienne » gagne rapidement du terrain en Ukraine centrale, demeurée orthodoxe et de plus en plus méfiante vis-à-vis du Patriarcat moscovite. Le Patriarcat kiévien, résolument ukrainien et patriote, demeure néanmoins minoritaire.

L’Église uniate d’Ukraine est quant à elle profondément enracinée dans l’ouest du pays, en dépit d’un rattachement forcé à l’Église russe de 1946 à 1990. Certains historiens comparent d’ailleurs la Galicie au Piémont, points de départ respectifs de l’indépendance ukrainienne et de l’Unité italienne, un rôle d’autant plus intéressant qu’il débute relativement tard dans l’histoire de l’Ukraine. Au vrai, cette même Galicie qui depuis la fin du XIXe s. fait figure de bastion uniate et nationaliste, est arrivée bonne dernière au sein de l’Église uniate. Sa conversion au mouvement national est elle-même relativement récente. Mais elle fut décisive.

L’Église galicienne, au moins depuis 1848, fournira en effet au front culturel la grande majorité de ses cadres et se posera ipso facto en championne du particularisme local. Cependant deux tendances la secoueront jusque dans les années 1930: l’une favorable à la latinisation du rite (alignement sur Rome) et l’autre « byzantiste », partisane d’un certain retour aux sources orthodoxes et byzantines. Parallèlement, la Galicie autrichienne subira le feu d’une propagande russophile visant une population et une Église hostiles au régime austro-polonais, bien que la situation dans l’Ukraine des tsars ait été bien pire.

Un devancier de taille

Le prédécesseur de Joseph Slipyj, le cardinal Andreï Sheptytsky sera lui-même un condensé de cette histoire. On ne saurait comprendre la vie et l'engagement du cardinal Slipyj sans connaître le rôle fondamental d'Andreï Sheptytsky.

Issu d’une très ancienne famille de boyards galiciens convertie à l’uniatisme puis, partiellement, au catholicisme romain, Roman Sheptytskyj voudra retrouver les racines religieuses et nationales que son père avait rompues. À la recherche du « sang » perdu, il trouvera une route pour ainsi dire parallèle et inséparable de sa quête spirituelle. Avec sa double culture et de par sa position, il aurait voulu devenir l’artisan de la réconciliation polono-ukrainienne, compromise par la montée des nationalismes et la radicalisation du contentieux polono-ukrainien au sujet de la Galicie et de la Volynie. Mais le temps n’était vraiment pas au dialogue. Du reste, son choix de redevenir uniate en dépit d’une éducation des plus polonaises ne fera que provoquer un « schisme » au sein de la famille Sheptytsky, une affaire douloureuse qui n’empêchera pas le jeune homme de renouer avec l’ancienne tradition familiale qui avait donné à l’Église une lignée d’évêques, dont deux métropolites (archevêques) uniates, ceux-là mêmes qui avaient bâti la cathédrale baroque du mont Saint-Georges à Lviv, siège métropolitain depuis le XVIIIe siècle.

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Le cardinal Andreï Sheptystky durant un rassemblement de la jeunesse gréco-catholique à Lviv, dans les années 1930.

Revenu pour ainsi dire « chez lui », Kyr Andreï de son nom ecclésiastique, mettra au service des Ukrainiens ses titres, ses domaines, ses mandats de député et bien sûr son immense talent d’organisateur. 3 Droits civiques, liberté de conscience, protection sociale, santé publique, culture, instruction… la générosité du métropolite ne souffrira d’aucune barrière ethnique ou confessionnelle. Il sera tout de même un ardent défenseur de l’union des orthodoxes au Saint-Siège, y compris à travers l’idée patriarcale (qu’il ne revendiquera jamais officiellement). En 1907 le très conservateur Pie X lui octroiera un statut de quasi-patriarche grâce auquel il fondera en secret non pas le Patriarcat ukrainien, mais l’Église Catholique de Russie, après s’y être rendu sous une fausse identité. Les Frères Bénédictins et Rédemptoristes, notamment francophones, s’adresseront à lui pour créer leur rameau byzantin. Notons que l’Eglise gréco-catholique russe pratique le rite byzantin, aussi bien en russe qu’en ukrainien.

Plus qu’un simple devancier, Andreï Sheptytskyj fut donc pour Joseph Slipyj un véritable maître à vivre et à penser. Certes, ce « revenant » qui à vingt ans avait quitté son sabre de uhlan et qui à trente-cinq portait déjà la mitre d’archevêque inspira tout d’abord, de par ses origines, plus de méfiance que d’admiration. Mais il sut parler à ses ouailles — y compris en dialecte houtsoul ! 4 — et transformer une Église abâtardie par des siècles d’influence polonaise et même russe. L’ukrainisation de la liturgie plus d’un demi-siècle avant Vatican II fut un coup rude pour les « Vieux-ruthéniens » du mont Saint-Georges, la curie uniate, tout aussi opposée aux Latins, et sans doute davantage à tout ce qui émanait du peuple. Elle niaient d’ailleurs à l’ukrainien toute dignité littéraire, lui préférant une espèce de sabir élitiste plus ou moins slavon, et bien qu’entrecoupé de polonismes, beaucoup plus proche du russe que de l’ukrainien vivant. 5 Ce clergé capitulard sera le socle du mouvement russophile en Galicie. A contrario, le « culte » de Sheptystskyj pour la langue ukrainienne ira de pair avec son rôle officieux de leader politique, – la question linguistique étant plus que centrale dans l’émergence du mouvement national, surtout en Galicie.

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En préconisant l’emploi du mot « ukrainien » au lieu de « ruthénien » devenu trop étroit, Sheptytskyj élevait par là même les Galiciens vers un stade supérieur de conscience historique. Après tout, n’avait-ce pas été son cas ? Ses lectures, ses voyages et ses rencontres avec d’éminents intellectuels d’Ukraine centrale le plus souvent persécutés par le tsarisme et le nationalisme grand-russien lui avait ouvert les yeux sur l’unité du peuple ukrainien. C’est au nom de cette unité que le métropolite s’engagea aux côtés des orthodoxes ukrainiens, persécutés en « Pologne » avec plus de sauvagerie que les autres. En 1938 par exemple, cette fois grâce à l’inflexible Pie XI quelque peu hostile à l’œcuménisme, mais qui, pour avoir été nonce en Pologne, connaissait bien le problème, Sheptytskyj obtint des autorités polonaises acharnées à démolir les églises orthodoxes l’arrêt de toute hostilité (140 sanctuaires seront tout de même brûlés). En revanche face aux nazis peu de princes de l’Église auront son audace. Des centaines de familles juives lui doivent le salut. Ses lettres à Hitler (septembre 1941), à Himmler (février 1942) puis à Pie XII (août 1942) dans lesquelles il conjure d’arrêter le massacre, ne sont que le fruit d’une vie entière consacrée au triomphe de l’éthique chrétienne. Né comte Roman Szepticki, le métropolite Andreï n’était pas de ceux qui se contentent de naître pour être nobles.

Lui succéder ne fut donc pas à la portée du premier « calotin » venu. La préférence du vieux métropolite pour Joseph Slipyj semble même naturelle au regard de la valeur morale et intellectuelle du candidat qu’il avait choisi et désigné. D’autant plus qu’en cas de victoire soviétique (la guerre avait déjà commencé) il n’y aurait pas de paix pour les « uniates ». Sheptytskyj se préparait lui-même au martyre. Arrêté plus d’une fois au cours de son long ministère, dont presque un demi-siècle passé à la tête de l’Église gréco-catholique, Kyr Andreï avait été fortement impressionné par la haute figure de Msg Mercier, vénéré en Belgique pour sa résistance à l’envahisseur allemand en 1914. Dans le bureau du vieux métropolite, fin amateur d’art et lui-même peintre d’une grande finesse, trônait d’ailleurs un Ecce Homo, image exemplaire et combien prémonitoire. Toutefois le cardinal n’aura à subir aucune violence physique. Cloué sur un fauteuil roulant et malade depuis une quinzaine d’années, la vie le quittera presque en douceur quelques mois avant l’agonie de l’Église ukrainienne. En acceptant sa succession en novembre 1944, Joseph Slipyj choisissait donc en toute conscience la voie âpre du martyre.

Ecce Homo

Onze avril 1945, jour de Pâques en Ukraine. Jour de pogrom pour l’Église ukrainienne. Joseph Slipyj est enfermé, condamné, déporté. Il sait depuis longtemps que sa crosse doit le mener aux géhennes bolcheviques. D’ailleurs, la destruction de l’Église uniate est en marche depuis l’invasion soviétique de 1939, l’avance allemande n’en ayant que retardé l’exécution. Depuis lors, sous ombre d’œcuménisme, les agents de Molotov scrutent les clochers d’Ukraine à l’affût d’une girouette… Mais qui en est dupe ? L’Église Orthodoxe autocéphale, née pour être indépendante, n’est-elle pas liquidée depuis les années trente ? Kyr Andreï n’avait-t-il pas lui-même recueilli certains hiérarques orthodoxes sous son propre toit ? Hors de Galicie, les dernières graines de résistance nationales n’ont-elles pas été broyées depuis qu’une famine orchestrée contre la paysannerie et d’énormes purges au sein de l’intelligentsia avaient tué des millions d’innocents ?

À présent la charrette venait chercher le clergé d’Ukraine occidentale, véritable « lame spirituelle » de l’Ukraine insoumise au bolchévisme. Pour Staline et son docile patriarche, il reste encore à maquiller cette liquidation brutale en fusion volontaire. Un synode ou assemblée épiscopale (« sobor » en ukrainien) doit à tout prix être convoqué. Jugée traîtresse depuis son union définitive à Rome en 1596, accusée de collaboration avec le Reich et surtout de collusion avec un État étranger — comprenez le Saint-Siège — l’Église gréco-catholique ukrainienne est ni plus ni moins condamnée à mort. Seulement, on a confondu flèche et girouette : Joseph Slipyj n’indique pas le vent, mais la foudre !

Et elle ne manque pas sa cible. Tous les évêques partent au martyre. Pas un ne trahit. On menace les prêtres de représailles ; beaucoup sont mariés et chargés de famille. On les raille dans la presse ; un communiste ukrainien, Yaroslav Galan, excelle dans le style. Les nationalistes, dit-on, auront sa peau quelque temps plus tard. Et bientôt l’intellectuel, poète et prêtre de son état, Gabriel Kostelnyk, cède au chantage moscovite. En mars 1946 le sobor qu’il convoque à Lviv à l’encontre de toute règle canonique, proclame sans joie l’absorption de quatre mille paroisses et monastères au patriarcat moscovite, tandis que les prisons polonaises, tchécoslovaques, roumaines et soviétiques grouillent d’uniates innocents depuis maintenant deux ans. Les insoumis sont fusillés ou déportés. 30 % du clergé abjure officiellement le catholicisme, 20 % quittent le pays. En 1950, sur dix évêques, cinq sont déjà au tombeau. Mais la pierre ne tarde pas à recouvrir d’un même silence ceux par qui le glas de l’Église avait sonné. Deux ans et demi après le pseudo-sobor, Kostelnyk monté en grade reçoit la mense épiscopale… et deux balles dans le crâne pour solde de tout compte. Tireur non identifié, précise l’enquête. Quelques mois plus tard ses deux acolytes synodaux, les pères Melnyk et Pelvetsky, rejoignent le cortège. Le premier dans l’agonie cyanhydrique ; le second de mort « naturelle », mais subite…

Ainsi l’Ukraine occidentale perdait son Église. Mais elle ne perdait pas la foi. Bientôt vingt évêques clandestins endosseront leur croix. Eux-mêmes n’échapperont pas à l’enfer sibérien sans que l’Ukraine catacombale ne disparaisse pour autant. Au contraire, elle résistera et suscitera même de fortes vocations. Tertullien avait dit juste: le sang des martyrs est la semence de l’Église. Mais si les Romains avaient persécuté les chrétiens d’une manière locale et sporadique, notamment sous les rugissements d’une « vox populi » toujours plus avide de jeux sanguinaires, en URSS la persécution des chrétiens fut totalement instiguée par le Parti et contre l’avis du peuple. De surcroît, elle fut universelle bien que particulièrement féroce avec les Églises nationales opposées au patriarcat de Moscou.

  • Quelques photos de Joseph Slipyj aux différents âges de sa vie.

Du reste, malgré la disparition de l’URSS aucune distanciation par rapport au Kremlin ne semble emballer ce dernier. Le binôme fonctionne toujours et les courbettes pontificales comme la restitution d’icônes, et même un concert des Chœurs de l’Armée Rouge au Vatican pour l’anniversaire du pape Jean-Paul II, et plus récemment une rencontre du pape François et du patriarche moscovite à Cuba, n’augurent rien de bon pour l’Église ukrainienne. En son temps déjà Joseph Slipyj avait servi de monnaie d’échange pour une bien étrange transaction: son retour de Sibérie avec interdiction de séjour en Ukraine, contre la participation du patriarcat moscovite à Vatican II… Ce qui obligera le métropolite à subir l’exil, cette fois à Rome, et surtout subir le pacifisme de commande distillé par Khrouchtchev à travers des émissaires ensoutanés jusque dans la basilique Saint-Pierre ! Mais le cardinal n’était pas encore au bout de ses surprises. La découverte d’une correspondance secrète entre le Vatican et le patriarche moscovite Pimène portant le germe d’une condamnation à mort de l’Église ukrainienne confirmera l’orientation patriarcale de l’épiscopat uniate.

Le scénario n’avait rien d’original. Au début du siècle, le Manifeste de Nicolas II sur la liberté religieuse (1905) avait eu pour motivation le retour à l’Église catholique des Uniates intégrés de force à l’orthodoxie moscovite en 1839. Mais l’église polonaise exerça son influence pour que ce retour fût en réalité un passage à l’Église romaine de rite latin, ou pour dire mieux, une polonisation. De mêmes dispositions avaient encore cours à la fin du siècle. On évite de le dire trop souvent, mais le Saint-Siège mit dix-neuf ans avant de reconnaître en tant qu’évêque le futur métropolite ukrainien, Msg Houzar. Il avait été nommé pour l’Ukraine par le patriarche Slipyj conformément aux accords de 1596, sans l’aval du pape. Nommer des évêques pour l’Ukraine encore occupée était fondamental. Tout devait être fait pour qu’à l’Indépendance l’Église uniate puisse être restaurée non plus comme Église plus ou moins dépendante de certains prélats polonais (très influents au Vatican) mais comme un patriarcat véritablement autonome. Au lieu de ça le Vatican imposa au patriarche un successeur plus « prudent », Msg Myroslav Lioubatchivskyj.

« Per aspera ad astra ! »

Quittant ce monde peu avant les années Gorbatchev, le patriarche Slipyj ne revit jamais sa terre natale. Homme de foi au charisme viril, Galicien têtu au possible, mais apôtre vénéré d’une cause populaire, il fut pour cinq millions d’uniates, la croix sur le trident, l’armure sous la soutane. 6 A travers exils, tortures et calomnies, et sans choir dans le fanatisme qui afflige notre temps, ses yeux auront quelque chose des premiers chrétiens, sans doute le feu sacré des martyrs, lumière des catacombes. Robe rouge et bête noire du communisme, tenant le bâton pastoral comme on tient un sceptre, son calvaire sera un sacre.

Sa devise : Per aspera ad astra, littéralement Par la voie âpre aux étoiles, quatre mots latins qui résument à eux seuls une vie entière consacrée à l’Ukraine et sa foi millénaire. Mais à l’âge où l’on se paie un codicille, le vieux Cardinal prit soin d’orner son testament spirituel de quelques « psaumes » qui ne sont pas à la gloire de la Curie. Rome, qui l’avait affranchi de la servitude sibérienne, lui avait aussi refusé l’essentiel. La croix patriarcale. Sacrifiée sur l’autel de l’entente russo-vaticane, cette croix était pour lui un des piliers de l’Unité perdue, et bien plus. Dans son Testament spirituel il ajoutait à cette notion une dimension éminemment politique. « Ainsi que le montre l’histoire de l’Église chrétienne en Europe de l’est, un patriarcat kiévien aurait à coup sûr sauvé l’unité de l’Église universelle et l’unité de l’Ukraine, tant sur le plan religieux que national. Ces mots de 1981 résonnent d’autant plus aujourd’hui, au moment de la grande offensive du « monde russe » contre l’Ukraine.

L'Unité religieuse et politique de l'Ukraine, une chimère?    
Affiche du film “Les Souliers de Saint-Pierre” (Etats-Unis, 1968). Anthony Quinn, alias Kiril Lakota, incarne dans ce thriller “nucléaire” un évêque “russe” accédant au pontificat. On reconnaît bien sûr la figure du Cardinal ukrainien Joseph Slipyj, libéré par Nikita Khrouchtchev peu avant, sur l’insistance de John F. Kennedy et du pape Jean XXIII. Le nom du héro fait référence à un autre ukrainien, Mgr Grégoire Lakota, mort au goulag en 1946, comme toute la hiérarchie de l’Église gréco-catholique ukrainienne.

Retiré dans son isola romana, son île romaine comme Slipeï appelait lui-même ironiquement son refuge, non pas dans un monastère perdu où d’aucuns auraient voulu qu’il finît, mais dans l’université-cathédrale de la via Boccea qu’il mit lui-même sur pieds, le métropolite confiera dans son ultime « épître »… aux Romains en quelque sorte: « Je remercie Dieu qu’on m’ait battu en captivité et qu’on m’ait battu en liberté ; que des esclaves [du pouvoir] m’aient roué et non encensé. » Petite bravade en guise d’adieux à l’adresse de cette diplomatie vaticane un peu trop subtile à son goût et qui, semble-t-il, lui survit encore.

Pourtant certains papes ont mieux que d’autres apprécié la nature et la vocation particulières de l’Église ukrainienne. Lui-même fin connaisseur de cette histoire ecclésiale mouvementée et désormais marquée de son sceau, Joseph Slipyj avait espéré recevoir du souverain pontife un peu plus de gratitude pour la cause qu’il avait si âprement défendue. Pire ! Lors d’un voyage historique à Moscou, le cardinal Willebrands ne fit aucune remarque au sujet des uniates persécutés alors qu’il avait quelques années auparavant lui-même escorté dans le train pour Rome le chef de la plus grande Église uniate au monde (70 % des uniates sont ukrainiens) et qui plus est chef spirituel de la plus grande Église clandestine en ce temps-là.

Dieu et l’Ukraine

On a pu dire ici et là que l’uniatisme était une erreur historique, que son temps était révolu. Mais n’a-t-on pas dit la même chose de l’Ukraine ? Quoi qu’il en soit, à ce jour le patriarche Slipyj demeure pour ses descendants spirituels l’homme d’un rêve, celui d’une nation libre, revenue aux sources et enfin réconciliée avec elle-même.

Eglise et politique, vaste sujet… Si la défense des valeurs chrétiennes fut une des pierres angulaires de l’idéologie ukrainienne au moment de sa fondation et dans ses développements ultérieurs, cette « profession de foi » en quelque sorte fut-elle toujours traduite en actes ? C’est une question que souleva plus d’une fois le cardinal Sheptystskyj, confronté notamment dans les années trente à la montée du nationalisme radical, selon lequel « la fin justifie les moyens ». Pour l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN) qui fut partisane de la guerre subversive « à l’irlandaise », l’Église en tant qu’institution devait soutenir sans réserve la cause des indépendantistes. Mais pouvait-elle le faire en reniant ses principes éthiques ? Et surtout, pouvait-elle prendre le risque d’affaiblir son autorité morale en favorisant tel ou tel parti ?

Apolitique, mais bel et bien engagée, l’Église uniate dut tout d’abord combattre de fortes tensions internes. Un trop long loyalisme envers la Pologne et l’Autriche avait fini par créer une certaine culture du compromis. Dans la première moitié du XIXe siècle, une partie de la hiérarchie gréco-catholique avait en effet censuré les prémices littéraires du renouveau national, eux-mêmes émanant du bas clergé cultivé, comme dans presque toutes les nations incorporées à l’empire autrichien. Pour un prêtre uniate (plus tard défroqué) tel Yakiv Holovatskyj, la loyauté envers l’empereur n’était d’ailleurs pas une mauvaise chose en soi à condition qu’elle amenât aux Galiciens les moyens nécessaires à leur développement culturel. Dans les années 1840 le premier Cardinal ukrainien de l’Histoire, Michel Levytskyj, obtiendra justement de Vienne — et de haute lutte contre le primat de Pologne — l’introduction partielle de l’ukrainien à l’école. Vingt ans plus tôt, le même Levytskyj avait déjà « commis » un manifeste contre l’adoption de l’alphabet latin pour l’ukrainien, réforme chère au lobby polonais de Vienne.

Mais en dépit de tous ces efforts, la population demeurera longtemps encore dans la plus grande indigence sociale et culturelle. Le premier journal ukrainophone ne verra le jour qu’en 1848 ; le premier quotidien quarante ans plus tard. Par comparaison, le premier quotidien polonais de Lviv naquit presque un siècle plus tôt, d’ailleurs sous la plume d’un ecclésiastique ukrainien… le baron Harasewycz (von Neustern) plus tard « héraut » uniate qui obtiendra de Vienne l’autonomie des évêchés ukrainiens jusque-là dépendants des prélats polonais. En jouant sur cet antagonisme polono-ukrainien, soufflant le chaud et le froid mais privilégiant tout de même des Polonais beaucoup mieux organisés, les Habsbourg finiront par créer une situation très confuse en Galicie. Retiré dans sa tour d’ivoire, le clergé uniate aura même la particularité de cumuler russophilie culturelle, loyalisme autrichien et polonisation linguistique ! Mais la puissance de feu et le prestige de la Russie, seul État slave indépendant, ne manqueront pas d’éblouir nombre d’intellectuels, surtout après l’abandon du projet d’union tripartite incluant la composante slave de l’empire (45 % de la population), union qui ne débouchera que sur le Compromis austro-hongrois de 1867.

En Galicie, cinq cents familles issues de l’intelligentsia émigreront en Russie. Ainsi Holovatskyj qui avait tant défendu les particularismes ruthénien et uniate, finira lui-même par succomber aux chimères de l’idéologie russo-orthodoxe… Quinze ans plus tôt, portée par les idéaux de la révolution européenne, l’arrivée en politique du baron et futur archevêque Grégoire Yakhymovytch aurait pu inverser la tendance. Sous la devise « Soyons un peuple ! », il s’agissait pour lui et son Église de combattre la déculturation générale et surtout le complexe provincial d’un chapelet d’intellectuels politiquement invertébrés. C’est du reste sous ses auspices que la première organisation politique ukrainienne vit le jour en Galicie (1848-1851). Résolument autonomiste et projetant même la réunification de tous les territoires ukrainiens sous la couronne autrichienne, son projet était osé. Mais aucun Habsbourg n’accordera jamais l’autonomie aux Ukrainiens de Galicie.

Du pain bénit pour la propagande moscovite, d’autant plus que pour certains russophiles — parfois brillants chercheurs — le mirage russe et panslaviste rendront le projet « Ukraine » peu attrayant. Probablement empoisonné, Grégoire Yakhymovytch disparaîtra en 1863, non sans avoir sauvé l’alphabet cyrillique une fois de plus menacé. Cette guerre des alphabets sera d’ailleurs l’occasion rêvée pour les Russes d’avancer leurs pions en terre galicienne. Toutefois la conversion volontaire d’un village galicien à l’orthodoxie russe (1882) alarmera pour de bon les autorités viennoises. On commencera à purger l’Église uniate de ses cadres russophiles, par dérision appelés « roublophiles » ; le métropolite en place sera même limogé, et bientôt un procès collectif, bien qu’infructueux, jettera l’opprobre sur l’ensemble du mouvement accusé désormais de complot. 7 Il faudra néanmoins attendre le XXe s. pour que les partisans de l’union totale avec la Russie finissent par dégoûter les russophiles modérés au point d’en faire parfois d’authentiques nationalistes. Notons que cette tendance « culturelle » existe encore dans certaines paroisses de l’émigration ukrainienne aux États-Unis, notamment dans la diaspora subcarpatique et lemkovienne, paradoxalement issues de régions jadis à l’avant-garde du renouveau national.

Il faudra donc à l’Église galicienne beaucoup de temps pour se débarrasser des conceptions antinationales qu’avait embrassées la majeure partie de son clergé dans les années 1860-1870. Pour ce, l’ukrainisation de l’enseignement à tous les échelons sera pour elle une mission prioritaire, d’abord pour ne pas finir en caste religieuse séparée du peuple — de surcroît, dans une société de plus en plus laïque et désormais portée à gauche — ensuite parce qu’aucune autre institution n’aura jamais son pouvoir d’action. Du reste, l’issue de la Première Guerre mondiale et la promesse oubliée d’autonomie nationale pour les Ukrainiens de « Pologne » placeront une fois de plus l’Église uniate en première ligne, cette fois sous le feu du gouvernement militariste et dictatorial de Jòzef Piłsudski, lui-même rescapé d’un attentat ukrainien en 1921. Les cadres de l’Église ne faisant pas secret de leur indépendantisme seront évincés. Le concordat de 1925 conclu avec le nouvel État polonais permettra à Rome d’apaiser les tensions, mais l’Église ukrainienne n’en demeurera pas moins sous tutelle polonaise. Les orthodoxes ukrainiens seront encore les plus mal lotis, leur Église étant proclamée «polonaise» en 1924 et une grande partie de leur patrimoine transféré aux paroisses catholiques. En 1924 toujours, la langue polonaise devint obligatoire dans les écoles, tandis que l’ukrainien était banni de l’Université…

Tout sauf le bolchevisme

C’est dans ce contexte que Sheptytskyj, rentrant de captivité, se mit à la tâche. Arrivant de Russie soviétique, sa devise politique tiendra en peu de mots : tout sauf le bolchevisme. Bien que résolument indépendantiste comme nombre de Galiciens depuis la chute de l’empire austro-hongrois, le cardinal préférera temporiser avec Varsovie, dont l’affaiblissement pouvait mener selon lui à l’invasion soviétique et l’instauration d’un régime athée bien plus nuisible à l’Église. Il demeurera confiant en la réconciliation polono-ukrainienne ; d’ailleurs de nombreuses organisations polonaises, y compris dans la société la plus choisie, marqueront leur estime pour sa personne. En revanche côté ukrainien, venant de la gauche anticléricale ou d’extrême droite, les partis nationalistes n’auront cesse de mordre à ses mules. En 1910 déjà une partie de la diaspora nord-américaine l’avait accueilli sous une pluie de quolibets en réponse à une lettre pastorale condamnant sèchement les violences antipolonaises (en 1908 le gouverneur de Lviv, pour avoir favorisé les russophiles, avait été abattu par un membre exalté du parti radical ukrainien). 8 Idem en 1934, lorsque l’OUN, le Sinn Fein et l’IRA des Ukrainiens en quelque sorte, exécutera un dirigeant de l’Action Catholique ukrainienne un peu trop critique envers les méthodes de l’OUN. Le métropolite écrira: « Un crime reste un crime, on ne sert pas une cause sacrée avec des mains pleines de sang. » Quelques mois plus tard la plume de l’OUN, Dmytro Dontsov, rétorque : « L’Église gréco-catholique manque de Cardinal Mercier ! »

En réalité, l’Église galicienne restera longtemps divisée sur le plan politique, une partie du clergé étant, parfois clandestinement, favorable à l’OUN, moins pour les phrases de Dontsov que pour l’héroïsme des résistants ; l’autre, s’affichant mollement autonomiste et « latinisante » à travers son chef de file Grégoire Khomyshyn, évêque-martyre récemment béatifié. Quoi qu’il en soit, l’Église entrera en conflit moral et politique avec l’OUN. On ne sait trop comment la première espérait sortir les Galiciens de l’impasse par des moyens démocratiques, ni comment la deuxième pensait libérer l’Ukraine en s’isolant dans l’intolérance, mais Sheptytskyj prônera la résistance légale, en tout opposée au nationalisme « actif » des dontsoviens. De par sa philosophie et ses origines plurielles (petit-fils d’un grand auteur polonais et frère d’un général polonais) le cardinal ne pouvait consentir à l’emploi de la violence qui dans son cas prenait l’allure d’un fratricide. Mais pouvait-on agir en toute légalité contre un État qui ne respectait pas ses propres lois et qui lui-même terrorisait les Ukrainiens devant les urnes ? Sheptytskyj aura ses propres réponses à cette question et ne se privera pas de protester. Mais en prince de l’Église, comme Pie XI face à l’Action Française, le cardinal stigmatisera sans réserve les aspects idéologiques selon lui immoraux du nationalisme ukrainien.

Le choc entre les deux institutions atteindra son paroxysme lorsque l’OUN boycottera le grand rassemblement de la jeunesse chrétienne organisé en 1933. Au congrès des étudiants nationalistes on accusera même l’Église d’être « nuisible », adjectif fréquemment échangé entre patriotes ukrainiens… Au vrai, l’OUN, la plus active des organisations ukrainiennes, sera elle-même profondément divisée, la tendance Melnyk (composée d’anciens officiers de la première indépendance) étant encore la plus proche de Sheptytskyj. En revanche, porteuse d’un credo moins angélique, la génération montante plus tard incarnée par Stepan Bandera voudra obtenir par tous les moyens l’indépendance totale. À l’origine de dizaines d’assassinats individuels, dirigés aussi bien contre de tristes sires que de simples médiateurs, l’OUN se gaussera bien des imprécations morales (de gauche comme de droite) étant elle-même en guerre contre des régimes ultraviolents bénéficiant d’immunités très « diplomatiques » encore à ce jour.

Si durant la guerre Sheptytskyj menaça d’excommunication les Ukrainiens fourvoyés dans la collaboration, notamment antisémite (lettre pastorale Tu ne tueras point envoyée dans les paroisses peu après l’invasion allemande et publiée en novembre 1942) il acceptera toutefois que des aumôniers uniates s’engagent dans les Waffen SS, bien conscient encore une fois, que Staline était pour l’Ukraine le pire démon. Partageant ce même point de vue, mais toujours en désaccord sur la stratégie à adopter, l’OUN tant fustigée (en particulier la faction Bandera) créera et encadrera l’UPA, une Armée d’insurrection bientôt engagée contre les forces soviétiques, polonaises, mais aussi allemandes, constatant que le Reich accueilli en libérateur n’accorderait jamais l’Indépendance promise par Hitler.

Poussée elle-même à la clandestinité après la victoire de Staline, l’Église gréco-catholique et l’OUN se rapprocheront, notamment sur la question du patriarcat uniate. La personnalité de Joseph Slipyj y sera bien sûr pour beaucoup. Deux pugilats demeurés célèbres en Grande-Bretagne (décembre 1977) entre fidèles pro- et anti-patriarcat, illustreront l’extrême attachement des nationalistes pour leur Église… oui, mais pourvu qu’elle soit de leur bord.

L’Église, pont ou rempart ?

Que serait-il advenu du bastion de la résistance ukrainienne si l’irréductible Galicien avait failli à sa mission ? Ce grand métropolite — drôle de catholique coiffé d’une mitre orthodoxe — s’est toujours fait une certaine idée de l’Ukraine et de sa vocation particulière. Non que ce pays soit le nombril du monde, ou que le culte catholique y surpasse les autres en dignité, mais comme dit le proverbe, la foi peut soulever des montagnes, et au XXe siècle elle souleva l’Ukraine uniate comme elle avait soulevé l’Ukraine orthodoxe trois siècles auparavant. 9 À travers des femmes et des hommes d’une trempe exceptionnelle, la plus grande Église clandestine du monde put tenir tête aux pires dictatures. L’une des premières libertés recouvrées à la fin des années 80, après des décennies de clandestinité, fut justement celle du culte. Après tout, dans la Pologne voisine — de loin la plus médiatisée — c’est bien à l’audace et la ferveur toute catholique d’un « petit » syndicaliste qu’on doit la mort du dragon soviétique. Et qu’elles n’en soient pas l’unique origine ne change rien au problème: devant l’injustice, les besoins de l’âme trônent au-dessus des autres.

C’est d’autant plus vrai des peuples où la religion demeure importante, même si l’Église y est moins « révolutionnaire » que les organisations politiques taillées pour la lutte. On pourrait se demander si après tout le conservatisme des Églises n’est pas un facteur tout aussi important de la lutte des nations pour leur survie. L’attachement aux traditions, aux rites, à ce qui forme l’identité nationale et qui au final n’a que peu à voir avec l’esprit chrétien en tant que tel, génère et parfois régénère tout autant les ressources spirituelles d’une nation. C’est pourquoi face à ses minorités l’empire russo-soviétique n’a jamais interdit l’Église moscovite, agent russificateur numéro un.

Il faut bien admettre qu’on touche ici à une limite, l’idéalisme patriotique des Ukrainiens ayant été pleinement satisfait tant que pesait sur lui le joug moscovite. Sans Église légale et sans État, il ne restait plus qu’à les imaginer… et on les imagina bien meilleurs que chez le voisin. Sur ce point le réveil fut rude. L’indépendance avait fait naître un État femelle qui décorait ses propres ennemis, et l’Église, divisée, oscillait toujours entre Rome et Moscou. Difficile devant ce spectacle d’imaginer ce qu’a pu être la résistance spirituelle dans cette région oubliée de l’Europe. Parfaites girouettes, les apparatchiks reconvertis dans le discours pseudopatriotique, non seulement conservaient le pouvoir, mais en jouaient en exploitant toutes les faiblesses de la démocratie. Soutenant presque sans ambages une Église qui fut un des piliers de l’occupation russo-bochevique, ils espéraient borner les Églises martyres et dépositaires de l’esprit national soit à un statut quasi provincial (comme l’Église uniate, majoritaire uniquement en Ukraine occidentale) soit à un statut quasi officiel, en tout cas acritique vis-à-vis de l’oligarchie post-soviétique (comme certaines Églises orthodoxes).

On ne s’étonna donc pas de voir le groupe communiste à la Rada, le parlement ukrainien, porter plainte contre le Patriarcat orthodoxe de Kiev, lui reprochant d’avoir dérobé les biens de l’Église moscovite en Ukraine, — ou tout simplement d’être favorable à l’indépendance. Scénario doncamillesque, l’humour en moins.

Moins burlesques, les relations inter-othodoxes dans l’Ukraine nouvellement indépendante commençaient à tourner au tragique : trois églises et quatre schismes en dix ans. Les deux patriarcats ukrainiens (l’un kiévien, l’autre moscovite) non satisfaits du conflit qui les opposait, bataillaient aussi avec l’Église Orthodoxe autocéphale, voire « bicéphale » depuis une nouvelle scission. On ne s’étonna pas non plus que toutes ces Églises revendiquassent le statut d’Église « ukrainienne », bien que dans le cas des deux plus grandes, dirigées par d’anciens notables soviétiques, l’indépendance ukrainienne fût plus une opportunité de carrière qu’une réelle vocation. Avec l’agression russe, une certaine « mollesse » du métropolite uniate Sviatoslav et la suspicion générale tombant sur l’Église moscovite, le Patriarcat de Kiev semble convertir de plus en plus d’Ukrainiens par ses prêches patriotiques.

Église moscovite en Ukraine

Néanmoins, si le mot « communiste » ou toute référence au totalitarisme rouge et brun ont été interdits dans la dénomination des partis politiques et des références toponymiques depuis 2015, l’Église russe a toujours pignon sur rue en Ukraine. C’est à ce jour l’Église la plus imposante par le nombre de ses paroisses, même si son activité sur le Maïdane 10 et aujourd’hui sur le front ne paraissent pas vraiment convaincants. Symptomatiques de la vie religieuse ukrainienne depuis des siècles, les accusations lancées contre les aumôniers militaires de l’Église moscovites sont très graves, comme intelligence avec l’ennemi et propagande anti-ukrainienne. De fait, l’Église moscovite en Ukraine n’a toujours pas condamné l’agression russe, conteste la qualification de « guerre hybride » dans le Donbass, et ne veut toujours pas reconnaître l’annexion russe en Crimée.

Par comparaison, la petite et fière Estonie, malgré ses 30 % de russophones, a posé le problème dès 1993 au plus au niveau de l’État et sans « salamalecs ». Comment empêcher une Église russe aux bottes du Kremlin — et complètement étrangère par sa langue, sa culture et sa philosophie, à l’Estonie luthérienne — de s’appeler « estonienne » ? Tout simplement en lui interdisant toute référence à l’Estonie dans son appellation officielle, ou bien, ce qui est plus juste, au prix d’une rupture complète avec Moscou malgré une écrasante majorité de popes russophones. Il suffisait d’y penser, mais allez savoir pourquoi, en Ukraine l’Église russe est toujours autorisée à s’appeler « Église Orthodoxe d’Ukraine ».

Pourtant l’exemple estonien n’en est pas vraiment un, Tallinn ayant fini par légaliser l’Église orthodoxe soi-disant estonienne du Patriarcat de Moscou. Le gouvernement laissa aux tribunaux le soin de décider qui devait hériter du patrimoine ecclésial concerné, – tout de même 5 % du territoire national. En 1944, Alexeï II, qui allait devenir patriarche de Moscou dans les années 1990, participa lui-même au « retour » de l’Église Orthodoxe estonienne dans le giron moscovite. Natif du pays, mais russifié, on comprend qu’il s’en soit pris à son grand rival de Constantinople vers lequel se tournent les orthodoxes estoniens depuis leur première indépendance, victoire arrachée de haute lutte après l’effondrement du tsarisme. On se demande au nom de quelle justice un tribunal devrait partager un bien entre un usurpateur et sa victime. Mais si la stabilité est à ce prix… Au reste, le voyage « pastoral » d’Alexeï II (Rüdiger) en Estonie, juste avant le référendum qui devait décider de l’avenir européen du pays, n’avait pas empêché les Estoniens, moins baltes qu’on ne le croit, de répondre « oui » à l’Europe.

Sécurité nationale et spirituelle

En Ukraine les valeurs de l’orthodoxie nationale ne reposent pas uniquement sur le nationalisme, d’essence démocratique ou non. Certes on la voudrait indépendante d’un régime corrompu, mais dans la mesure où aucune Église orthodoxe ukrainienne n’est pleinement reconnue sur le plan international, la prudence reste de mise. Sauf à de rares exceptions, comme le courageux Mémoire au Président Koutchma de l’Église orthodoxe autocéphale dans les années 2000. Au vrai, la situation interconfessionnelle est si complexe qu’aucune doctrine politique précise n’est discernable au niveau gouvernemental. Le prestige de l’Église est pourtant réel, le peuple continuant à subir une grave injustice et se réfugiant une fois de plus dans une sorte de sécurité spirituelle. N’accordant presque aucune confiance en les médias du pays, ni encore moins en la caste au pouvoir qui les manipule, c’est en l’Église que les Ukrainiens se reconnaissent encore le mieux. Une Église sans doute rêvée plus forte, plus unie, et plus engagée surtout.

Pour exemple, contrairement aux gréco-catholiques clairement pro-européens, les orthodoxes d’Ukraine avaient encore du mal à faire entendre leur voix au sein de l’Orthodoxie mondiale, notamment sur un sujet aussi important que l’Europe. Les pourparlers œcuméniques jouèrent pourtant un rôle précurseur dans la réconciliation du continent, évoquant l’Union quand il n’était encore question que de marché commun. Mais en Ukraine l’idée d’Unité si importante pour la consolidation nationale, n’avait fait aucun progrès. Une fois encore l’absence d’Église « nationale » reconnue ne faisait qu’handicaper l’Ukraine dans ses mouvements de plus en plus indécis. Sur le plan diplomatique notamment, l’Ukraine s’est trouvée comme coincée entre Occident et « Eurasie », dernier mantra poutinien et nouveau complexe impérial moscovite.

Les événements de ces dernières années – en tout premier lieu l’Euromaïdane et la Révolution de la Dignité à laquelle prirent part les Églises ukrainiennes à l’exception notable du Patriarcat moscovite d’Ukraine – allaient offrir aux différentes Églises du pays une occasion unique de retrouver leur unité perdue. Occasion manquée. Tout récemment le Patriarcat de Kiev s’est retiré du Conseil de coordination des aumôniers militaires afin de protester contre la présence (et a fortiori la présidence) de l’Église moscovite au sein de l’organisation. Encore une anomalie de l’Ukraine en guerre, avec ses multiples contradictions dont celle-ci n’est pas la moindre. Les aumôniers ukrainiens d’obédience moscovite sont forcément vus d’un mauvais œil; et on les accuse d’intelligence avec l’ennemi d’autant plus facilement que trois ans après le Maïdane, l’Église moscovite « ukrainienne » n’a toujours pas condamné l’agression russe, la guerre hybride dans le Donbass, ni l’annexion de la Crimée.

De ce point de vue le Vatican n’est pas en reste. Il y a quinze ans déjà, la rencontre historique du Cardinal Kasper avec le chef de l’Église moscovite, leur refus émis en commun, et depuis Moscou, de reconnaître un statut patriarcal pour les uniates d’Ukraine, de surcroît après maintes promesses pontificales, avaient été ressentis en Ukraine et dans la diaspora comme une véritable humiliation. Walter Kasper était à l’époque l’un des cardinaux les plus en vue du Vatican, bras droit du pape Jean-Paul II pour les questions œcuméniques, et secondé pour les affaires orientales par Mgr Maj, un jésuite polonais. Tout aussi jésuite, mais pas polonais, le père Taft avait pris quant à lui la défense des Ukrainiens en leur conseillant de placer la Curie au pied du mur, par exemple en notifiant une fin de non-recevoir à tout courrier du Vatican ne portant pas la mention « Patriarcat ». Un argument qui ne correspond pas au style des métropolites uniates ukrainiens depuis la mort du Patriarche Slipeï. Msg Houzar, qui fut métropolite dans les années 2000, avait alors précisé par une formule apaisante que le patriarcat était avant tout un « état spirituel » étranger à toute ambition politique……… L’unité tant espérée arrivera peut-être un jour, mais d’ici là il risque de couler bien de l’eau sous les ponts!

L'Unité religieuse et politique de l'Ukraine, une chimère?    
Le cardinal Kasper en route pour Moscou. (Dessin de Boïane Mazuryk paru dans Katchka n°19 en 2004)

Le concept d’Église nationale agace surtout Moscou, qui pourtant en use et abuse depuis quatre siècles. Au vrai, jamais cette question n’aurait été à l’ordre du jour en Ukraine si l’Église officielle russe ne se comportait comme en territoire conquis. Possédant encore sous la présidence du félon Yanoukovitch la moitié des paroisses d’Ukraine, qui à elles seules représentaient les trois quarts de l’Église moscovite dans le monde, l’Église Orthodoxe prétendument ukrainienne du Patriarcat de Moscou préservaient des intérêts qu’on pourrait qualifier de coloniaux : maintien de la langue russe, apologie du tsarisme, éloge de la grande Russie. On ne peut donc réellement comprendre la vision de Philarète (patriarche orthodoxe ukrainien de Kiev) quand il imaginait une « fusion » entre son clergé et celui de l’Église moscovite dite « d’Ukraine ». L’utopie résidait exactement dans cette union-là dans la mesure où elle n’eut jamais lieu, excepté de force et au détriment des Ukrainiens. En revanche, l’union en une seule Église nationale composées d’Églises créées au gré des vicissitudes historiques, mais partageant une même idée de l’Ukraine, apparaît déjà plus réaliste, du moins en théorie.

Nous touchons là encore à une limite, car le concept d’Église ukrainienne au sens ethnique n’a jamais été historique. Pourtant, très souvent, uniates et orthodoxes d’Ukraine blessent inconsciemment Russes et Blancs-Ruthènes (Bélarus) en baptisant « ukrainien » tel ou tel grand personnage historique de l’Église kiévienne. Bien entendu, la réciproque n’est pas moins fréquente. Aujourd’hui, si un nouveau retour aux sources doit s’opérer, il devrait viser non seulement une réconciliation entre deux pôles chrétiens opposés depuis mille ans, mais surtout des nations qui doivent se découvrir et apprécier ensemble un patrimoine religieux commun. C’est pourquoi le patriarcat de Kiev « concurrence » déjà celui de Moscou en ce que certains hauts dignitaires de l’Église Russe Hors Frontières, de l’Église Bélarus, Bulgare, etc. accompagnées d’une kyrielle d’Églises moins importantes numériquement, déclarent une affinité commune avec le patriarcat Kiévien opposé à Moscou. Patriarcat kiévien qui tout en étant l’un des plus importants au monde, souffre toujours de non-reconnaissance canonique.

Et pour cause, ni lui ni aucun autre « patriarcat » effectivement ukrainien ne sont pleinement reconnus. Une chose parfaitement naturelle quand on sait qu’il n’existe pas de procédure prévue pour cela dans le monde orthodoxe : une Église absorbe ou se laisse absorber, mais ne déclare pas son indépendance. À ce titre, les Kirill et autres fâcheux, fondamentalistes et promoteurs du « monde russe » par définition inconstructible en Ukraine, devraient se souvenir du temps où l’Église moscovite s’était elle-même isolée pendant plus d’un siècle et demi, comme du reste l’Église serbe (400 ans) et en général toutes les Églises slaves qui ont dû batailler contre Byzance et son patriarcat dit Église-Mère. On oublie trop souvent que cette « mère » fut imposée pour des raisons qui tiennent moins au christianisme véritable qu’à des enjeux étroitement politiques. Dans la Kiev médiévale les métropolites furent rarement d’origine locale. Au cours des deux premiers siècles de christianisme officiel (XI-XIIe ss.) ils ne représentent que dix ou quinze ans d’exercice. Une véritable anomalie quand on sait la valeur du monachisme kiévien et son rayonnement à cette époque.

Uniates ou orthodoxes,
mais ukrainiens avant tout

Au XXe siècle, c’est contre un autre impérialisme, athée dans sa forme mais si proche du messianisme russo-orthodoxe, que l’Église ukrainienne dut combattre. Elle a vaincu le dragon moscovite dans des conditions bien pires que la Pologne catholique, mais qui ? dans la nouvelle Europe, a pleine conscience du rôle au moins égal des Ukrainiens et de leur lourde contribution, notamment religieuse, à cette délivrance ?

Comparaison n’est pas raison, écrivait Montaigne, et il va de soi que contrairement à l’Ukraine, la Pologne est une nation profondément unie par son Église. Le lourd bouclier catholique y a souvent pesé contre l’occupant (et sur l’occupé, surtout quand la messe n’était pas dite en latin ou en polonais…) À ce propos, le souvenir des guerres séculaires contre la Russie orthodoxe menées comme un combat pour la civilisation, a conforté les Polonais dans l’idée qu’ils méritaient amplement leur retour au sein de l’Occident. Curieusement, alors que l’Ukraine fut toujours un enjeu majeur des conflits russo-polonais , son ancrage dans la tradition orthodoxe et byzantine, pour chrétiennes qu’elles soient, la fit toujours passer aux yeux des Polonais pour une terre à demi sauvage et pas tout à fait européenne tant qu’on ne l’eût complètement convertie à la messe romaine.

Cet acharnement a certainement poussé l’Ukraine dans les rets de l’éternelle « Sainte Russie » que son élite religieuse kagébisée s’acharne toujours à présenter comme un pôle de civilisation alternatif. Du reste, si l’indépendance ukrainienne semble définitivement acquise, ne considère-t-on pas encore en Europe le destin de l’Ukraine comme inséparable de la Russie ? L’orthodoxie commune aux deux pays serait-elle pour quelque chose dans cet amalgame ? Heureusement — ironie de l’histoire — la Pologne se fait aujourd’hui avocate de l’Ukraine indépendante, unifiée et européenne, ayant acquis la certitude que la tradition historique ukrainienne est en tout opposée à l’impérialisme russo-orthodoxe.

Aujourd’hui, la création d’un patriarcat uniate ne manque pas de soulever une fois encore la question du nationalisme au sein de l’Église. Au-delà des considérations strictement spirituelles, le statut patriarcal revêt en effet une importance politique qu’on ne saurait sous-estimer. Tout d’abord, le titre de patriarche qui n’est plus à la mode en Occident demeure primordial dans les pays à tradition orthodoxe. Dans le cas uniate c’est justement une manière d’assumer l’héritage byzantin, et plus encore de marquer la spécificité gréco-catholique — « grecque » étant synonyme d’orthodoxe. C’est aussi un projet pour l’Église ukrainienne tout entière, l’idée patriarcale étant avant tout celle de l’unité religieuse retrouvée entre catholique et orthodoxe de même tradition. Toute la question est de savoir à quoi ressemblera cette unité, notamment vis-à-vis de Rome où le concept d’Église nationale n’est pas en odeur de sainteté.

Dans les années 1620-1640, le clergé d’Ukraine et de Blanche-Ruthénie avait déjà porté l’espoir d’une union sacrée entre uniates et orthodoxes. Pour la première fois les deux Églises tentèrent d’établir un patriarcat ruthène sous protection polonaise et pontificale, une sorte de super-union destinée à corriger les erreurs commises par celle de Berestia (Brest). En effet, moins d’une trentaine d’années après l’Union berestienne, acte fondateur de l’Église uniate qui en 1596 vit le passage de plusieurs évêques orthodoxes au catholicisme, bien des points seront remis en cause, notamment celle du rite. Car si la suprématie du pape fut reconnue, la conservation du rite orthodoxe en tant que marque d’appartenance « nationale » fut posée par les évêques ruthènes comme la condition sine qua non à l’Union. En 1624 pourtant, la Congrégation de la Foi puis le Saint-Office, héritiers de l’Inquisition, examinaient la validité des accords de Berestia ; en d’autres termes, les Ruthènes, chrétiens depuis des siècles, entraient dans la même catégorie que les Chinois fraîchement convertis !

Mais conserver le rite ruthène et le préserver autant que possible des pressions polonaises fut l’apanage du clergé uniate pendant des siècles. Perdre ce rite aurait signifié perdre une marque d’appartenance nationale et ouvrir la voie à une complète polonisation. De leur côté, devant l’europhobie moscovite les orthodoxes ruthènes comprendront d’eux-mêmes qu’ils n’appartenaient pas à cette orthodoxie-là. Évidemment devenir uniates dans les conditions qui prévalaient au XVIIe siècle n’était pas non plus un choix honorable. “En transmettant à la hiérarchie ruthène le droit d’élire et d’approuver son patriarche sans intervention ni du pape ni du roi de Pologne, Rome aurait éliminé le grand préjugé – toujours vivace chez bien des Orthodoxes encore de nos jours – que l’Union avec Rome équivalait à une latinisation continuelle » [Jean Madei].

Faute de patriarcat, la hiérarchie orthodoxe finira elle-même par succomber. Elle tiendra bon jusque dans les années 1680, mais finira par se soumettre progressivement à Moscou. Elle lui donnera même ses meilleurs intellectuels quand la réforme de la Russie, vouée selon Pierre 1er à devenir européenne, passera par la restructuration complète de l’Église moscovite. L’orthodoxie ukrainienne plus « occidentale » et mieux formée, fournira 70 % des cadres de la nouvelle Église moscovite. Inversement, et contrairement à ce que pensent parfois les uniates, les autorités orthodoxes au temps du grand soulèvement cosaque du XVIIe siècle ne furent pas soumises aux orientations promoscovites (du reste momentanées) de certains stratèges cosaques. Ainsi le métropolite Sylvester Kosiv, Blanc-ruthène formé à Kiev, n’accordera aucune audience aux Moscovites venus « unir » l’Ukraine à la Russie.

Guerre dans la guerre, le conflit religieux ukraino-ukrainien excitera certaines violences, bien que sans commune mesure avec les guerres de religion d’Europe occidentale. Heureusement, les Cosaques n’étaient pas intégristes et si soixante-dix d’entre eux se portèrent volontaires pour éliminer un pauvre métropolite uniate (Joseph Veliamin-Routski, ardent humaniste blanc-ruthène et partisan de la réconciliation) ils défendront Vienne et l’Europe face aux Turcs pour le compte du pape, pourtant principal soutien des uniates.

À l’aube du XXe siècle, l’Ukraine n’aura donc pas d’unité religieuse formelle, contrairement à la Pologne, ni — et c’est plus grave — d’autonomie religieuse digne de ce nom. Si toutes les Églises (uniate et orthodoxe) ont joué un rôle fondamental dans la conservation de la civilisation ruthène d’essence incontestablement orthodoxe, et plus tard dans la sauvegarde de l’identité ukrainienne, leur haut clergé ne fut en revanche pas toujours à la hauteur. À ce titre, les uniates doivent énormément aux métropolites Andreï Sheptytskyj et Joseph Slipyj qui représentent à eux seul presque un siècle d’histoire uniate. L’idée immortelle du patriarcat ne quitta jamais leur esprit, exactement pour les raisons exprimées plus haut.

Voués à se disputer, mais condamnés à s’entendre, orthodoxes et uniates ont encore du chemin à parcourir avant que le rêve ne devienne réalité. Au-delà des supercheries œcuménistes russo-vaticanes, c’est pour l’Ukraine un enjeu historique. ◊

Nicolas Sviatoslav Mazuryk

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  1. En ukrainien Йосиф Сліпий, transcrit Slipyj à l’anglo-saxonne, mais qui se prononce Slipéï en français.
  2. Voir à ce propos notre article: Moscou troisième Rome?
  3. Kyr est l’équivalent de Monseigneur dans les Églises orientales byzantines. Andreï est le prénom slavon de l’apôtre André que Roman Sheptytsky avait choisi en entrant dans les ordres.
  4. Montagnards des Carpates.
  5. Lire à ce propos l’article de Shevelov au sujet de l’ukrainien littéraire.
  6. Le trident, symbole national de l’Ukraine hérité de Saint Volodymyr. Les révolutionnaires républicains de 1917 l’adoptèrent comme emblème de l’UNR, République démocratique ukrainienne.
  7. Le fils d’un des accusés (Igor Grabar) deviendra un éminent artiste et historien stalinien, auteur de la première histoire fondamentale de l’art « russe ». André Grabar, le plus grand byzantiniste français, connu et reconnu mondialement, d’origine ukrainienne lui aussi, ne semble pas avoir de liens familiaux avec lui.
  8. Il s’agit du comte Andrzej Kazimierz Potocki.
  9. Les guerres cosaques ont souvent pris l’allure de guerres de religion, mais elles n’en sont pas. La tolérance entre personnes dominait, ce sont les institutions qui étaient visées, essentiellement pour des raisons politiques.
  10. La Place de l’Indépendance à Kiev durant la révolution de 2013-2014

Eglise ukrainienne œcuménisme Sheptytsky Slipyj Uniates


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